Auteur/autrice : Marcelline Perrard

  • Ces gens-là – Lumir Lapray

    Lumir Lapray, activiste et militante pour l’environnement et la justice sociale (dixit sa présentation en bas du livre) a grandi dans un coin qui s’appelle la Plaine de l’Ain. Région du département de l’Ain (oui ça a l’air de couler de source, mais figure-toi, lectrice, lecteur, ma géographie, que sa source, à l’Ain justement, et bien elle n’est pas dans l’Ain ^^ Mais bref, revenons à nos moutons) coincée entre Lyon, Bourg-en-Bresse et la centrale nucléaire du Bugey, plaine assez classique entre les monts du Bugey et les étangs de la Dombes, le coin n’a rien de sexy. MAIS il est quand même bien situé, et il y a de la place. S’y est développé au fil des années un parc d’activités immense, une plateforme logistique et industrielle qui emploie beaucoup beaucoup de monde et fait vivre cette partie du département.
    Lumir Lapray a donc grandi là-bas, à côté de Lagnieu. Après ses études à Sciences-Po et plusieurs séjours aux États-Unis où elle a travaillé, entre autre, sur les populations rurales qui votent Trump, elle revient en France et dans son village pour quelques temps. Elle est un peu une transfuge, non pas forcément de classe au sens strict, mais pour ses ami-es t les gens du coin, elle est celle qui a fait des études, qui est partie loin, qui est donc symboliquement au-dessus. En plus écolo et de gauche, ça rajoute une couche à la couche. Elle doit donc faire ses preuves pour se faire ré-accepter, sans pour autant renier ses convictions. Au milieu de ce monde qu’elle redécouvre après tout son parcours, de nouvelles questions émergent, peut-être aussi nourries de ce qu’elle a vu aux États-Unis : qu’est-ce qui les meut, ces gens-là ? Qu’est-ce que les énerve, les fait vibrer et, in fine, les fait peut-être voter RN ?

    Chaque jour, vous vous levez aux aurores, réveillez les enfants quand vous en avez, préparez les tartines, prenez la voiture, faites un détour par chez la nounou et embauchez pour la journée. Vous empaquetez des colis dans un entrepôt, nettoyez et nourrissez les vieux du village, rejoignez un chantier. Ou bien vous eêst assis derrière un bureau, dans une petite entreprise, une collectivité locale ou une agence immobilière. Vous faites ça depuis longtemps -vous avez arrêté l’école assez tôt, comme la plupart de vos amis. Le travail ne vous faisait pas peur et vous rêviez de liberté. Le weekend, vous bricolez un peu, vous profitez de votre famille, vous invitez les potes à l’apéro, vous faites un barbecue, vous êtes tranquilles. Derrière la haie de thuyas, vous vous dites que vous avez atteint votre rêve : une maison dont vous êtes propriétaire, une voiture, quelques vacances. Le boulot, les traites, les factures : tout ça valait donc le coup.
    Oui, mais depuis quelque temps vous avez peur. Vous savez qu’il suffit d’une maladie, un divorce, un accident. Vous en connaissez, qui ont dû vendre. Même si vous n’en êtes pas encore là, vous peinez à joindre les deux bouts. Vous n’allez plus systématiquement chez Leclerc -c’est devenu trop cher. Va pour Lidl. Vous n’allez plus au resto. Va pour McDo -il faut bien se faire plaisir. On n’est pas des chiens. C’est venu comme ça, d’un seul coup, sans crier gare : sans avoir rien changé de vos habitudes, vous vous retrouvez régulièrement à découvert. Vous vous sentez coincé, un peu comme le jambon dans le sandwich : ni gros, ni petit. Ni vraiment moyen, d’ailleurs. Un petit moyen, qui a, chaque mois, l’impression de se noyer un peu plus.
    Vous trouvez ça injuste.
    Comment font les autres ?
    Eux, c’est sûr, quelqu’un les aide.

    La question que pose Lumir Lapray, en filigrane (ou pas, d’ailleurs), dans cette enquête de terrain, c’est celle du : tous des fachos ? qui a tendance à facilement, par énervement, incompréhension, colère, sortir de nos bouches quand on regarde les résultats des élections et la répartition des couleurs sur la carte de France. Moi la première, hein. Si son récit est ancré dans un département, avec ses spécificités économiques, géographiques, sociologiques…, on peut je pense y reconnaître des situations d’autres régions rurales et périurbaines de France.

    On lira dans ce livre, parmi les multiples histoires, anecdotes, témoignages, que pour beaucoup, la valeur « Travail » est ce qui prime. Dans la vie il faut travailler, quel que soit ce travail d’ailleurs. Il n’a pas besoin d’être une passion, ou particulièrement valorisant socialement. Vibrer en se levant le matin n’est pas l’objectif. Il faut travailler, pour gagner de l’argent et construire sa vie, et parce qu’on nous le dit depuis des décennies, des siècles : le travail fait l’homme et la société. Travaille et tu seras récompensé. Le travail paye. Alors quand le travaille ne paie plus, c’est un système de valeurs qui boite, une pièce maitresse d’un système qui fait vaciller tout le reste. Dans un département qui a toujours voté à droite, où l’industrialisation a apporté des emplois et de l’argent pour les collectivités, la réussite ne se mesure pas tant par l’argent lui-même que par ce qu’il permet : la maison, les voitures (indispensables, car peu de transports en commun et de services publics), les vacances, la télé… Il n’y a rien de pire que les profiteur-euses, que les assisté-es.
    Lumir Lapray met en avant que, engoncé-es dans un quotidien laborieux rythmé par les contraintes habituelles de la vie de plus en plus contraignantes et avec de moins en moins de petits plaisirs, les habitant-es se renferment. Conscient-es des inégalités et des problématiques, qu’elles soient sociales, environnementales ou fiscales, par exemple, il leur est néanmoins compliqué de chercher, ou de voir, ou d’accepter, une origine systémique, gouvernementale, dont une possible résolution (ou à tout le moins une tentative d’amélioration) passerait par un changement de système. Il est compliqué de remettre en cause le capitalisme quand celui-ci est censé vous récompenser. Être plus écolo, pourquoi pas, mais pas quand ses représentant-es vous jugent et vous rabaissent dans vos pratiques quotidiennes et de loisirs. Constamment rabaissé-es et humilié-es par des gens hors-sol, mais attaché-es aux figures politiques malgré tout et au système républicain, ils se tournent donc plus facilement vers celles et ceux qui disent les comprendre et les écouter. Et si tous ne sont pas racistes (il y en a oui, pas de problème, et ils l’assument volontiers), les discours d’opposition entre ceux qui travaillent et n’ont rien et les « autres » vont, gentiment et sûrement, faire leur chemin. Pourquoi aiderait-on les étrangers alors qu’eux aussi ont besoin d’aide, et en plus travaillent et paient des impôts ? Et puis oui, les politiques sont tous pourris, alors dans ce panier moisi, autant soutenir ceux qui nous soutiennent, non ?

    Ce que Lumir Lapray met en lumière et en mots, à travers des témoignages touchants dans leur banalité et leur normalité, c’est cette fracture sociale, cette faille sismique au milieu de la république. Elle nous rappelle ce que l’on sait bien, que c’est toujours un peu plus complexe que ce que l’on croit, que l’on voudrait croire. Mais aussi que rien n’est figé. Pour faire société il faut être plusieurs, il faut parler, s’écouter, débattre pour se comprendre et imaginer la suite, ensemble. Si combat il y a, il est contre les idées et les politicien-nes qui les portent et nous dressent les un-es contre les autres, pas avec la majorité de nos concitoyen-nes, auprès desquel-les il faut trouver des allié-es, des soutiens, pour montrer ensemble la société vers laquelle nous voudrions aller. Il y a du travail et du chemin, mais c’est là qu’est le voyage.

    Éditions Payot

  • Mexico Médée – Dahlia de la Cerda

    Dans les rues et les quartiers d’Aztlán, régies par les gangs des narcos, une Volkswagen Jetta verte apparaît parfois dans une boule de feu. En descend une femme, aux cheveux tressés et aux bras tatoués de serpent. C’est Médée qui répond à l’appel, muet ou non, des êtres qui peuplent les rues de ce lieu en déshérence.

    C’était un samedi. Je regardais par la fenêtre de mon appartement du cinquième, dans le quartier de San Judas Tadeo, plus connu sous le nom de La Judas. J’étais en train de nettoyer le masque de clown de Jordán avec un coton-tige et de l’alcool. Je venais de décrasser un masque de lapin blanc en peluche, terrifiant, avec des petites oreilles roses, des yeux verts et des dents toutes tordues comme celles d’un piranha. C’était son masque préféré (est-ce que je peux toujours dire « c’est » ?). Je sais pas, meuf, j’ai encore l’espoir qu’il revienne, qu’un jour un numéro inconnu m’appelle et que ce soit lui, qu’il me dise qu’il va bien, que je lui manque et qu’il va bientôt rentrer.
    Mais ça fait déjà quatre mois.
    La dernière fois que je l’ai vu il m’a rapporté tous ses masques et trois tenues de travail, il m’a demandé de jeter les fringues à la poubelle et de nettoyer les masques si j’en avais l’occase. L’occase, je l’ai pas eue. La grossesse m’a explosée tout le premier mois. Ensuite il est pas venu pour son week-end de repos, meuf, l’angoisse que j’ai eue ! Je sais pas si c’était un mauvais pressentiment ou quoi. Il était censé arriver le vendredi soir, mais il est jamais rentré. Le jeudi midi il a arrêté de répondre à mes messages. J’ai pensé qu’il était parti s’éclater avec une de ses collègues de travail, meuf, non, non, non. Le stress, le flip, le seum. Le samedi est arrivé, le dimanche, toujours rien. Que dalle, pas un signe. Quand je l’appelais je tombais direct sur le répondeur, chelou, meuf, parce que Jordán, il est accro à son portable. Mon dernier WhatsApp lui est parvenu le jeudi à treize heures. Je lui ai envoyé une centaine de messages, je l’ai appelé facile trois cents fois, et rien. Le dimanche j’ai appelé Sardis, son meilleur ami et collègue de travail, et il m’a pas répondu non plus, meuf. Du coup j’étais sûre qu’il était pas en train de s’éclater. Tout mon corps a frissonné, j’ai fondu en larmes.

    Aztlán, ville mythique, reflet d’une Mexico ouverte aux songes et aux esprits. En son sein, la violence du narcotrafic et les affrontements avec la police et l’armée font, comme dans la ville de surface, mort-es, blessé-es et desaparecidos. Chaque vie est attachée, d’une manière ou d’une autre, à cette toile de sang qui dessine et sillonne les rues et les destins. Parmi elles, Paulina, Jordán, Reina, Antonia, Perla. Elles veulent donner naissance ou y renoncer, retrouver un mort, trouver la paix, s’accomplir ou se laisser porter, mais chacun-e avec ses raisons, construites avec et contre la violence. Et entre elles et il toutes, il y a Médée, qui déboule dans sa Jetta et ses tatouages, Médée l’infanticide, la meurtrière, la paria, qui vient apporter son soutien à ces âmes qui luttent avec leurs armes, des vraies, des idées, des convictions, et leur vie, pour faire leur trou. Venue à Aztlán en repentance, elle trouvera peut-être dans ce lieu abandonné, parmi les esprits et les saints des Mexicas et des Mexicains, un chemin par lequel elle-même pourra comprendre et (se) pardonner son geste.

    Après Chiennes de garde (à lire ici), Dahlia de la Cerda nous revient en français avec un livre sous le même format : un recueil de nouvelles qui raconte à la fin les histoires croisées de personnages qui partagent une même expérience et se trouvent, se retrouvent et se perdent. À travers des figures toujours fortes et solides, extrêmement conscientes des jeux de pouvoirs et, parfois, de l’impossibilité de faire autrement, elle nous raconte le combat pour faire bouger les choses, pour construire sa vie coûte que coûte. Avec une playlist bailable et dans une langue très orale qui transpire les rues poussiéreuses, le désert et les taquerías et dont la traduction est incroyable (merci mille fois à la formidable Lise Belperron), elle continue à creuser les résistances quotidiennes et à mettre en avant les luttes de celles et ceux qui se prennent chaque jour les malheurs, la misère et le mépris des dominants, sans jamais tomber dans la fiction à thèse ni pour autant perdre de vue son discours.
    Elle creuse particulièrement la question de la maternité, sous le patronage de Médée, donc. Des maternités volontaires, engagées, des maternités abandonnées, subies, repentantes. L’une veut avoir un enfant, consciente que ce désir vient de sa construction sociale, mais dans ce cas-là, autant faire un fils, et l’aider à déconstruire la masculinité violente imposée par la société. Une autre refuse de garder son futur bébé après la probable mort du père ; une troisième raconte comment, presque malgré elle et ses enfants, la maternité ne l’a jamais touchée du doigt.

    Mélangeant avec magie le mythe de Médée à la violence des narcos et les figures folkloriques et religieuses du Mexique contemporain, elle fait de la moindre vie banale une mythologie à elle seule et donne à la culture populaire, la musique et la nourriture des rues, des prolos, une dimension élyséenne.

    Encore meilleur que le précédent, qui était déjà très bon, Mexico Médée assoit Dahlia de la Cerda parmi les grandes autrices latinas contemporaines. Vivement le prochain !

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Lise Belperron
    Éditions du Sous-Sol

  • Lapiaz – Maryse Vuillermet

    Quand le père Satin voit arriver, au bout du chemin, une 2CV camionnette bleue malmenée par les cahots, il se doute bien que ça va venir amener du changement dans le coin. Dans la voiture, Tony et Isabelle, arrivés tout droit de Paris les fleurs dans les cheveux et le macramé dans la valise. Poussés par une envie de retour à la nature et à la vie simple, ils ont acheté un bout de maison juste au-dessus de la ferme des Satin. Ici, dans le Haut-Jura, à des kilomètres d’une ville digne de ce nom. Pour un retour à la nature, c’est sûr, pense le père Satin, ça va en être un.

    Le moment est venu de raconter. Sinon, l’histoire se perd et, c’est pas bon. Certains disent qu’il faut laisser les secrets enfouis, mais on peut penser différemment, ne pas tout cacher au fond des grottes, des ravins, parce que, de toute façon, un jour, ça ressort.
    Même longtemps après.
    C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface.
    On a plein d’histoires à propos de ça, ils ont mis du rouge dans le Trou de l’Enfer et le rouge est ressorti vers Salins, vers les gorges de la Langouette.
    Le cheval refusait toujours de passer là, et, quinze ans après sa mort, ça s’est effondré, le cheval savait que, sous l’herbe, il y avait un trou, que c’était une doline.
    Voilà, les histoires elle se perdent et, un jour, elles ressortent. Quand c’est le moment !

    Si le père Satin s’amuse et finit par sympathiser avec les jeunes hippies, comme il les appelle, c’est moins le cas de Bernard, son fils, le seul qui est resté et qui reprendra la ferme. L’un, Noël, est parti devenir psychologue, mais revient tous les étés pour aider son frère aux foins. L’autre, Daniel, sème la tempête partout où il passe, et, en ce moment, on ne sait pas trop où il vente. Arlette, la femme de Bernard, est intriguée par les nouveaux venus et aimerait bien devenir copine avec Isabelle, c’est que des femmes, dans les parages, y en a pas masse, et si elle aime sa vie avec sa belle-famille et son petit Paul, un peu de compagnie serait bien appréciable. La mère Satin, elle, si elle n’a rien contre eux, est inquiète, car les changements, comme ça, ça n’amène jamais rien de bon. Et puis franchement, qu’est-ce qu’ils viennent faire ici, au bout de nulle part, sans savoir rien ?

    Bien sûr, elle a raison la mère Satin. L’arrivée du couple dans ce coin reculé du Haut-Jura, lui bohème et aventureux, elle bourgeoise révoltée et traumatisée, perdus dans les bois sans connaître la moindre des choses à faire pour y (sur)vivre va venir bousculer les habitudes et, par le jeu de dominos qu’est la vie, foutre le bordel bien plus qu’on ne l’imaginait.

    On sent que Maryse Vuillermet connaît et aime la région dans laquelle elle déroule son histoire (moi aussi, j’avoue l’avoir acheté d’abord pour ça, et aussi parce qu’on me l’a fortement conseillé). Personnage à part entière en ce qu’il gouverne aux destins des gens, surtout en cette fin des années 70, alors que la vie dans les combes reste très très rude, voire rudimentaire, le massif du Jura, ses grottes, son hiver, et ses lapiaz est le métronome des générations. De la vie de la famille Satin, on comprend les difficultés du temps du père et de sa ferme bovine, ferme que son fils décide de transformer, à son grand dam. On voit le drame se construire, goutte à goutte, comme cette eau qui se faufile et ronge la roche, comme le gel, mordant, qui fera éclater la pierre après des années de fragilisation. Massif karstique, il projette sa géomorphologie sur la vie des gens qui portent leurs blessures, secrets et désirs silencieusement, les voyant s’agrandir, se fissurer mieux jusqu’à ce que l’histoire ressorte, quand plus rien ne peut la retenir.

    Un roman noir très très prenant, qui sent bon l’épicéa et qui mord et pénètre dans ta peau comme le soleil sur les lapiaz et le vent de janvier dans les combes. Une magnifique description d’une région et d’une époque transitoire avec des personnages râpeux et râpés, coincés dans leur rôle et les attentes d’une communauté indispensable quand l’hiver, encore peut tuer. Un excellent roman, donc, à lire surtout en cette saison fraîche ^^

    Éditions du Rouergue

  • Les machines à désir infernales du docteur Hoffman – Angela Carter

    Dans une ville d’un pays d’Amérique du Sud qui borde l’océan, un vieil homme nous raconte sa vie, et surtout son principal fait d’armes : son rôle dans la guerre qui a opposé le Ministre au Dr. Hoffman, une guerre qui a mené la capitale et ses habitants au bord de la folie, défiant la réalité et la raison.

    Desiderio, car tel est le nom de notre héros un peu antipathique, un peu assommant et fascinant par là-même, n’a jamais eu ni l’étoffe ni l’ambition d’un héros. Il s’ennuie beaucoup, trouve la vie en général plutôt vaine, et se détend en faisant des mots croisés, jeu auquel il excelle. Mais cet ennui général, ce détachement vis-à-vis du reste du monde fait que, lorsque le Dr Hoffman lance sa grande offensive sur la capitale, il est le seul à y résister sans difficulté. Le Ministre voit donc en lui l’employé parfait pour les seconder dans leur combat. Desiderio, l’homme apparemment sans passion, se retrouve embringué dans une aventure complètement folle, à la recherche du Dr Hoffman et de sa fille, qui lui est apparu en rêve et lui a ouvert le cœur en deux.

    Les attaques du Dr Hoffman ne sont pas contre les personnes directement, elles s’en prennent à la réalité et viennent peupler la capitale de mirages, de créatures incongrues, improbables, donnent vie au mobilier urbain et font revenir les morts. De plus en plus sophistiquées, il devient compliqué de distinguer les chimères de la réalité, la police de la Détermination se délecte de mettre en place les pires manières d’identifier le rêve de la réalité et la population se noie dans ces folies qui les assaillent de toute part. Desiderio est donc le seul espoir des habitants, dont la mort, sous le coup des mirages ou de la police de la Détermination, semble inexorable.

    Je me souviens de tout.
    Oui.
    Je me souviens parfaitement de tout.
    Pendant la guerre, la ville était pleine de mirages et j’étais jeune. Aujourd’hui tout est très calme. Les ombres tombent comme on s’y attend, et où on s’y attend. Comme je suis vieux et célèbre, on m’a dit que je ferais bien de coucher sur le papier tous mes souvenirs de la Grande Guerre, et aussi parce que je me souvient de tout. Il me faut donc rassembler toutes ces expériences confuses et les remettre dans l’ordre, telles qu’elles se sont déroulées, en commençant par le commencement. Je dois démêler la pelote de ma vie et trouver dans cet écheveau le fil original et unique de mon moi, le moi qui était un jeune homme, qui est devenu un héros et qui a vieilli. Mais d’abord, laissez-moi me présenter.
    Je m’appelle Desiderio.
    J’habitais la ville lorsque notre adversaire, le diabolique docteur Hoffman, la remplit de mirages pour nous rendre fous. Plus rien en ville ne ressemblait à ce qu’il avait été -rien de tout ! Car le docteur Hoffman, voyez-vous, menait une guerre sans merci à la raison humaine. Rien de moins. Oh, les enjeux de la guerre étaient immenses -bien plus que je ne le réalisais alors, parce que j’étais jeune et sardonique et que je n’aimais pas beaucoup la notion d’humanité, pour tout dire, même si on m’expliqua par la suite, une fois devenu un héros, que j’avais sauvé le genre humain.

    C’est un voyage improbable dans lequel se lance Desiderio. A partir d’un fil ténu il part sur les traces du Dr Hoffman et rencontrera un cirque itinérant, une tribu indigène qui vit sur le fleuve, un comte lituanien masochiste, et beaucoup d’autres personnages dont la réalité est chaque fois questionnable. En fil rouge, toujours plus présente, la figue d’Albertina, la fille du Docteur dont Desiderio est tombé amoureux après l’avoir vu en rêve. Entre une réalité ennuyeuse, terre à terre et rassurante et un monde magique, débridé, débordant de désirs ravageurs, Desiderio pourra-t-il et devra-t-il choisir ?

    Buenaventura désabusé, le Desiderio d’Angela Carter traverse des aventures toutes plus dangereuses et perturbantes les unes que les autres, se laissant porter par les rencontres, acteur passif d’une histoire qu’il vit autant qu’il la subit. Avec peu de morale mais sans amoralité franche et revendiquée, il risque sa peau, à défaut de sa santé mentale, tout en découvrant avec intérêt l’histoire du docteur, de ses recherches et ses machines au fil de son enquête. Si les aventures elles-mêmes de Desiderio sont déjà passionnantes, toute la dimension réflexive et assez perchée d’Angela Carter sur cette guerre à la réalité est absolument fascinante ! Il n’y a ni bon ni méchant dans ce combat, car le Ministre comme le Docteur lutte finalement pour eux-mêmes, mus par leur volonté de pouvoir et leurs désirs propres plus que par une volonté d’aller vers un bien commun. L’un défend un rationalité morne, une concrétude palpable détachée de tout désir et affabulation, tandis que le docteur veut imposer le règne de l’imaginaire et du fantasme, libérer les psychés pour nous mettre, peut-être face à nous-mêmes et à chacun de nous.

    Si je tire le fil de mes préoccupations (pour ne pas dire prises de tête) actuelles, je trouve ce roman encore plus fascinant. Si tu prends les nouvelles depuis le début de l’année, lectrice, lecteur, mon chèvre frais, voire depuis avant, hein, ne nous limitons pas (ne nous voilons pas la face), on pourrait se demander ce qui est vrai ou pas. C’est un peu comme si, dans notre réalité à nous, le Ministre et le docteur Hoffman n’étaient qu’un, entité fantomatique qui se balade dans les câbles sous-marins, prenant le faux pour en faire du vrai. Mais un Dr Hoffman encore plus dangereux, car si celui d’Angela Carter assume de vouloir abattre la raison pour le désir et les chimères, les nôtres n’ont pas d’imagination. Enfermés dans leur réalité sèche et étriquée, loin de toute humanité commune, ils veulent raser et le rêve et la réalité des autres pour que tout le monde vivent dans leur tête. Peut-être est-ce cela, la conséquence de la victoire de Desiderio : une troisième voie tout aussi radicale, sans folies communes, sans réalité partagée, sans désirs fulgurants. Seulement une folie, une réalité et un désir brutal, sans partage, sans conséquence, sans fantasme.

    Il y aura des choses bien plus intelligentes à dire sur ce roman, alors surtout n’hésite pas à les partager avec moi ! En tout cas, pour la réflexion, pour la littérature, pour l’imaginaire et pour le plaisir le plus surprenant, il faut lire ce livre, car il n’y a rien de mieux que de se laisser prendre dans une histoire pareille, brillante, dérangeante, jubilatoire, et tout le reste !

    Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Berrée
    Éditions Inculte

  • Bulles de Noël

    A Noël, mon neveu a eu des BD, alors avant qu’il ne les emmène, j’en ai lu un peu ^^ Mais j’ai aussi lu des miennes, de BD, quand même

    Le mètre des Caraïbes, Lupano et Chemineau

    En 1999, la NASA perd un satellite de la mission Mars Climate Orbiter, pour la raison la plus drôle du monde : les données de navigation mélangeaient les miles et les mètres, et le satellite passa trop près de l’atmosphère martienne. Cet accident est le prétexte pour Lupano et Chemineau de raconter l’histoire du système métrique à travers l’histoire de Joseph Dombey, qui quitte la France révolutionnaire en direction des jeunes États-Unis, avec dans ses bagages le mètre, le kilo et le mètre cube étalon. Mais son bateau rencontrera des pirates et des folles aventures. On sait comment ça se termine : les États-uniens adopteront le système anglo-saxon. Grâce à cette BD aussi drôle que piquante, on sait désormais pourquoi !

    La bibliomule de Cordoue, Lupano et Chemineau

    Nous sommes au Xème siècle, dans le califat d’Al Andalus. La dynastie régnante des Omeyyades est au sommet de sa puissance et sa culture et ses arts rayonnent dans le bassin méditerranéen. Mais à la mort du calife Al Hakam II, le vizir Al Mansûr, assoiffé de pouvoir, manipule le jeune héritier pour gérer les affaires. Parmi ses obsessions : un autodafé géant pour détruire les livres jugés hérétiques de la grande bibliothèque de Cordoue. Horrifié par cette idée, le bibliothécaire de Cordoue, aidé par Lubna, une copiste-esclave, et Marwan, un ancien disciple-voleur qui tombait à pic, s’enfuit de la ville en emportant avec lui le plus de livres possible pour les emporter en sécurité, au nord du pays. Une histoire rocambolesque et très émouvante sur l’amour des livres et du savoir, de la culture et des histoires, qui raconte avec beaucoup d’humour une histoire méconnue dans nos contrées, et la puissance de peur (chez les uns) et d’espoir (chez les autres) transportée par la littérature. C’était super.

    Walicho, Sole Otero

    Dans une étrange maison de Buenos Aires, des choses inquiétantes se passent. Des hommes s’y retrouvent la nuit et rentrent ensuite chez eux sans souvenir de ce qui s’y est passé. Depuis des siècles, trois sœurs y œuvrent, arrivées d’Europe avec un bouc et installées dans la rudesse argentine. Elles protègent les femmes, les aident à avorter et se soigner, sous la menace constante des hommes et religieux des alentours. A travers les siècles elles continuent d’agir, perturbant la vie de celles et ceux qui les entourent. Bonnes ou mauvaises sorcières ? La réponse n’est pas si simple.
    Sole Otero nous raconte une histoire de l’Argentine dans cette grande BD incroyable, tant au niveau de la narration que du dessin. Un voyage fou, un roman graphique choral immersif et bousculant par une grande autrice de la BD contemporaine. Elle rejoint les rangs de cette génération d’autrices latinas qui fait mon bonheur (et le tien aussi j’espère) et se tient aux côtés de Mariana Enriquez, Samanta Schweblin et les autres.
    Je devrais reparler d’elle bientôt, vu que j’ai enfin décidé de la lire mieux et que son album Naphtaline m’attend gentiment !

    10 minutes à perdre, Tixier, Risbjerg

    Tim et ses parents viennent de déménager suite à la perte de travail du père. Alors que les darons partent manifester, Tim reste, pour la première fois, seul dans la nouvelle maison et le nouveau village pendant 2 jours. Peu d’internet et pas de skate park, il ronge son frein, commence à détapisser sa chambre. Et là, c’est le début du mystère : un message est écrit sur les murs, cryptique et inquiétant. La jeune voisine lui racontera l’histoire de l’ancien propriétaire, du braquage qu’il a commis, du butin jamais retrouvé et de sa mort suspecte, et c’est le début d’une enquête palpitante pour les deux nouveaux ami-es.
    J’avais moi-même 10 minutes devant moi et ai emprunté cet album à la bibliothèque de Lyon, en attendant mon train, et j’ai passé un très bon moment. Classique et bien mené, un album qui mène sa barque sans surprise mais avec plaisir.

  • La fabrique des surdoués – Jérôme Pellissier

    Le monde des « surdoué-es » et autre HPI a toujours été quelque chose d’un peu étrange pour moi, un peu fourre-tout, un peu excuse, ou recherche de validation (bien souvent des parents), et n’y comprenant pas grand-chose, je ne m’y suis jamais tellement intéressée. Je me suis donc ruée gentiment sur ce livre conseillé par ma psy et j’ai ma foi appris beaucoup de choses, que je vais tenter de résumer par ici. Je vais me focaliser sur ce qui m’a marqué, le livre est foisonnant et ceci n’en est qu’une note très partielle et partiale.

    Jérôme Pellissier est docteur en psychologie et a travaillé, entre autre, sur l’âgisme. Il a aussi écrit un livre sur l’hortithérapie, ce qui ne peut que me le rendre sympathique. Ajoute à ça que le livre qui nous intéresse aujourd’hui commence par un « à propos » dans lequel il explique que son éditeur ne voulait pas d’écriture inclusive et que donc il a fait en sorte que son texte le soit le plus possible quand même, et l’homme avait déjà gagné une bonne partie de mon estime. Il commence par une histoire des tests de QI, puis une analyse des termes « surdoués » et autres et ce qu’ils impliquent et sous-tendent, puis se lance dans la critique de ce qu’il appelle la « psychologie-surdouée » avant de terminer sur la manipulation de l’intelligence comme conséquence du reste. Il conclue par une ouverture qui lance des pistes de réflexion pour chacun-e d’entre nous sur ces questions. Très accessible et bien vulgarisé, son livre se lit tout seul ou presque, et se veut une critique plutôt acérée de la vision classique et médiatisée de ce que l’on appelle aujourd’hui le haut potentiel intellectuel.

    Que mesure-t-on avec un test de QI ? Initialement imaginé par Alfred Binet pour repérer les élèves qui nécessiteraient un accompagnement plus spécialisé, tout en ayant conscience de ses limites, il a peu à peu été dévoyé pour être un certain reflet de la société, une image toute tracée pour ressembler à ce que l’on voulait montrer. Repensé par et pour des élites blanches et occidentales à partir de certains apprentissages, certaines attentes spécifiques et une certaine idée de ce que sont les capacités intellectuelles (utiles), il ignore (et celles et ceux qui le poussent aussi) tout contexte culturel, individuel ou encore sociologique, laissant la prise en compte de ces éléments reposer sur les épaules de celles et ceux qui le font passer. Il faut être rapide, pas trop stressé, et formaté d’une certaine manière. La maitrise du type d’exercices n’est pas non plus pris en compte, et l’auteur nous indique qu’entre deux passages pour une même personne, selon son état mental (fatigue ou stress par exemple), il peut y avoir jusqu’à 30 points d’écart. De quoi vous faire passer de moyen à HPI, ou l’inverse. De même, les écarts de moyenne entre deux catégories du test peuvent être importants et fausser complètement les résultats. Les tests de QI aujourd’hui vont donc avoir tendance à faire ressortir des populations plutôt blanches, classe moyenne supérieure à supérieure avec un cursus scolaire classique. Les intelligences émotionnelles, artistiques, philosophiques, par exemple, ne sont pas du tout analysées.

    Jérôme Pellissier analyse ensuite ce que l’on met et ce que l’on pousse avec la persona du HPI. Après une analyse des différents termes qualificatifs utilisés (zèbre, HPI, doué, surdoué…)et de ce qu’ils sous-entendent pour celles et ceux qui ne rentrent pas dans cette catégorie, il décortique les discours des psychologues les plus médiatiques et connues (au féminin ici car il s’agit de trois femmes) qui œuvrent dans le champ du haut potentiel. Et c’est peu de dire que le discours est assez édifiant, pour ne pas dire terrifiant. La personne HPI est tout et son contraire : hypersensible, social justice warrior, capricieuse, dépressive, émotive, à recadrer, à contraindre, presque. Elle est comprimée par le carcan étroit de l’école institutionnelle et doit dans le même temps être forcée à s’y adapter, il faut entendre ses spécificités et dans le même temps la remettre à l’ordre, la laisser exprimer sa manière de pensée, et dans le même temps lui imposer la norme. Des discours contradictoires et, quand ils sont (parfois) de bon sens, qui devraient s’appliquer à tous les enfants (et adultes) et pas uniquement aux HPI.
    Il évoque également le public-type qui va aller chercher ce diagnostic de HPI pour son enfant : un public familier avec ce concept, qui a les moyens (temporel, financier, socio-culturel, donc) d’emmener son gosse chez un psy et de lui faire passer les tests, le tout bien souvent chez un-e professionnel-le très (et parfois trop) spécialisée dans son domaine, habitué-e de ce public et de ses demandes, formaté-e. Ce sont bien souvent ces mêmes spécialises qui sont les plus médiatisés et participent à l’image publique du haut potentiel. Les œillères sont donc énormes et la possibilité d’ouvrir le champ des potentiels au reste de la population de la taille d’un chas d’aiguille.

    Les tests d’intelligence cherchent à évaluer quelque chose que l’on ne peut pas définir, les spécialistes de la spécialité n’arrivent pas à se mettre d’accord sur une définition unique. Pour certains les capacités intellectuelles sont innées et ne bougeront pas dans le temps, on naît HPI et on le reste ; d’autres pensent qu’elles ne peuvent que péricliter avec l’âge, mais peu parmi les aficionados des tests de QI imaginent que l’on puisse travailler son (ses, plutôt, non ?) intelligence(s), les faire progresser, les nourrir de différentes manières pour qu’elles croissent. Là, l’auteur a recours à une comparaison assez parlante, avec les capacités sportives. Tout le monde est plutôt d’accord pour dire qu’un-e enfant qui naît à l’Alpe d’Huez est dans les bonnes conditions pour devenir très fort-e en ski (ou autre sport d’hiver, c’est transposable), parce que :

    • il a un accès facilité aux infrastructures idoines pour sa pratique,
    • il a la possibilité de pratiquer avec l’école (en cours) ou sur son temps libre (autonomie, clubs, associations sportives scolaires…),
    • il évolue dans un environnement global qui peut l’inciter à aller vers cette pratique (un environnement qui met le sport en général en avant).

    Et tout le monde est d’accord pour dire que si cet enfant pratique, il peut devenir très fort en ski, et que s’il ne le fait pas ou plus, il perdra ses capacités (et qu’il pourra de nouveau progresser s’il reprend). Tout le monde s’accorde enfin sur l’idée que pratiquer un sport, quel qu’il soit, peut être une aide pour en pratiquer un autre. Et ces mêmes personnes partagent l’idée que l’on naît intelligent ou non, et que le milieu dans lequel on grandit n’a que peu d’incidence.

    Par cette critique, Jérôme Pellissier nous invite à réfléchir, avec l’intelligence que l’on préfère, à ces dualités mises en places, intégrées et assénées : il y a des gens intelligents et des gens qui ne le sont pas. Il y a une intelligence mesurable, et ce qui n’en relève pas n’est pas de l’intelligence. Par sa démonstration, il veut mettre à bas l’idée d’une intelligence unique restreinte à son utilité dans une société capitaliste et compétitive, blanche et occidentalo-centrée. En ouverture, il propose de laisser de côté nos idées reçues, de regarder nos autres intelligences et les autres, autant humains que vivants non-humains, pour oser croître dans toutes les directions et rendre, peut-être, complètement obsolète ce concept de haut potentiel, car chacun-e d’entre nous peut développer son propre potentiel, sa propre manière, individuelle, originale et décalée de penser, voir et vivre dans le monde.

    Éditions Dunod

  • L’appel – Leila Guerriero

    En décembre 1977, deux religieuses françaises, des Mères de la place de Mai et un membre d’une ONG sont arrêtés à l’église Santa Cruz par Alfredo Astiz et emmené-es à l’ESMA, l’école nationale de la de marine, avenido del Libertador, à Buenos Aires. Aucune de ces cinq personnes n’en ressortira. Iels sont une poignée parmi les dizaine de milliers de desaparecidos de la période la plus cruelle et brutale de la série de dictatures argentines, celle de Videla, qui s’achèvera en 1983. Avec Astiz, dit-on, il y avait une jeune femme, belle, blonde, Silvia Labayru, qui aurait vendu et participé à l’arrestation des Mères et leurs compagnes et compagnons.

    Silvia Labayru a tout juste 20 ans quand tout cela commence. Elle naît dans une famille plutôt bourgeoise, un père pilote qui vient d’une famille de militaire, et fait des liaisons long courrier pour Aerolineas argentinas, une mère très libérée qui vit et se venge comme elle peut des infidélités de son mari. Une famille plus ou moins unie, assez dysfonctionnelle, dans laquelle Silvia se construit comme elle peut. Admise au Colegia Nacional Buenos Aires, un établissement secondaire très coté qui devrait lui permettre de faire la carrière qu’elle veut, quelle que soit cette carrière, elle va surtout se politiser et rejoindre le mouvement des Montoneros, groupe d’action directe qui prône la lutte armée contre la dictature militaire. C’est enceinte de 5 mois qu’elle se fait arrêtée en décembre 1976 et qu’elle est emmenée à l’ESMA, la sinistre école de la marine.

    Ça a commencé par un cantique en latin, sur une terrasse.
    Il y a du vent le soit du 27 novembre 2022 à Buenos Aires. La terrasse couronne un immeuble à deux étages qui conserve une solide conscience de sa beauté avec cette arrogance raffinée propre aux constructions anciennes. On y accède après avoir traversé un long corridor tapissé de panneaux de verre noircis par la suie – une touche d’humanité, un défaut nécessaire – et après avoir gravi un escalier, ascension virtuose de marbre blanc. Incrustée au centre de l’îlot urbain, la terrasse apparaît comme un sommaire radeau entouré de vagues d’immeubles plus hauts. Le tout semble atteint d’une sécheresse harmonique, d’un ascétisme design (ce qui n’a rien d’étonnant puisque deux des personnes qui habitent ici sont architectes) : des yuccas, des plantes grimpantes, de longs bancs, des chaises en toile pliantes, une banquette avec des coussins blancs. La table, en bois brut, se trouve sous un voile d’ombrage ajouré fouetté par un début de brise muée à présent en vent frais qui dissipe la chaleur ingouvernable de la fin du printemps austral. Sur le barbecue cuisent à feu lent des boudins, du poulet, du bœuf. De temps en temps, l’un de nos hôtes, le photographe Dani Yako, s’en approche pour contrôler la cuisson. Il est, comme toujours, de noir vêtu : polo Lacoste, jeans. Il y a quelques années il avait une remarquable moustache. Maintenant il porte la barbe courte, les mêmes lunettes à monture épaisse. Revenu à table, il lui suffit d’entendre deux ou trois mots pour se raccrocher à la conversation. Normal : il connaît presque toutes les personnes ici présentes depuis 1969, à l’époque, il avait treize ans.

    Leila Guerriero décide de raconter toute l’histoire de Silvia. Elle va mener de longs et nombreux entretiens non seulement avec elle, mais avec ses proches, celles et ceux qui l’ont connu à l’époque ou l’ont rencontré plus tard, pour saisir le plus de nuances possibles, les nombreuses prismes à partir desquels s’écrit la complexe histoire d’une femme enlevée, torturée, violée, exploitée, à qui on a arraché son bébé à la naissance et qui a passé des mois à se demander quand on allait la tuer. Et bien sûr, la vérité, si elle existe, est glissante et aussi difficile à trouver qu’une définition claire du péronisme. En pleine pandémie de Covid, derrière les masques, c’est le souffle d’une histoire argentine qui perle.

    C’est une histoire d’amitié, une histoire de fidélité, de trahison, de rupture.

    C’est sa grossesse, d’abord, qui la sauve. Et sa beauté. Car de tous les témoignages et entretiens que mènent Leila Guerriero auprès des gens qui l’ont connu, les premières paroles sont toujours les mêmes : qu’elle était belle, Silvina, elle faisait tourner la tête de tous les hommes. Quand elle est libérée et exilée en Espagne en 1978, Silvia espère y construire une nouvelle vie avec sa fille et son mari, Alberto Lennie, ancien Monto comme elle. Mais elle est sortie de l’ESMA, elle a survécu, elle est donc forcément une traître. Les gens savent qu’elle était avec Astiz lors de réunions des Mères de la Place de Mai, et sa version de l’histoire importe peu : comme il y a la dictature et les opposants, les morts et les vivants, il y a les résistants et les traîtres. La violence et la survie ne laissent pas de place à plus de complexité.

    -En 1977, sortir de l’ESMA et aller passer Noël avec ta famille, c’était louche, dit Alberto Lennie. Ils ont été cinq mille à y entrer, quatre mille neuf cents cinquante sont morts, un peu plus de soixante-dix ont eu la vie sauve, pourquoi ? J’ai mis des années à le comprendre. Jusqu’à ce que les survivants prennent la parole. À partir de là, il y a eu un récit. Mais en 1977 ? Nous ne comprenions rien.

    Chez les militaires, on fait peu de fioritures. Tous les mercredis, les vols de la mort chargent leur lot de prisonniers torturés assommés au penthotal et larguent les corps lourds dans le Rio de la Plata. Chaque desaparecido est très rapidement considéré comme mort. Plane alors le doute : allez savoir ce qu’ont fait celles et ceux qui ont survécu. Quelle est la part de soumission, de collaboration ? Que fait-on du consentement dans ces cas-là ?

    Silvia Labayru a été la première à poursuivre ses tortionnaires sur le chef d’inculpation de viols, et le combat a été rude pour faire reconnaître cela non seulement par la justice, mais aussi et surtout par ses anciens compagnons, par la société, par ses proches. On en revient sur ce fameux consentement. Silvia, femme à la sexualité ouverte, qui en parle et la vit sans fausse pudeur, le dit sans faux-semblant : qu’il y ait plaisir ou non, quand tu couches avec un mec qui a le pouvoir de te tuer, de tuer ta fille, ton père, ta mère, tes proches, la réponse est claire : tu n’as pas le choix. Mais dans le monde des opposants, des montos surtout, les nuances ont du mal à passer. D’un côté les milicos, bien sûr, se défendent de viol et confirment un consentement total, de l’autre, l’avilissement du corps des femmes violées tire le rideau sur la violence, on décorrèle tout ça de la torture. Et peut-être qu’elle le voulait bien.
    L’étiquette de traître-sse se grave aussi par les manipulations des militaires. Un groupe appelé le « ministaff » serait dans la poche des gradés et collaborerait volontairement. Silvia en ferait partie, chose qu’elle découvrira plus tard. Tout comme elle apprendra plus tard comment elle s’est retrouvée dans ce guêpier à l’église de Santa Cruz, échangée par une autre, car chacun-e fait comme il peut pour sa survie et son honneur.

    Ce qui est fascinant dans le travail de Leila Guerriero est double : d’une part ce portrait creusé, poussé, d’une femme de son adolescence à sa soixantaine. Pour comprendre qui elle est il faut englober toute une vie avec ses contrastes, ses virevoltes, ses creux et ses faiblesses. Toute une vie de lutte, de réflexions, de recherches, d’amour et de sexe : on ne sépare pas la militante prisonnière de la femme entière. Sa vie de mère, ses amours nombreux, volages et perdus, ses retrouvailles avec le crush de jeunesse qu’elle a raté toute sa vie, son chien, ses chats, ses enfants. La psychanalyse et l’immobilier. Les vieux amis.
    D’autre part, la démarche d’enquête en elle-même. Pour ce livre, Leila a fréquenté Silvia pendant de nombreux mois, à coup de longs entretiens parfois très intimes, souvent très durs, et à une période, le Covid, propice à faire ressortir les peurs de chacun. Leila interroge sa posture, ni trop proche ni trop lointaine, les témoignages de chaque proche ou plus lointain et la remise en question parfois des dires de Silvia. Surtout, elle s’interroge sur le pourquoi et le pour quoi ? Pourquoi après toutes ces années revenir là-dessus ? Pourquoi Silvia a-t-elle accepté de lui parler ? Pour aller vers quoi ?

    Alors, durant un certain temps, nous nous employons à reconstruire ce qui était arrivé, et ce qui avait dû arriver pour que ceci arrive, et ce qui cessa d’arriver parce que cela était arrivé. À la fin, en partant, je me demande comment elle va quand le bruit de la conversation s’arrête. Je me réponds toujours la même chose : « Elle est avec son chat, Hugo va bientôt rentrer. » Chaque fois que je la retrouve, elle n’a pas l’air accablée mais au contraire pleine de détermination : « Je vais le faire, et je vais le faire avec toi. » Jamais je ne lui demande pourquoi.

    Si la réponse paraît évidente, poser la question l’est encore plus : pourquoi raconter cette histoire plus de quarante ans après ? On reprochera gentiment à Leila de remuer des choses qui n’ont plus lieu d’être, de s’occuper de sujets que les gens veulent oublier. De chercher une vérité qui n’existe pas. Chacun sa vérité, chacun sa réalité. Dans les eaux troubles du Rio de la Plata, pourtant, des corps attendent encore qu’on se souvienne, qu’on dise leurs noms et leur histoire, qu’on ajoute leur pièce au puzzle interminable de l’histoire de la dictature argentine. Silvia est une pièce aussi insignifiante et importante que les autres, qui vient fracturer les récits simples et simplistes et remet au cœur ce que l’on pense inutile de travailler : l’horreur dictatoriale, la violence de la survie, le piège de l’oubli. Nous toutes et tous sommes responsables de continuer à lire, écouter, interroger les histoires, et Leila Guerriero nous montre avec maestria comment le faire.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik
    Éditions Rivages

  • Le Ministère des Rêves – Momtchil Milanov

    Le jeune Stern vit à Graystadt avec son père le diplomate et sa mère, artiste éthérée et a priori très malheureuse. Le jeune garçon voit rarement l’un et l’autre, le premier parcourt les ambassades et la seconde reste enfermée dans son atelier. Il vadrouille les rues avec son ami Misch, écoute Tante Bou papoter, et adore rester avec sa grand-mère, Baboudzou. A Graystadt, en cet hiver qui doit être celui de 1995, à peu près, l’ambiance est assez morose. Car au-dessus de la ville plane le dirigeable de l’inquiétant baron Noulde et ses troupes de bicéphales patrouillent en ville comme s’ils en étaient les maîtres.

    Ces derniers temps à Graystadt, il se passait des choses fort étranges. Tout d’abord commencèrent à se répandre des rumeurs selon lesquelles, dans divers quartiers, des chaussures disparaissaient. A peu près au même moment, on vit apparaître des brouillards totalement atypiques pour la saison, tandis qu’un grand nombre d’habitants se plaignaient de violents maux de tête. Les deux entrefilets publiés dans Les nouvelles du soir et Le bon compte de Graystadr passèrent inaperçus. Mais les chaussures continuaient de se perdre. Il en disparaissait de toutes sortes : bottes, guêtres, tennis, galoches, chaussures officielles et, ça et là, pantoufles domestiques ; elles disparaissaient isolément ou par paires, disparaissaient aussi bien des paliers devant les portes que des placards dans les entrées, et cela posait quelques questions. Les forces de l’ordre, en la personne du commissaire divisionnaire Baum (qu’on appelait aussi Otto l’Arbre), ne prirent pas ces événements au sérieux. Interrogé sur les mesures auxquelles on allait recourir, le commissaire divisionnaire, connu pour son sens de l’humour très spécial, répondit qu’il ne se chargerait de cette affaire que lorsque les chaussettes commenceraient à disparaître à leur tour.

    Pour le jeune Stern, c’est une période bien mystérieuse qui commence. A l’école il doit résister et échapper à deux frères fils de flic qui le harcèlent, Misch a tendance à être malade, il se demande ce qu’il adviendra lorsque Baboudzou ne sera plus là, et quelle sera la place de Tante Ema dans sa vie, elle qui est de plus en plus présente. C’est sans compter sur cette ombre, qui semble rôder dans sa chambre…

    Un peu de Peter Pan, un peu d’Alice, le jeune Stern est un héros de 9 ans qui se meut dans les événements impossibles et les glissements de temps comme un canard heureux dans sa mare. Prends, au choix, le terrier du lapin blanc ou l’étoile du matin, et laisse-toi guider par le jeune garçon. Aux côtés de Stern, il faudra comprendre et se battre contre un nouveau pouvoir autoritaire qui s’insinue dans l’hébétude et profite du brouillard et de la fatigue des habitants pour prendre la place laissée libre par les précédents. Les gens ne rêvent plus, quand Stern vit dans ses rêves, observe scrupuleusement les règles quand il s’agit de les raconter. Il n’y a qu’un rêveur pour sauver le monde, surtout quand les adultes semblent avoir perdu la faculté de voyager dans leur sommeil.

    Naviguant entre les histoires de ses parents, l’absence du père et la dépression de sa mère, la peur de la perte de la seule personne qu’il aime plus que tout, Stern fils trouve dans cette aventure fantastique un moyen de s’affirmer, des alliés de confiance et, au final, sa place. Récit initiatique autant que fable anti-totalitaire, Le Ministère des Rêves met à l’honneur l’enfance et ses forces devant l’apathie d’une société envoûtée, lasse et aveuglée par ses propres peurs (et la disparition des chaussures).

    Traduit du bulgare par Marie Vrinat
    Les Argonautes

  • Fictions – Jorge Luis Borges

    Il y a des livres tellement cultes qu’en parler devient compliqué. Que dire de plus, d’intéressant, d’intelligent, voire, dans un sursaut d’orgueil, de nouveau sur un livre comme Fictions, qui est devenu une pierre angulaire de la littérature ? Rien. On ne va pas tenter de révolutionner les choses, juste de parler sensations, émotions et frissons, et ce sera déjà pas mal ^^

    C’est à la conjonction d’un miroir et d’une encyclopédie que je dois la découverte d’Uqbar. Le miroir inquiétait le fond d’un couloir d’une villa de la rue Gaona, à Ramos Mejia ; l’encyclopédie s’appelle fallacieusement The Anglo-American Cyclopoedia (New York, 1917). C’est une réimpression littérale, mais également fastidieuse, de l’Encyclopoedia Britannica de 1902. Le fait se produisit il y a quelques cinq ans. Bioy Casarès avait dîné avec moi ce soir-là et nous nous étions attardés à polémiquer longuement sur la réalisation d’un roman à la première personne, dont le narrateur omettrait au défigurerait les faits et tomberait dans diverses contradictions, qui permettraient à peu de lecteurs -à très peu de lecteurs- de deviner une réalité atroce ou banale. Du fond lointain du couloir le miroir nous guettait. Nous découvrîmes (à une heure avancée de la nuit cette découverte est inévitable) que les miroirs ont quelque chose de monstrueux. Bioy Casarès se rappela alors qu’un des hérésiarques d’Uqbar avait déclaré que les miroirs et la copulation étaient abominables, parce qu’ils multipliaient le nombre des hommes. Je lui demandai l’origine de cette mémorable maxime et il me répondit que The Anglo-American Cyclopoedia la consignait dans son article sur Uqbar. La villa (que nous avions louée meublée) possédait un exemplaire de cet ouvrage. Dans les dernières pages du XLVIe volume nous trouvâmes un article sur Upsal ; dans les premières du XLVIIe, un autre sur Ural-Altaic Languages, mais pas un mot d’Uqbar.

    Tlön Uqbar Orbis Tertius

    Bien que plongée dans la littérature latina depuis un certain temps maintenant, et ayant à ma portée Fictions depuis presque tout autant, je n’avais encore jamais sauté le pas. Déjà, j’avais la trouille, clairement. Borges me paraissait de ces auteurs inatteignables, bien trop brillants et obscurs pour moi, et j’allais forcément passer à côté, et un sale moment. Ensuite, il y a l’homme. J’en sais peu, mais Borges me semble un vrai produit de la complexité humaine, de sa géographie et de son histoire. Pro et anti démocratie, soutien et rejet de Pinochet, des dictatures militaires… A la manière (différente, c’est un gros raccourci que je fais ici, j’en suis consciente, ne me jette pas des trucs dessus) d’un Mario Vargas Llosa, Borges est tout autant admirable qu’haïssable et nous pousse à plonger dans nos propres contradictions, pulsions, et à regarder les autres à travers un sacré paquet de prismes, pour tenter un semblant de compréhension. Voilà, je n’irai pas plus loin sur sa vie, que je connais mal, mais qui est l’une des raisons qui a décalé ma lecture de son œuvre.
    Mais j’y suis allée, finalement. Parce que comme pour le Quichotte, quand tu lis des auteurices hispanophones (et pas que), tu en entends parler tout-le-temps. Il est LA référence, celui qui a donné envie, qui intrigue, dont les textes sont lus, relus, cités, ont inspiré d’autres… Et puis mes ami-es aussi m’y ont encouragée, et j’ai confiance en elleux. Alors bon, j’ai sauté. Et tu sais quoi ? J’ai kiffé ma race, putain.

    Fictions est un recueil en deux parties qui regroupe 17 nouvelles (dans mon édition en tout cas), toutes relativement courtes. On y trouve différents types de récits, avec plusieurs points communs : on y parle beaucoup de littérature, et tous sont des nouvelles qu’on dira « de genre », dans notre pays qui aime faire des distingo. Borges va sans frémir de la science-fiction à l’enquête policière, et met du fantastique de partout. C’est merveilleux.
    Brillant, Borges l’est, sans aucun doute. Sa lecture est une chute libre dans une espèce de maelström dévorant, qui te demande autant qu’il te dit.
    Ce qui semble l’intéresser ici, c’est de plonger sous la surface de la réalité et de casser la fine couche de glace qui nous sépare d’un onirisme inquiétant et séduisant, de raconter de manière induite, souvent très implicite, les raisons, motifs, pulsions, qui poussent les gens à agir. On pourrait presque le qualifier de maître du suspense tant il aime les résolutions au dernier paragraphe, voire caché dans les derniers mots. Ses enquêtes policières m’ont rappelé un peu Juan José Saer, elles ont cette lenteur et cette langueur qui immergent, recouvrent, et nous happent avec discrétion et force, alors que le récit s’attarde mieux sur les réflexions et pensées des protagonistes que sur l’action en elle-même. Friand de symbolisme, le mystère est partout, enveloppant, et devient tout aussi important aux lecteurices que le reste de l’intrigue, quand il n’est pas l’intrigue en elle-même. Il semble peu tenir à cette résolution claire, à vouloir donner des clefs et explications. Ses nouvelles sont un trousseau et des serrures, à nous de voir si ça clenche, et comment, quitte à forger la clef nous-mêmes.

    Là où Borges est incroyable, c’est qu’il crée de toutes pièces, toujours flirtant avec le réel, des mondes, des villes, des mondes, des romans, des auteurs. Où est le vrai, le faux, l’inventé, la réalité dans les trames serrées et précises de ses histoires ? Mais finalement l’important n’est pas là. Il nous rappelle ainsi que nous vivons toutes et tous dans une multitudes de mondes, de strates de vérités. Les communes, les personnelles, les familiales, les imaginaires, les mensonges, les racontées… Ses personnages errent sur les chemins de la mémoire et des histoires sans trop savoir où aller, en recherche permanente de réponses dont les questions sont encore à définir.

    Borges joue avec nous comme avec lui-même, ironique et méta, et la littérature est son outil et son sujet. Qu’est-ce que la littérature ? Quel est le rôle, voire l’intérêt des livres et de la lecture ? Borges interroge et creuse tout ce qui fait histoire : le genre, le style, la démarche, l’écriture, les symboles… et derrière tout ça il y a l’humanité, qui raconte et se raconte comme elle peut pour donner du sens à l’invraisemblable. Séparément, les nouvelles de Fictions sont incroyables, ensemble, elles forment un puzzle à plusieurs dimensions qui laisse voir, par leurs interstices, les éclats d’ombre et de lumière de mondes dont on ne saurait, et ne voudrait dire, s’ils sont proches ou lointains, si nous sommes dedans ou à côté.

    Ce qui m’a également fascinée dans ces nouvelles, c’est cette imbrication entre la littérature, les histoires et une logique mathématique présente partout. Je vois tout cela comme des fractales littéraires, chaque nouvelle est unique mais l’on retrouve tout à l’intérieur (oui c’est très approximatif pour ne pas dire faux, mathématiquement parlant, mais je parle vraiment d’un ressenti, d’une sensation). Une nouvelle se déploie, se duplique en une autre, différente mais qui étend et répète, encore plus profondément, le même univers. Une ruche infinie, un éclat de glace dentelé, un univers fractal dont l’exploration et la connaissance totale est impossible. Tout est labyrinthique, un dédale de miroirs qui reflète chaque facette qui se présente, transforme l’ombre en lumière et la lumière en étincelles.

    Borges est un monde qui ramifie à perdre haleine, et je suis joie de commencer à m’y perdre, de suivre les branchages et de contempler sa canopée.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Paul Verdevoye, Nestor Ibarra et Roger Caillois
    Éditions Folio

    Mes préférées dans Fictions
    • Le jardin aux sentiers qui bifurquent
    • La mort et la boussole
    • La bibliothèque de Babel
    • Pierre Ménard, auteur du Quichotte
    • Funes ou la mémoire
    • Le miracle secret
    • … [faut-il vraiment choisir ? ]
  • Sous le soleil de novembre

    Les livres lus pendant l’année mais pas chroniqués, suite encore

    Les fantômes de Truman Capote, Leila Guerriero

    La grande journaliste argentine part sur les traces du grand écrivain états-unien, lors de l’écriture de sa grande oeuvre, De sang froid. Le livre qui a bouleversé la vie de Capote et qui a donné au journalisme narratif un modèle du genre a été écrit en grande partie en Espagne. Leila Guerriero part en résidence dans la ville qui a accueilli Capote et son compagnon, à l’époque, pour voir ce qu’il en reste, quelle ombre et quelle aura auront laissé cet homme et son chef d’oeuvre, entre l’époque pendant laquelle il était un quasi inconnu dans une Espagne franquiste enfermée sur elle-même et celle d’aujourd’hui, où chaque trace de doigt peut valoir un encadré et un monument.
    En attendant de lire son dernier texte sorti, encore une preuve, s’il en fallait, que Leila Guerriero est une très grande journaliste et écrivaine.

    Les travaux du Royaume, Yuri Herrera

    Lobo chante dans les rues, il chante les amours déçues, les exploits sanglants et les vengeances héroïques. Il chante les chevaliers modernes et les princesses perdues. Un jour, il croise le Roi et sa cour, et, fasciné, les rejoint. Au cœur d’un cartel de narcotrafiquants mexicain, Yuri Herrera raconte dans ce bref roman la gloire, la chute et les intrigues des cours modernes, au son de la guitare de Lobo et dans les pierres les cours d’Europe, les temples grecs, les Héros et les Dieux déchus. Un premier roman très très bien.

    La mer de la tranquillité, Emily St. John Mandel

    Il y a une forêt sur l’île de Vancouver au XXè siècle, une vidéo expérimentale pendant un concert au XXIè, un aéroport au XXIIIè, et un Institut du Temps au XXVè. Ce qui les relie, c’est comme un accroc, un trébuchement, qui mêle la forêt, des violons et l’aéroport, et toutes ces périodes. Et l’Institut du Temps de se saisir de cette anomalie pour en trouver l’origine, et la cause.
    J’avais tant aimé Station eleven que je n’avais pas lu d’autres livres d’Emily St. John Mandel. Et pourtant, cette Mer de la tranquillité, au-delà de sa couverture, me tentait mille fois. Et j’ai bien fait ! Je n’en dis pas mieux sur l’histoire, découvre, et profite ! (et lis Station eleven, si jamais)

    La différence invisible, Mademoiselle Caroline-Julie Dachez

    A 27 ans, Marguerite se sent un peu à côté des autres. Elle voit qu’elle n’est pas dans le même tempo et que se conformer aux attentes l’épuise de plus en plus chaque jour. Le chemin vers la sortie et la découverte d’elle-même passera par un diagnostic d’autisme, qui lui permettra d’enfin savoir mieux qui elle est, et se révéler aux autres dans son entièreté. Une très belle BD témoignage, délicate dans sa narration et son exécution et frappante par son discours et ce qu’elle dit de la perception de l’autisme encore aujourd’hui.

    Ballades, Camille Potte

    Le seigneur Gourignot de Faouët a été transformé en grenouille. Malédiction ou putsch ? Accompagné de ses nouvelles copines, vraies grenouilles de l’étang, il tente de reconquérir sa forme humaine et son rang. Pendant ce temps, sa noble et fidèle chevalière Gounelle est allée secourir en son nom Patine, princesse aux bras blancs. Mais Patine a une petite crise de vocation et Gounelle prend conscience que son seigneur est peut-être un sale con. Au château, on s’organise en l’absence (bienvenue ?) du prince, et au village, la révolte gronde pendant des réunions en non-mixité et tout de paroles.
    Couleurs vives, phrasé splendide, inventivité lexicale et chansons tubales, tu ne veux pas passer à côté de Ballades, crois-moi. C’est g-é-n-i-a-l. Et c’est tout.

    La petite sœur, Mariana Enriquez

    Mariana, tu le sais, je l’aime fort. Elle a même droit à son espace juste à elle dans la bibliothèque latino-américaine. Et Mariana elle, elle aime beaucoup Silvina Ocampo. Silvina, c’est la petite sœur de Victoria, grande figure des lettres argentines, fondatrice de la revue Sur, grande écrivaine, une grande, quoi. Silvina aussi a écrit, des choses un peu étranges (c’est pour ça que Mariana l’aime bien). Elle était également la femme d’Adolfo Bioy Casares, et amie avec Jorge Luis Borges. Peut-être que tous ces grands noms autour d’elle, qui eux sont restés à la postérité, ont participé à la disparition de la petite sœur. Par chez nous, en tout cas, elle reste marginale. Mariana a décidé de lui rendre un peu de lumière avec cette biographie qui se lit comme un roman, bien évidemment ^^