Catégorie : Caraïbes

  • Soleil à coudre – Jean d’Amérique

    Tête Fêlée, douze ans, vit dans le bidonville de la Cité de Dieu à Port-au-Prince avec sa mère, Fleur d’Orange, et Papa, qui n’est pas vraiment son père ni le père de qui que ce soit, d’ailleurs. Homme de main de l’Ange de Métal, assassin, dealer, Papa vit pour la mort et la violence. Fleur d’Orange mise sur l’alcool qui floute sa vie de misère. Tête Fêlée, elle, pense à Silence, la fille du Prof, salopard parmi tant d’autres, et pour la lettre qu’elle réussira enfin, un jour, à lui écrire pour lui déclarer son amour. Mais quelle place y a-t-il pour l’amour quand la vie n’est que sang ruisselant, chairs à vif incrustées de crasse ?

    Les oiseaux sont fous, qui traversent ma tête. Leurs ailes, un archipel de feu. Leur chant, une colline chargée de ciels turbulents. Messagers de lumières, certainement, qui font battre encore plus fort en moi le souvenir de ma peau sujet d’un frôlement lors de la dernière journée de classe. Mais, comme toujours, je n’arrive pas à fixer sur la page cet éclair qui se répand en un long frisson dans mes artères. Ratures. Je fais royaume de papiers froissés.
    Papa enfile sa robe-colère pour nous remuer, nous travailler l’esprit. Bref rappel de la fonction de sa bouche, mitrailleuse à l’affût du moindre créneau. Sang ouvert au feu, il tempête, vogue dans son orage, se livre corps entier à une violente rhapsodie, gueule comme on ne l’avait jamais engueulé, même dans son enfance. Si l’enfance, comme il croit, est l’âge du silence, il n’a pas eu d’enfance à proprement parler. La plus lointaine branche de son histoire qui nous parvienne, c’est son alliance avec la rue. Et, comme dit l’Ange du Métal, on n’est plus un enfant quand seule la rue nous berce.

    Lectrice, lecteur, ma vie, tu n’auras que peu d’occasion de lire quelque chose d’aussi désespérément beau. Ce court roman, aussi dense que la violence de son propos est insoutenable, est un monde en fusion duquel éclot un chant cristallin.

    Avoir douze ans dans la Cité de Dieu, est-ce encore être une enfant ? Au plus profond des bidonvilles de la capitale haïtienne, misère est un euphémisme, violence un suffixe à la vie. Tête Fêlée y rêve pourtant, sans pour autant se mentir, d’un ailleurs meilleur. Elle sait que son éducation est un courant d’air, que le gouvernement tient la crosse aussi bien que les gangs de Port-au-Prince et que la voix du peuple crache des morceaux de dents et des glaviots de sang sous les coups des flics, dans le silence pervers du reste du monde. Elle y rêve de Silence, son bel amour, pour laquelle elle tente jour après jour de trouver les mots exacts qui habilleront les émotions et les sentiments qui font tenir chaque parcelle de son être. Mais l’amour lui-même, aussi fort et incontrôlable soit-il, peut-il vivre quand tout est condamné ?
    Tu seras seule dans la grande nuit, a dit un jour Papa à Tête Fêlée. La jeune fille réussira-t-elle à conjurer cette funèbre prophétie ?

    Roman-poème, histoire d’amour, histoires de morts racontées par une bouche qui donne à une oreille qui reçoit, vies à garder contre soi comme le métal froid de l’arme qui les aura cueillies bientôt.
    Jean d’Amérique nous raconte Haïti à travers un conte cruel dont chaque phrase accentue la noirceur par sa beauté, roman court d’une histoire sans fin à la chute insupportable. On ne se relève que pour le relire, encore, car nous pouvons, nous, nous relever et partir.

    Actes Sud
    134 pages

  • Tè mawon – Michael Roch

    Joe débarque à Lanvil depuis Nouvelle-Marseille à la recherche de sa copine, Ivy, qui n’a pas donné signe de vie depuis un bail. À peine arrivé dans la mégalopole caribéenne, il rencontre Patson, qui va l’aider à retrouver sa belle, et l’embringuer dans une galère et un combat que Joe n’imagine même pas.
    Ézie et Lonia, frangines, travaillent Anwo Lanvil, pour Babel S.A. comme codeuses et traductrices de la blockchain caraïbe. Inséparables de par leurs compétences et malgré (aussi ?) par la haine que voue Ézie à sa sœur, elles participent au cœur vibrant de Lanvil tout en remettant en cause sa direction.
    Pat, de son côté, après de longues années de lutte syndicale et un retrait radical de la scène, mène depuis Anba Lanvil une nouvelle quête pour bousculer l’ordre établi, et surtout retrouver ses racines, la vraie terre, le Tout-Monde.

    Lanvil, mégalopole caribéenne construite sur l’asséchement de la mer et l’aplanissement de la terre, court de Cuba (CUB) au Venezuela (VNZ) en prenant toutes les îles de l’archipel des Antilles. Centre technologique, culturel et politique de la planète suite à la chute des anciennes puissances sous le joug des extrêmes-droite, des pandémies et autres catastrophes naturelles, Lanvil impulse une nouvelle dynamique au monde, et la Caraïbe en est donc son centre. Mais malgré tous ses beaux rêves et ses idéaux, n’est-elle pas en train de sombrer, à son tour, sous son hyper-développement ?
    Dirigées par des corpolitiques, la ville se veut un havre, un lieu d’émancipation et de progrès. Le transhumanisme ouvre des possibilités folles à qui le veut/peut et le développement de la cité doit continuer à œuvrer pour le rapprochement des peuples. D’ailleurs, Lanvil est une ville métissée, créolisée. On y parle français, anglais, mandingue, un créole antillais qui s’enrichit des mots de chaque personne qui vient s’y réfugier. Pourtant, elle n’échappe pas à la violence économique, et chacun se répartit géographiquement selon sa caste : Anwo la richesse et le progrès, Anba les parias, les trafics et la violence.
    Et chacun de nos protagonistes, quelle que soit sa localisation, ressent un manque brûlant, tabou, celui de retrouver, sous les façades de verres et de nanobots, la terre ancestrale.

    PAT. Anba Lanvil
    Demain, Pat, tu renverses le monde tjou pou tet. Demain, tu retournes Lanvil, tu creuses ses piliers, à l’ancienne, tu retrouves la terre des zansèt et tu libères le peuple. Dis-toi ça, Pat : t’y es presque. T’arrives au bout du combat. Lagoumen, c’est bientôt fini. Demain, peut-être un peu plus, quelques jours, deux semaines, tu déclenches la révolution et tu fais tomber Babilòn, pour de bon. Levé’w ! Tiré kò’w ! Sonjé Tout-Moun : pense à cette terre qui t’attend. Elle est ta force.
    Et maintenant plonge ta main, Pat. Une dernière fois. Plonge ta main dans la douleur élektrik.

    Dans ce très riche et bouillonnant roman choral, la première chose qui te happe, lectrice, lecteur, ma belle, c’est cette magnifique langue. On change de langue à chaque personnage et pourtant l’unité est là, la compréhension aussi, qui s’enrichit d’une immersion d’autant plus forte dans cette ville-monde au détour des ajouts d’anglais et d’espagnol au français ou au créole martiniquais. Chacun vient apporter sa variation à la langue, qui devient multiple et partagée, montrant ainsi la diversité des origines et cultures et la manière forte et si évidente de se comprendre tout en existant : ces mots sont les miens, surtout utilise-les.
    Rien n’est manichéen dans ce roman, on ne se déshumanise pas en s’augmentant technologiquement, on y trouve autre chose ; l’Anwo n’est pas foncièrement contre l’Anba, il s’est construit ainsi, car pour que les choses changent vraiment, il faut agir dessus, il faut en prendre conscience et accepter, peut-être que le changement ne se fera pas exactement comme on l’avait imaginé. Il faut aller loin, creuser, se relier, parler, se mêler, sans crainte de se perdre, ou, au contraire, en acceptant de se perdre un peu, de donner et de recevoir. Car sous les tours vertigineuses et immaculées de Lanvil, il existe un peuple qui n’attend que de se mettre à vif pour laisser éclater ce besoin de se connaître, soi-même et parmi les autres, parmi le monde.
    Michael Roch s’empare et partage avec nous une très belle et profonde réflexion sur les notions complexes et pourtant décisives de Tout-Monde et de créolisation d’Édouard Glissant, autour desquelles se construit son roman. Lieu véridique ou concept à redécouvrir, le Tout-Monde est l’objet de tous les fantasmes, conscients ou cachés.

    Il nous propose ici une SF caribéenne et créolisante audacieuse et riche, complexe et foisonnante qui nous glisse sur la langue avec délectation et nous amène à nous interroger sur notre destin commun.

    […] traduire est bien plus que comprendre l’autre. C’est aussi saisir sa nuance, s’emparer de son esprit, se l’approprier, le faire sien. Cela demande de faire fi de sa peur de l’autre et de ce qu’on projette sur lui. […] Accepter la complexité du monde revient à ne pas traduire mais à transcender, à s’abstraire. Dépasser la traduction et entrer en relation.

    La Volte
    215 pages

    Si tu veux en apprendre plus sur Édouard Glissant et sa pensée, je te conseille cette très intéressante série d’émissions sur France Culture, que tu trouveras ici !