Catégorie : Fantastique

  • Les affaires du club de la rue de Rome, Janvier-Août 1891 – Adorée Floupette

    À la fin du XIXème, dans le Paris décadent, les artistes les plus en vogue se retrouvent rue de Rome, chez Stéphane Mallarmé, roi des poètes et hôte des célèbres Mardis de la rue sus-nommée. Mais en plus de dandys décadents qui donnent le pouls du Paris de Montmartre, le Maître s’occupe aussi d’occultisme et combat avec acharnement le fanatisme. Tête pensante et grand organisateur mystérieux, il déploie ses équipes aux quatre coins de la ville pour déjouer les plus terribles complots ourdis par des créatures démoniaques, arrachés aux mœurs dissolues ou au folklore et nous emmenant, la peur au ventre et l’aventure au cœur, dans les tréfonds des rues et des sous-sols du Paris hausmannien.

    De tous les mystères qui entourent la vie et l’œuvre d’Adorée Floupette (1871?-1949), le plus grand est certainement l’ampleur de sa bibliographie romanesque, qui mêle à des livres publiés sous son nom de naissance quantités d’autres parus sous des identités d’emprunt.

    Pour en savoir plus sur Adorée Floupette, je te renvoie, chère lectrice, cher lecteur, à cette fabuleuse séance de Mauvais Genre, en plus de la préface de l’ouvrage ici évoqué. Sache que derrière cette plume mystérieuse, tu ne trouveras rien de moins que la cerise sur le gâteau de la littérature : Léo Henry, Raphaël Eymery, luvan et Johnny Tchekhova.
    Si je maitrise mal Raphaël Eymery (mais son méfait ici donne envie de se pencher sur son œuvre précédente), j’avais découvert Johnny Tchekhova par son œuvre sonore Loubok, que tu peux découvrir ici.

    Faut-il encore présenter les deux autres ? Léo Henry, prolifique auteur et merveilleux co-réateur de l’inoubliable Yirminadingrad, qui nous régale à chaque sortie par son imagination et son inventivité. luvan, poétesse parmi les écrivain.e.s, artiste aux talents multiples, le maniements des mots et leur intrication n’était pas parmi les moindres. En ces temps pandémiesques pendant lesquels on ne peut pas compter sur grand-chose, un texte de Léo Henry ou luvan est comme une étreinte rassurante et chaleureuse, nous rappelant que quelque part des choses meilleures nous guettent.

    4 nouvelles donc, qui vont nous faire parcourir Paris aux côtés d’Alphonse Allais, Gustave Moreau, Ernest Dowson et Octave Mirbeau. Ces grands noms de l’art français seront accompagnés de side-kick comme Jane Avril, Berthe Weill, Maria Iakountchikova, side-kick qui, comme il se doit, se révéleront bien plus malignes et efficaces que leurs augustes et paternalistes partenaires. Entre cauchemar gothique et créatures mythiques, vengeances, complots ou expériences, les enquêtrices et enquêteurs de la rue de Rome nous entraînent dans la frénésie créatrice de la fin du XIXème, ses cabarets, sa misère et sa colère qui gronde dans l’industrialisation crépitante, ses abus et ses excès portés par la fée verte.

    Chacun.e ici parvient à nous immerger dans son univers avec ses intérêts et son style, tout en contribuant à la cohérence générale de l’ouvrage. Il en ressort un recueil qui se dévore d’une traite comme un roman, formidable de bout en bout. On en espère d’autres !

    Éditions La Volte
    400 pages

  • Ce que nous avons perdu dans le feu – Mariana Enriquez

    On commence par l’étrange relation entre une femme et le jeune fils d’une junkie dans un quartier chaud de Buenos Aires, sous l’égide de Gauchito Gil. On continue avec un hôtel anciennement école de police pendant la dictature argentine ; ensuite une bande de jeunes filles, fin des années 80, qui se perdent dans la drogue, l’alcool, se réveillant, comme leur pays, avec la gueule à l’envers plus qu’à l’envi, entourées de fantômes. Après, une maison hantée ; un virelangue entêtant dans la caboche d’un guide touristique spécialiste des tueurs en série ; l’ambiance lourde et chargée de la frontière paraguayenne et d’un couple en tension ; de l’auto-mutilation en classe ; Vera le crâne abandonné. Enfin, un voisin louche qui réveille des culpabilités ; une procureure et une murga d’outre-tombe ; un confiné volontaire et une épidémie d’immolations par protestations.

    Douze nouvelles pour découvrir l’univers de Mariana Enriquez, sous sa magnifique couverture. Des nouvelles qui nous emmène dans différents quartiers de Buenos Aires et quelques lieux d’Argentine, à différents moments de l’histoire du pays. Par les histoires étranges de ses personnages, on se retrouve immergé dans l’incertitude et la violence d’une société qui ne sait plus à quel saint se vouer et cherche du sens dans des cultes traditionnels et la sainte trinité drogue-alcool-sexe. Le glauque du quotidien se noie doucement dans un fantastique latent, qui se mêle aux situations et le rend parfois plus tangible que la réalité.

    La première, c’était la fille du métro. Certaines d’entre nous n’étaient pas d’accord ou, du moins, relativisaient son talent, son pouvoir, sa responsabilité : d’après elles, elle n’avait pas déclenché les bûchers toute seule. Seule, pourtant, elle l’était : cette fille-là n’officiait que sur six lignes de métro et personne ne l’accompagnait. Mais elle était inoubliable.

    Avec des personnages parfois paumés, souvent délaissés, elle nous présente différentes facettes d’une société éclatée, morceaux de miroirs éparpillés qui ne reconstitueront jamais une image unique et qui cachent, en arrière-plan, les démons dramatiquement humains qui se dissimulent dans l’ombre des monstres.
    Violence conjugale, familiale, sociétale, perte de repère, abandon, féminisme et lutte de pouvoir, Mariana Enriquez aborde des thèmes très contemporains et nous les propose crus, avec toute leur simplicité brutale, nous faisant ressentir physiquement ses mots et ses histoires, faisant de nous des spectateurs actifs de la déliquescence et des luttes de ses personnages.


    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
    Les éditions du Sous-Sol

    238 pages

  • Souviens-toi des monstres – Jean-Luc André d’Asciano

    Raphaël et Gabriel sont les derniers-nés d’une famille uni-maternelle mais multi-paternelle et complètement matriarcale. Ils ont le talent miraculeux de chanter aux anges et aux ténèbres, et sont, accessoirement, frères siamois.
    Habitants de la petite île de Sainte-Marie des deux-mers, île de pirates, d’apostats et autres renégats, ils grandissent sous la protection de Sofia, grande sœur aussi silencieuse que forte, et de leurs frères, du 1er au 4ème. Chef de famille, religieux fou, protecteur de constellations ou fine lame, les frères rythment la vie de la petite île et de ses habitants, Agrigente, faux prêtre (ou vrai repenti) et son fils Giovannito, Begher le marionnettiste-anarchiste, les filles du bordel, Raspoutine… Toute cette clique haute en couleur va vivre des événements fantasmagoriques et révolutionnaires, des batailles, des passions et des spectacles.

    Dans une Italie plus proche de Pinocchio et Calvino que de Berlusconi, les frangins magiques et leur tribu vont aller de révélations inouïes en rencontres folles, et nous suivons leurs aventures, emportés par l’esbrouffe la plus totale. Tout est grand, majestueux, presque caricaturalement italien, et nous n’en avons jamais assez ! La langue est mirifique, alliant poésie, argot et insulte avec une aisance naturelle, et les péripéties, les révélations de la troupe de personnages incongrus, entre destinée picaresque et représentation biblique, ne sont jamais assez énormes pour nous lasser. On pleure beaucoup, on rit tout autant et on tremble à chaque page pour ces personnages beaux, brillants, humains ou non mais qui tous débordent d’émotions.

    Mon frère vient de sombrer dans le coma, à moins qu’il ne me faille le considérer comme mort. Si cela est vrai, nous accomplissons alors un miracle de plus, une obscénité nouvelle, celle d’être à la fois mort et vivant.

    Ça vit, ça aime, ça saigne, ça tue, ça ne s’arrête jamais, c’est une déferlante de vie et c’est merveilleux !

    Aux Forges de Vulcain
    520 pages

  • Les abysses – Rivers Solomon

    Yetu est une Wajinru, un peuple de sirènes vivant dans les confins des océans. Et parmi son peuple, Yetu est l’historienne, elle est la gardienne de la mémoire de son peuple, toute sa mémoire. Au sens littéral. Elle est la seule, comme l’historien qui l’a précédé, à se rappeler pour tous l’origine de son peuple, ses souffrances, ses épreuves et son parcours. Tous les ans, lors de la cérémonie du Don de Mémoire, l’historien partage ses souvenances avec le reste des Wajinrus, pour que chacun se souvienne pendant un instant d’où il vient, puis il récupère les souvenances afin que le reste de son peuple puisse vivre l’esprit léger et vide toute la souffrance endurée par le passé.
    Mais Yetu, accablée par le poids de cette mémoire, va en décider autrement.

    Dans ce roman court et efficace, Rivers Solomon aborde de nombreux thèmes complexes de manière simple sans être simpliste et nous guide dans un cheminement à travers l’histoire de l’esclavage, dont sont issus les Wajinrus, la place de la mémoire collective et du devoir de mémoire dans une société qui pense avancer et se verrait comme résiliente alors qu’elle est aveugle à son passé. Comment se construire comme individu et en tant que peuple quand on ne sait pas d’où l’on vient ? Est-il préférable d’ignorer les sévices et les blessures, les guerres et les tortures subies par ses ancêtres pour conserver l’espoir et la joie d’un futur qui ne peut être inquiétant si le passé n’y jette pas son ombre ? Ce sont toutes ces questions que Rivers Solomon nous pose et iel apporte ses réponses à travers l’histoire de Yetu, ses peurs et ses rencontres. Car si les Wajinrus sont ignorants volontaires de leur passé, Yetu ne le connaît que trop bien et le vit chaque jour par chaque pore de sa peau, chaque nerf de son corps à vif, et cela devient insupportable. À travers un acte de rébellion et plusieurs rencontres, elle sera amenée à réfléchir à la meilleure façon de porter ce lourd fardeau, à équilibrer cette balance entre ignorance et rage, douleur et acceptation, pardon et vengeance.

    -C’était comme un rêve, dit Yetu.
    Elle avait mal à la gorge, elle pleurait sans arrêt depuis plusieurs jours, s’étant égarée dans la souvenance d’un des premiers Wajinrus.

    Ne te fie donc pas à la finesse de l’ouvrage, les 200 pages des Abysses sont un condensé très intelligent sur des sujets sensibles et pourtant primordiaux, et la vision que nous propose Rivers Solomon est indispensable !

    À noter : Les Abysses vient apporter sa pierre à un projet transmédia puisque à l’origine la mythologie selon laquelle les enfants nés des femmes esclaves jetées des bateaux négriers vient du groupe electro Drexciya, prolongé par le groupe de hip-hop clipping. et son album-concept The deep, qui aura inspiré Rivers Solomon pour son roman. C’est donc un univers en évolution permanente auquel se rattache Rivers Solomon, et je ne peux que vous inciter à aller écouter clipping. pour prolonger l’expérience.

    Traduit par Francis Guévremont
    Aux forges de Vulcain