Auteur/autrice : Marcelline Perrard

  • Passer à table : ce que l’acte de manger dit de nous – Émilie Laystary

    Il y a des gens pour qui manger est une chose commune, banale, qui se passe en moyenne trois fois par jour et ne demande, en général, que peu de réflexion. Certain-es n’y engagent que peu de choses et sont même complètement détaché-es de la préparation du repas, se contentant de prendre et avaler. On y met du plaisir, de l’attente, de l’indifférence. Manger est, au quotidien, un acte essentiel pour vivre. Pour d’autres c’est un problème, une bataille, un questionnement. Parce qu’on n’a pas assez d’argent, parce qu’on ne mange pas de tout pour diverses raisons, parce qu’on n’a pas accès à de la nourriture.
    Cet acte banal engage avec lui de multiples dimensions. Ce sont ces dimensions que creusent Émilie Laystary dans cet essai passionnant et passionné.

    « A l’inverse des autres sens, le goût exige l’introduction en soi d’une parcelle du monde », écrit le sociologue David Le Breton. Alors que le spectacle des bruits, des images et des odeurs se tient en dehors de nous, percevoir les saveurs d’un ingrédient suppose nécessairement que celui-ci se mêle à notre corps. Voilà ce qui fait de l’acte de manger une expérience sensorielle qui se joue et se re-joue inlassablement chaque fois que nous portons un aliment à notre bouche. L’aventure sensible dont nous sommes le théâtre engage nos corps tout entiers. La puissance de cet acte pourtant routinier ne s’arrête pas là. Il y a dans toute comestion un mouvement double : celui de la destruction suivi de celui de la création. Les incisives tranchent, les canines percent, les molaires écrasent : en déchirant et broyant les aliments, nos dents réduisent l’aliment à l’état de matière informe. Mais voilà qu’avec la poésie du mouvement nourricier, cette démolition n’a de sens que parce que la désintégration prépare l’intégration : atomiser ainsi la nourriture nous permet de la transformer en énergie. ce que l’on consomme participe à la construction du corps et au renouvellement de la vie. Ainsi, chaque bouchée est un passage. De l’extérieur vers l’intérieur. Du monde vers l’intime. D’un matériau palpable vers les entrelacs de souvenirs dont nous sommes tous la somme.

    Dans cet essai complet et fouillé, Emilie Laystary aborde la question de la nourriture sous nombre de ses aspects. On entame le repas avec une analyse de notre rapport à nous, France, avec la nourriture et surtout la gastronomie, sacro-sainte et emblème national. D’où cela vient-il et comment cette idée d’une spécificité de la gastronomie française s’est-elle développée dans le pays puis à l’international. Y a-t-il vraiment une excellence française en la matière ? Elle explore l’histoire de la gastronomie à travers quelques grands noms, mais aussi les dérives de cette idées et les luttes pour une certaine « tradition » culinaire française, qui serait le vrai et l’authentique, condensé dans certains produits. Une idée fort étonnante quand on pense à l’empire colonial qui fut la France et à la multitudes d’aliments en tout genre qu’elle a importé et incorporé dans sa cuisine, créant des plats aujourd’hui vu comme traditionnels avec des ingrédients introuvables sur le territoire métropolitain. Ce piédestal sur lequel est juchée la cuisine française (pour les Français-es) pose aussi la question du regard porté sur les autres cuisines, bien souvent stéréotypé, condescendant, exotisant pour ne pas dire méprisant voire raciste. Parler de « cuisine du monde  » (comme on parle de « musique du monde », explique-t-elle) revient à mettre le reste de la planète dans le même sac et à indifférencier ce qui n’est pas de notre champ (au plus large, du champ de la cuisine européenne/occidentale).

    Elle raconte aussi le rapport d’enfance et de famille à la nourriture, ces souvenirs qui mêlent les saveurs aux lieux, aux personnes et au temps et participe au développement de nos goûts, individuels et générationnels. Mais ces souvenirs varient selon les milieux sociaux et les origines, et peuvent devenir source de séparation, de différence de classe (et donc de jugement) ou d’isolement lorsque les parfums des plats de l’enfance, passé dans un autre pays, ne sont pas retrouvables ni partageables.

    Chacun-e a son rapport avec la nourriture, ses préférences et ses démarches : qu’elles soient religieuses ou politique, choisir de ne pas manger certaines choses ou d’un privilégier d’autres peut vite devenir un problème, tant en société que dans le cercle plus restreint de la famille et des ami-es. Refuser un plat ou demander un changement, est-ce rejeter ses origines, sa culture, sa famille ? elle interroge, à l’aune des différentes modes et courants de l’alimentation, comment intégrer un végétarisme-végétalisme dans des cultures où la viande a une place prépondérante, ou bien comment au contraire des régimes différents permettent de retrouver une culture culinaire oubliée et retrouver par-là certaines racines.

    Les distances (géographiques) entre nous et nos aliments sont aussi passés au crible : la société française est passée en peu de temps d’une alimentation locale car la société était très paysanne à un modèle très urbain approvisionné via des supermarchés. Nous ne voyons plus pousser nos aliments. Le « locavorisme » semble donc une démarche tout indiquée et vertueuse, mais qui trouve ses limites dans le respect de la saisonnalité, pas toujours bien connue et appliquée, et la possibilité de trouver de la nourriture locale dans des paysages agricoles complètement transformés et diminués par la monoculture.

    Manger n’est pas un acte anodin ni une démarche entièrement personnelle. Les injonctions sociétales (à la minceur, au bien-manger, au respect des traditions), la présence permanente d’influence sur les réseaux sociaux (sur la nutrition, la diététique, la dernière mode, les régimes sans- et les régimes avec-, les jeûnes intermittents, j’en passe et des meilleurs), les menaces constantes (pollution, contamination bactérienne, pénuries) et les excès des sociétés occidentales (tout avoir, tout changer, être original, tout goûter et à la fin jeter beaucoup) font de chaque repas un geste très politique pour une action dont dépend notre survie. Mais loin de vouloir nous plomber le moral, Emilie Laystary veut nous rappeler, par cette découverte et cette analyse poussée de ce qui se cache derrière chaque coup de fourchette, que manger doit avant tout rester un moment de partage, avec les autres et avec soi, de découverte et de plaisir. En sachant ce que nous mangeons, d’où cela vient, en acceptant nos contradictions et nos désirs, elle souhaite que cet acte politique soit joyeux et partagé, et que nous faisions de la table un lieu d’échanges, de débats et de rassemblement. Un beau programme !

    Éditions Divergences

  • Orgasme à Moscou – Edgar Hilsenrath

    Anna Maria Pepperoni est la fille de Nino Pepperoni, le richissime chef de la mafia new-yorkaise, et donc états-unienne. Elle est censée être journaliste mais écrit peu, voire pas. C’est pourtant avec cette étiquette qu’elle se rend à Moscou pour interviewer Brejnev et Kossyguine. Elle rentrera à New York sans article, mais avec un polichinelle dans le tiroir et l’expérience de son premier orgasme.

    Le jour de ses soixante-cinq ans le patron de la mafia américaine, Nino Pepperoni, américain d’origine sicilienne, capo dei capi, le patron des patrons, prend sa retraite. Sa fortune est légendaire et il passe pour l’homme le plus riche d’Amérique.
    Nino Pepperoni n’est pas précisément un enfant de choeur. On dit que la liste de ses crimes (à supposer qu’elle existe) est si longue que ses copains du Congress, le parlement américain, en pourraient tapisser tous les murs non seulement du Capitol, mais aussi de la Maison-Blanche (si tant est qu’ils en aient l’idée et rien de mieux à faire).
    Nino Pepperoni porte un cache-œil noir (sa femme Clara Pepperoni lui ayant par mégarde crevé l’œil gauche). Il ressemble vaguement à Moshe Dayan, le ministre israélien de la Défense -simple illusion d’optique due à ce cache-œil noir. Nino Pepperoni est mince, au contraire de sa femme Clara Pepperoni, quatre cents livres bien pesées, dont le gigantesque postérieur ne saurait trouver dans toute l’Amérique de lunette de WC à sa mesure. La justice américaine n’a jamais rien pu prouver contre Nino Pepperoni, pas le moindre meurtre, et pourtant les cadavres de ses ennemis remontent régulièrement à la surface de l’East River (entendez les repêchés ; d’autres, dit-on gisent toujours dans le limon, un poids autour du cou.)
    Nino Pepperoni est un homme qui jouit d’une santé de fer. On dit aussi qu’il ne prend jamais ni cachets pour l’estomac ni calmants, preuve s’il en est que Nino Pepperoni est en paix avec lui-même et le monde. La seule raison qui tire parfois Nino Pepperoni en sursaut de son sommeil, c’est Anna Maria, sa fille unique, qui à trente ans passés n’est toujours pas mariée.

    Branle-bas de combat dans la mafia : hors de question que cet enfant naisse illégitime. Mais pour qu’il y ait mariage, il faut que le futur papa, Sergueï Mandelbaum, s’échappe de Moscou. Pas de bol, l’homme a été scientifique dans l’armement et le KGB n’a pas l’intention de le laisser quitter le pays. Heureusement, l’avocat i consigliere de Nino Pepperoni, Archibald Seymour Slivovitz, a des hommes de main pour chaque situation. Et pour arracher Sergueï Mandelbaum aux griffes de la mère URSS, l’homme de la situation s’appelle S.K. Lopp, un autrichien homosexuel lubrique au passé de dépeceur sexuel. Qu’à cela ne tienne, pour protéger Sergueï de son futur sauveur, il n’y a qu’à castrer le sauveur avant de l’envoyer en mission.

    Tu es perdu-e ? Confus-e ? Je comprends, mais pas d’inquiétude, tout va bien se passer. Ou pas, et ce sera encore mieux !
    Sorti en 1979, Orgasme à Moscou pourrait être présenté comme un roman d’espionnage et de mafia pendant la guerre froide. On tartine le tout d’une petite satire sur la situation géopolitique et les différents chef-fes de gouvernement de l’époque, d’un goût certain pour mettre des personnages surprenants dans des situations ubuesques (ou bien était-ce l’inverse ?) et d’une sacré dose de sexe et bim ! On se retrouve avec ce livre qui nous pétille entre les doigts.

    Hilsenrath, comme à son habitude, ne s’encombre pas de politesses et nous met face à nos propres gênes, nos clichés et nos mépris cachés. Il n’y a personne à protéger dans ce monde, personne à sauver. Chacun est le cliché de l’autre, y rentre de temps en temps, pour plaire, complaire, se dissimuler, et in fine soit l’on constate la déchéance vers laquelle l’humanité se précipite, soit on y participe. Sans doute un peu des deux.

    Il s’amuse de tous ces clichés, tourne en dérision les puissants de l’époque (on y trouve un Richie-boy avocat-président assisté d’un certain Henry-le-Renard, ainsi qu’une mamie juive à la voix aussi charmante que tranchante qui représente l’état hébreu). Du respect, Hilsenrath n’en a que peu, ou peut-être beaucoup, non pour les gens mais pour ce que pourrait être l’humanité, et c’est pour cela que son irrévérence est brillante. Il n’est pas donneur de leçons, connaissant et reconnaissant très bien ses propres défauts chez ses concitoyens et ses personnages, et se sert justement de cette lucidité pour les tourner au ridicule. En quelques mots, quelques lignes, il démonte les travers d’un capitalisme libéralisé déjà complètement hors de contrôle, la bêtise et l’égoïsme des dirigeant-es, la prédominance et le pouvoir de quelques-uns face à l’oubli de millions d’autres vies qui, si futiles paraissent-elles, n’en sont pas moins l’essentiel et l’essence de l’humanité. Ces quelques millions (milliards maintenant) qu’on oblitèrent, laissé-es de côté, insignifiant-es, ces millions d’âmes dont nous sommes.

    Point pudibond par ailleurs, Orgasme à Moscou porte bien son titre en cela que du sexe, tu en trouveras quasiment à chaque page, et de toutes sortes. Hilsenrath, dans son œuvre (ce que j’en ai lu jusqu’à présent), n’a pas pour habitude de nous choyer. Brut, voire brutal, cru à tout le moins, il raconte les événements sans les juger a priori. Qu’il s’agisse d’un viol ou d’une relation consentie, sa narration n’en fait que peu de différence. Il faut regarder plus loin pour comprendre ce qu’il en dit. Tout est grotesque dans le sexe d’Orgasme à Moscou, de la taille des membres concernés aux pulsions des personnages en passant par leur manière d’en parler. Hilsenrath continue pourtant à nous montrer les inégalités, les dominations et l’oubli de soi-même face à ce qu’on ne peut empêcher. Si l’histoire s’arrête sur chaque coup tiré, chaque regard sur une queue qui jaillit, un sein qui sort, une main qui traîne (et il y en a un bon paquet ^^), il nous laisse devant les faits nous dépatouiller avec tout ça, et comme souvent avec ce qui dérange, à distance, prendre nos responsabilités.

    J’aimerais t’en raconter mieux, des aventures de Sergueï Mandelbaum et S.K. Lopp, de Nino et Anna Maria Pepperoni. Mais ce serait moins drôle pour toi, et en ce moment on a besoin de rire. En refermant le livre, on se dit surtout qu’Hilsenrath nous aurait fait quelques bons romans de la situation actuelle du monde, et qu’on en aurait eu besoin. Mais c’est peut-être pas plus mal qu’il ne soit plus là, il en avait bien assez vu comme ça.

    Ah, comme à son habitude, l’homme, talentueux devant l’éternité, s’il passe pour une fois tout le roman à nous faire marrer, sait aussi nous faire redescendre quand il faut pour nous rappeler, justement, que c’est quand même pas folichon tout ça. Alors rions pour cacher nos larmes.

    Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb
    Éditions du Tripode

  • Primevère et perce-neige

    La fin de l’hiver se précipite et j’ai une pile à chroniquer grande comme ça ! En attendant les billets plus poussés pour certains titres, voici quelques mots sur d’autres !

    La mise à mort du tétras lyre, David Combet

    Depuis son jeune âge, Pierre accompagne régulièrement son père et Édouard, un ami du paternel, randonner dans les Alpes, sur le chemin du lac Noir et du col du Grand Duc. Jeune garçon émerveillé par la nature, sa sensibilité l’éloignera de son père au fil des années. Devenu artiste, Pierre se perd et s’égare dans sa carrière, ses envies, ses désirs et revient à ces randonnées entre hommes, à la virilité attendue, la violence des hommes et sa place à construire.
    Un très très bel album aux couleurs folles, fait à l’acrylique, qui raconte le parcours d’un jeune garçon devenu homme aux prises avec sa masculinité et celle qu’on veut lui imposer, son désir d’être et d’aimer et celui, souvent contradictoire, des autres. Violences et masculinisme, David Combet interroge des sujets complexes avec une grande précision, des planches éblouissantes et des personnages plein de subtilités. À lire vraiment !

    La télépathie nationale, Roque Larraquy

    Dans les années 30 en Argentine, un groupe de bourgeois mené par Amado Dam et son assistant a comme projet la création d’un « parc ethnographique » dans lequel ils exhiberaient les peuples autochtones d’Amérique du Sud au reste des Argentins. Mais Amado Dam fera une découverte extraordinaire lors de la rencontre avec une tribu péruvienne, fera capoter le projet, et changera le cours de l’histoire argentine.
    Un roman très étonnant, assez perturbant, qui commence de manière assez caustique pour finir en faisant froid dans le dos. J’aurais aimé un peu plus, je crois, mais le roman m’étant resté en tête un moment, il a fait son effet ^^

    Le livre de M, Peng Shepherd

    Un beau jour, Hemu Joshi, jeune indien, perd son ombre. Il est le premier touché par ce qui ressemble à une épidémie qui se propage rapidement à travers le monde. Avec leur ombre, c’est leur mémoire qui finit par disparaître, avec des conséquences parfois dramatiques. Aux États-Unis, on suivra Maxine et Ori, elle qui quitte son mari après avoir perdu son ombre pour ne pas risquer de lui faire du mal et lui infliger sa lente disparition, lui qui part ensuite à sa recherche. Il y aura aussi Naz, une Iranienne championne de tir à l’arc venue à Boston pour s’entraîner et qui se retrouve seule au milieu du chaos. Et le mystérieux amnésique, qui a perdu la mémoire dans un accident de voiture et semble immunisé contre cette vague de « désombrage ». Tous croiseront d’autres personnes, d’autres groupes, et construiront de nouvelles manières de vivre, avec toujours l’espoir d’une guérison et de retrouvailles dans le havre qui, disent les rumeurs, se créé à la Nouvelle-Orléans.
    Il y aurait des choses à reprocher à ce livre post-apo trempé dans le fantastique : un peu trop long, parfois un peu lent, parfois convenu et attendu. MAIS les personnages, principaux comme secondaires, sont forts, touchants, riches d’une épaisseur rare, le récit foisonne d’idées formidables qui donne à l’histoire une dimension philosophique, c’est très bien écrit (et traduit par la formidable Anne-Sylvie Homassel)et très prenant. Bref, un excellent roman que ses faiblesses ne pénalisent pas outre mesure.

    Burro cacao, Lucía Etchart

    Après le formidable Tupamadre, qui m’avait emporté par son jeu sur la langue et la douce brutalité avec laquelle L. Etchart nous faisait entrer dans son intimité familiale, elle revient avec Burro Cacao, un recueil de poésie, en vers et en prose. Divisé en plusieurs parties, agrémenté de visuels (collages, memes, photos…), les différents textes sont des instantanés de moments de vie, de réflexions, discussions, toujours racontées avec cette langue écrite phonétique, littérale, augmenté d’espagnol et d’anglais. Elle raconte la vie en France, le racisme, la misogynie, l’amour, le sexe, la dépression, bref, la vie avec toute sa violence, sa richesse et ses déchirures. Toujours avec un humour noir parfois un peu crasse, provocateur, et beaucoup d’acuité !

  • Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce – Corinne Morel Darleux

    Il y a des moments comme ça où, happée par l’aberration de l’actualité, il m’est difficile de m’en détacher autant que de la consulter. Elle me tourne autour comme un moustique une soirée d’été suante, et je reste obnubilée, lasse et épuisée. Dans ces moments-là, je ne sais jamais trop que faire pour prendre une bouffée d’air, car l’air goûte le moisi, lui aussi. Alors cette fois, j’ai chopé un petit livre que je voulais lire depuis un bail, mais je n’osais pas trop, de peur que ce soit 1/ trop compliqué pour moi, et 2/ quand même un peu déprimant. Belle surprise, ce n’était finalement ni l’un, ni l’autre, bien au contraire.

    18 mars 1969, sud de l’océan Atlantique. Bernard Moitessier est en mer depuis sept mois. Parti de Plymouth en Angleterre, le marin a franchio les trois caps légendaires de Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn. Il est sur le point de gagner la toute première course de vitesse en solitaire autour du monde, sans escale et sans assistance extérieure, organisée par le Sunday Times. Mais après des jours de conflits intérieurs sur le cap à tracer, il expédie ce message sur la passerelle d’un pétrolier : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme. » Le navigateur a choisi de ne pas rentrer, de ne pas remporter cette course, mais de poursuivre jusqu’au Pacifique, jusqu’à Papeete. Il dira, pour expliquer son acte : « J’avais envie d’aller là où les choses sont simples. » La lecture de son récite La Longue Route permet de mieux appréhender son choix. Il esquisse une ligne de fuite, qui file d’une critique acerbe de la société de consommation et des saccages que les hommes infligent à la Terre, jusqu’à l’horizon.

    Dans ce petit livre au merveilleux titre, Corinne Morel Darleux nous raconte donc d’abord l’histoire de Bernard Moitessier et son revirement alors qu’il s’apprête à gagner ce premier Golden Globe. Par ce refus de la victoire, ce rejet de la compétition, Bernard Moitessier accomplit un acte fort et à rebours de ce que la société dans son ensemble peut attendre. Ironie de la vie, lors de cette même compétition un autre participant, Donald Crowhurst, néophyte de la voile coincé dans l’Atlantique Sud, finira par se suicider après avoir fait croire à tout le monde qu’il avançait réellement.

    De ce refus de gagner, Corinne Morel Darleux tire un premier fil : le refus de parvenir (concept qui apparaît au XIXème siècle dans la pensée libertaire, notamment chez Élisée Reclus). Par ces termes, elle entend non pas l’acte volontaire d’échouer, mais de ne pas accepter comme fin en soi la notion de réussite sociale et économique poussée par le néolibéralisme. Elle souligne la décorrélation trop forte et destructrice entre les attentes et pressions sociales et ses signes de réussite ostentatoires et les volontés individuelles, la séparation violente entre le développement humain et le monde dans lequel et grâce auquel nous vivons, ainsi que les inégalités insupportables qui en découlent. Bien loin d’un petit manifeste au goût de développement personnel, elle théorise puis pragmatise différents concepts et pensées qui nous ont toutes et tous traversés ou que l’on a croisé, dont ma préférée : l’écologie sans politique, c’est du jardinage. Et c’est bien, le jardinage, mais ce n’est pas un tout, ni une fin. Loin aussi de la métaphore colibresque, elle souligne l’importance du collectif, et donc de la politisation pour mener des luttes et des actions promouvant la défense des communs par une agriculture plus respectueuse de toustes, par la protection des lieux et des humains, la valorisation des savoirs-faire et la recherche de modes de vie et de production plus égalitaires.
    Sans non plus se montrer idéaliste, car elle ne le cache pas, pour elle on ne peut plus éviter le mur. Elle espère que malgré tout, dans quelques générations restera quelque chose de l’humanité, et que ce qui aura pu être transformé d’ici là sera devenu une pierre d’angle de nouvelles sociétés. Il ne s’agit donc pas de se dire qu’on peut changer le monde, mais de trouver les espaces dans lesquels on peut encore agir, construire et propager une nouvelle éthique de vie, et de le faire seul-es et ensemble.
    Par ce refus de parvenir, une sobriété volontaire, et cette belle notion de dignité du présent, elle nous propose nous ancrer dans le ici et le maintenant tout en gardant l’envie de participer à la dissémination d’un futur que l’on aimerait voir advenir.

    Le second fil de sa réflexion, elle le tire des Racines du ciel, de Romain Gary, dans lequel Morel, le protagoniste, lutte pour la protection des éléphants en Afrique équatoriale, alors que les luttes indépendantistes se déploient dans les futures anciennes colonies. Par l’exemple de Morel, elle veut souligner l’importance de la convergence des luttes : Morel se bat pour les éléphants, mais il n’en oublie pas pour autant les humains. Se battre pour la protection des espaces naturels, de la biodiversité, ce n’est pas vouloir seulement protéger une espèce d’oiseau ou un lichen particulier, c’est vouloir préserver et proposer aux générations futures un lieu de vie sain, équilibré, accueillant. C’est remettre l’être humain à sa place : un élément parmi d’autres du système Terre, dépendant et influant sur lui. C’est refuser les arguments fallacieux qui pourraient bien un jour servir à détruire d’autres choses.

    J’oublie sans doute beaucoup de choses, et en résume peut-être mal d’autres, j’en suis navrée. Mais ce que je peux en dire, c’est que ce petit livre fait beaucoup de bien sans nous mentir. Petit manifeste écosocialiste, discussion avec soi et les autres sur que faire, comment, pourquoi et pour quoi, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce aide à sortir un peu la tête de l’eau, à mettre nos vies et questionnements en perspectives et, qui sait, aller vers ce qui nous semble le plus juste, le plus proche du monde que nous voulons, et non de celui qu’on nous dicte. Un indispensable.

    Éditions Libertalia

  • Sauvagines – Gabrielle Filteau-Chiba

    Raphaëlle est garde-forestière dans la forêt québecoise du Kamouraska, frontalière avec le voisin états-unien et proche de la Gaspésie. Un coin sauvage, plein d’arbres, d’animaux, de neige, de fleurs, de lichens, d’insectes… Bref, plein de vie principalement pas humaine. Sauf des chasseurs bien sûr. Son travail, entre autre, c’est de veiller au respect des règles de chasse et de trappe et de lutter contre le braconnage, et ça braconne sec. Sa jeune chienne a survécu de justesse aux colliers d’un braconnier, et alors qu’elle décide de la venger et de retrouver le responsable, celui-ci semble prendre les devants : Raphaëlle se rend compte qu’elle est observée. Alors que l’automne se resserre et l’hiver approche, les dangers qui l’entourent prennent une nouvelle forme, plus inquiétante qu’une ourse ou une tempête de neige.

    Sauvagines, je l’ai découvert après ma lecture, fait partie d’une trilogie qui reprend les mêmes personnages. Deuxième roman sur les trois, je ne me suis absolument pas sentie perdue de ne pas avoir lu le premier, j’imagine que les trois peuvent se lire tout à fait indépendamment. Je trouve que c’est le cas pour celui-ci, donc si, comme moi, tu n’as pas lu Encabanée, bah c’est pas grave, tu peux lire Sauvagines quand même ^^

    Bienvenue dans le Canada sauvage ! Celui que l’on imagine, vu d’ici en Europe, beau, teint des mille couleurs de feu des arbres et avec des ours cachés derrière chaque tronc d’arbres. C’est presque ça, d’ailleurs, mais pas tout à fait. Raphaëlle aussi rêve d’un Kamouraska paisible, dans lequel les animaux et les arbres n’auraient à craindre ni les quotas de chasse ni les coupes à blanc. Mais malheureusement pour elle et son idéalisme, non seulement les animaux sont traqués pour finir en toques ou en manteaux avec une violence brute, les arbres rasés avec un grand plaisir et chaque décision de son ministère ne fait qu’étendre la latitude d’action laissée aux chasseurs : fin de protection de certaines espèces, baisse voire suppression de quotas, et une grande mansuétude face aux infractions de certains. Car ici comme ailleurs, malgré la faible densité de population, on trouve des castes de puissants, des dominants qui se montrent, s’imposent et violentent le vivant dans son ensemble. Et ça, Raphaëlle a de plus en plus de mal à le supporter. Elle qui a quitté une famille étouffante et traditionnelle, pour ne pas dire traditionaliste ; la seule à avoir hérité de quelques traits d’une arrière-grand-mère autochtone dont elle ne sait rien, espérait protéger cette forêt et participer à une véritable vie de communs entre chaque être vivant, humains et non-humain, qui l’habite. Mais non.

    La vendetta dans laquelle elle se lance, d’abord seule puis avec le soutien de son mentor, Lionel, garde forestier à la retraite, la plonge dans cette face sombre des réglementation, dans la technocratie et le mépris des gens des bureaux qui décident comment gérer un coin dans lequel ils n’ont jamais mis les pieds, et qu’à Saint-Bruno-de-Kamouraska comme à Montréal, il y a les hommes puissants et les autres. Au fil de son enquête, passant alternativement de chasseuse à chassée, la noirceur et l’impuissance font vagues, et il lui faudra de la flamboyance pour retourner vers le vertige des grands espaces.

    Deuxième roman d’une trilogie kamouraskienne, Sauvagines se lit tout seul, porté par cette langue toujours étonnante aux oreilles d’un-e français-e, aussi orale que poétique, qui laisse sur la peau les épines et les ronces, la neige qui vient et la boue qui précède et tire avec elle l’euphorie et l’oppression des étendues canadiennes. Si j’ai trouvé la fin un peu facile, le flot du roman m’a emmenée jusqu’au bout sans difficulté et je ne boude pas mon plaisir. je retournerai au Kamouraska avec beaucoup de plaisir !

    Éditions Stock – Éditions Folio

  • Du thé pour les fantômes – Chris Vuklisevic

    Nous sommes à Nice, confortablement installé-e au sec dans un salon de thé, tandis que la pluie assomme les rues de la ville. Notre voisin, ancien employé aux archives départementales des Alpes-Maritimes, passe de guide touristique à narrateur et nous confie, à travers l’histoire de ce salon de thé bien étrange et peuplé, entre autres, de fantômes, l’enquête la plus mystérieuse et palpitante qu’il a dû mener : l’abandon du hameau de Bégoumas, accroché au Mont Bégo, dans la vallée des Merveilles, par ses habitants en l’espace d’une nuit. Son enquête lui fera rencontrer Félicité, qui officie à Nice comme passeuse de fantômes et théilogue de formation. On trouvera au cœur de cette mystérieuse fuite deux jumelles et leur mère, une histoire familiale fascinante et fantastique, et une carte de thés étrange et vaste.

    Faut pas croire ce qu’on voit. C’est de la connerie à tous les coups.
    Non : faut croire ce qu’on regarde.

    Et je ne parle pas de regarder le 20h ou s’il reste du lait. Je parle de regarder avec cette chose que vous avez au fond des yeux, derrière, celle qui vous donne des idées, et des histoires, et des envies de falaises et de vent.

    Vraiment, il faut pas croire tout ce qu’on voit.

    C’est comme la patronne derrière la caisse. En la voyant on se dit : c’est une sorcière. Bon, ça, je vous l’accorde : on fait difficilement plus sorcière. Manque plus que la pomme rouge et on se croirait chez Blanche-Neige. Mais en vérité, quand on la connaît, elle n’est pas si vilaine.. La plus gentille patronne de Nice, même. Enfin je ne le dis pas trop fort : si elle m’entend, je me fais virer du salon.

    Alors oui, les chaises ont l’air vides. Mais regardez mieux.
    Les théières, d’après vous, elles montent et descendent toutes seules ? Et les tasses, elles sont bues comme ça, par évaporation ? Allons. Un peu de sérieux.
    ce sont les fantômes, bien sûr. Les fantômes de Nice qui se servent le thé et le boivent.
    Vous comprenez maintenant pourquoi la patronne vous a fait asseoir avec moi : il n’est jamais vraiment désert, son salon. Quand on est vivant, on occupe les places que les morts ont laissé. C’est la règle.

    Félicité et Agonie sont nées jumelles à Bégoumas. Filles de Germain et Carmine, le père meurt quelques jours avant la naissance. Carmine, se retrouve seule avec ses deux filles, elle qui n’en voulait qu’une. Félicité est sa favorite, et Agonie sa croix. L’une trop choyée, l’autre terriblement rejetée. Félicité est passeuse de fantômes, et Agonie sorcière. Bien que proches durant leur enfance, une ultime injustice empreinte de violence de leur mère les sépare. Félicité étudie à Nice, destinée à devenir une grande théilogue et à parcourir le monde, mais l’état psychique de sa mère la retiendra dans la ville où elle s’installera comme passeuse de fantômes, remontant la vallée de la Vésubie pour apaiser tant que faire se peut la folie maternelle. Sa sœur, elle disparaît de sa vie, et pendant trente ans elle ne saura pas si celle-ci est morte ou vive. Lorsque Carmine meurt, ce sont des retrouvailles empreintes de rancœur, de regrets mais aussi le début d’une quête. Elles partent ensemble à la recherche du fantôme de Carmine, pour connaître ses derniers mots, et découvriront que l’histoire de leur mère et de leur famille est bien plus complexe qu’elle ne semblait (déjà) l’être.

    Après Derniers jours d’un monde oublié (dont je t’avais parlé ici et qui, malgré quelques défauts, était très très prometteur), Chris Vuklisevic était revenue en 2023 (je suis toujours au taquet de l’actualité) avec ce roman qui avait fait grand bruit : Grand prix de l’Imaginaire et Prix Imaginales, voyez plutôt ^^ J’avais donc grand hâte de m’y plonger, et j’avais ma foi bien raison ! Du thé pour les fantômes se démarque de par sa forme et sa construction, qui mêle des enquêtes dans l’enquête et prose et poésie, mais aussi par son histoire elle-même. Saga familiale parcourant plusieurs siècles, roman « de terroir » implanté dans Nice et la Vésubie mais étendant son influence jusqu’en Andalousie, Du thé pour les fantômes déploie sous nos yeux émerveillés un univers riche et très original, douce et âpre à la fois. Félicité, qui a le don de voir les fantômes, apprend à les faire passer de l’autre côté en maitrisant la science délicate de la théilogie : bergère d’un troupeau de théières avec leurs caractères, propriétaire délicate de thés rares et préparés méticuleusement, elle sait faire parler les morts et les vivants pour mener ses enquêtes et libérer les âmes.
    Agonie, la jumelle, est tout ce que sa sœur n’est pas : rejetée plutôt qu’adorée, semant le chaos plutôt que l’ordre, la sorcière s’est retirée du monde jusqu’à l’annonce du décès de Carmine. Et maintenant, elle veut que sa sœur fasse parler leur mère, elle veut savoir, elle veut comprendre cette haine qui a détruit sa vie.

    Pendant leur enquête, Félicité, Agonie, et notre narrateur avec elle, croiseront une association de liseur de tombes, des fantômes plus ou moins sympathiques, une guerre oubliée et des secrets de famille, le tout sous la pluie dense de Nice et dans la rude beauté des portes du Mercantour.

    Grande fresque familiale foisonnante touchée par la grâce, Du thé pour les fantômes fait partie de ces romans un peu magiques qui font non seulement passer le temps très vite et avec plaisir, mais te brasse le cœur et illumine un peu la littérature par sa liberté. On en reprendra donc volontiers une tasse ^^

    Éditions Denoël – Lunes d’encre

  • Ces gens-là – Lumir Lapray

    Lumir Lapray, activiste et militante pour l’environnement et la justice sociale (dixit sa présentation en bas du livre) a grandi dans un coin qui s’appelle la Plaine de l’Ain. Région du département de l’Ain (oui ça a l’air de couler de source, mais figure-toi, lectrice, lecteur, ma géographie, que sa source, à l’Ain justement, et bien elle n’est pas dans l’Ain ^^ Mais bref, revenons à nos moutons) coincée entre Lyon, Bourg-en-Bresse et la centrale nucléaire du Bugey, plaine assez classique entre les monts du Bugey et les étangs de la Dombes, le coin n’a rien de sexy. MAIS il est quand même bien situé, et il y a de la place. S’y est développé au fil des années un parc d’activités immense, une plateforme logistique et industrielle qui emploie beaucoup beaucoup de monde et fait vivre cette partie du département.
    Lumir Lapray a donc grandi là-bas, à côté de Lagnieu. Après ses études à Sciences-Po et plusieurs séjours aux États-Unis où elle a travaillé, entre autre, sur les populations rurales qui votent Trump, elle revient en France et dans son village pour quelques temps. Elle est un peu une transfuge, non pas forcément de classe au sens strict, mais pour ses ami-es t les gens du coin, elle est celle qui a fait des études, qui est partie loin, qui est donc symboliquement au-dessus. En plus écolo et de gauche, ça rajoute une couche à la couche. Elle doit donc faire ses preuves pour se faire ré-accepter, sans pour autant renier ses convictions. Au milieu de ce monde qu’elle redécouvre après tout son parcours, de nouvelles questions émergent, peut-être aussi nourries de ce qu’elle a vu aux États-Unis : qu’est-ce qui les meut, ces gens-là ? Qu’est-ce que les énerve, les fait vibrer et, in fine, les fait peut-être voter RN ?

    Chaque jour, vous vous levez aux aurores, réveillez les enfants quand vous en avez, préparez les tartines, prenez la voiture, faites un détour par chez la nounou et embauchez pour la journée. Vous empaquetez des colis dans un entrepôt, nettoyez et nourrissez les vieux du village, rejoignez un chantier. Ou bien vous eêst assis derrière un bureau, dans une petite entreprise, une collectivité locale ou une agence immobilière. Vous faites ça depuis longtemps -vous avez arrêté l’école assez tôt, comme la plupart de vos amis. Le travail ne vous faisait pas peur et vous rêviez de liberté. Le weekend, vous bricolez un peu, vous profitez de votre famille, vous invitez les potes à l’apéro, vous faites un barbecue, vous êtes tranquilles. Derrière la haie de thuyas, vous vous dites que vous avez atteint votre rêve : une maison dont vous êtes propriétaire, une voiture, quelques vacances. Le boulot, les traites, les factures : tout ça valait donc le coup.
    Oui, mais depuis quelque temps vous avez peur. Vous savez qu’il suffit d’une maladie, un divorce, un accident. Vous en connaissez, qui ont dû vendre. Même si vous n’en êtes pas encore là, vous peinez à joindre les deux bouts. Vous n’allez plus systématiquement chez Leclerc -c’est devenu trop cher. Va pour Lidl. Vous n’allez plus au resto. Va pour McDo -il faut bien se faire plaisir. On n’est pas des chiens. C’est venu comme ça, d’un seul coup, sans crier gare : sans avoir rien changé de vos habitudes, vous vous retrouvez régulièrement à découvert. Vous vous sentez coincé, un peu comme le jambon dans le sandwich : ni gros, ni petit. Ni vraiment moyen, d’ailleurs. Un petit moyen, qui a, chaque mois, l’impression de se noyer un peu plus.
    Vous trouvez ça injuste.
    Comment font les autres ?
    Eux, c’est sûr, quelqu’un les aide.

    La question que pose Lumir Lapray, en filigrane (ou pas, d’ailleurs), dans cette enquête de terrain, c’est celle du : tous des fachos ? qui a tendance à facilement, par énervement, incompréhension, colère, sortir de nos bouches quand on regarde les résultats des élections et la répartition des couleurs sur la carte de France. Moi la première, hein. Si son récit est ancré dans un département, avec ses spécificités économiques, géographiques, sociologiques…, on peut je pense y reconnaître des situations d’autres régions rurales et périurbaines de France.

    On lira dans ce livre, parmi les multiples histoires, anecdotes, témoignages, que pour beaucoup, la valeur « Travail » est ce qui prime. Dans la vie il faut travailler, quel que soit ce travail d’ailleurs. Il n’a pas besoin d’être une passion, ou particulièrement valorisant socialement. Vibrer en se levant le matin n’est pas l’objectif. Il faut travailler, pour gagner de l’argent et construire sa vie, et parce qu’on nous le dit depuis des décennies, des siècles : le travail fait l’homme et la société. Travaille et tu seras récompensé. Le travail paye. Alors quand le travaille ne paie plus, c’est un système de valeurs qui boite, une pièce maitresse d’un système qui fait vaciller tout le reste. Dans un département qui a toujours voté à droite, où l’industrialisation a apporté des emplois et de l’argent pour les collectivités, la réussite ne se mesure pas tant par l’argent lui-même que par ce qu’il permet : la maison, les voitures (indispensables, car peu de transports en commun et de services publics), les vacances, la télé… Il n’y a rien de pire que les profiteur-euses, que les assisté-es.
    Lumir Lapray met en avant que, engoncé-es dans un quotidien laborieux rythmé par les contraintes habituelles de la vie de plus en plus contraignantes et avec de moins en moins de petits plaisirs, les habitant-es se renferment. Conscient-es des inégalités et des problématiques, qu’elles soient sociales, environnementales ou fiscales, par exemple, il leur est néanmoins compliqué de chercher, ou de voir, ou d’accepter, une origine systémique, gouvernementale, dont une possible résolution (ou à tout le moins une tentative d’amélioration) passerait par un changement de système. Il est compliqué de remettre en cause le capitalisme quand celui-ci est censé vous récompenser. Être plus écolo, pourquoi pas, mais pas quand ses représentant-es vous jugent et vous rabaissent dans vos pratiques quotidiennes et de loisirs. Constamment rabaissé-es et humilié-es par des gens hors-sol, mais attaché-es aux figures politiques malgré tout et au système républicain, ils se tournent donc plus facilement vers celles et ceux qui disent les comprendre et les écouter. Et si tous ne sont pas racistes (il y en a oui, pas de problème, et ils l’assument volontiers), les discours d’opposition entre ceux qui travaillent et n’ont rien et les « autres » vont, gentiment et sûrement, faire leur chemin. Pourquoi aiderait-on les étrangers alors qu’eux aussi ont besoin d’aide, et en plus travaillent et paient des impôts ? Et puis oui, les politiques sont tous pourris, alors dans ce panier moisi, autant soutenir ceux qui nous soutiennent, non ?

    Ce que Lumir Lapray met en lumière et en mots, à travers des témoignages touchants dans leur banalité et leur normalité, c’est cette fracture sociale, cette faille sismique au milieu de la république. Elle nous rappelle ce que l’on sait bien, que c’est toujours un peu plus complexe que ce que l’on croit, que l’on voudrait croire. Mais aussi que rien n’est figé. Pour faire société il faut être plusieurs, il faut parler, s’écouter, débattre pour se comprendre et imaginer la suite, ensemble. Si combat il y a, il est contre les idées et les politicien-nes qui les portent et nous dressent les un-es contre les autres, pas avec la majorité de nos concitoyen-nes, auprès desquel-les il faut trouver des allié-es, des soutiens, pour montrer ensemble la société vers laquelle nous voudrions aller. Il y a du travail et du chemin, mais c’est là qu’est le voyage.

    Éditions Payot

  • Mexico Médée – Dahlia de la Cerda

    Dans les rues et les quartiers d’Aztlán, régies par les gangs des narcos, une Volkswagen Jetta verte apparaît parfois dans une boule de feu. En descend une femme, aux cheveux tressés et aux bras tatoués de serpent. C’est Médée qui répond à l’appel, muet ou non, des êtres qui peuplent les rues de ce lieu en déshérence.

    C’était un samedi. Je regardais par la fenêtre de mon appartement du cinquième, dans le quartier de San Judas Tadeo, plus connu sous le nom de La Judas. J’étais en train de nettoyer le masque de clown de Jordán avec un coton-tige et de l’alcool. Je venais de décrasser un masque de lapin blanc en peluche, terrifiant, avec des petites oreilles roses, des yeux verts et des dents toutes tordues comme celles d’un piranha. C’était son masque préféré (est-ce que je peux toujours dire « c’est » ?). Je sais pas, meuf, j’ai encore l’espoir qu’il revienne, qu’un jour un numéro inconnu m’appelle et que ce soit lui, qu’il me dise qu’il va bien, que je lui manque et qu’il va bientôt rentrer.
    Mais ça fait déjà quatre mois.
    La dernière fois que je l’ai vu il m’a rapporté tous ses masques et trois tenues de travail, il m’a demandé de jeter les fringues à la poubelle et de nettoyer les masques si j’en avais l’occase. L’occase, je l’ai pas eue. La grossesse m’a explosée tout le premier mois. Ensuite il est pas venu pour son week-end de repos, meuf, l’angoisse que j’ai eue ! Je sais pas si c’était un mauvais pressentiment ou quoi. Il était censé arriver le vendredi soir, mais il est jamais rentré. Le jeudi midi il a arrêté de répondre à mes messages. J’ai pensé qu’il était parti s’éclater avec une de ses collègues de travail, meuf, non, non, non. Le stress, le flip, le seum. Le samedi est arrivé, le dimanche, toujours rien. Que dalle, pas un signe. Quand je l’appelais je tombais direct sur le répondeur, chelou, meuf, parce que Jordán, il est accro à son portable. Mon dernier WhatsApp lui est parvenu le jeudi à treize heures. Je lui ai envoyé une centaine de messages, je l’ai appelé facile trois cents fois, et rien. Le dimanche j’ai appelé Sardis, son meilleur ami et collègue de travail, et il m’a pas répondu non plus, meuf. Du coup j’étais sûre qu’il était pas en train de s’éclater. Tout mon corps a frissonné, j’ai fondu en larmes.

    Aztlán, ville mythique, reflet d’une Mexico ouverte aux songes et aux esprits. En son sein, la violence du narcotrafic et les affrontements avec la police et l’armée font, comme dans la ville de surface, mort-es, blessé-es et desaparecidos. Chaque vie est attachée, d’une manière ou d’une autre, à cette toile de sang qui dessine et sillonne les rues et les destins. Parmi elles, Paulina, Jordán, Reina, Antonia, Perla. Elles veulent donner naissance ou y renoncer, retrouver un mort, trouver la paix, s’accomplir ou se laisser porter, mais chacun-e avec ses raisons, construites avec et contre la violence. Et entre elles et il toutes, il y a Médée, qui déboule dans sa Jetta et ses tatouages, Médée l’infanticide, la meurtrière, la paria, qui vient apporter son soutien à ces âmes qui luttent avec leurs armes, des vraies, des idées, des convictions, et leur vie, pour faire leur trou. Venue à Aztlán en repentance, elle trouvera peut-être dans ce lieu abandonné, parmi les esprits et les saints des Mexicas et des Mexicains, un chemin par lequel elle-même pourra comprendre et (se) pardonner son geste.

    Après Chiennes de garde (à lire ici), Dahlia de la Cerda nous revient en français avec un livre sous le même format : un recueil de nouvelles qui raconte à la fin les histoires croisées de personnages qui partagent une même expérience et se trouvent, se retrouvent et se perdent. À travers des figures toujours fortes et solides, extrêmement conscientes des jeux de pouvoirs et, parfois, de l’impossibilité de faire autrement, elle nous raconte le combat pour faire bouger les choses, pour construire sa vie coûte que coûte. Avec une playlist bailable et dans une langue très orale qui transpire les rues poussiéreuses, le désert et les taquerías et dont la traduction est incroyable (merci mille fois à la formidable Lise Belperron), elle continue à creuser les résistances quotidiennes et à mettre en avant les luttes de celles et ceux qui se prennent chaque jour les malheurs, la misère et le mépris des dominants, sans jamais tomber dans la fiction à thèse ni pour autant perdre de vue son discours.
    Elle creuse particulièrement la question de la maternité, sous le patronage de Médée, donc. Des maternités volontaires, engagées, des maternités abandonnées, subies, repentantes. L’une veut avoir un enfant, consciente que ce désir vient de sa construction sociale, mais dans ce cas-là, autant faire un fils, et l’aider à déconstruire la masculinité violente imposée par la société. Une autre refuse de garder son futur bébé après la probable mort du père ; une troisième raconte comment, presque malgré elle et ses enfants, la maternité ne l’a jamais touchée du doigt.

    Mélangeant avec magie le mythe de Médée à la violence des narcos et les figures folkloriques et religieuses du Mexique contemporain, elle fait de la moindre vie banale une mythologie à elle seule et donne à la culture populaire, la musique et la nourriture des rues, des prolos, une dimension élyséenne.

    Encore meilleur que le précédent, qui était déjà très bon, Mexico Médée assoit Dahlia de la Cerda parmi les grandes autrices latinas contemporaines. Vivement le prochain !

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Lise Belperron
    Éditions du Sous-Sol

  • Lapiaz – Maryse Vuillermet

    Quand le père Satin voit arriver, au bout du chemin, une 2CV camionnette bleue malmenée par les cahots, il se doute bien que ça va venir amener du changement dans le coin. Dans la voiture, Tony et Isabelle, arrivés tout droit de Paris les fleurs dans les cheveux et le macramé dans la valise. Poussés par une envie de retour à la nature et à la vie simple, ils ont acheté un bout de maison juste au-dessus de la ferme des Satin. Ici, dans le Haut-Jura, à des kilomètres d’une ville digne de ce nom. Pour un retour à la nature, c’est sûr, pense le père Satin, ça va en être un.

    Le moment est venu de raconter. Sinon, l’histoire se perd et, c’est pas bon. Certains disent qu’il faut laisser les secrets enfouis, mais on peut penser différemment, ne pas tout cacher au fond des grottes, des ravins, parce que, de toute façon, un jour, ça ressort.
    Même longtemps après.
    C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface.
    On a plein d’histoires à propos de ça, ils ont mis du rouge dans le Trou de l’Enfer et le rouge est ressorti vers Salins, vers les gorges de la Langouette.
    Le cheval refusait toujours de passer là, et, quinze ans après sa mort, ça s’est effondré, le cheval savait que, sous l’herbe, il y avait un trou, que c’était une doline.
    Voilà, les histoires elle se perdent et, un jour, elles ressortent. Quand c’est le moment !

    Si le père Satin s’amuse et finit par sympathiser avec les jeunes hippies, comme il les appelle, c’est moins le cas de Bernard, son fils, le seul qui est resté et qui reprendra la ferme. L’un, Noël, est parti devenir psychologue, mais revient tous les étés pour aider son frère aux foins. L’autre, Daniel, sème la tempête partout où il passe, et, en ce moment, on ne sait pas trop où il vente. Arlette, la femme de Bernard, est intriguée par les nouveaux venus et aimerait bien devenir copine avec Isabelle, c’est que des femmes, dans les parages, y en a pas masse, et si elle aime sa vie avec sa belle-famille et son petit Paul, un peu de compagnie serait bien appréciable. La mère Satin, elle, si elle n’a rien contre eux, est inquiète, car les changements, comme ça, ça n’amène jamais rien de bon. Et puis franchement, qu’est-ce qu’ils viennent faire ici, au bout de nulle part, sans savoir rien ?

    Bien sûr, elle a raison la mère Satin. L’arrivée du couple dans ce coin reculé du Haut-Jura, lui bohème et aventureux, elle bourgeoise révoltée et traumatisée, perdus dans les bois sans connaître la moindre des choses à faire pour y (sur)vivre va venir bousculer les habitudes et, par le jeu de dominos qu’est la vie, foutre le bordel bien plus qu’on ne l’imaginait.

    On sent que Maryse Vuillermet connaît et aime la région dans laquelle elle déroule son histoire (moi aussi, j’avoue l’avoir acheté d’abord pour ça, et aussi parce qu’on me l’a fortement conseillé). Personnage à part entière en ce qu’il gouverne aux destins des gens, surtout en cette fin des années 70, alors que la vie dans les combes reste très très rude, voire rudimentaire, le massif du Jura, ses grottes, son hiver, et ses lapiaz est le métronome des générations. De la vie de la famille Satin, on comprend les difficultés du temps du père et de sa ferme bovine, ferme que son fils décide de transformer, à son grand dam. On voit le drame se construire, goutte à goutte, comme cette eau qui se faufile et ronge la roche, comme le gel, mordant, qui fera éclater la pierre après des années de fragilisation. Massif karstique, il projette sa géomorphologie sur la vie des gens qui portent leurs blessures, secrets et désirs silencieusement, les voyant s’agrandir, se fissurer mieux jusqu’à ce que l’histoire ressorte, quand plus rien ne peut la retenir.

    Un roman noir très très prenant, qui sent bon l’épicéa et qui mord et pénètre dans ta peau comme le soleil sur les lapiaz et le vent de janvier dans les combes. Une magnifique description d’une région et d’une époque transitoire avec des personnages râpeux et râpés, coincés dans leur rôle et les attentes d’une communauté indispensable quand l’hiver, encore peut tuer. Un excellent roman, donc, à lire surtout en cette saison fraîche ^^

    Éditions du Rouergue

  • Les machines à désir infernales du docteur Hoffman – Angela Carter

    Dans une ville d’un pays d’Amérique du Sud qui borde l’océan, un vieil homme nous raconte sa vie, et surtout son principal fait d’armes : son rôle dans la guerre qui a opposé le Ministre au Dr. Hoffman, une guerre qui a mené la capitale et ses habitants au bord de la folie, défiant la réalité et la raison.

    Desiderio, car tel est le nom de notre héros un peu antipathique, un peu assommant et fascinant par là-même, n’a jamais eu ni l’étoffe ni l’ambition d’un héros. Il s’ennuie beaucoup, trouve la vie en général plutôt vaine, et se détend en faisant des mots croisés, jeu auquel il excelle. Mais cet ennui général, ce détachement vis-à-vis du reste du monde fait que, lorsque le Dr Hoffman lance sa grande offensive sur la capitale, il est le seul à y résister sans difficulté. Le Ministre voit donc en lui l’employé parfait pour les seconder dans leur combat. Desiderio, l’homme apparemment sans passion, se retrouve embringué dans une aventure complètement folle, à la recherche du Dr Hoffman et de sa fille, qui lui est apparu en rêve et lui a ouvert le cœur en deux.

    Les attaques du Dr Hoffman ne sont pas contre les personnes directement, elles s’en prennent à la réalité et viennent peupler la capitale de mirages, de créatures incongrues, improbables, donnent vie au mobilier urbain et font revenir les morts. De plus en plus sophistiquées, il devient compliqué de distinguer les chimères de la réalité, la police de la Détermination se délecte de mettre en place les pires manières d’identifier le rêve de la réalité et la population se noie dans ces folies qui les assaillent de toute part. Desiderio est donc le seul espoir des habitants, dont la mort, sous le coup des mirages ou de la police de la Détermination, semble inexorable.

    Je me souviens de tout.
    Oui.
    Je me souviens parfaitement de tout.
    Pendant la guerre, la ville était pleine de mirages et j’étais jeune. Aujourd’hui tout est très calme. Les ombres tombent comme on s’y attend, et où on s’y attend. Comme je suis vieux et célèbre, on m’a dit que je ferais bien de coucher sur le papier tous mes souvenirs de la Grande Guerre, et aussi parce que je me souvient de tout. Il me faut donc rassembler toutes ces expériences confuses et les remettre dans l’ordre, telles qu’elles se sont déroulées, en commençant par le commencement. Je dois démêler la pelote de ma vie et trouver dans cet écheveau le fil original et unique de mon moi, le moi qui était un jeune homme, qui est devenu un héros et qui a vieilli. Mais d’abord, laissez-moi me présenter.
    Je m’appelle Desiderio.
    J’habitais la ville lorsque notre adversaire, le diabolique docteur Hoffman, la remplit de mirages pour nous rendre fous. Plus rien en ville ne ressemblait à ce qu’il avait été -rien de tout ! Car le docteur Hoffman, voyez-vous, menait une guerre sans merci à la raison humaine. Rien de moins. Oh, les enjeux de la guerre étaient immenses -bien plus que je ne le réalisais alors, parce que j’étais jeune et sardonique et que je n’aimais pas beaucoup la notion d’humanité, pour tout dire, même si on m’expliqua par la suite, une fois devenu un héros, que j’avais sauvé le genre humain.

    C’est un voyage improbable dans lequel se lance Desiderio. A partir d’un fil ténu il part sur les traces du Dr Hoffman et rencontrera un cirque itinérant, une tribu indigène qui vit sur le fleuve, un comte lituanien masochiste, et beaucoup d’autres personnages dont la réalité est chaque fois questionnable. En fil rouge, toujours plus présente, la figue d’Albertina, la fille du Docteur dont Desiderio est tombé amoureux après l’avoir vu en rêve. Entre une réalité ennuyeuse, terre à terre et rassurante et un monde magique, débridé, débordant de désirs ravageurs, Desiderio pourra-t-il et devra-t-il choisir ?

    Buenaventura désabusé, le Desiderio d’Angela Carter traverse des aventures toutes plus dangereuses et perturbantes les unes que les autres, se laissant porter par les rencontres, acteur passif d’une histoire qu’il vit autant qu’il la subit. Avec peu de morale mais sans amoralité franche et revendiquée, il risque sa peau, à défaut de sa santé mentale, tout en découvrant avec intérêt l’histoire du docteur, de ses recherches et ses machines au fil de son enquête. Si les aventures elles-mêmes de Desiderio sont déjà passionnantes, toute la dimension réflexive et assez perchée d’Angela Carter sur cette guerre à la réalité est absolument fascinante ! Il n’y a ni bon ni méchant dans ce combat, car le Ministre comme le Docteur lutte finalement pour eux-mêmes, mus par leur volonté de pouvoir et leurs désirs propres plus que par une volonté d’aller vers un bien commun. L’un défend un rationalité morne, une concrétude palpable détachée de tout désir et affabulation, tandis que le docteur veut imposer le règne de l’imaginaire et du fantasme, libérer les psychés pour nous mettre, peut-être face à nous-mêmes et à chacun de nous.

    Si je tire le fil de mes préoccupations (pour ne pas dire prises de tête) actuelles, je trouve ce roman encore plus fascinant. Si tu prends les nouvelles depuis le début de l’année, lectrice, lecteur, mon chèvre frais, voire depuis avant, hein, ne nous limitons pas (ne nous voilons pas la face), on pourrait se demander ce qui est vrai ou pas. C’est un peu comme si, dans notre réalité à nous, le Ministre et le docteur Hoffman n’étaient qu’un, entité fantomatique qui se balade dans les câbles sous-marins, prenant le faux pour en faire du vrai. Mais un Dr Hoffman encore plus dangereux, car si celui d’Angela Carter assume de vouloir abattre la raison pour le désir et les chimères, les nôtres n’ont pas d’imagination. Enfermés dans leur réalité sèche et étriquée, loin de toute humanité commune, ils veulent raser et le rêve et la réalité des autres pour que tout le monde vivent dans leur tête. Peut-être est-ce cela, la conséquence de la victoire de Desiderio : une troisième voie tout aussi radicale, sans folies communes, sans réalité partagée, sans désirs fulgurants. Seulement une folie, une réalité et un désir brutal, sans partage, sans conséquence, sans fantasme.

    Il y aura des choses bien plus intelligentes à dire sur ce roman, alors surtout n’hésite pas à les partager avec moi ! En tout cas, pour la réflexion, pour la littérature, pour l’imaginaire et pour le plaisir le plus surprenant, il faut lire ce livre, car il n’y a rien de mieux que de se laisser prendre dans une histoire pareille, brillante, dérangeante, jubilatoire, et tout le reste !

    Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Berrée
    Éditions Inculte