Catégorie : Amérique du Nord

  • Babel – R. F. Kuang

    Il s’appellera Robin Swift, ce jeune Cantonais sauvé du choléra par le professeur Lovell et qui l’accompagnera en Angleterre. Robin car c’est ainsi que le prénommait la jeune anglaise qui vivait chez eux, et Swift pour Les voyages de Gulliver. En échange de sa vie sauve, le professeur ne lui demande qu’une chose : apprendre le latin et le grec ancien, perfectionner son anglais, ne pas oublier son cantonais ni son mandarin, afin de devenir étudiant en traduction à Oxford. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?

    Le temps que le professeur Richard Lovell retrouve, à travers les ruelles étroites de Canton, l’adresse à demi effacée inscrite sur son agenda, seul le garçon était encore en vie dans la maison.
    L’air y était nauséabond, les sols glissants. Un pichet d’eau encore plein reposait près du lit. Au début, le garçon s’était retenu de boire par peur de vomir ; à présent, il était trop faible pour soulever le pichet. Il restait conscient, quoique englué dans une brume somnolente, presque dans un rêve. Bientôt, il le savait, il tomberait dans un profond sommeil et ne se réveillerait jamais. Voilà le sort qu’avaient connu ses grands-parents une semaine plus tôt, ses tantes le lendemain, et enfin mademoiselle Betty, l’Anglaise, le surlendemain.
    Sa mère avait péri le matin même. Allongé près du cadavre, il regardait s’intensifier les taches bleues et violettes sur sa peau. Juste avant de mourir, elle avait dit le nom du garçon, deux syllabes articulées à bout de souffle. Une mollesse irrégulière avait alors envahi son visage, et sa langue flasque était sortie de sa bouche. Son fils avait tenté de fermer ses yeux voilés, mais ses paupières persistaient à se rouvrir.
    Nul ne répondit quand le professeur Lovell frappa. Nul ne poussa d’exclamation surprise lorsqu’il défonça à coups de pied la porte d’entrée – verrouillée car les pillards engendrés par l’épidémie vidaient les maisons du voisinage ; ce domicile abritait peu d’objets de valeur, mais ses derniers occupants avaient désiré quelques heures de paix avant que la maladie ne les prenne aussi. Le garçon, à l’étage, entendit le remue-ménage sans trouver la force de s’en préoccuper.
    Au point où il en était, il ne voulait plus que mourir.
    Le professeur monta l’escalier, entra dans la chambre et resta un long moment debout au-dessus du malade. Il ne remarqua pas, ou choisit de ne pas remarquer, la mère défunte sur le lit. Le fils, immobile dans l’ombre de l’arrivant, se demandait si cette haute et pâle silhouette vêtue de noir était venue récolter son âme.

    Nous sommes au début de l’ère victorienne, et l’Angleterre impériale domine le monde. Non seulement par sa présence marchande, diplomatique et militaire, mais aussi par sa maîtrise d’une technologie révolutionnaire : l’argentogravure. En gravant dans des barres d’argent (tu l’avais, ça je parie ^^) des mots, ceux-ci lui transfèrent sens et puissance. La subtilité vient de ce que ces formules mêlent différentes langues, jouant sur l’étymologie, la polysémie et les évolutions sémantiques de chacune. S’appuyant majoritairement sur le grec ancien et le latin, à l’origine d’une grande partie du vocabulaire des langues européennes, l’argentogravure a désormais besoin d’autres locuteur-ices pour s’ouvrir vers de nouveaux marchés, et le chinois en est un.
    Après plusieurs années entouré de précepteurs, Robin entre donc à Oxford, à l’Institut de Traduction, surnommé Babel. Aux côtés des trois autres membres de sa cohorte (c’est très sélect) : Ramy (un Indien de Calcutta), Victoire (une Haïtienne élevée en France) et Letty (une Anglaise pur rose, fille d’amiral), Robin va parfaire sa connaissance des langues et découvrir les objectifs et intentions de ce groupes d’universitaires, et sa place d’étranger dans la société victorienne, à peine sortie de l’esclavage et les deux pieds dans un racisme bien assumé.

    Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, la première étant : c’est très bien et, malgré ses 800 pages bien tassées, ça se lit quasiment tout seul. Rebecca Kuang nous propose un univers victorien dans lequel la révolution industrielle arrive non par le biais du charbon et de la vapeur, mais par des mots gravés dans de l’argent. On touche à la magie, car seuls les traducteur-ices d’Oxford peuvent déclencher les charmes de ces barres, la compréhension des nuances des termes utilisés étant décisives dans leur fonctionnement. L’Angleterre et tous les pays occidentaux, et les riches des pays non-occidentaux, peuvent donc acquérir pour un prix pas du tout modique des barres qui pourront soigner, réparer ou embellir. Les trains et les véhicules sont augmentés de barres qui les font se déplacer plus vite et avec plus de sécurité, les bâtiments sont construits avec des renforts de barres pour les rendre plus résistants, les moulins et les champs bénéficient également de leurs améliorations. Et bien sûr les usines, dont les machines vont de plus en plus vite, blessant ou remplaçant les ouvrières et ouvriers qui ne peuvent plus suivre le rythme.

    Le propos de Rebecca Kuang est éminemment politique, tu l’auras bien compris, lectrice, lecteur, mon coup de grisou, et ce sur plusieurs points. je vais tenter d’évoquer tout cela sans trop en dire non plus ^^.
    Le premier, et le plus évident, c’est sur la société coloniale, en général et anglaise en particulier. Des quatre héros et héroïnes de ce livre, trois sont étrangers, et visiblement étrangers. Tous et toute vont se confrontent, page après page, au racisme des classes oxfordiennes, qui ne supportent que mal de voir des peaux si peu blanches auprès d’eux. Cela se double pour Victoire d’une misogynie certaine, partagée par Letty, la seule blanche de la cohorte. Au fil de leur apprentissage et de leurs aventures, la prise de conscience se fait de plus en plus brutale, mais en constante confrontation avec leur vie dans cet institut qui les bichonne, mettant en avant leurs connaissances indispensables dans leur langue maternelle.Loin d’être des étudiants prolétaires, ils évoluent dans des sphères qui certes ne veulent pas d’eux, mais dont ils partagent peu ou prou le niveau et le confort de vie. Entre manipulation, ressentiment et confort, le bon chemin n’est pas aisé à trouver.

    Le racisme subi quotidiennement par Ramy, Robin et Victoire n’est qu’un des pans de la domination coloniale. Il est beaucoup fait référence, et sans que cela ne soit trop complexe à comprendre pour des lecteur-ices non britanniques (bien que je ne sache pas exactement le niveau de connaissance des britanniques sur le sujet), aux relations sino-britanniques et aux guerres de l’opium (je te renvoie à cette page Wikipédia qui t’expliquera tout). Cette page précise de l’histoire semble, il est vrai, assez exemplaire de la manière dont fonctionnait les empires coloniaux : le mépris des peuples colonisés, des monarques aux bas-fonds, l’accaparement des richesses au détriment des habitants, le désintérêt pour les conséquences des politiques commerciales, la non-acceptation d’une volonté contraire à la leur… Très ancré dans cet événement, le roman intègre d’ailleurs plusieurs personnages historiques et moments-clefs des guerres de l’opium.
    On s’y heurtera également à la question de la place des femmes dans cette Angleterre tout juste victorienne, à travers les personnages de Victoire et de Letty, principalement. Plus marginalement, en tout cas moins incarné, la question ouvrière est soulevée à différents moments : on y croisera des références aux révolutions luddites et aux conditions de travail et de vie des ouvrières et ouvriers au XIXème.

    Je ne me livrerai pas à une analyse détaillée et/ou critique du propos de R.F. Kuang, que je trouve de manière générale assez juste et très bien mené et expliqué. Je regrette par moment la surcharge en notes de bas de page, qui peuvent se révéler aussi utiles par moment qu’un poil rébarbatives à d’autres (avec un petit effet info dump pour que l’on sache qu’elle a pensé à tout, même à ce qu’elle ne nous raconte pas, mais en fait si, elle le dit quand même un peu) et peut-être certaines longueurs par moment. Je crois que j’aurais également aimé un peu plus de nuances, de complexité dans certain-es des personnages, un peu manichéens pour certains.
    Néanmoins c’est une critique qui ne pèse pas grand-chose face à la qualité générale du livre, qui peut autant parler à des lecteur-ices en recherche de réflexion sur les sujets traités qu’à d’autres déjà connaisseur-euses, qui apprendront de nouvelles choses, le tout avec une histoire extrêmement bien taillée, qui ne se perd jamais dans sa densité et qui, cerise sur le gâteau, nous plonge dans une réflexion sur le sens et le pouvoir des mots, sur les enjeux de la traduction fort passionnants ! (j’avais jeté quelques mots sur le sujet lors de ma lecture du tome 1 de Don Quichotte, tu peux voir ça ici, si jamais ça t’intéresse).

    Un sacré pavé, donc, mais qui ne doit pas te faire peur. Les pages se tournent toutes seules et tu seras sans aucun doute complètement embarqué-e dans les aventures traducto-politiques de Robin et sa bande. Il y a des méchants, des gentils, des vrais salopards et des explosions, des complots politiques, des intrigues amoureuses (pas trop non plus, ça va), et plein d’étymologie ! Que demande le peuple ?

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Pagel
    Éditions De Saxus / Éditions PAL

  • Proies – Andrée A. Michaud

    Alex, Abigail et Judith, trois ami-es d’enfance du village de Rivière-Brûlée partent camper quelques jours dans les bois à proximité de chez eux, en ce beau mois d’août. Déposé par le père de Judith à l’entrée d’un chemin, il repassera les prendre trois jours plus tard, alors qu’aura commencé la foire estivale annuelle du village. Gilbert Lavoie, le paternel en question, regarde partir le petit groupe avec une pointe d’angoisse au creux du ventre, qui ne fera que grandir au fil des heures et des jours. Il ne se doute pas à quel point il avait alors raison d’angoisser.

    Mardi 18 août
    Le mardi 18 août d’une année dont on se souviendrait plus tard comme d’une année de deuil et de stupéfaction, trois adolescents de Rivière-Brûlée, un village perdu parmi les collines, avaient quitté la maison familiale sitôt après le déjeuner, aussi excités que s’ils partaient escalader l’Everest, pour aller camper près de la rivière qui avait donné son nom à leur localité, un cours d’eau ayant depuis longtemps oublié les feux qui avaient ravagé ses rives à l’époque où la région ne comptait que quelques âmes.
    Jusqu’à ce mardi resplendissant, la Brûlée était un lieu qui inspirait la confiance et où on ne s’imaginait pas que le mal puisse s’inviter. Un débit paisible, des rochers qui émergeaient et vous permettaient, au plus fort de l’été, de sauter d’une rive à l’autre sans trop vous mouiller, des bandes de sable gris et des arbres, issu de la cendre de leurs ancêtres, des feuillus par dizaines, qui se courbaient sur ses eaux et offraient leur ombre à qui voulait observer le scintillement des truites entre les pierres.
    Un coin de pays que les gens des environs avaient fait leur, ainsi qu’on fait sienne une maison, une montagne, une prairie dans laquelle on peut se reconnaître et avoir l’impression de toucher la matière qui nous constitue. Les seuls incidents recensés près de la Brûlée au fil des décennies concernaient des promeneurs téméraires qui avaient voulu braver ses crues, des gamins qui s’étaient entaillés les pieds sur ses caps, des pêcheurs plus ivres qu’alertes y avaient piqué du nez avant de se réveiller brusquement en battant des jambes et des bras. Des histoire qui suscitaient la moquerie, mais aucune mort tragique, aucune noyade, aucun de ces drames qui font naître les légendes et transforment les nuits en repaires d’ombres habités par les figures d’une nouvelle hantise, esprits malins ou monstres à visage humain qu’on redoute ensuite de voir apparaître à s fenêtre.

    Harnachés de leurs tentes, duvets, alcools et marshmallows, les trois aventuriers installent leur campement et rapidement s’amusent (ou pas) à se faire peur. Bien vite, ils se rendent compte que non seulement ils ne sont pas seuls, ce qui est plausible dans une forêt fréquentée tant par des randonneurs, trappeurs que des braconniers et leurs proies, mais qu’ils sont observés. Commence alors un jeu de dupes, une chasse qu’ils ne peuvent éviter et dont l’issue semble jouée d’avance.

    L’un de mes livres préférés, ou peut-être devrais-je dire l’un de ceux qui m’a le plus marquée quand j’étais gamine, c’est La petite fille qui aimait Tom Gordon, de Stephen King. Alors autant te dire, lectrice, lecteur, ma clairière, que les histoires de jeunes gens perdus et traqués dans les bois, ça me plaît autant que ça m’effraie ^^ Ce roman me semblait donc parfait pour découvrir Andrée A. Michaud, que je ne connaissais pas et ai découvert dans mon poste de radio, lors d’un épisode de Mauvais genres (dont voici le lien qui s’ouvre dans un nouvel onglet). J’avais beaucoup aimé l’entretien avec la dame et m’était donc ruée dans ma librairie. Et alors ? Bah c’était super.

    Ce qui happe rapidement dans Proies, c’est le ton. Andrée Michaud nous installe sur des gradins avec vue sur cette forêt qu’on imagine immense, les verdures canadiennes, des arbres à perte de vue, denses, sombres, entremêlés, percés de-ci de-là de légères travées où sillonnent des cours d’eau. Des forêts dans lesquelles on entre sans savoir si l’on pourra en sortir. Assis-es là, en sécurité, elle nous raconte une histoire, avec l’emphase et le tragique d’un chœur grec, nous laissant d’emblée savoir que cette histoire sera terrible, qu’il y aura des morts, des deuils et des âmes perdues. La seule question sera qui, comment, et s’il existe un pourquoi. Les deux premières questions trouvent vite un début de réponse. Sans divulgâcher nullement, mais le qui n’est pas tellement la partie intéressante, et nous serons d’ailleurs tout autant avec les proies qu’avec le chasseur. Ce qui sourd au milieu des sapins et pendant les préparatifs de la foire annuelle de Rivière-Brûlée, c’est le pourquoi, le comment, et leurs résonances. Que se passe-t-il dans une si petite communauté quand certains de leurs enfants sont menacés, brutalisés, quand les choses se sentent et se devinent sans se dire, quand on ne veut ni voir ni croire ?

    C’est une histoire de chasse, de survie et de lâcheté, un tableau grandiose et antique d’une scène archétypale, le récit d’un emballement incontrôlé dont chacun-e est un rouage. Huis-clos sous la canopée canadienne et dans les rues et les secrets d’un village isolé, Proies viendra te hanter ton été et tes envies de bivouac. Un excellent roman sur tous les plans qui donne surtout envie d’en lire mieux d’Andrée Michaud !

    Éditions Rivages/Noir

  • Muguet et coups de soleil

    Ahlala, je me rends compte que je n’ai publié aucune note de lecture entre mars et mai, ce qui est honteux vu que j’ai lu des trucs super depuis. Alors plutôt que de les laisser tomber dans l’oubli, et même si c’est frustrant, voici une compilation de certaines de ces lectures, en attendant peut-être un billet plus long pour certaines !

    Calamity Jane, un homme comme les autres – Justine Niogret

    Cela faisait un bail que je n’avais pas lu Justine Niogret (le dernier c’était cette merveille-là) et grâce à ma libraire je suis tombée sur son dernier, dans lequel elle raconte Calamity Jane. La grande figure de l’Ouest trouve, sous le stylo acéré et doux de Niogret une humanité bouleversante, porté par cette force incroyable de l’autrice de nous donner envie de hurler, pleurer et rire avec une poésie terrible. C’est donc très très bien, et il faut lire et relire Justine Niogret.
    Au diable vauvert

    Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme – Megan Kamalei Kakimoto

    Un recueil de nouvelles d’une autrice hawaïenne qui nous emmène sur les routes de son île. On y croisera des êtres magiques qui squattent dans le jardin, une jeune fille qui a ses premières règles sur la route la plus hantée de l’île ; une mère célibataire qui se débat avec sa rage, son amour, et les légendes qu’elle manipule pour effrayer un peu son fils ; une écrivaine dont le sujet, les Marcheurs de Nuit, tabou dans les croyances de l’île, semble prendre prise sur sa vie ; une veuve qui ne sait que penser de la fleur-cadavre reçue lors des funérailles et commence à développer un rapport étrange avec elle.
    C’est souvent drôle, toujours étrange et bizarre, ça donne des frissons sous la peau et dans les tripes, et c’est vraiment très très bien !
    Éditions du Typhon

    Elles rêveront dans le jardin – Gabriela Damián Miravete

    Autre recueil, autre pépite. Une communauté de femmes qui se défend et se venge ; une fin du monde en cours qui se mue en road-trip cosmique ; les notes du procès pour hérésie de sœur Agata de la Luz ; une cave hantée par les souvenirs des crimes qui y ont été commis et dont le réveil annonce peut-être une libération ; une réécriture de Blanche-Neige ; un mémorial aux victimes de féminicides devenu lieu pédagogique, dans un monde où les femmes ne sont plus tuées. Des fantômes et des souvenirs traversent ce recueil, et l’autrice est aussi talentueuse dans la brutalité que dans l’onirisme. Horreur, hantise et fiction spéculative, elle montre une palette de genre et de pensée bien large qui nous renvoie autant à Ursula le Guin qu’Octavia Butler ou Samanta Schweblin. Une autre autrice brillante nous arrive du Mexique, et j’en suis très très joie !
    Éditions Rivages, traduit par Margot Nguyen Béraud

    Chamanes électriques à la fête du soleil – Mónica Ojeda

    Deux jeunes filles quittent Guayaquil et la violence des narcos pour grimper dans les Andes, à flanc de Chimborazo, à la recherche de la fête du soleil, un festival de musique mêlant électro, chamanisme et poésie. Noa et Nicole voudraient y oublier l’effondrement du monde et s’éclater un brin. Mais Noa espère aussi retrouver son père, parti depuis des lustres. On raconte aussi que des jeunes y disparaissent, et que de mystérieuses communautés hantent les flancs du volcan, attendant son irruption finale. Magie, chamanisme, transe et menaces, les pentes du Chimborazo offre un cadre somptueux pour un roman prenant et perturbant, j’en ressens encore les brumes et les moiteurs.
    Éditions Gallimard, traduit par Alba-Marina Escalón et Charlotte Lemoine

    Méchante – Karine Sulpice

    Violette est morte. La vieille dame se serait intoxiquée avec des champignons, elle qui maîtrisait pourtant l’art de la mycologie. Serait-ce son aide à domicile qui aurait forcé le destin ? Aurait-elle profité de la faiblesse d’une vieille femme isolée, un peu revêche et virant sénile ? Le procès le dira, et Violette est là pour nous éclairer un brin sur ce qui s’est passé.
    C’est mordant et drôle, ça se lit tout seul, et ça laisse quand même un petit goût amer à la fin, car finalement les vraies victimes dans l’histoire, c’est peut-être bien les champignons.
    Éditions Liana Levi

  • Primevère et perce-neige

    La fin de l’hiver se précipite et j’ai une pile à chroniquer grande comme ça ! En attendant les billets plus poussés pour certains titres, voici quelques mots sur d’autres !

    La mise à mort du tétras lyre, David Combet

    Depuis son jeune âge, Pierre accompagne régulièrement son père et Édouard, un ami du paternel, randonner dans les Alpes, sur le chemin du lac Noir et du col du Grand Duc. Jeune garçon émerveillé par la nature, sa sensibilité l’éloignera de son père au fil des années. Devenu artiste, Pierre se perd et s’égare dans sa carrière, ses envies, ses désirs et revient à ces randonnées entre hommes, à la virilité attendue, la violence des hommes et sa place à construire.
    Un très très bel album aux couleurs folles, fait à l’acrylique, qui raconte le parcours d’un jeune garçon devenu homme aux prises avec sa masculinité et celle qu’on veut lui imposer, son désir d’être et d’aimer et celui, souvent contradictoire, des autres. Violences et masculinisme, David Combet interroge des sujets complexes avec une grande précision, des planches éblouissantes et des personnages plein de subtilités. À lire vraiment !

    La télépathie nationale, Roque Larraquy

    Dans les années 30 en Argentine, un groupe de bourgeois mené par Amado Dam et son assistant a comme projet la création d’un « parc ethnographique » dans lequel ils exhiberaient les peuples autochtones d’Amérique du Sud au reste des Argentins. Mais Amado Dam fera une découverte extraordinaire lors de la rencontre avec une tribu péruvienne, fera capoter le projet, et changera le cours de l’histoire argentine.
    Un roman très étonnant, assez perturbant, qui commence de manière assez caustique pour finir en faisant froid dans le dos. J’aurais aimé un peu plus, je crois, mais le roman m’étant resté en tête un moment, il a fait son effet ^^

    Le livre de M, Peng Shepherd

    Un beau jour, Hemu Joshi, jeune indien, perd son ombre. Il est le premier touché par ce qui ressemble à une épidémie qui se propage rapidement à travers le monde. Avec leur ombre, c’est leur mémoire qui finit par disparaître, avec des conséquences parfois dramatiques. Aux États-Unis, on suivra Maxine et Ori, elle qui quitte son mari après avoir perdu son ombre pour ne pas risquer de lui faire du mal et lui infliger sa lente disparition, lui qui part ensuite à sa recherche. Il y aura aussi Naz, une Iranienne championne de tir à l’arc venue à Boston pour s’entraîner et qui se retrouve seule au milieu du chaos. Et le mystérieux amnésique, qui a perdu la mémoire dans un accident de voiture et semble immunisé contre cette vague de « désombrage ». Tous croiseront d’autres personnes, d’autres groupes, et construiront de nouvelles manières de vivre, avec toujours l’espoir d’une guérison et de retrouvailles dans le havre qui, disent les rumeurs, se créé à la Nouvelle-Orléans.
    Il y aurait des choses à reprocher à ce livre post-apo trempé dans le fantastique : un peu trop long, parfois un peu lent, parfois convenu et attendu. MAIS les personnages, principaux comme secondaires, sont forts, touchants, riches d’une épaisseur rare, le récit foisonne d’idées formidables qui donne à l’histoire une dimension philosophique, c’est très bien écrit (et traduit par la formidable Anne-Sylvie Homassel)et très prenant. Bref, un excellent roman que ses faiblesses ne pénalisent pas outre mesure.

    Burro cacao, Lucía Etchart

    Après le formidable Tupamadre, qui m’avait emporté par son jeu sur la langue et la douce brutalité avec laquelle L. Etchart nous faisait entrer dans son intimité familiale, elle revient avec Burro Cacao, un recueil de poésie, en vers et en prose. Divisé en plusieurs parties, agrémenté de visuels (collages, memes, photos…), les différents textes sont des instantanés de moments de vie, de réflexions, discussions, toujours racontées avec cette langue écrite phonétique, littérale, augmenté d’espagnol et d’anglais. Elle raconte la vie en France, le racisme, la misogynie, l’amour, le sexe, la dépression, bref, la vie avec toute sa violence, sa richesse et ses déchirures. Toujours avec un humour noir parfois un peu crasse, provocateur, et beaucoup d’acuité !

  • Sauvagines – Gabrielle Filteau-Chiba

    Raphaëlle est garde-forestière dans la forêt québecoise du Kamouraska, frontalière avec le voisin états-unien et proche de la Gaspésie. Un coin sauvage, plein d’arbres, d’animaux, de neige, de fleurs, de lichens, d’insectes… Bref, plein de vie principalement pas humaine. Sauf des chasseurs bien sûr. Son travail, entre autre, c’est de veiller au respect des règles de chasse et de trappe et de lutter contre le braconnage, et ça braconne sec. Sa jeune chienne a survécu de justesse aux colliers d’un braconnier, et alors qu’elle décide de la venger et de retrouver le responsable, celui-ci semble prendre les devants : Raphaëlle se rend compte qu’elle est observée. Alors que l’automne se resserre et l’hiver approche, les dangers qui l’entourent prennent une nouvelle forme, plus inquiétante qu’une ourse ou une tempête de neige.

    Sauvagines, je l’ai découvert après ma lecture, fait partie d’une trilogie qui reprend les mêmes personnages. Deuxième roman sur les trois, je ne me suis absolument pas sentie perdue de ne pas avoir lu le premier, j’imagine que les trois peuvent se lire tout à fait indépendamment. Je trouve que c’est le cas pour celui-ci, donc si, comme moi, tu n’as pas lu Encabanée, bah c’est pas grave, tu peux lire Sauvagines quand même ^^

    Bienvenue dans le Canada sauvage ! Celui que l’on imagine, vu d’ici en Europe, beau, teint des mille couleurs de feu des arbres et avec des ours cachés derrière chaque tronc d’arbres. C’est presque ça, d’ailleurs, mais pas tout à fait. Raphaëlle aussi rêve d’un Kamouraska paisible, dans lequel les animaux et les arbres n’auraient à craindre ni les quotas de chasse ni les coupes à blanc. Mais malheureusement pour elle et son idéalisme, non seulement les animaux sont traqués pour finir en toques ou en manteaux avec une violence brute, les arbres rasés avec un grand plaisir et chaque décision de son ministère ne fait qu’étendre la latitude d’action laissée aux chasseurs : fin de protection de certaines espèces, baisse voire suppression de quotas, et une grande mansuétude face aux infractions de certains. Car ici comme ailleurs, malgré la faible densité de population, on trouve des castes de puissants, des dominants qui se montrent, s’imposent et violentent le vivant dans son ensemble. Et ça, Raphaëlle a de plus en plus de mal à le supporter. Elle qui a quitté une famille étouffante et traditionnelle, pour ne pas dire traditionaliste ; la seule à avoir hérité de quelques traits d’une arrière-grand-mère autochtone dont elle ne sait rien, espérait protéger cette forêt et participer à une véritable vie de communs entre chaque être vivant, humains et non-humain, qui l’habite. Mais non.

    La vendetta dans laquelle elle se lance, d’abord seule puis avec le soutien de son mentor, Lionel, garde forestier à la retraite, la plonge dans cette face sombre des réglementation, dans la technocratie et le mépris des gens des bureaux qui décident comment gérer un coin dans lequel ils n’ont jamais mis les pieds, et qu’à Saint-Bruno-de-Kamouraska comme à Montréal, il y a les hommes puissants et les autres. Au fil de son enquête, passant alternativement de chasseuse à chassée, la noirceur et l’impuissance font vagues, et il lui faudra de la flamboyance pour retourner vers le vertige des grands espaces.

    Deuxième roman d’une trilogie kamouraskienne, Sauvagines se lit tout seul, porté par cette langue toujours étonnante aux oreilles d’un-e français-e, aussi orale que poétique, qui laisse sur la peau les épines et les ronces, la neige qui vient et la boue qui précède et tire avec elle l’euphorie et l’oppression des étendues canadiennes. Si j’ai trouvé la fin un peu facile, le flot du roman m’a emmenée jusqu’au bout sans difficulté et je ne boude pas mon plaisir. je retournerai au Kamouraska avec beaucoup de plaisir !

    Éditions Stock – Éditions Folio

  • Mexico Médée – Dahlia de la Cerda

    Dans les rues et les quartiers d’Aztlán, régies par les gangs des narcos, une Volkswagen Jetta verte apparaît parfois dans une boule de feu. En descend une femme, aux cheveux tressés et aux bras tatoués de serpent. C’est Médée qui répond à l’appel, muet ou non, des êtres qui peuplent les rues de ce lieu en déshérence.

    C’était un samedi. Je regardais par la fenêtre de mon appartement du cinquième, dans le quartier de San Judas Tadeo, plus connu sous le nom de La Judas. J’étais en train de nettoyer le masque de clown de Jordán avec un coton-tige et de l’alcool. Je venais de décrasser un masque de lapin blanc en peluche, terrifiant, avec des petites oreilles roses, des yeux verts et des dents toutes tordues comme celles d’un piranha. C’était son masque préféré (est-ce que je peux toujours dire « c’est » ?). Je sais pas, meuf, j’ai encore l’espoir qu’il revienne, qu’un jour un numéro inconnu m’appelle et que ce soit lui, qu’il me dise qu’il va bien, que je lui manque et qu’il va bientôt rentrer.
    Mais ça fait déjà quatre mois.
    La dernière fois que je l’ai vu il m’a rapporté tous ses masques et trois tenues de travail, il m’a demandé de jeter les fringues à la poubelle et de nettoyer les masques si j’en avais l’occase. L’occase, je l’ai pas eue. La grossesse m’a explosée tout le premier mois. Ensuite il est pas venu pour son week-end de repos, meuf, l’angoisse que j’ai eue ! Je sais pas si c’était un mauvais pressentiment ou quoi. Il était censé arriver le vendredi soir, mais il est jamais rentré. Le jeudi midi il a arrêté de répondre à mes messages. J’ai pensé qu’il était parti s’éclater avec une de ses collègues de travail, meuf, non, non, non. Le stress, le flip, le seum. Le samedi est arrivé, le dimanche, toujours rien. Que dalle, pas un signe. Quand je l’appelais je tombais direct sur le répondeur, chelou, meuf, parce que Jordán, il est accro à son portable. Mon dernier WhatsApp lui est parvenu le jeudi à treize heures. Je lui ai envoyé une centaine de messages, je l’ai appelé facile trois cents fois, et rien. Le dimanche j’ai appelé Sardis, son meilleur ami et collègue de travail, et il m’a pas répondu non plus, meuf. Du coup j’étais sûre qu’il était pas en train de s’éclater. Tout mon corps a frissonné, j’ai fondu en larmes.

    Aztlán, ville mythique, reflet d’une Mexico ouverte aux songes et aux esprits. En son sein, la violence du narcotrafic et les affrontements avec la police et l’armée font, comme dans la ville de surface, mort-es, blessé-es et desaparecidos. Chaque vie est attachée, d’une manière ou d’une autre, à cette toile de sang qui dessine et sillonne les rues et les destins. Parmi elles, Paulina, Jordán, Reina, Antonia, Perla. Elles veulent donner naissance ou y renoncer, retrouver un mort, trouver la paix, s’accomplir ou se laisser porter, mais chacun-e avec ses raisons, construites avec et contre la violence. Et entre elles et il toutes, il y a Médée, qui déboule dans sa Jetta et ses tatouages, Médée l’infanticide, la meurtrière, la paria, qui vient apporter son soutien à ces âmes qui luttent avec leurs armes, des vraies, des idées, des convictions, et leur vie, pour faire leur trou. Venue à Aztlán en repentance, elle trouvera peut-être dans ce lieu abandonné, parmi les esprits et les saints des Mexicas et des Mexicains, un chemin par lequel elle-même pourra comprendre et (se) pardonner son geste.

    Après Chiennes de garde (à lire ici), Dahlia de la Cerda nous revient en français avec un livre sous le même format : un recueil de nouvelles qui raconte à la fin les histoires croisées de personnages qui partagent une même expérience et se trouvent, se retrouvent et se perdent. À travers des figures toujours fortes et solides, extrêmement conscientes des jeux de pouvoirs et, parfois, de l’impossibilité de faire autrement, elle nous raconte le combat pour faire bouger les choses, pour construire sa vie coûte que coûte. Avec une playlist bailable et dans une langue très orale qui transpire les rues poussiéreuses, le désert et les taquerías et dont la traduction est incroyable (merci mille fois à la formidable Lise Belperron), elle continue à creuser les résistances quotidiennes et à mettre en avant les luttes de celles et ceux qui se prennent chaque jour les malheurs, la misère et le mépris des dominants, sans jamais tomber dans la fiction à thèse ni pour autant perdre de vue son discours.
    Elle creuse particulièrement la question de la maternité, sous le patronage de Médée, donc. Des maternités volontaires, engagées, des maternités abandonnées, subies, repentantes. L’une veut avoir un enfant, consciente que ce désir vient de sa construction sociale, mais dans ce cas-là, autant faire un fils, et l’aider à déconstruire la masculinité violente imposée par la société. Une autre refuse de garder son futur bébé après la probable mort du père ; une troisième raconte comment, presque malgré elle et ses enfants, la maternité ne l’a jamais touchée du doigt.

    Mélangeant avec magie le mythe de Médée à la violence des narcos et les figures folkloriques et religieuses du Mexique contemporain, elle fait de la moindre vie banale une mythologie à elle seule et donne à la culture populaire, la musique et la nourriture des rues, des prolos, une dimension élyséenne.

    Encore meilleur que le précédent, qui était déjà très bon, Mexico Médée assoit Dahlia de la Cerda parmi les grandes autrices latinas contemporaines. Vivement le prochain !

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Lise Belperron
    Éditions du Sous-Sol

  • Sous le soleil de novembre

    Les livres lus pendant l’année mais pas chroniqués, suite encore

    Les fantômes de Truman Capote, Leila Guerriero

    La grande journaliste argentine part sur les traces du grand écrivain états-unien, lors de l’écriture de sa grande oeuvre, De sang froid. Le livre qui a bouleversé la vie de Capote et qui a donné au journalisme narratif un modèle du genre a été écrit en grande partie en Espagne. Leila Guerriero part en résidence dans la ville qui a accueilli Capote et son compagnon, à l’époque, pour voir ce qu’il en reste, quelle ombre et quelle aura auront laissé cet homme et son chef d’oeuvre, entre l’époque pendant laquelle il était un quasi inconnu dans une Espagne franquiste enfermée sur elle-même et celle d’aujourd’hui, où chaque trace de doigt peut valoir un encadré et un monument.
    En attendant de lire son dernier texte sorti, encore une preuve, s’il en fallait, que Leila Guerriero est une très grande journaliste et écrivaine.

    Les travaux du Royaume, Yuri Herrera

    Lobo chante dans les rues, il chante les amours déçues, les exploits sanglants et les vengeances héroïques. Il chante les chevaliers modernes et les princesses perdues. Un jour, il croise le Roi et sa cour, et, fasciné, les rejoint. Au cœur d’un cartel de narcotrafiquants mexicain, Yuri Herrera raconte dans ce bref roman la gloire, la chute et les intrigues des cours modernes, au son de la guitare de Lobo et dans les pierres les cours d’Europe, les temples grecs, les Héros et les Dieux déchus. Un premier roman très très bien.

    La mer de la tranquillité, Emily St. John Mandel

    Il y a une forêt sur l’île de Vancouver au XXè siècle, une vidéo expérimentale pendant un concert au XXIè, un aéroport au XXIIIè, et un Institut du Temps au XXVè. Ce qui les relie, c’est comme un accroc, un trébuchement, qui mêle la forêt, des violons et l’aéroport, et toutes ces périodes. Et l’Institut du Temps de se saisir de cette anomalie pour en trouver l’origine, et la cause.
    J’avais tant aimé Station eleven que je n’avais pas lu d’autres livres d’Emily St. John Mandel. Et pourtant, cette Mer de la tranquillité, au-delà de sa couverture, me tentait mille fois. Et j’ai bien fait ! Je n’en dis pas mieux sur l’histoire, découvre, et profite ! (et lis Station eleven, si jamais)

    La différence invisible, Mademoiselle Caroline-Julie Dachez

    A 27 ans, Marguerite se sent un peu à côté des autres. Elle voit qu’elle n’est pas dans le même tempo et que se conformer aux attentes l’épuise de plus en plus chaque jour. Le chemin vers la sortie et la découverte d’elle-même passera par un diagnostic d’autisme, qui lui permettra d’enfin savoir mieux qui elle est, et se révéler aux autres dans son entièreté. Une très belle BD témoignage, délicate dans sa narration et son exécution et frappante par son discours et ce qu’elle dit de la perception de l’autisme encore aujourd’hui.

    Ballades, Camille Potte

    Le seigneur Gourignot de Faouët a été transformé en grenouille. Malédiction ou putsch ? Accompagné de ses nouvelles copines, vraies grenouilles de l’étang, il tente de reconquérir sa forme humaine et son rang. Pendant ce temps, sa noble et fidèle chevalière Gounelle est allée secourir en son nom Patine, princesse aux bras blancs. Mais Patine a une petite crise de vocation et Gounelle prend conscience que son seigneur est peut-être un sale con. Au château, on s’organise en l’absence (bienvenue ?) du prince, et au village, la révolte gronde pendant des réunions en non-mixité et tout de paroles.
    Couleurs vives, phrasé splendide, inventivité lexicale et chansons tubales, tu ne veux pas passer à côté de Ballades, crois-moi. C’est g-é-n-i-a-l. Et c’est tout.

    La petite sœur, Mariana Enriquez

    Mariana, tu le sais, je l’aime fort. Elle a même droit à son espace juste à elle dans la bibliothèque latino-américaine. Et Mariana elle, elle aime beaucoup Silvina Ocampo. Silvina, c’est la petite sœur de Victoria, grande figure des lettres argentines, fondatrice de la revue Sur, grande écrivaine, une grande, quoi. Silvina aussi a écrit, des choses un peu étranges (c’est pour ça que Mariana l’aime bien). Elle était également la femme d’Adolfo Bioy Casares, et amie avec Jorge Luis Borges. Peut-être que tous ces grands noms autour d’elle, qui eux sont restés à la postérité, ont participé à la disparition de la petite sœur. Par chez nous, en tout cas, elle reste marginale. Mariana a décidé de lui rendre un peu de lumière avec cette biographie qui se lit comme un roman, bien évidemment ^^

  • Kra – John Crowley

    Dar Duchesne était d’abord une Corneille on ne peut plus normal, vivant avec ses parents et sa fratrie, retrouvant les siens au dortoir en hiver et nichant, chassant en été. Jusqu’à ce qu’il aperçoive, s’étant aventuré plus loin que d’habitude, des animaux particuliers, nouveaux, debout sur leurs antérieurs, sans poils et munis de bâtons. Dar Duchesne vient de découvrir les Humains. La curiosité le pousse à s’en approcher, à observer, à vouloir comprendre qui ils sont et comment ils vivent. Il deviendra l’ami de Toque de Renard, une jeune fille promise à un grand destin dans sa tribu. Et Dar Duchesne, suite à cette première rencontre, va entrer lui aussi dans la légende des Corneilles, mais aussi des Humains, au fil de ses nombreuses vies.

    Une grande montagne s’élève au bout du monde. Cette montagne n’est pas haute mais elle est longue et large – et grande pour la bonne raison qu’elle s’offre toute seule à la vue sur une plaine sans aucune autre à la ronde. Autour d’elle se déploient des routes droites et des terrains meubles – les cailloux y sont même rares, et la montagne n’est pas constituée de roches.
    Elle continue de grandir, et elle grandira encore longtemps avant de stabiliser. À l’approche de l’aube, un bulldozer jaune en parcourt la pente, qui en tremble sous le poids, car le matériau de la montagne est encore mou et branlant. Aux premières lueurs du jour, de gros camions la gravissent à la queue leu leu sur des sentiers transversaux tracés pour leur usage, et, à des emplacements choisis, vident leur chargement par l’arrière en des tas fumants. Que le bulldozer disperse puis étale peu à peu.
    Ils brûlent en partie.

    Corneille ethnographe, Dar Duchesne, avant que d’avoir un nom et de devenir un mythe, était déjà une Corneille particulière. Peu avait sa curiosité, ses réflexions, son trouble devant l’étrange. Peu dispos à se conformer à la vie routinière de ses semblables, il est prêt à sacrifier ce que vers quoi le poussent son instinct et ses sentiments pour comprendre ce qui le brasse sous les plumes. Dans l’épaisseur des forêts, sous le couvert d’arbres déjà centenaires, il se rapprochera d’Humains aussi étonnant que lui, avec lesquels il partira défier les conventions, se battre contre des démons, s’échapper de l’enfer. Il apprend la langue des Humains, qui apprennent aussi la sienne, devient guide, fantôme, conscience ou menace. De sa branche haut perché, il tente de comprendre ce qui motive ces animaux étranges qui croient en un être supérieur qui régit leur destinée ou souhaitent s’abolir des frontières de la vie, quand bien même ils semblent croire leurs défunts toujours avec eux.

    Naïf dans ses quêtes, non par bêtise mais par mécompréhension des mécanismes complexes de la psyché de ses compagnons à deux pattes, il devient le démon de mystique, chamane, conteur, et peuple leurs histoires et leur légende de sa présence inquiétante, Corneille immortelle ou symbole rémanent d’une altérité idéale. Au fil des siècles, il voit et vit les évolutions des sociétés humaines, le mal qu’ils se font, leur éloignement d’avec la forêt, la nature et leurs propres mythes. Allant plus loin qu’aucune autre Corneille avant lui, il rencontrera de nombreux Animaux et fera sa propre expérience de la diversité du monde, des variétés de coutumes qui séparent et unissent les espèces et de la rudesse des éléments. Il endure aussi la mort de celles et ceux qu’ils aiment et côtoient, et doit se confronter avec ce statut de mortel dont il s’est échappé.

    Peut-on encore appartenir à son peuple et son espèce lorsque l’on est devenu un mythe ? Ses actes restent, dont on perd les origines pour ne garder qu’une trace fine, une rayure dans le ciel, « une Corneille, un jour, a su « . Dar Duchesne, le premier à avoir proposé aux Corneilles de choisir un nom unique, d’exister par soi en sus de par le groupe, s’isole du fait de sa multiplicité. Vie après vie, il se construit en autre que lui-même, devient une trame, un réseau d’histoires dans lequel il se répercute, se cherche et se retrouve, plume par plume, disséminé dans l’histoire de l’humanité et des corvidés, maille vive des récits fondateurs et pierre angulaire d’une mythologie du Vivant.

    L’Humain qui nous conte cette histoire, chez lequel Dar Duchesne s’est réfugié, nous parle aussi de son temps, de son territoire dévasté, pollué. L’histoire de la Corneille résonne dans son quotidien, d’autant plus devant les destructions faites par les Humains dans les dernières décennies.
    Si Dar Duchesne s’écarte du Vivant par son incapacité à mourir, qu’en est-il des Humains, mortels mais égoïstes et mortifères ?

    Sur le chemin de l’Ymr, John Crowley traverse les mythologies, d’Orphée au Coyote des peuples premiers d’Amérique via le folklore irlandais. Il nous fait naviguer sur le fleuve qui sépare les vivants des morts, osciller entre les deux mondes, poreux et exclusif, en attendant le passage du Passeur.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Patrick Couton
    Éditions L’Atalante

  • L’invincible été de Liliana – Cristina Rivera Garza

    Le 16 juillet 1990, Liliana Rivera Garza est assassinée par son ex-petit ami, Angel Gonzalez Ramos. Trente ans plus tard, sa grande soeur, Cristina, revient à Mexico pour demander la consultation du dossier de l’enquête. Tandis que l’administration mexicaine peine, elle retrouve les cartons des affaires de sa sœur, patiemment entreposés et attendant qu’on les ouvre. Se faisant, elle revient dans le passé et nous raconte Liliana, à travers ses souvenirs personnels et ses mots, à elle.

    Nous sommes sous un arbre peuplé d’oiseaux invisibles. Au début je pense qu’il s’agit d’un orme -le tronc robuste et solitaire doté de branches verticales que je sais reconnaître depuis mon enfance- mais assez vite, un ou deux jours plus tard, je me rends compte que c’est un de ces peupliers transplantés il y a bien longtemps dans cette partie de la ville où la végétation originelle est rare. Nous nous sommes assises là, sous son feuillage, au bord du trottoir peint en jaune. Le soir tombe. Derrière la lourde grille d’acier s’élèvent les tours grises des usines et les gros câbles électriques s’incurvent, défiant l’horizontale. Les semi-remorques passent à toute vitesse, comme les taxis et les voitures. Les vélos. Parmi tous les bruits du soir, celui des oiseaux est le plus inattendu. Le plus improbable. J’ai l’impression qu’au-delà du feuillage, on ne les entend plus. Ici, sous cette branche, tu peux parler d’amour. Au-delà c’est la loi, la nécessité, la voie de la force, le territoire de la terreur. Le fief du châtiment. Au-delà, non. Mais nous les entendons, et c’est peut-être absurde, insensé, mais leur chant monotone, insistant, à la fois pacifique et puissant, passionnée et désespéré, trop réel ou trop léger, distille un calme que l’incrédulité n’entame pas. Tandis qu’elle allume une cigarette, je demande à Sorais, Tu crois qu’elle va arriver ? La juge ? Oui, la juge. Je n’ai jamais su décrire cette moue qui décompose le visage en lui ôtant toute symétrie. On est si proche du but, dit-elle pour toute réponse, en crachant un brin de tabac. On n’est pas à une demi-heure près.

    Liliana était étudiante en architecture, elle avait des ami-es, de bonnes notes, de grands rêves. Franche, sérieuse et étonnante, elle avait aussi ses amours, plus ou moins sérieuses, mais toujours avec défiance. Car elle voyait encore l’ombre noire de son ex petit copain, un amour de lycée, un garçon ombrageux et jaloux, possessif, violent, qui continuait à la suivre, à lui rendre visite, à garder un œil sur elle.
    Trente ans plus tard, donc, Cristina retrouve toute une collection de carnets, feuilles volantes, photos, ayant appartenu à sa petite sœur, qui adorait écrire. Des lettres, des mots, des notes, des brouillons maintes fois réécrits, d’autres jamais envoyés. L’adolescence et les premières années de sa vie d’étudiante racontée de son point de vue. Et Cristina se demande, serait-il possible d’y trouver quelque chose ? Un indice, un pressentiment, une phrase écrite noir sur blanc qui dirait la crainte, la violence et le danger ? C’est d’abord cette quête de la vérité et de l’alarme, de l’alerte manqué, qui pousse Cristina Rivera Garza à écrire. Comment, dans le Mexique de la fin des années 80, parlait-on des hommes violents ? Racontait-on à ses copines, ses cousins, sa sœur, ses parents, l’inquiétude dû à un amoureux ? Comment traitait-on ces enquêtes ? Après son crime, Ángel Gonzalez Ramos s’est enfui et n’a jamais été retrouvé, il s’est évaporé dans la nature, a commencé une autre vie après avoir arraché celle de Liliana.

    Ici, Cristina Rivera Garza fait œuvre multiple. Elle cherche d’abord à analyser la violence systémique faites aux femmes au Mexique et dans de nombreux autres pays en se basant entre autre sur le travail de la journaliste Rachel Louise Snyder qui a écrit sur les violences domestiques, ainsi que sur les nombreux mouvements féministes qui se battent pour que la justice considèrent enfin ces crimes pour ce qu’ils sont, non pas des crimes passionnels et romantisés mais des meurtres, des féminicides insupportables et injustifiables. Le terme feminicidio s’est d’ailleurs forgé au Mexique, pour qualifier, parmi d’autres, les meurtres de femmes à Ciudad Juarez. Militante et activiste féministe, Cristina met en évidence le déni des spécificités de ces meurtres par les institutions et la société mexicaine, l’indulgence pour les accusés et le mépris pour les victimes. Mais ici, l’acte militant est de rendre à Liliana son statut de femme, au-delà de celui de victime, justement.
    En lisant et nous transmettant les lettres, les pensées et la vie de sa sœur, elle remet au centre l’être qu’elle était, lui rend sa voix. En retrouvant ses ami-es de la fac d’architecture, en nous donnant à lire ses textes, elle nous présente cette jeune fille puis jeune femme qui avançait avec vaillance et joie dans la vie, étudiante brillante, amie passionnée et fidèle et expérimenteuse littéraire, elle qui commençait ses lettres par la fin, se passait de ponctuation, tentait de tordre la syntaxe et les mots pour exprimer tout ce qui la traversait. On devine à travers ses écrits le traumatisme laissé par sa relation avec Ángel et son besoin de se libérer des hommes, de ne pas être soumise à une histoire d’amour qui deviendrait une prison.

    Nous n’avons pas fini de lire sur les violences conjugales et domestiques et les féminicides. Ce livre-là, puissant et lumineux, plein de rage et de pudeur, en plus de décrire et analyser un système hypocrite qui cautionne et excuse ces actes, remet au cœur la victime, non en tant que telle mais dans toute son humanité et son existence, lui redonne corps, voix, et vie pendant quelques pages, et avec elle toutes les autres.

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Lise Belperron
    Éditions Globe
    400 pages

  • Des cendres dans la bouche – Brenda Navarro

    Diego et sa sœur quittent le Mexique un beau jour, pour rejoindre leur mère en Espagne. Ils laissent derrière eux les cousins, la famille, les ami-es, les grands-parents, les habitudes, la violence. Quelques années plus tard, Diego se suicide, et sa sœur ramène ses cendres au Mexique, retrouvant pour la première fois depuis son départ sa famille et sa terre.

    Je ne l’ai pas vu, mais c’est comme si je l’avais vu, parce que ça me transperce le crâne et ça m’empêche de dormir. C’est toujours la même image : Diego qui tombe et le bruit de son corps qui frappe le sol. Et là, je me réveille et je me dis que ce n’est pas à moi que c’est arrivé, ni à Jimena, ni à Marina ou à Eleonora. C’est à Diego que c’est arrivé. Encore et encore, ce son dans ma tête, comme un coup frappé dans les côtes, comme une vitre qui se brise en mille morceaux contre un sac de sable, comme ça, tout à coup, sans avertir. Sec, contondant, le choc des côtes et des poumons contre l’asphalte. Comme ça : boum. Non, comme ça : bouuum. Non, comme ça : crak. Non, comme ça : trak, trakout. Non, comme ça : baaam, clap, crach, brouuum, brooom, grouuum, grrr, groooo… Et un écho. Non, aucun son ne peut décrire le bruit entendu. Un corps qui s’écrase contre le sol. Diego voulant être tapageur, voulant interrompre la musique de son corps. Diego nous laissant comme ça, suspendu entre nous. Diego, une étoile.

    La suite sur le site des Nouveaux Espaces Latinos