Auteur/autrice : Mars

  • Tu marches, il marche, vous marchez… moi, je cours – Marie Dorin

    Connais-tu Marie Dorin ? Si tu es fan de biathlon, la question ne se pose pas. Sinon, peut-être. Biathlète iséroise, Marie Dorin est l’une des plus grandes sportives de sa discipline. Elle a été la charnière de l’équipe de France pendant plusieurs années, faisant le lien entre deux générations et enrichissant le palmarès de ce sport dans lequel, cocorico, la France brille depuis longtemps ^^ je ne vais pas te faire un tableau de récompenses, il existe sur Wikipédia et ce n’est pas le lieu, ni l’objet de son livre. Enfin un peu, mais pas que, et pas sous l’angle que l’on croit.

    « C’est marrant que tu aies fait du sport de haut niveau, toi qui râlais pour marcher petite. »
    Cette phrase, entendue lors d’un repas partagé avec des amis de mes parents, m’est restée en mémoire parce qu’elle me vexe. C’est peut-être le souvenir le plus lointain que j’ai de l’évocation de « la marche ». Un poil à gratter qui vient ternir en quelque sorte le début de ma vie d’athlète. En secret je bute sur le côté fainéante que suggère ce flash-back. En fait, je ne me rappelle carrément pas avoir rechigné à la marche. Cela dit, « petite » est n mot suffisamment vague pour englober une période de plusieurs années. Et donc de tomber pile poil dans un intervalle que ma mémoire a gommé. Comme de par hasard… Parfois, on s’arrange avec ses souvenirs. Après tout, j’ai le droit, ce sont les miens.
    Est-ce que la marche est une porte d’entrée vers le sport de haut niveau ? Est-ce qu’une carrière sportive débute par une marche ? Aucune idée. Mais la route est longue pour passer de la marche à la course, puis au ski, puis à l’effort répété et à la rigueur qu’impose le choix de la compétition.
    D’ailleurs, comment commence une carrière ? Qu’importe, on démarre tous par un premier pas. La mienne commence ainsi. Une marche vers Dieu

    Alors je te divulgâche direct, si Marie Dorin a décidé de voir si elle trouvait Dieu quelque part, c’était d’abord pour marcher jusqu’à l’autel lors de la messe de Noël et goûté cette hostie qu’on lui refusait, elle qui n’est pas baptisée. Elle n’aura pas trouvé Dieu, mais des histoires contées par son paternel lors d’un petit pèlerinage, intriquant serré et pour toujours les racontars imaginaires et les bois, les pas et les mots.

    Je mentirai en disant qu’elle n’évoque pas sa carrière. Ce récit, arraché d’un bout de vie, contient forcément ce qui a rempli son temps pendant des années. Mais les compétitions qu’elle a fait aux quatre coins de l’hiver, les championnats, les Jeux, les stages, sont ici mobilisés pour le temps qu’elle y avait à se retrouver seule dans les bois, de quelle manière ses courses en pleine nature, au milieu des sapins, épicéas, rennes, oiseaux, ours ?, ont été pour elle des échappatoires et des plages de construction, d’apaisement et parfois un tremplin vers une performance à la course suivante. Elle raconte les gens qui l’ont amenée au plus haut niveau de son sport, qui lui ont donné les connaissances pour regarder différemment les environnements dans lesquels elle skiait et à construire, d’abord inconsciemment puis en pleine connaissance et volonté, un nouveau rapport à cette nature qui l’accompagne depuis sa naissance.

    La marche si polémique est rapidement remplacée par la course, plus rapide, qui laisse à peine le temps de regarder les pensées s’accrocher aux branches, remplaçant les angoisses et les questions par des histoires, des fantasmagories qi font part belle à la narratrice et la plongeant dans un monde de neige, de forêts et d’animaux. Les sorties libres à ski s’enrichissent parfois de la compagnie de ses camarades de l’équipe de France, notamment une, qui reprend le rôle de conteuse en décrivant ses lectures de fantasy (ici, Robin Hobb et l’Assassin royal). Il faudra des grossesses pour reprendre le rythme (un peu) plus lent de la marche, et construire avec elle d’autres réflexions sur les conséquences de sa pratique sur le monde, les paysages qu’elle voudra faire découvrir à ses enfants, ce qu’il faut faire en propre et en commun pour sauver ce qui peut encore l’être, pour diminuer son empreinte dans la neige de plus en plus fine. Consciente de la chance et de la violence de son métier, qui lui a permis d’aller de la Norvège au Kamchakta, de Vancouver à Pyeongchang, et a Sotchi, avec tous les problèmes que cela pose et qu’elle se pose, elle essaie tout autant de profiter de ces moments et d’en apprendre le plus possible sur les écosystèmes qu’elle découvre et traverse.

    Le rapport au monde de Marie Dorin est celui d’une curieuse sensible qui se sait intimement partie de tout cela, et qui cherche au mieux à retrouver l’enracinement et un rôle dans le réseau micorhizo-humain que nous avons saccagé avec acharnement.
    Sans aucune prétention littéraire, elle trouve un ton mêlant oralité, confidences, auto-dérision et grande traversée qui fait de ce récit un texte agréable à lire, touchant et sensible, et propose une voix originale dans le registre des sportif-ves qui écrivent (je juge, je ne pense pas en avoir lu d’autres), faisant finalement de la carrière l’anecdote pour se concentrer sur le cadre et les personnes, le vivant humain et non-humain qui l’ont amené des balades d’enfance aux podiums, mais surtout à cette impatience brûlante d’aller se perdre dans les bois et y découvrir encore et toujours de nouvelles choses.

    Éditions Salamandre

  • Les seigneurs de Bohen – Estelle Faye

    Les margraves ont renversé les seigneurs Wurms il y a de cela des siècles et gouvernent depuis les terres de Bohen. Le premier d’entre eux, Ardan le Pieux, renversé par ses alliés, les a maudits, condamnant les dynasties impériales à s’éteindre après trois générations. Iaroslav est le 3ème de sa famille, et, l’âme mélancolique, s’attend à être renversé par l’un de ces vassaux, tandis que ses filles prennent leur rang dans le clergé, la cour ou la magie. Pourtant, c’est un autre bouleversement qui pourrait démanteler l’empire. Car partout la colère gronde, des mercenaires défient les margraves et portent avec eux des paroles de libération et d’émancipation. Des Havres aux monts Sicambre, de Serna Chernik aux mines de Katow Ser, l’empire tremble sans le savoir.

    J’ai vu changer la face du monde. Je n’ai que très peu influencé le cours des événements, mais, au fond, peut-être n’était-ce pas mon rôle. J’étais agent des Empereurs, des derniers Empereurs de Bohen.
    certains soirs, alors que le vent couche les longues herbes de la steppe et que le froid ankylose mes mains ridées, de ces soirs porteurs d’orage où le Vieux Stepovoï, sur son cheval maigre, les cheveux fous, réveille les esprits des anciens nomades, les souvenirs de ma longue vie me reviennent en mémoire, les images défilent sur la toile mouvante de la steppe, l’herbe gris-vert aux reflets d’argent. Malgré moi, je plisse les paupières, je scrute le crépuscule ; malgré moi, je guette un rayon vert à l’horizon. Un miroitement lointain du Palais d’Ambre Vert, de la citadelle des Empereurs. Même si le Palais n’existe plus.
    J’ai passé tant de crépuscules, quand j’étais enfant, à attendre cet éclat vert. À rêver de partir, de quitter la steppe pour découvrir le vaste monde. Et le monde, alors, c’était l’Empire.
    C’était possible de partir. C’était facile, même, pour les gens comme moi. Quand j’étais adolescente, dans ma steppe qui n’a pas nom, affalée sur l’encolure de mon cheval, en surveillant les troupeaux de cahirnes, je me répétais doucement les mots de cet autre monde. Là-bas, disait-on, les gens ne vénéraient ni le Vent ni l’Hiver, ils ne laissaient pas d’offrandes pour le Vieux Stepovoï, mais priaient un Dieu Absent.
    Je travaillais mon don tout en surveillant d’un œil mes placides cahirnes. Ceux qui revenaient de l’Empire nous décrivaient les splendeurs de Serba Chernik, de la capitale aux mille ponts, aux murailles plus hautes qu’un pan de colline, où les hommes étaient plus nombreux que les feuilles dans une forêt de bouleaux. Nos aînés nous racontaient encore le commerce sur le Grand Fleuve, les bateaux plus larges que la tente d’une tribu, et les mines immenses de Katow-Ser, où des nuées d’esclaves arrachaient à la terre le lirium couleur d’étoile, un métal d’une pureté irréelle que mes semblables sur la steppe appellent le sang blanc de Bohen.

    Notre conteuse sera Ioulia la Perdrix, une changeforme venue des steppes et espionne impériale, qui aura suivi certain-es des protagonistes de la chute de l’Empire. Cette chute ne sera pas venue des manigances aristocratiques, des manœuvres politiques de vassaux rếvant de leur liberté et de leur pouvoir. Elle aura mûrit pendant des décennies, aura poussé dans le coeur d’hommes et de femmes de tout le territoire, se sera diffusé par les mots, les contes, les paroles et un petit livre interdit. Elle sera portée par les actions de femmes et d’hommes que rien n’appelait à devenir des révolté-es, mais qui, face au danger, à la nécessité ou à l’amour, auront décidé de faire ce qui leur semblait juste, de tenter le coup, d’unir leurs forces à d’autres et advienne que pourra.
    Nous suivrons Sainte-Étoile le bretteur, Sorenz le chien de guerre, Maëve la morguenne des Havres, Sigalit la jeune Essène ou encore Wens, le clerc prisonnier. Poursuivant chacun-e leur propre but, poussé par l’égoïsme, la nécessité ou le désespoir, iels se retrouveront une pièce de la révolte, une partie du souffle qui fera s’effondrer l’Empire.

    Depuis quelques temps, j’avais bien envie de me remettre à lire de la fantasy. Mais pas des séries d’une dizaine de tomes, parfois jamais finies, racontant encore et toujours l’histoire du jeune orphelin en fait héritier du trône qui retrouve sa place et sauve le monde. ras la casquette. Et puis en écoutant (plusieurs fois) cette excellente série de LSD sur la fantasy dans laquelle intervient Estelle Faye (entre autre), je me suis souvenue que j’avais beaucoup apprécie Widjigo et que j’avais dans ma bibliothèque Les seigneurs de Bohen, qui m’attendait patiemment. Qu’à cela ne tienne, c’était donc partie. Et ce fut une riche idée !

    D’abord parce que l’histoire est excellente : très bien menée, sans temps mort malgré sa longueur (on est autour des 700 pages sur la version poche), le livre se dévore en un rien et Estelle Faye sait garder ses lecteur-ices en haleine. Ensuite parce qu’elle s’amuse avec le genre et ses archétypes. On retrouve ce qu’on vient y chercher, notamment en termes d’univers (la région maritime, le désert, les montagnes, les mines, la capitale sublime et menaçante et ses bas-fonds), ici relevé d’influences d’Europe centrale, orientale et slaves tant dans les noms que dans les folklores qu’elle convoque. On retrouve des personnages aux origines mystérieuses, des pouvoirs inconnus, un passé trouble et des créatures sanguinaires. Les différents lieux sont merveilleusement décrits, nous transportant par les odeurs et les sensations dans la jungle lourde de Bo-Chaï, les mines infernales de Katow-Ser ou les immenses et hypnotisantes plages des Havres. Là où Estelle Faye veut nous surprendre, c’est avec ses personnages. Outre le fait de ne pas tellement s’intéresser aux puissants, empereurs et autres potentats, elle fait déjà la part belle aux personnages féminins, qui tiennent le haut du pavé et tiennent la dragée haute à leurs homologues masculins. Sans créer un monde idyllique dans lequel les femmes sont égales aux hommes, loin de là, elles laissent à d’autres la place de faire-valoir désirables, de potiches à sauver, pour prendre leur place et leur puissance dans le déroulement du récit. On trouvera parmi toute la chorale de belles représentations LGBT qui ne renient pas leurs désirs (et Estelle Faye ne renie pas les passages de romances (parfois trop à mon goût, mais c’est très personnel ^)), et le désir, les espoirs, la psychologie des protagonistes fait partie des moteurs de l’histoire. Chaque personnage est creusé et malaxé, la psyché et le passé de chacun-e vient mettre son grain dans leur parcours et faire de cette révolution l’addition des actions d’une multitude. De ce fait, ce qui intéresse l’autrice, me semble-t-il, ce ne sont pas tant les batailles et les actes héroïques que les gens qui y participent. On s’épargne donc les longues scènes de sièges et d’affrontements pour se concentrer sur le chemin que suivent nos héroïnes et héros. Et Ioulia la Perdrix nous guide, par des interludes fort appréciables qui ellipsent certaines parties de l’intrigue.

    En bref, si le roman n’est pas exempt de défauts et peut perturber voire déplaire aux aficionados du genre (sans être une fan de dark fantasy, je ne suis pas convaincue par cette classification, mais c’est une autre histoire), il est un page-turner saisissant et original, a la grande qualité d’être un one-shot (bien que depuis une suite soit sortie, mais le roman en lui-même se suffit (mais j’ai quand même bien envie de refaire un saut en Bohen, un de ces quatre)), et de mettre au premier plan les marginaux, les petites gens qui pour une fois, ne subissent pas les bouleversements mais en sont le cœur, en utilisant des folklores (slaves, juifs…) un peu moins courant que les traditionnels celtes et nordiques et faisant de certaines innovations techniques (la poudre, l’imprimerie) des éléments centraux de son histoire. Je ne boude pas mon plaisir, et reviendrai non seulement en Bohen, mais aussi dans d’autres romans de l’autrice ^^

    Éditions Folio SF/Critic

  • La descente, c’est le pire – Mariana Enriquez

    Narval erre dans Buenos Aires, de club en bar, de dealer en appartement à la recherche d’un fix, d’un rail et d’une bière. Accompagné de Facundo, le bel éphèbe mystérieux et de Carolina, il tente de fuir ses démons. Des démons psychologiques, mais aussi fantomatiques, qui prennent l’apparence de créatures terrifiantes qui le pourchassent.

    Le jour se levait. L’humidité et la chaleur collaient les draps au dos de Narval, qui s’étira et se pencha à la fenêtre. Les bateaux immobiles étaient illuminés de manière irréelle par les premières lueurs du soleil ; la pièce aussi commençait à s’éclaircir : le lit défait, le lavabo sale dans un coin, la seringue et la cuiller jetées par terre. Narval ne reconnaissait pas le lieu ; il n’arrivait même pas à se rappeler comment il avait terminé là. Il parcourut la pièce du regard. Rien, nulle part, à part une crasse monumentale.
    « Avec qui j’ai bien pu passer la nuit », murmura-t-il, même s’il le savait et tentait de chasser l’idée de sa tête, feindre d’avoir oublié.
    Il se frotta les bras avec les mains ; il avait froid et envie de vomir. Il enfila son blouson et entreprit de descendre. Il avait dormi tout habillé, chaussures comprises.
    Il déambula sur le port, ses chaussures claquant contre le pavé. Il s’assit, les jambes pendant au-dessus de l’eau. L’odeur du Riachuelo était quasi-insupportable, mais Narval s’habitua vite et se mit à contempler la structure en fer tordue du pont immergée dans l’eau noire. En réalité, elle était plutôt droite, mais quand on la regardait, on avait l’impression qu’elle était tordue. Le bruit sec de l’eau sale frappant contre le monstre en métal noir lui donnait la chair de poule, de même que la graisse visqueuse, comme si le Riachuelo était une entité vivante, gluante et obscure, qui ne voulait pas émerger et embrassait les bateaux et le pont.
    Les bateaux. Pour lui, les bateaux n’appareillaient jamais, ils demeuraient immobiles, morts, abandonnés. Des fantômes gigantesques, entourés par la brume du matin, une brume qui donnait la sensation de voir les choses comme à travers une vitre embuée.

    Dernier roman traduit de la désormais célèbre autrice argentine, La descente, c’est le pire, est en réalité son premier ouvrage, et c’est important de le garder en tête, au risque d’être déçu-e. Sorti en Argentine en 1995, il appartient me semble-t-il entièrement à son époque : on y trouve déjà les thèmes et fascinations de Mariana Enriquez : les marginaux, l’abandon, le surnaturel-fantastique et l’anormalité du réel, le tout baignant dans ce qu’on devine (et que l’on sait car elle le cite régulièrement) être ses influences de l’époque : Anne Rice, Gus van Sant, Stephen King, le rock 90’s… S’il est de moins bonne facture que ses livres suivants, la comparaison ici, comme dit l’adage, n’est pas raison et il est à remettre à sa place, dans sa filiation et sa suite. Là, ça devient intéressant^^

    Les deux protagonistes (en vrai trois, mais Carolina arrive un peu plus tard et n’a pas l’aura des deux autres, à mon sens) que sont Narval et Facundo transpirent leur époque. On y verrait un Lestat et un Louie des nuits argentines. L’un perdu, hanté par des vrais et des faux fantômes, cherchant dans la drogue un salut et une mort qui n’arrivent pas et sans autre horizon que le prochain rail ; l’autre, dandy détaché de tout et surtout de lui-même, vendant depuis son adolescence son corps à la rue, jeune homme d’une beauté irréelle qui envoûte toute personne qui croise son regard. Narval a la sensation de n’exister nulle part et de trouver une corporéité dans la défonce et dans la présence des esprits terrifiants qui le harcèlent. Facundo est une poupée, une figure de pâte à modeler façonné par le désir des autres, pour qui sa véritable histoire et ses pensées sont inaccessibles, même aux plus proches. Ces deux-là, amis-amants, s’accrochent l’un à l’autre avec dédain et passion, recherchant dans leur relation l’humanité qui manque à leur vie. Carolina, en (des)équilibre entre les deux, ne vaut pas mieux. Un peu moins cabossée pourtant, elle reste enfermée dans un triangle amoureux qui n’a rien à lui offrir qu’une attente et une frustration carnivore. le seul personnage un peu sain de la bande, à la marge, c’est Mauri, le frère de Carolina, qui regarde de loin et avec lucidité les affres qui engloutissent les autres, lui-même en lutte avec son être, mais le seul à en avoir conscience. Cocasse, il contemple cela en sage, enfermé chez lui pour cause de phobie sociale. Le dehors, c’est le pire.
    Car dans l’Argentine post-dictature, cette Argentine qui se démocratise un peu et continue de se néo-libéraliser beaucoup, qui met son passé si récent et ses dizaines de milliers de morts et de desaparecidos sous le tapis (et les assassins en paix), l’avenir n’est pas joyeux. C’est un instantané de cette période qui nous est craché dans ce roman. Avec crudité, avec violence et désespoir, un désir brûlant et mort, incapable de trouver une voie désirable, justement. Narval n’attend rien, son unique lumière est inatteignable et seuls des spectres mutilés, visqueux ou recouverts d’araignées lui apportent un semblant de libération.

    Littérairement parlant, on voit déjà une évolution au fil de la lecture, et le style Enriquez se dévoile et se devine, entre ambiance gothique, créatures inquiétantes et maisons hantées. Les bases sont posées, et l’on sait avec quel talent elle y a ensuite construit son œuvre.

    En bref, par la voix de trois éclopé-es, Mariana Enriquez raconte une époque qui aurait dû être belle et pleine d’allant, mais qui se laisse ronger par les fantômes des morts que l’on ignore, par les monstres qu’on laisse déambuler. Un premier roman dont on comprend l’importance qu’il a pu avoir en Argentine à s sortie, et qui marque les débuts d’une très grande autrice.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Pantagenet
    Éditions du Sous-Sol

  • Zones à défendre – Bénédicte Dupré la Tour

    Clémence, ingénieure pour une grosse entreprise de gestion des déchets répondant au doux nom de BigMama, revient à Paris après 5 ans en Nouvelle-Calédonie. Elle retrouve son appartement, la grisaille parisienne, son frère poète révolté sans le sou mais avec la rage et sa mère, veuve catho tradi qui a viré complotiste pendant le Covid. Tandis qu’on lui annonce sa prochaine mission, Clémence peine à s’extraire d’une gangue visqueuse et paralysante, et se débat comme elle peut, entre la violence de la société, les difficiles retrouvailles familiales et la vacuité de sa vie.

    Lorsqu’elle rentra après cinq années d’absence, Clémence crut que la distance et le temps avaient faire leur œuvre, comme l’eau des rivières polit lentement les roches pour en faire des galets ronds. Aux premiers jours de septembre, l’appartement vide résonnait d’un écho froid. Les locataires avaient été congédiés. Il restait quelques punaises de couleurs aux murs ; une éponge racornie sur le coin d’un évier. Et une odeur pénétrante d’urine de chat. Clémence avait pourtant précisé dans l’annonce : « animaux domestiques interdits ». Elle pulvérisa du déodorant à l’Aloe Vera tiré de sa valise, reprenant possession de ce deux-pièces-cuisine parisien acheté quelques années auparavant à la faveur de taux exceptionnellement bas et d’une frénésie immobilière qui s’était emparée d’elle et de ses amis, la plupart en couple. Elle était restée l’éternelle célibataire, enchaînant les histoires décevantes avec des hommes qui, toujours, après avoir obtenu leur part de chair, disparaissaient ou lui proposaient de poursuivre la relation en couple libre. Clémence était passe-partout, un petit museau terne, cheveux clairs, carré plat. Un corps lambda n’invitant à aucun franc désir. Rien, dans sa physionomie ou sa personnalité, ne dénotait vraiment, si ce n’est un léger penchant pour l’ironie, humour des désespérés. Cette fadeur lui offrait de passer inaperçus, ce qui l’arrangeait dans sa sphère professionnelle. Mais en matière d’amour, elle restait éternellement un second choix.

    Son travail : répondre à des appels à projet et suivre la construction de « centre de valorisation des déchets ». En clair, Clémence monte des dossiers pour raser des forêts, des champs, des prés, afin d’y installer les décharges qui récolteront les ordures des villages alentours. Elle fait ça bien, car elle y croit, à la nécessité et la vertu de ces projets : nous consommons, nous jetons, il faut bien en faire quelque chose. Alors si ce quelque chose peut apporter du biogaz, de la valeur et des financements pour les investissements de bourgades oubliées par les plans quinquennaux de l’État, où est le mal ? C’est écolo, c’est concret, c’est comme ça. Lorsque le projet tombe sur le village qui abrite la maison familiale, celle dans laquelle vit encore sa mère, elle sent que les choses peuvent partir en cacahuètes. Mais son professionnalisme et son besoin de reconnaissance maladif l’empêche de refuser le dossier, la plongeant les deux pieds et la tête dans un cloaque plus vaste qu’elle ne le pensait.

    Dans la galaxie étriquée de Clémence, il y a sa mère. Sylvie, catholique fervente et réactionnaire qui s’est trouvée de nouveaux maîtres à penser sur Youtube en piochant dans les différents courants complotistes. Grand remplacement, vaccins qui inoculent l’homosexualité, domination des Francs-Maçons, des LGBT, des Illuminatis, terre creuse, tout y passe. Sylvie est aussi une mère très présente. Trop présente, étouffante, culpabilisante, toujours à mendier l’amour et faire chanter ses enfants pour les avoir auprès d’elle. L’autre enfant, c’est Tristan, la brebis galeuse, celui qui vit de squats et de mots révoltés, de poésie et d’idéaux révolutionnaires à la sauce damasio, d’art conceptuel, de mépris pour les mous, les bien-pensants, dont sa sœur (ne parlons pas de la mère).
    Il y a aussi le boulot et son chef, Patrick Rivière (lol), le manager beauf jamais à court de blagues sexistes, prêt à tout pour rafler les projets et greenwasher tout ce qui passe. On croise quelques ami-es, surtout une, qui a suivi la bonne trajectoire mari-appart’-enfants-réveillon déguisé. Et des ex, décevants ou abandonnants, qui viennent rajouter un peu de misère sur le tas de compost qui ne se décompose pas. Au milieu de tout ça, une vague d’attentats masculinistes touche Paris, laissant place à une compassion vite teintée de « oui-mais ».

    Derrière son apparence molle et malléable, Clémence n’est pas si fade. Loin d’être idiote, notre ingénieure lutte finalement contre un cynisme qui pourrait la détruire, et tente de comprendre comment vivre selon ce qui lui a toujours été présentée comme le chemin à suivre. La liberté (de ton, de vie, de discours, de parole) de son frère et sa mère lui sont insupportables, elle qui passe son temps à se taire, se lisser pour ne pas se faire remarquer et éviter tout conflit. Pourtant, sous le tas d’ordures intérieures qu’elle a accumulé au fil des décennies, la chaleur augmente et se propage.

    Prélude
    Comme des graines graciles
    « Debout, les vrais-vivants. Debout, les cabossés, les hutte-taupistes, les militerre, les rêvilleros, les va-t-n-paix, les têtes cramées, les va-nu-coeur. Debout, les insurgés des marges, les fouisseurs d’espoir. Debout, et ventre à terre, faire flotter les bannières, tirer les haubans, debout. Debout, debout, les vrais-vivants. »

    Le message fusa sur les infras-réseaux. On rameutait du monde, on levait des clans. Ça frémissait et ça prenait au corps. Le tam-tam souterrain vibrait sourdement sans souci des frontières. Ça claquait au vent dans les étendards de toutes les lignes de frondaisons. Ça courait le long des échines dans l’air vif des derniers jours de froid. Ça cavalait à fond de train, des nerfs jusqu’aux entrailles, avec la fraîcheur des torrents au dégel. L’Appel se disséminait comme des graines graciles de pissenlit, au gré des vents. Les activistes des traverses mobilisaient les forces joyeuses et bruyantes, et l’Appel vibrait au plus profond des cellules et des âmes. Le mouvement était lancé.

    Presque stéréotypés au début du roman, les personnages de Bénédicte Dupré la Tour s’étoffent page après page, prennent des angles, des creux, des arêtes, entaillent les clichés que les autres projettent sur elleux pour mieux les prendre à contre-pied. Clémence n’est pas si lisse, Tristan pas tant ado attardé, Sylvie pas si bête (mais vraiment horrible, par contre). De la construction de ce centre de déchets (projet courant et clivant s’il en est) et les tremblements qu’il provoque, l’autrice déterre les immondices des familles dysfonctionnelles, des sociétés pourrissantes, et de gens à l’arrêt, figées dans des boues contaminées, cherchant le sale autant que la désinfection. Du cliché vers la beauté, il y a un monde épineux que Bénédicte Dupré la Tour traverse avec ferveur et talent, retournant tout ce beau monde pour en montrer le laid, le vrai, les possibles et les impasses. Avec autant d’ironie, de sarcasme que de tendresse, par moment, elle arrive à rester piquante et juste, à soulever des monceaux de questions et de situations complexes sans tomber, justement, dans ces clichés avec lesquels elle joue.

    Les zones à défendre, ce sont autant les bois à protéger des grands travaux, les corps à reprendre pour soi, les liens sociaux à dénouer, les communs à recommunaliser. La ZAD ce n’est pas qu’un campement de palettes et de graines germées, ce sont nos âmes qui se cherchent, nos peaux couvertes d’une boue-chrysalide, des tissus détissés dont les déchirures drainent d’autres dimensions enviables, se donnant à voir à celleux qui ont de la terre plein les yeux. Nous sommes la nature qui se défend, disent les Soulèvements. Nous sommes nos vies qui se déploient, nos mille vies, nos mille morts, nous dit Bénédicte Dupré la Tour.

    Éditions Flammarion

  • Mondes de poche – Brenda Peynado

    Raquel Petra, archéologue, est agente à l’institut. Elle, son épouse Marlena (biologiste) et leur équipe travaillent à analyser et recenser les mondes de poche (MDP pour les intimes). Ces micro-univers, parfois à peine plus grands qu’un placard, dissimulés dans les replis de notre monde, pourraient apporter à l’humanité de nouveaux savoirs, de nouvelles ressources et, alors que la Terre est de plus en plus polluée, détruite, guerroyée, un nouvel habitat.

    Ma vieille montre vibre et s’allume, ayant reçu un message du central de l’institut, en ce matin où je fête mon trente-huitième anniversaire. Un drone frutero aux pattes frêles me tend une mangue par la fenêtre ouverte. Je tends quant à moi mes paumes ouvertes comme en supplique. Gros et lourd, le fruit tombe dedans. C’est une nouvelle sous-espèce au prix exorbitant cultivée dans MDP 3751, possession de l’United Future Fruit Company. Mon liencom me notifie par un signal sonore le débit de mon compte et le drone s’envole en direction du New Malecón. La mangue roule dans mon assiette.
    Je coupe en croisillons une de tranches dorées, la retourne pour que les bouts découpés s’écratent. Quand j’ai mis le feu dans MDP 3751, ce qui m’a valu ma disgrâce, j’espérais empêcher définitivement la production de cette mangue et de ses semblables. J’ai littéralement sous les yeux le fruit de mon échec.
    Je plante une bougie entre les morceaux de mangue qui saillent, une grande bougie en paraffine fabriquée à partir d’un produit dérivé du pétrole extrait de MDP 7694 avant que son écosystème succombe aux marées noires qui ont tout recouvert. Encore un monde de poche à l’écologie massacrée, encore une évolution de notre époque. J’allume la bougie, qui crépite et flambe comme j’ai vu le faire les cultures de mangue. Joyeux anniversaire, moi.
    Accepte les temps nouveaux, m’a-t-on dit quand je suis ressortie de MDP 3845 -et que quarante ans m’ont été volés en quelques secondes de temps relatif. Quand j’ai vu tout ce que j’avais perdu pendant ces quarante années : l’institut transformé, le monde que je connaissais abîmé d’un bout à l’autre par la guerre, mes parents et ma fille disparus, plus d’autre refuge que ma femme et le monde de poche autour de mon cou. Eh bien, voyez comme je les accepte : j’ai beau ne plus être l’agente Raquel Petra de l’institut, je fête mon anniversaire quand même.

    Le constat n’est pas fameux. Alors qu’elle et son équipe font partie de l’élite de l’institut, avec la joie, l’enthousiasme et l’arrogance qui va avec, emplie de la fierté de découvrir de nouveaux mondes et de la certitude que tout ira au bien commun, Raquel commet, malgré elle, une erreur, et se retrouve en un battement de cil à faire un saut de quarante ans en avant. Car les mondes de poche ont leur propre temps : on en trouve à temps long, dans lesquels passer une journée et revenir sur Terre quelques instants seulement après son entrée, et à temps court, comme MDP 3845, qui a détruit la vie de Raquel. Le monde qu’elle retrouve après 40 ans et quelques secondes est radicalement changé : ravagé par la guerre, les MDP vont l’objet de spéculation, développement et courses au profit par des entreprises privées. Le plus grand bien n’existe pas, l’institut est un fantôme sans aucun pouvoir ni financement. S’adapter, se terrer ou se révolter, tels sont les choix de Raquel.

    La collection Une Heure Lumière, que je n’avais pas feuilleté depuis un moment, ne m’a encore jamais déçue et cet opus maintient cette qualité. Mondes de poche est une novella non seulement très efficace dans sa narration -on le lit d’une traite ou presque tant elle est prenante mais aussi dans son récit. Très sombre malgré les paysages et atmosphères parfois enchanteresses de Saint Domingue, le livre porte en lui de nombreux sujets qu’il parvient à dérouler et évoquer avec intelligence et brutalité dans ce format ma foi délicieux et complexe du récit court. Raquel est portée par le rêve fou de retrouver dans un MDP les descendants des Taïnos (voire les Taïnos eux-mêmes) qui auraient trouvé refuge dans ces déchirures discrètes après l’arrivée des colonisateurs. Elle est également convaincue du bien-fondé du travail de l’institut, de faire partie des protectrices de ces espaces fragiles et si importants, sans prendre plus d’attention à ce qui s’effondre et gronde dans le monde. Ayant tout perdu ou presque, elle se prendra en plein cœur l’aigreur, la misère et la cupidité qu’elle avait ignoré avant. Se cloîtrer ou bien (s’)affronter, tel sera le choix de Raquel.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet
    Le Bélial

  • Zogru – Doina Ruști

    Zogru est un spectre sorti de terre au XVè siècle dans la campagne roumaine. Le premier être humain qu’il a croisé, c’est Pampou, qui travaille pour le compte du seigneur local. Zogru découvre qu’il peut prendre possession du corps de Pampou, et d’autres, s’en servir comme d’un vaisseau pour se déplacer, échanger, agir dans le monde tout en ayant accès à leurs connaissances, sensations et émotions. Il décide d’en profiter, parce que c’est assez sympa, quand même ^^

    Il ne lui restait plus qu’à attendre Andréï Ionescou. Il était content et mécontent à la fois, impatient et en même temps résolu à vivre cette rencontre. Il la voulait mémorable, il tenait à obtenir la satisfaction dont il avait tant besoin. Il n’avait jamais pu imaginer qu’il en arriverait à ce point, qu’il en perdrait son assurance et surtout cet optimisme qui lui avait permis de vivre des siècles sur la terre.
    Il avait vécu tant de choses qu’il se rappelait à peine ce qu’il avait éprouvé au début ; cet état de détachement, de curiosité, la pulsation vraie de ses désirs d’alors.

    Il était sorti de son berceau douillet de la terre un beau jour de printemps, en l’année 1460, pendant la Semaine Sainte. Il ne savait pas très bien ce qui lui arrivait, ni dans quel univers il entrait, il était sous l’impulsion tumultueuse du besoin de quitter ce lieu chaud et douillet où il avait si longtemps sommeillé, caressé par une vapeur humide et puissamment parfumée. Sans idée précise, il avait bondi, irrésistiblement attiré par un monde dont il était bien loin d’imaginer la séduisante beauté.

    Pampou sera sa première possession, d’une série longue de plusieurs siècles. De la Roumanie de Vlad l’Empaleur à celle post-Ceaucescu, Zogru va traverser le temps et les gens en perturbant leur vie et en tentant de s’en mêler, en Amélie Poulain du monde des morts. Sauf que Zogru laisse au cou de ses victimes deux petites marques, morsures de vampire qu’il n’est pas, enfin pas vraiment, bien qu’il soit un peu vampirisant quand même. Sa longue traversée temporelle le gardera aux côtés des premières familles rencontrées et il bousculera donc souvent les mêmes vies, tel le fantôme mystérieux qui hante les histoires une génération après l’autre. Spectre fasciné et un peu fleur bleue, il a aussi tendance à tomber amoureux régulièrement, ce qui n’est pas facile facile quand on ne possède pas d’incarnation propre, et que la possession des êtres a tendance à les user rapidement.

    Road-trip dans l’histoire roumaine mené avec humour et un poil de satire, les aventures de Zogru s’amusent du folklore réel, imaginaire et fantasmé de la Roumanie. De Vlad Dracul le faux vampire à Ceaucescu le vrai sanguinaire, Zogru assiste et participe à différents moments clefs du pays, tentant d’aider, d’orienter ou de punir celles et ceux qu’il habite. Animé d’un sens de la justice qui lui est propre, il sera le visage (changeant et invisible) de nombres de perturbations pour les Roumain-es qui croiseront son chemin et seront l’objet ou l’instrument de sa vengeance ou de ses réparations.

    Si j’ai pu regretter au fil de la lecture un petit manque de notes de bas de page pour contextualiser certains épisodes de l’histoire roumaine, qui peuvent être opaques (pour ne pas dire inconnues) des lecteur-ices étranger-es (en tout cas de moi), ainsi que de nombreuses coquilles, Doina Ruști propose là un roman non seulement divertissant et amusant, mais assez piquant par moment, qui montre les nombreuses variations des âmes humaines par le prisme d’une âme qui les habite et les regarde, dépendant et exclu de cette chair et de cette mortalité qui fait notre humanité.

    Traduit du roumain par Florica Courriol
    Éditions du Typhon

  • La fenêtre de la bibliothèque – Margaret Oliphant

    Une jeune fille passe les premières semaines de l’été chez sa tante Marie, dans une petite ville d’Écosse. Nous sommes en pleine ère victorienne, la vieille (aux yeux de sa nièce) tante reçoit ses (vieilles) amies, toutes de crêpes, de dentelles et de cancans tandis que notre jeunette lit et regarde par la fenêtre un monde bien lointain. Mais elle ne perd jamais une miette des échanges autour du thé, recroquevillée dans son embrasure de fenêtre.

    Je ne pris pas conscience, tout d’abord, de toutes les discussions auxquelles cette fenêtre donnait lieu. Elle faisait presque vis-à-vis à l’une des fenêtres du vaste salon antique de la demeure où je passais l’été, cette année-là, qui fut une des plus importantes de ma vie. Cette maison est située presque en face de la bibliothèque, dans la High Street de St Rule, une jolie artère, large et spacieuse, qui donnait aux étrangers venus de lieux plus bruyants une impression de paix profonde.
    Les soirs d’été, pourtant, elle était très passante, et le silence se peuplait de bruits multiples : bruits de pas, bruits joyeux de voix, étouffés dans la douceur de l’air d’été.
    À certains moments, par exception, elle était même très bruyante : les jours de foire entre autres et le dimanche, parfois, quand il arrivait un train de plaisir. Alors, toute la douceur de l’atmosphère ensoleillée du soir ne suffisait pas à amortir le son des voix discordantes et des pas trébuchants ; à ces heures fâcheuses, nous fermions les fenêtres et, si grande que fût ma prédilection pour cette encoignure profonde, refuge où je m’évadais de toute l’activité intérieure de la maison pour observer l’ample comédie qui se déroulait au-dehors, moi-même, en pareil cas, je quittais ma tour de guetteur.
    À vrai dire, l’activité intérieure n’était jamais très intense. La maison appartenait à ma tante, à qui, « Dieu merci ! », disait-elle, il n’arrivait jamais rien. Je crois qu’elle avait eu sa part d’aventures et son temps ; mais, à l’époque dont il est ici question, tout était fini. Elle était âgée et fort paisible. Sa vie se déroulait suivant une règle immuable. Elle déclarait que ce lui était un grand appui dans l’existence, et que la routine est une forme de salut. C’est bien possible, mais c’est un salut fort monotone, et je me souviens qu’alors je jugeais, en mon for intérieur, l’imprévu préférable, quel qu’il fût. Mais en ce temps-là, j’étais jeune, ce qui explique tout.

    Le cadre est posé. Tout est très calme, monotone, un peu ennuyeux pour notre jeune héroïne, qui passe ses journées à lire des romans dans son encoignure de fenêtre. Son seul contact avec l’extérieur se fait par cette interface, semble-t-il intraversable. Le monde du dedans et celui du dehors, que l’on contemple ou que l’on fuit. Les gens viennent dans la maison, mais les habitantes en sortent rarement.
    Les échos du monde arrivent avec les discussions des ami-es de tante Marie, notamment Lady Carnbee, Mr Pitmilly et Jeanie. Et l’un des sujets récurrents concerne la bibliothèque qui fait face à la maison : l’une des fenêtres de cette bibliothèque, visible depuis le refuge de la narratrice, pose question : est-ce ou non une vraie fenêtre ? Personne ne sait trancher, la réponse est aussi vaporeuse que la dentelle de Lady Carnbee, aussi inquiétante que le diamant qui orne son doigt. Intriguée par cet échange saugrenu de prime abord, notre narratrice regarde ladite fenêtre : bien sûr qu’elle est vraie, elle y voit d’ailleurs moults détails pour le prouver. Mais alors qu’elle prend conscience de l’existence de cet élément architectural, ses sens se troublent, tout devient moins sûr. Elle n’ose parler clairement de cela à tante Marie, lady Carnbee devient une figure menaçante, et des secrets affleurent de toutes parts, sans jamais être percés à jour.

    En moins de 100 pages, dans ce joli petit volume (un poil cher, malgré tout), Margaret Oliphant, figure importante de la littérature victorienne, notamment fantastique (c’est la postface qui le dit, signée Jacques Finné, je ne connaissais pas cette autrice et suis fort aise de la découvrir) déroule de manière implacable le basculement d’une jeune fille dans l’inquiétude et la tourmente. On peut y voir le passage d’un âge à l’autre : une perte de l’innocence et l’entrée, inconsciente mais ressentie, dans l’état de femme. Un état éprouvant, enfermant et étouffant, qui se vit déjà et se concrétise : le monde extérieur n’est pas pour elles, seule compte la bulle domestique, dans laquelle certain-es entrent ou sont convoqué-es, mais dont chaque sortie est source de danger, de risque, et demande une préparation minutieuse.
    On peut y voir une très bonne histoire de fantômes et de hantise, qui nous perce de son atmosphère orageuse, perdu-es que nous sommes aux côtés de la jeune narratrice. Les histoires de maison hantée n’étant jamais uniquement des histoires de fantômes, tout est possible ^^

    Traduit de l’anglais par Marguerite Faguer
    Éditions Corti

  • Babel – R. F. Kuang

    Il s’appellera Robin Swift, ce jeune Cantonais sauvé du choléra par le professeur Lovell et qui l’accompagnera en Angleterre. Robin car c’est ainsi que le prénommait la jeune anglaise qui vivait chez eux, et Swift pour Les voyages de Gulliver. En échange de sa vie sauve, le professeur ne lui demande qu’une chose : apprendre le latin et le grec ancien, perfectionner son anglais, ne pas oublier son cantonais ni son mandarin, afin de devenir étudiant en traduction à Oxford. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?

    Le temps que le professeur Richard Lovell retrouve, à travers les ruelles étroites de Canton, l’adresse à demi effacée inscrite sur son agenda, seul le garçon était encore en vie dans la maison.
    L’air y était nauséabond, les sols glissants. Un pichet d’eau encore plein reposait près du lit. Au début, le garçon s’était retenu de boire par peur de vomir ; à présent, il était trop faible pour soulever le pichet. Il restait conscient, quoique englué dans une brume somnolente, presque dans un rêve. Bientôt, il le savait, il tomberait dans un profond sommeil et ne se réveillerait jamais. Voilà le sort qu’avaient connu ses grands-parents une semaine plus tôt, ses tantes le lendemain, et enfin mademoiselle Betty, l’Anglaise, le surlendemain.
    Sa mère avait péri le matin même. Allongé près du cadavre, il regardait s’intensifier les taches bleues et violettes sur sa peau. Juste avant de mourir, elle avait dit le nom du garçon, deux syllabes articulées à bout de souffle. Une mollesse irrégulière avait alors envahi son visage, et sa langue flasque était sortie de sa bouche. Son fils avait tenté de fermer ses yeux voilés, mais ses paupières persistaient à se rouvrir.
    Nul ne répondit quand le professeur Lovell frappa. Nul ne poussa d’exclamation surprise lorsqu’il défonça à coups de pied la porte d’entrée – verrouillée car les pillards engendrés par l’épidémie vidaient les maisons du voisinage ; ce domicile abritait peu d’objets de valeur, mais ses derniers occupants avaient désiré quelques heures de paix avant que la maladie ne les prenne aussi. Le garçon, à l’étage, entendit le remue-ménage sans trouver la force de s’en préoccuper.
    Au point où il en était, il ne voulait plus que mourir.
    Le professeur monta l’escalier, entra dans la chambre et resta un long moment debout au-dessus du malade. Il ne remarqua pas, ou choisit de ne pas remarquer, la mère défunte sur le lit. Le fils, immobile dans l’ombre de l’arrivant, se demandait si cette haute et pâle silhouette vêtue de noir était venue récolter son âme.

    Nous sommes au début de l’ère victorienne, et l’Angleterre impériale domine le monde. Non seulement par sa présence marchande, diplomatique et militaire, mais aussi par sa maîtrise d’une technologie révolutionnaire : l’argentogravure. En gravant dans des barres d’argent (tu l’avais, ça je parie ^^) des mots, ceux-ci lui transfèrent sens et puissance. La subtilité vient de ce que ces formules mêlent différentes langues, jouant sur l’étymologie, la polysémie et les évolutions sémantiques de chacune. S’appuyant majoritairement sur le grec ancien et le latin, à l’origine d’une grande partie du vocabulaire des langues européennes, l’argentogravure a désormais besoin d’autres locuteur-ices pour s’ouvrir vers de nouveaux marchés, et le chinois en est un.
    Après plusieurs années entouré de précepteurs, Robin entre donc à Oxford, à l’Institut de Traduction, surnommé Babel. Aux côtés des trois autres membres de sa cohorte (c’est très sélect) : Ramy (un Indien de Calcutta), Victoire (une Haïtienne élevée en France) et Letty (une Anglaise pur rose, fille d’amiral), Robin va parfaire sa connaissance des langues et découvrir les objectifs et intentions de ce groupes d’universitaires, et sa place d’étranger dans la société victorienne, à peine sortie de l’esclavage et les deux pieds dans un racisme bien assumé.

    Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, la première étant : c’est très bien et, malgré ses 800 pages bien tassées, ça se lit quasiment tout seul. Rebecca Kuang nous propose un univers victorien dans lequel la révolution industrielle arrive non par le biais du charbon et de la vapeur, mais par des mots gravés dans de l’argent. On touche à la magie, car seuls les traducteur-ices d’Oxford peuvent déclencher les charmes de ces barres, la compréhension des nuances des termes utilisés étant décisives dans leur fonctionnement. L’Angleterre et tous les pays occidentaux, et les riches des pays non-occidentaux, peuvent donc acquérir pour un prix pas du tout modique des barres qui pourront soigner, réparer ou embellir. Les trains et les véhicules sont augmentés de barres qui les font se déplacer plus vite et avec plus de sécurité, les bâtiments sont construits avec des renforts de barres pour les rendre plus résistants, les moulins et les champs bénéficient également de leurs améliorations. Et bien sûr les usines, dont les machines vont de plus en plus vite, blessant ou remplaçant les ouvrières et ouvriers qui ne peuvent plus suivre le rythme.

    Le propos de Rebecca Kuang est éminemment politique, tu l’auras bien compris, lectrice, lecteur, mon coup de grisou, et ce sur plusieurs points. je vais tenter d’évoquer tout cela sans trop en dire non plus ^^.
    Le premier, et le plus évident, c’est sur la société coloniale, en général et anglaise en particulier. Des quatre héros et héroïnes de ce livre, trois sont étrangers, et visiblement étrangers. Tous et toute vont se confrontent, page après page, au racisme des classes oxfordiennes, qui ne supportent que mal de voir des peaux si peu blanches auprès d’eux. Cela se double pour Victoire d’une misogynie certaine, partagée par Letty, la seule blanche de la cohorte. Au fil de leur apprentissage et de leurs aventures, la prise de conscience se fait de plus en plus brutale, mais en constante confrontation avec leur vie dans cet institut qui les bichonne, mettant en avant leurs connaissances indispensables dans leur langue maternelle.Loin d’être des étudiants prolétaires, ils évoluent dans des sphères qui certes ne veulent pas d’eux, mais dont ils partagent peu ou prou le niveau et le confort de vie. Entre manipulation, ressentiment et confort, le bon chemin n’est pas aisé à trouver.

    Le racisme subi quotidiennement par Ramy, Robin et Victoire n’est qu’un des pans de la domination coloniale. Il est beaucoup fait référence, et sans que cela ne soit trop complexe à comprendre pour des lecteur-ices non britanniques (bien que je ne sache pas exactement le niveau de connaissance des britanniques sur le sujet), aux relations sino-britanniques et aux guerres de l’opium (je te renvoie à cette page Wikipédia qui t’expliquera tout). Cette page précise de l’histoire semble, il est vrai, assez exemplaire de la manière dont fonctionnait les empires coloniaux : le mépris des peuples colonisés, des monarques aux bas-fonds, l’accaparement des richesses au détriment des habitants, le désintérêt pour les conséquences des politiques commerciales, la non-acceptation d’une volonté contraire à la leur… Très ancré dans cet événement, le roman intègre d’ailleurs plusieurs personnages historiques et moments-clefs des guerres de l’opium.
    On s’y heurtera également à la question de la place des femmes dans cette Angleterre tout juste victorienne, à travers les personnages de Victoire et de Letty, principalement. Plus marginalement, en tout cas moins incarné, la question ouvrière est soulevée à différents moments : on y croisera des références aux révolutions luddites et aux conditions de travail et de vie des ouvrières et ouvriers au XIXème.

    Je ne me livrerai pas à une analyse détaillée et/ou critique du propos de R.F. Kuang, que je trouve de manière générale assez juste et très bien mené et expliqué. Je regrette par moment la surcharge en notes de bas de page, qui peuvent se révéler aussi utiles par moment qu’un poil rébarbatives à d’autres (avec un petit effet info dump pour que l’on sache qu’elle a pensé à tout, même à ce qu’elle ne nous raconte pas, mais en fait si, elle le dit quand même un peu) et peut-être certaines longueurs par moment. Je crois que j’aurais également aimé un peu plus de nuances, de complexité dans certain-es des personnages, un peu manichéens pour certains.
    Néanmoins c’est une critique qui ne pèse pas grand-chose face à la qualité générale du livre, qui peut autant parler à des lecteur-ices en recherche de réflexion sur les sujets traités qu’à d’autres déjà connaisseur-euses, qui apprendront de nouvelles choses, le tout avec une histoire extrêmement bien taillée, qui ne se perd jamais dans sa densité et qui, cerise sur le gâteau, nous plonge dans une réflexion sur le sens et le pouvoir des mots, sur les enjeux de la traduction fort passionnants ! (j’avais jeté quelques mots sur le sujet lors de ma lecture du tome 1 de Don Quichotte, tu peux voir ça ici, si jamais ça t’intéresse).

    Un sacré pavé, donc, mais qui ne doit pas te faire peur. Les pages se tournent toutes seules et tu seras sans aucun doute complètement embarqué-e dans les aventures traducto-politiques de Robin et sa bande. Il y a des méchants, des gentils, des vrais salopards et des explosions, des complots politiques, des intrigues amoureuses (pas trop non plus, ça va), et plein d’étymologie ! Que demande le peuple ?

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Pagel
    Éditions De Saxus / Éditions PAL

  • Les champs de la lune – Catherine Dufour

    La Lune devenu le refuge des humains une fois la terre entièrement saccagée et inhabitable. Après des années de guerres, encore, différentes cités ont poussé dans les tunnels de lave et l’humanité s’est retrouvé un rythme de vie, et de nouvelles infrastructures. Parmi elles, on trouve à proximité de la cité de Mut la ferme Lalande, gérée de main de maître, de fer et de vert par El-Jarline, accompagnée de son chat augmenté Trym.

    Les différentes fermes de la Lune, dont celle du cratère Lalande, ravitaillent les villes soulunaires et leurs habitants en produits vrais. Mais comme le souligne avec grand sérieux El-Jarline, elles sont également primordiales pour nourrir les sens. Car dans ce monde de gris et de poussière, qui n’aurait pour seule chanson que celle du vent dans le vide, les fermes agricoles rassemblent tout ce qu’il peut exister de vivants non-humains, de couleurs, d’odeurs et d’émotions. Légumes et fruits, fleurs, quelques arbres, un étang, El-Jarline cultive autant les produits nécessaires à la survie que l’alliance parfaite entre les différentes plantes qu’elle cultive, soigne, sauve et dissémine. La ferme ouvre ses portes par moment pour les citadins, qui viennent profiter de cet îlot flamboyant et de l’immensité du ciel, et El-Jarline fraye de temps à autre avec Laurisse le jardinier et Zante le zoologue, menant expérimentations et préservations des espèces pour qu’elles trouvent leur nouvelle voix dans la poussière lunaire.
    Poussée par la Commanderie de Mut à parfaire ses rapports, El-Jarline nous partage autant ses observations, ses impressions que ses ressentis sur le monde dans lequel elle évolue. Au service des Soulunaires sans vraiment faire partie de leur société, elle regarde de loin, amusée et navrée de voir de quelle manière les humains continuent à détruire ce qui les entoure et ignorer le vivant hors d’eux. Pourtant, au milieu des plaines et cratères, émergent du régolithe (la poussière lunaire) des temples, asiles et autres cris dans le vide qui accueillent les espoirs et les fantômes des premiers réfugiés.

    Répondant à la demande de la Commanderie, elle accueille Sileqi, une petite fille un peu perdue et laissée pour compte par sa famille, qui montre des prédispositions certaines et une grande sensibilité vers le vivant non-humain. Cette rencontre va s’insinuer dans l’esprit d’El-Jarline et doucement modifier sa manière de voir le monde et de réagir, d’exister avec les autres et notamment la société Soulunaire. Elle va se détacher de ses engagements premiers pour s’intéresser aux autres problèmes des villes, comme la fièvre aspic, qui décime depuis de très longues années, sans sélection, les habitant-es des tubes de lave. Elle s’interrogera de plus en plus sur cette faculté des êtres humains à produire tant de beau, tant d’art et tant de colère et de sang ; cette capacité à ignorer son passé, à dominer et détruire et aimer à la fois.
    Aux côtés de la petite fille, de son fidèle Trym et des quelques naufragé-es qui viennent parfois passer le temps dans le jardin avant de continuer un long voyage, elle se transforme, comme ses plantes, sous la pression de son environnement et de ses lectures et regarde le monde avec une poésie aussi magnifiante que désenchantée.

    Tu passeras par toutes les émotions possibles, lectrice, lecteur, ma grelinette, en parcourant la Lune avec El-Jarline. Tu seras touchée, étonnée, émue, rageuse et désespérée, le tout sous le couvert puissant de la prose dufourienne, particulièrement poétique et enserrante, qui fait pousser sur ta peau une colère augmentée de dents de régolithe face à au gâchis et à l’inconséquence des Soulunaires. Un peu comme quand tu regardes par la fenêtre, mais raconté par Catherine Dufour, ce qui est un sacré plus. Un très beau et grand roman.

    Le livre de poche / Robert Laffont-Ailleurs et demain

  • Proies – Andrée A. Michaud

    Alex, Abigail et Judith, trois ami-es d’enfance du village de Rivière-Brûlée partent camper quelques jours dans les bois à proximité de chez eux, en ce beau mois d’août. Déposé par le père de Judith à l’entrée d’un chemin, il repassera les prendre trois jours plus tard, alors qu’aura commencé la foire estivale annuelle du village. Gilbert Lavoie, le paternel en question, regarde partir le petit groupe avec une pointe d’angoisse au creux du ventre, qui ne fera que grandir au fil des heures et des jours. Il ne se doute pas à quel point il avait alors raison d’angoisser.

    Mardi 18 août
    Le mardi 18 août d’une année dont on se souviendrait plus tard comme d’une année de deuil et de stupéfaction, trois adolescents de Rivière-Brûlée, un village perdu parmi les collines, avaient quitté la maison familiale sitôt après le déjeuner, aussi excités que s’ils partaient escalader l’Everest, pour aller camper près de la rivière qui avait donné son nom à leur localité, un cours d’eau ayant depuis longtemps oublié les feux qui avaient ravagé ses rives à l’époque où la région ne comptait que quelques âmes.
    Jusqu’à ce mardi resplendissant, la Brûlée était un lieu qui inspirait la confiance et où on ne s’imaginait pas que le mal puisse s’inviter. Un débit paisible, des rochers qui émergeaient et vous permettaient, au plus fort de l’été, de sauter d’une rive à l’autre sans trop vous mouiller, des bandes de sable gris et des arbres, issu de la cendre de leurs ancêtres, des feuillus par dizaines, qui se courbaient sur ses eaux et offraient leur ombre à qui voulait observer le scintillement des truites entre les pierres.
    Un coin de pays que les gens des environs avaient fait leur, ainsi qu’on fait sienne une maison, une montagne, une prairie dans laquelle on peut se reconnaître et avoir l’impression de toucher la matière qui nous constitue. Les seuls incidents recensés près de la Brûlée au fil des décennies concernaient des promeneurs téméraires qui avaient voulu braver ses crues, des gamins qui s’étaient entaillés les pieds sur ses caps, des pêcheurs plus ivres qu’alertes y avaient piqué du nez avant de se réveiller brusquement en battant des jambes et des bras. Des histoire qui suscitaient la moquerie, mais aucune mort tragique, aucune noyade, aucun de ces drames qui font naître les légendes et transforment les nuits en repaires d’ombres habités par les figures d’une nouvelle hantise, esprits malins ou monstres à visage humain qu’on redoute ensuite de voir apparaître à s fenêtre.

    Harnachés de leurs tentes, duvets, alcools et marshmallows, les trois aventuriers installent leur campement et rapidement s’amusent (ou pas) à se faire peur. Bien vite, ils se rendent compte que non seulement ils ne sont pas seuls, ce qui est plausible dans une forêt fréquentée tant par des randonneurs, trappeurs que des braconniers et leurs proies, mais qu’ils sont observés. Commence alors un jeu de dupes, une chasse qu’ils ne peuvent éviter et dont l’issue semble jouée d’avance.

    L’un de mes livres préférés, ou peut-être devrais-je dire l’un de ceux qui m’a le plus marquée quand j’étais gamine, c’est La petite fille qui aimait Tom Gordon, de Stephen King. Alors autant te dire, lectrice, lecteur, ma clairière, que les histoires de jeunes gens perdus et traqués dans les bois, ça me plaît autant que ça m’effraie ^^ Ce roman me semblait donc parfait pour découvrir Andrée A. Michaud, que je ne connaissais pas et ai découvert dans mon poste de radio, lors d’un épisode de Mauvais genres (dont voici le lien qui s’ouvre dans un nouvel onglet). J’avais beaucoup aimé l’entretien avec la dame et m’était donc ruée dans ma librairie. Et alors ? Bah c’était super.

    Ce qui happe rapidement dans Proies, c’est le ton. Andrée Michaud nous installe sur des gradins avec vue sur cette forêt qu’on imagine immense, les verdures canadiennes, des arbres à perte de vue, denses, sombres, entremêlés, percés de-ci de-là de légères travées où sillonnent des cours d’eau. Des forêts dans lesquelles on entre sans savoir si l’on pourra en sortir. Assis-es là, en sécurité, elle nous raconte une histoire, avec l’emphase et le tragique d’un chœur grec, nous laissant d’emblée savoir que cette histoire sera terrible, qu’il y aura des morts, des deuils et des âmes perdues. La seule question sera qui, comment, et s’il existe un pourquoi. Les deux premières questions trouvent vite un début de réponse. Sans divulgâcher nullement, mais le qui n’est pas tellement la partie intéressante, et nous serons d’ailleurs tout autant avec les proies qu’avec le chasseur. Ce qui sourd au milieu des sapins et pendant les préparatifs de la foire annuelle de Rivière-Brûlée, c’est le pourquoi, le comment, et leurs résonances. Que se passe-t-il dans une si petite communauté quand certains de leurs enfants sont menacés, brutalisés, quand les choses se sentent et se devinent sans se dire, quand on ne veut ni voir ni croire ?

    C’est une histoire de chasse, de survie et de lâcheté, un tableau grandiose et antique d’une scène archétypale, le récit d’un emballement incontrôlé dont chacun-e est un rouage. Huis-clos sous la canopée canadienne et dans les rues et les secrets d’un village isolé, Proies viendra te hanter ton été et tes envies de bivouac. Un excellent roman sur tous les plans qui donne surtout envie d’en lire mieux d’Andrée Michaud !

    Éditions Rivages/Noir