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  • Zogru – Doina Ruști

    Zogru est un spectre sorti de terre au XVè siècle dans la campagne roumaine. Le premier être humain qu’il a croisé, c’est Pampou, qui travaille pour le compte du seigneur local. Zogru découvre qu’il peut prendre possession du corps de Pampou, et d’autres, s’en servir comme d’un vaisseau pour se déplacer, échanger, agir dans le monde tout en ayant accès à leurs connaissances, sensations et émotions. Il décide d’en profiter, parce que c’est assez sympa, quand même ^^

    Il ne lui restait plus qu’à attendre Andréï Ionescou. Il était content et mécontent à la fois, impatient et en même temps résolu à vivre cette rencontre. Il la voulait mémorable, il tenait à obtenir la satisfaction dont il avait tant besoin. Il n’avait jamais pu imaginer qu’il en arriverait à ce point, qu’il en perdrait son assurance et surtout cet optimisme qui lui avait permis de vivre des siècles sur la terre.
    Il avait vécu tant de choses qu’il se rappelait à peine ce qu’il avait éprouvé au début ; cet état de détachement, de curiosité, la pulsation vraie de ses désirs d’alors.

    Il était sorti de son berceau douillet de la terre un beau jour de printemps, en l’année 1460, pendant la Semaine Sainte. Il ne savait pas très bien ce qui lui arrivait, ni dans quel univers il entrait, il était sous l’impulsion tumultueuse du besoin de quitter ce lieu chaud et douillet où il avait si longtemps sommeillé, caressé par une vapeur humide et puissamment parfumée. Sans idée précise, il avait bondi, irrésistiblement attiré par un monde dont il était bien loin d’imaginer la séduisante beauté.

    Pampou sera sa première possession, d’une série longue de plusieurs siècles. De la Roumanie de Vlad l’Empaleur à celle post-Ceaucescu, Zogru va traverser le temps et les gens en perturbant leur vie et en tentant de s’en mêler, en Amélie Poulain du monde des morts. Sauf que Zogru laisse au cou de ses victimes deux petites marques, morsures de vampire qu’il n’est pas, enfin pas vraiment, bien qu’il soit un peu vampirisant quand même. Sa longue traversée temporelle le gardera aux côtés des premières familles rencontrées et il bousculera donc souvent les mêmes vies, tel le fantôme mystérieux qui hante les histoires une génération après l’autre. Spectre fasciné et un peu fleur bleue, il a aussi tendance à tomber amoureux régulièrement, ce qui n’est pas facile facile quand on ne possède pas d’incarnation propre, et que la possession des êtres a tendance à les user rapidement.

    Road-trip dans l’histoire roumaine mené avec humour et un poil de satire, les aventures de Zogru s’amusent du folklore réel, imaginaire et fantasmé de la Roumanie. De Vlad Dracul le faux vampire à Ceaucescu le vrai sanguinaire, Zogru assiste et participe à différents moments clefs du pays, tentant d’aider, d’orienter ou de punir celles et ceux qu’il habite. Animé d’un sens de la justice qui lui est propre, il sera le visage (changeant et invisible) de nombres de perturbations pour les Roumain-es qui croiseront son chemin et seront l’objet ou l’instrument de sa vengeance ou de ses réparations.

    Si j’ai pu regretter au fil de la lecture un petit manque de notes de bas de page pour contextualiser certains épisodes de l’histoire roumaine, qui peuvent être opaques (pour ne pas dire inconnues) des lecteur-ices étranger-es (en tout cas de moi), ainsi que de nombreuses coquilles, Doina Ruști propose là un roman non seulement divertissant et amusant, mais assez piquant par moment, qui montre les nombreuses variations des âmes humaines par le prisme d’une âme qui les habite et les regarde, dépendant et exclu de cette chair et de cette mortalité qui fait notre humanité.

    Traduit du roumain par Florica Courriol
    Éditions du Typhon

  • La fenêtre de la bibliothèque – Margaret Oliphant

    Une jeune fille passe les premières semaines de l’été chez sa tante Marie, dans une petite ville d’Écosse. Nous sommes en pleine ère victorienne, la vieille (aux yeux de sa nièce) tante reçoit ses (vieilles) amies, toutes de crêpes, de dentelles et de cancans tandis que notre jeunette lit et regarde par la fenêtre un monde bien lointain. Mais elle ne perd jamais une miette des échanges autour du thé, recroquevillée dans son embrasure de fenêtre.

    Je ne pris pas conscience, tout d’abord, de toutes les discussions auxquelles cette fenêtre donnait lieu. Elle faisait presque vis-à-vis à l’une des fenêtres du vaste salon antique de la demeure où je passais l’été, cette année-là, qui fut une des plus importantes de ma vie. Cette maison est située presque en face de la bibliothèque, dans la High Street de St Rule, une jolie artère, large et spacieuse, qui donnait aux étrangers venus de lieux plus bruyants une impression de paix profonde.
    Les soirs d’été, pourtant, elle était très passante, et le silence se peuplait de bruits multiples : bruits de pas, bruits joyeux de voix, étouffés dans la douceur de l’air d’été.
    À certains moments, par exception, elle était même très bruyante : les jours de foire entre autres et le dimanche, parfois, quand il arrivait un train de plaisir. Alors, toute la douceur de l’atmosphère ensoleillée du soir ne suffisait pas à amortir le son des voix discordantes et des pas trébuchants ; à ces heures fâcheuses, nous fermions les fenêtres et, si grande que fût ma prédilection pour cette encoignure profonde, refuge où je m’évadais de toute l’activité intérieure de la maison pour observer l’ample comédie qui se déroulait au-dehors, moi-même, en pareil cas, je quittais ma tour de guetteur.
    À vrai dire, l’activité intérieure n’était jamais très intense. La maison appartenait à ma tante, à qui, « Dieu merci ! », disait-elle, il n’arrivait jamais rien. Je crois qu’elle avait eu sa part d’aventures et son temps ; mais, à l’époque dont il est ici question, tout était fini. Elle était âgée et fort paisible. Sa vie se déroulait suivant une règle immuable. Elle déclarait que ce lui était un grand appui dans l’existence, et que la routine est une forme de salut. C’est bien possible, mais c’est un salut fort monotone, et je me souviens qu’alors je jugeais, en mon for intérieur, l’imprévu préférable, quel qu’il fût. Mais en ce temps-là, j’étais jeune, ce qui explique tout.

    Le cadre est posé. Tout est très calme, monotone, un peu ennuyeux pour notre jeune héroïne, qui passe ses journées à lire des romans dans son encoignure de fenêtre. Son seul contact avec l’extérieur se fait par cette interface, semble-t-il intraversable. Le monde du dedans et celui du dehors, que l’on contemple ou que l’on fuit. Les gens viennent dans la maison, mais les habitantes en sortent rarement.
    Les échos du monde arrivent avec les discussions des ami-es de tante Marie, notamment Lady Carnbee, Mr Pitmilly et Jeanie. Et l’un des sujets récurrents concerne la bibliothèque qui fait face à la maison : l’une des fenêtres de cette bibliothèque, visible depuis le refuge de la narratrice, pose question : est-ce ou non une vraie fenêtre ? Personne ne sait trancher, la réponse est aussi vaporeuse que la dentelle de Lady Carnbee, aussi inquiétante que le diamant qui orne son doigt. Intriguée par cet échange saugrenu de prime abord, notre narratrice regarde ladite fenêtre : bien sûr qu’elle est vraie, elle y voit d’ailleurs moults détails pour le prouver. Mais alors qu’elle prend conscience de l’existence de cet élément architectural, ses sens se troublent, tout devient moins sûr. Elle n’ose parler clairement de cela à tante Marie, lady Carnbee devient une figure menaçante, et des secrets affleurent de toutes parts, sans jamais être percés à jour.

    En moins de 100 pages, dans ce joli petit volume (un poil cher, malgré tout), Margaret Oliphant, figure importante de la littérature victorienne, notamment fantastique (c’est la postface qui le dit, signée Jacques Finné, je ne connaissais pas cette autrice et suis fort aise de la découvrir) déroule de manière implacable le basculement d’une jeune fille dans l’inquiétude et la tourmente. On peut y voir le passage d’un âge à l’autre : une perte de l’innocence et l’entrée, inconsciente mais ressentie, dans l’état de femme. Un état éprouvant, enfermant et étouffant, qui se vit déjà et se concrétise : le monde extérieur n’est pas pour elles, seule compte la bulle domestique, dans laquelle certain-es entrent ou sont convoqué-es, mais dont chaque sortie est source de danger, de risque, et demande une préparation minutieuse.
    On peut y voir une très bonne histoire de fantômes et de hantise, qui nous perce de son atmosphère orageuse, perdu-es que nous sommes aux côtés de la jeune narratrice. Les histoires de maison hantée n’étant jamais uniquement des histoires de fantômes, tout est possible ^^

    Traduit de l’anglais par Marguerite Faguer
    Éditions Corti

  • Babel – R. F. Kuang

    Il s’appellera Robin Swift, ce jeune Cantonais sauvé du choléra par le professeur Lovell et qui l’accompagnera en Angleterre. Robin car c’est ainsi que le prénommait la jeune anglaise qui vivait chez eux, et Swift pour Les voyages de Gulliver. En échange de sa vie sauve, le professeur ne lui demande qu’une chose : apprendre le latin et le grec ancien, perfectionner son anglais, ne pas oublier son cantonais ni son mandarin, afin de devenir étudiant en traduction à Oxford. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?

    Le temps que le professeur Richard Lovell retrouve, à travers les ruelles étroites de Canton, l’adresse à demi effacée inscrite sur son agenda, seul le garçon était encore en vie dans la maison.
    L’air y était nauséabond, les sols glissants. Un pichet d’eau encore plein reposait près du lit. Au début, le garçon s’était retenu de boire par peur de vomir ; à présent, il était trop faible pour soulever le pichet. Il restait conscient, quoique englué dans une brume somnolente, presque dans un rêve. Bientôt, il le savait, il tomberait dans un profond sommeil et ne se réveillerait jamais. Voilà le sort qu’avaient connu ses grands-parents une semaine plus tôt, ses tantes le lendemain, et enfin mademoiselle Betty, l’Anglaise, le surlendemain.
    Sa mère avait péri le matin même. Allongé près du cadavre, il regardait s’intensifier les taches bleues et violettes sur sa peau. Juste avant de mourir, elle avait dit le nom du garçon, deux syllabes articulées à bout de souffle. Une mollesse irrégulière avait alors envahi son visage, et sa langue flasque était sortie de sa bouche. Son fils avait tenté de fermer ses yeux voilés, mais ses paupières persistaient à se rouvrir.
    Nul ne répondit quand le professeur Lovell frappa. Nul ne poussa d’exclamation surprise lorsqu’il défonça à coups de pied la porte d’entrée – verrouillée car les pillards engendrés par l’épidémie vidaient les maisons du voisinage ; ce domicile abritait peu d’objets de valeur, mais ses derniers occupants avaient désiré quelques heures de paix avant que la maladie ne les prenne aussi. Le garçon, à l’étage, entendit le remue-ménage sans trouver la force de s’en préoccuper.
    Au point où il en était, il ne voulait plus que mourir.
    Le professeur monta l’escalier, entra dans la chambre et resta un long moment debout au-dessus du malade. Il ne remarqua pas, ou choisit de ne pas remarquer, la mère défunte sur le lit. Le fils, immobile dans l’ombre de l’arrivant, se demandait si cette haute et pâle silhouette vêtue de noir était venue récolter son âme.

    Nous sommes au début de l’ère victorienne, et l’Angleterre impériale domine le monde. Non seulement par sa présence marchande, diplomatique et militaire, mais aussi par sa maîtrise d’une technologie révolutionnaire : l’argentogravure. En gravant dans des barres d’argent (tu l’avais, ça je parie ^^) des mots, ceux-ci lui transfèrent sens et puissance. La subtilité vient de ce que ces formules mêlent différentes langues, jouant sur l’étymologie, la polysémie et les évolutions sémantiques de chacune. S’appuyant majoritairement sur le grec ancien et le latin, à l’origine d’une grande partie du vocabulaire des langues européennes, l’argentogravure a désormais besoin d’autres locuteur-ices pour s’ouvrir vers de nouveaux marchés, et le chinois en est un.
    Après plusieurs années entouré de précepteurs, Robin entre donc à Oxford, à l’Institut de Traduction, surnommé Babel. Aux côtés des trois autres membres de sa cohorte (c’est très sélect) : Ramy (un Indien de Calcutta), Victoire (une Haïtienne élevée en France) et Letty (une Anglaise pur rose, fille d’amiral), Robin va parfaire sa connaissance des langues et découvrir les objectifs et intentions de ce groupes d’universitaires, et sa place d’étranger dans la société victorienne, à peine sortie de l’esclavage et les deux pieds dans un racisme bien assumé.

    Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, la première étant : c’est très bien et, malgré ses 800 pages bien tassées, ça se lit quasiment tout seul. Rebecca Kuang nous propose un univers victorien dans lequel la révolution industrielle arrive non par le biais du charbon et de la vapeur, mais par des mots gravés dans de l’argent. On touche à la magie, car seuls les traducteur-ices d’Oxford peuvent déclencher les charmes de ces barres, la compréhension des nuances des termes utilisés étant décisives dans leur fonctionnement. L’Angleterre et tous les pays occidentaux, et les riches des pays non-occidentaux, peuvent donc acquérir pour un prix pas du tout modique des barres qui pourront soigner, réparer ou embellir. Les trains et les véhicules sont augmentés de barres qui les font se déplacer plus vite et avec plus de sécurité, les bâtiments sont construits avec des renforts de barres pour les rendre plus résistants, les moulins et les champs bénéficient également de leurs améliorations. Et bien sûr les usines, dont les machines vont de plus en plus vite, blessant ou remplaçant les ouvrières et ouvriers qui ne peuvent plus suivre le rythme.

    Le propos de Rebecca Kuang est éminemment politique, tu l’auras bien compris, lectrice, lecteur, mon coup de grisou, et ce sur plusieurs points. je vais tenter d’évoquer tout cela sans trop en dire non plus ^^.
    Le premier, et le plus évident, c’est sur la société coloniale, en général et anglaise en particulier. Des quatre héros et héroïnes de ce livre, trois sont étrangers, et visiblement étrangers. Tous et toute vont se confrontent, page après page, au racisme des classes oxfordiennes, qui ne supportent que mal de voir des peaux si peu blanches auprès d’eux. Cela se double pour Victoire d’une misogynie certaine, partagée par Letty, la seule blanche de la cohorte. Au fil de leur apprentissage et de leurs aventures, la prise de conscience se fait de plus en plus brutale, mais en constante confrontation avec leur vie dans cet institut qui les bichonne, mettant en avant leurs connaissances indispensables dans leur langue maternelle.Loin d’être des étudiants prolétaires, ils évoluent dans des sphères qui certes ne veulent pas d’eux, mais dont ils partagent peu ou prou le niveau et le confort de vie. Entre manipulation, ressentiment et confort, le bon chemin n’est pas aisé à trouver.

    Le racisme subi quotidiennement par Ramy, Robin et Victoire n’est qu’un des pans de la domination coloniale. Il est beaucoup fait référence, et sans que cela ne soit trop complexe à comprendre pour des lecteur-ices non britanniques (bien que je ne sache pas exactement le niveau de connaissance des britanniques sur le sujet), aux relations sino-britanniques et aux guerres de l’opium (je te renvoie à cette page Wikipédia qui t’expliquera tout). Cette page précise de l’histoire semble, il est vrai, assez exemplaire de la manière dont fonctionnait les empires coloniaux : le mépris des peuples colonisés, des monarques aux bas-fonds, l’accaparement des richesses au détriment des habitants, le désintérêt pour les conséquences des politiques commerciales, la non-acceptation d’une volonté contraire à la leur… Très ancré dans cet événement, le roman intègre d’ailleurs plusieurs personnages historiques et moments-clefs des guerres de l’opium.
    On s’y heurtera également à la question de la place des femmes dans cette Angleterre tout juste victorienne, à travers les personnages de Victoire et de Letty, principalement. Plus marginalement, en tout cas moins incarné, la question ouvrière est soulevée à différents moments : on y croisera des références aux révolutions luddites et aux conditions de travail et de vie des ouvrières et ouvriers au XIXème.

    Je ne me livrerai pas à une analyse détaillée et/ou critique du propos de R.F. Kuang, que je trouve de manière générale assez juste et très bien mené et expliqué. Je regrette par moment la surcharge en notes de bas de page, qui peuvent se révéler aussi utiles par moment qu’un poil rébarbatives à d’autres (avec un petit effet info dump pour que l’on sache qu’elle a pensé à tout, même à ce qu’elle ne nous raconte pas, mais en fait si, elle le dit quand même un peu) et peut-être certaines longueurs par moment. Je crois que j’aurais également aimé un peu plus de nuances, de complexité dans certain-es des personnages, un peu manichéens pour certains.
    Néanmoins c’est une critique qui ne pèse pas grand-chose face à la qualité générale du livre, qui peut autant parler à des lecteur-ices en recherche de réflexion sur les sujets traités qu’à d’autres déjà connaisseur-euses, qui apprendront de nouvelles choses, le tout avec une histoire extrêmement bien taillée, qui ne se perd jamais dans sa densité et qui, cerise sur le gâteau, nous plonge dans une réflexion sur le sens et le pouvoir des mots, sur les enjeux de la traduction fort passionnants ! (j’avais jeté quelques mots sur le sujet lors de ma lecture du tome 1 de Don Quichotte, tu peux voir ça ici, si jamais ça t’intéresse).

    Un sacré pavé, donc, mais qui ne doit pas te faire peur. Les pages se tournent toutes seules et tu seras sans aucun doute complètement embarqué-e dans les aventures traducto-politiques de Robin et sa bande. Il y a des méchants, des gentils, des vrais salopards et des explosions, des complots politiques, des intrigues amoureuses (pas trop non plus, ça va), et plein d’étymologie ! Que demande le peuple ?

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Pagel
    Éditions De Saxus / Éditions PAL

  • Proies – Andrée A. Michaud

    Alex, Abigail et Judith, trois ami-es d’enfance du village de Rivière-Brûlée partent camper quelques jours dans les bois à proximité de chez eux, en ce beau mois d’août. Déposé par le père de Judith à l’entrée d’un chemin, il repassera les prendre trois jours plus tard, alors qu’aura commencé la foire estivale annuelle du village. Gilbert Lavoie, le paternel en question, regarde partir le petit groupe avec une pointe d’angoisse au creux du ventre, qui ne fera que grandir au fil des heures et des jours. Il ne se doute pas à quel point il avait alors raison d’angoisser.

    Mardi 18 août
    Le mardi 18 août d’une année dont on se souviendrait plus tard comme d’une année de deuil et de stupéfaction, trois adolescents de Rivière-Brûlée, un village perdu parmi les collines, avaient quitté la maison familiale sitôt après le déjeuner, aussi excités que s’ils partaient escalader l’Everest, pour aller camper près de la rivière qui avait donné son nom à leur localité, un cours d’eau ayant depuis longtemps oublié les feux qui avaient ravagé ses rives à l’époque où la région ne comptait que quelques âmes.
    Jusqu’à ce mardi resplendissant, la Brûlée était un lieu qui inspirait la confiance et où on ne s’imaginait pas que le mal puisse s’inviter. Un débit paisible, des rochers qui émergeaient et vous permettaient, au plus fort de l’été, de sauter d’une rive à l’autre sans trop vous mouiller, des bandes de sable gris et des arbres, issu de la cendre de leurs ancêtres, des feuillus par dizaines, qui se courbaient sur ses eaux et offraient leur ombre à qui voulait observer le scintillement des truites entre les pierres.
    Un coin de pays que les gens des environs avaient fait leur, ainsi qu’on fait sienne une maison, une montagne, une prairie dans laquelle on peut se reconnaître et avoir l’impression de toucher la matière qui nous constitue. Les seuls incidents recensés près de la Brûlée au fil des décennies concernaient des promeneurs téméraires qui avaient voulu braver ses crues, des gamins qui s’étaient entaillés les pieds sur ses caps, des pêcheurs plus ivres qu’alertes y avaient piqué du nez avant de se réveiller brusquement en battant des jambes et des bras. Des histoire qui suscitaient la moquerie, mais aucune mort tragique, aucune noyade, aucun de ces drames qui font naître les légendes et transforment les nuits en repaires d’ombres habités par les figures d’une nouvelle hantise, esprits malins ou monstres à visage humain qu’on redoute ensuite de voir apparaître à s fenêtre.

    Harnachés de leurs tentes, duvets, alcools et marshmallows, les trois aventuriers installent leur campement et rapidement s’amusent (ou pas) à se faire peur. Bien vite, ils se rendent compte que non seulement ils ne sont pas seuls, ce qui est plausible dans une forêt fréquentée tant par des randonneurs, trappeurs que des braconniers et leurs proies, mais qu’ils sont observés. Commence alors un jeu de dupes, une chasse qu’ils ne peuvent éviter et dont l’issue semble jouée d’avance.

    L’un de mes livres préférés, ou peut-être devrais-je dire l’un de ceux qui m’a le plus marquée quand j’étais gamine, c’est La petite fille qui aimait Tom Gordon, de Stephen King. Alors autant te dire, lectrice, lecteur, ma clairière, que les histoires de jeunes gens perdus et traqués dans les bois, ça me plaît autant que ça m’effraie ^^ Ce roman me semblait donc parfait pour découvrir Andrée A. Michaud, que je ne connaissais pas et ai découvert dans mon poste de radio, lors d’un épisode de Mauvais genres (dont voici le lien qui s’ouvre dans un nouvel onglet). J’avais beaucoup aimé l’entretien avec la dame et m’était donc ruée dans ma librairie. Et alors ? Bah c’était super.

    Ce qui happe rapidement dans Proies, c’est le ton. Andrée Michaud nous installe sur des gradins avec vue sur cette forêt qu’on imagine immense, les verdures canadiennes, des arbres à perte de vue, denses, sombres, entremêlés, percés de-ci de-là de légères travées où sillonnent des cours d’eau. Des forêts dans lesquelles on entre sans savoir si l’on pourra en sortir. Assis-es là, en sécurité, elle nous raconte une histoire, avec l’emphase et le tragique d’un chœur grec, nous laissant d’emblée savoir que cette histoire sera terrible, qu’il y aura des morts, des deuils et des âmes perdues. La seule question sera qui, comment, et s’il existe un pourquoi. Les deux premières questions trouvent vite un début de réponse. Sans divulgâcher nullement, mais le qui n’est pas tellement la partie intéressante, et nous serons d’ailleurs tout autant avec les proies qu’avec le chasseur. Ce qui sourd au milieu des sapins et pendant les préparatifs de la foire annuelle de Rivière-Brûlée, c’est le pourquoi, le comment, et leurs résonances. Que se passe-t-il dans une si petite communauté quand certains de leurs enfants sont menacés, brutalisés, quand les choses se sentent et se devinent sans se dire, quand on ne veut ni voir ni croire ?

    C’est une histoire de chasse, de survie et de lâcheté, un tableau grandiose et antique d’une scène archétypale, le récit d’un emballement incontrôlé dont chacun-e est un rouage. Huis-clos sous la canopée canadienne et dans les rues et les secrets d’un village isolé, Proies viendra te hanter ton été et tes envies de bivouac. Un excellent roman sur tous les plans qui donne surtout envie d’en lire mieux d’Andrée Michaud !

    Éditions Rivages/Noir

  • Cautère – Lucía Lijtmaer

    Espagne, de nos jours. Une femme, d’une trentaine années dirons-nous, nous raconte la dépression dans laquelle elle a sombré et l’état dans lequel elle erre depuis. Sans trop divulgâcher, il y a un homme derrière tout ça, et l’image désastreuse d’elle-même qu’elle s’est forgée, pendant et suite à cette histoire.
    Et puis il y a Déborah Moody, une anglaise qui a émigré aux pas encore États-Unis avec son fils en 1642. Installée sur la côte Est, dans le Massachusetts, très exactement à Salem, elle y rencontrera Anne Hutchinson avec qui elle créera une communauté de femmes qui voudra exister loin du joug des hommes et dans leur propre amour de Dieu.

    Avant
    Place des Glòries
    Depuis longtemps, tout ce que je veux, c’est me tuer. Je fantasme à l’idée de ne plus exister, de ne plus avoir de corps, perspective qui me paraît inéluctable et apaisante. Au début, je rêve d’une mer de barbituriques, calme, comme après une tempête, une plage caribéenne sans houle. Mais le fantasme se peaufine peu à peu, et l’image qui me revient le plus souvent à l’esprit est celle du sol de l’appartement où je vis, qui s’arrondit et se transforme en un toboggan sur lequel je glisse, sans pouvoir m’accrocher à rien. Et, dans une sorte d’expérience sadique, je tombe dans le vide jusqu’au bitume de la cour intérieure de la propriété.
    Mais je suis lâche et ne me tue pas.
    Je suis lâche. C’est important de le dire pour cette histoire.
    Au fil du temps, alors que je suis dans le bus 7, sur le chemin du boulot, le fantasme évolue. Un matin, lors d’un trajet ennuyeux avec plein de gens au visage ensommeillé, au panier-repas dans leur sac à dos, je commence à imaginer que la ville entière est sous l’eau à cause du dérèglement climatique.
    Je mûris l’idée au bureau ; je travaille dans de gigantesques locaux situés à l’intérieur d’un bloc de béton place des Glòries. À l’entrée, des ouvriers ont accroché un plan immense d’El Poblenou avec la légende « District 22@, un quartier d’avenir ». C’est là, dans ce bloc tout en béton, extérieur et intérieur, un des chefs d’œuvre du parti socialiste des années 1990, que je réponds au téléphone et pense à la fin du monde.
    Tandis que je dessine des lignes droites entre Diagonal Mar et la rue Llacuna, que je rédige des stratégies de communication pour justifier quels bâtiments en ruine de la rue Pallars deviendront des centres de design avec des cascades de fougères sur les murs ou des plateformes logistiques de livraison, l’eau marron trouble ma vue et envahit mon cerveau.

    Nous ne connaîtrons pas le prénom de notre contemporaine barcelonaise. Mais nous en saurons beaucoup sur sa vie, d’abord fêtarde et libre avec ses amies, puis les premiers mois avec celui qui pourrait être le bon, celui que tout le monde aime même sa mère. Le doux, le beau, le gentil. Avant la descente aux enfers.
    En alternance, nous rencontrons donc Déborah Moody, une anglaise qui part refaire sa vie à la mort de son mari. Sa rencontre avec Anne Hutchinson l’amènera à accepter de devenir maîtresse de son destin, mais se posera sans cesse la question de l’émancipation vis-à-vis des hommes, qu’ils soient mari, pasteur, révérend, dieu ou diable.

    La narratrice catalane se vêt de dégoût et de honte, habitée par le rejet de cet homme en qui elle croyait, qui faisait d’elle cette femme de magazine, d’eux ce couple instagrammable avant de l’enduire de la crasse qu’il avait entre ses doigts. Alors qu’elle nous raconte son histoire, sa chute, elle raconte les violences psychologiques qui fissurent les êtres et tissent les mailles étroites de notre société, les belles images devant la putréfaction. Il lui faudra trouver la voie de la guérison, par le pardon, l’oubli, la vengeance, peut-être.
    Déborah de son côté en appelle à Dieu comme témoin de sa vie, tandis qu’elle émerge de la terre dans laquelle elle repose. Les hommes qui l’ont empêchée et écrasée, les victoires les désillusions et les âmes à sauver.

    Autant la blessure que l’instrument du soin, le cautère implique la destruction de la chair avant de pouvoir espérer une guérison. Marquées au fer rouge par leurs rencontres, les femmes de ce roman sont autant leur plaie béante que la flamme de leur vengeance, des histoires passées et à venir.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenêt
    Éditions Robert Laffont / Pavillons

  • Brûle-bleu – Léna Pontgelard

    Roland est tenancier de l’auberge de l’Écu, sise rue Notre-Dame à Bourg-en-Bresse. Pour lui venir en aide, quatre créatures officie silencieusement à ses côtés : Silas, Bélial, Asmodée et Dagon. Affectées à des tâches répétitives, elles suivent jour après jour le même déroulement de journée, sans se poser de question, muettes et effacées. Mais un beau jour, celui que l’on nomme Silas commence à se poser des questions, sur qui il est, ce qu’il fait, pourquoi cette peau bleue, où est le marché et que font ces aventuriers qui viennent ripailler à l’auberge et profiter de ses pastées ?

    Ars Goetia
    Un jour, sûrement hier, quand il n’y avait pas encore de différence entre le matin et le reste, le silence est devenu bavard. Avant il était plat, gris de brouillard jusqu’aux étangs, comme il avait toujours été, et soudain, il s’est mis à jaillir. Des bulles de silence, toutes pareilles à celles du gruau, me bouillonnaient dans la tête : pourquoi Asmodée se levait-elle avant moi ? Pourquoi c’était moi qui me chargeais des draps ? Pourquoi notre auberge s’appelait-elle l’Écu ? Mais surtout, comment je savais ça ?
    L’Écu le matin, c’est la farandole de nous tous, d’Asmodée à Dagon. Depuis que je renifle, c’est l’odeur des portes ouvertes et du girofle des cuves en bois de Roland. C’est le bruit de l’eau sur les pavés de notre cour, en même temps que les pas qui craquent dans les couloirs des étages.
    L’Écu le matin, ce n’est que le nôtre. Un peu aussi celui du ciel dont on ne voir jamais le bout et qui change sans prévenir de déroulement de journée. Un peu celui des bruits de dehors, du clapotis de la rivière, des charrettes dans la rue, des cloches de l’église. C’est l’Écu avant l’Écu, avant que la grande salle ne soit dressée de tables et de chaises à rempailler toujours, avant que le vin ne verse et qu’on se colle les pieds dedans, avant qu’en cuisine on ne se presse à « envoyer des pots jusqu’à Jérusalem ».
    Je ne sais pas ce qu’est Jérusalem, peut-être un autre Écu où Bélial et moi ne cuisinons pas si bien, masi c’est Roland qui le dit.
    L’Écu, c’est le déroulement normal de ma journée, du matin au soir. C’est les draps posés sur le comptoir, les chambres à nettoyer, le chemin vers le lavoir, les carottes, les poulardes, les casseroles, les auges, tous les hiers et tous les demains. Depuis que je regarde, c’est les poutres brunes de ma chambre sous les toits avec plein de tourne-vrilles dedans ; claires les matin, sombres quand je rentre et qu’il n’y a pas de bougies. Il n’y a jamais de bougies dans nos chambres. Il n’y a que le Soleil, quand il en a envie. Et comment je le sais, alors qu’il ne passe pas la porte ?

    Pour Silas, cette ouverture au monde est le début une aventure plus vaste que la vie. Tout est objet de questionnement, et chaque réponse ne fait qu’ajouter de l’eau au moulin de sa curiosité. Sous le regard abasourdi et protecteur de Roland, Silas (nommé ainsi par Roland qui réfute son véritable nom)fait pas à pas l’expérience de la société dans laquelle il existe, de ses codes, règles et de sa différence, lui à la peau bleue et pourvu de cornes. Sa rencontre avec Octave de Gorrevod, petit dernier d’une noble famille, lui noue les sentiments au ventre et l’embarque dans la plus grande construction de la ville : celle du monastère royal de Brou, à la demande de Marguerite d’Autriche, pour accueillir la dépouille de son défunt mari.

    Monastère royal de Brou, de nuit

    Silas vit tout avec une sensibilité exacerbée, due à cette curiosité et son apprentissage constant de tout ce qui se meut et se transforme. Il appréhende son environnement à sa manière, se nourrit de la nouveauté, apprend à gérer les imprévus, la violence incompréhensible et les faux-pas. Il se découvre des passions, des talents et des émotions. Il se heurtes aux interdits, à la mauvaise foi et aux manipulations. Entouré de Roland, aussi protecteur qu’une poule de Bresse avec son poussinet, d’Octave, le beau rouquin fuyant qui sera le fil de son rouet, de Claudin le baladin et de bien d’autres, il décide d’exister sans s’en rendre réellement compte, faisant de cela sa plus grande force et sa faille la plus vive, plus humain que créature et trop bleu pour être commun.

    Construit en courts chapitres comme autant d’aventures et d’étapes dans le parcours de Silas, de sa découverte des rues de Bourg à la construction du monastère, Brûle-bleu est un roman érudit, drôle et foisonnant, riche de ses notes qui ne viennent pas alourdir le propos. Léna Pontgelard donne à Silas une voix des plus poétiques, empli de textures et de couleurs, riche de sa perception du monde par ses sensations, ses images et ses odeurs. Magnifique personnage autiste, qui nous raconte par sa peau et ses entrailles le monde qui le heurte et sa manière de le voir, de penser les choses et les gens, de s’ajuster et de s’affirmer.

    Avec Brûle-bleu, elle ajoute une belle pierre céruléenne au monastère de Brou, marquant combien la différence est une richesse non seulement pour les autres mais pour soi, car pouvoir appréhender le monde, la vie, l’humanité de manière atypique est un enrichissement à tous égards, qui renforce l’unisson plutôt que de strier des dissonances.

    Éditions Christian Bourgois

  • Passer la brume – Julia Colin

    La brume a désormais des dents. Quiconque se trouve pris dans une nappe, un voile ou même une traîne de brume disparaît, ne laissant derrière ellui que quelques affaires. Vair connaît bien la Brume, sa mère lui a appris à reconnaître ses variations, à sentir son approche, et à la contourner, la frôler, la dépasser. Comme sa mère, Vair est une Passe-Brume : elle conduit les voyageurs à travers le massif des Pyrènes jusqu’en Esp où, paraît-il, il n’y en a pas.

    Accroupie, penchée en avant sur un gros rocher, appuyée sur un bâton fiché au sol, Vair sentit sa nuque tomber.
    Elle se fit violence, releva la tête, déplaça légèrement le poids de son corps en arrière, cherchant le déséquilibre qui la maintiendrait éveillé.
    Elle détourna son regard de la nappe de Brume immobile quelques centaines de mètres plus bas, ferma las yeux quelques secondes avant de les rouvrir pour scruter avec attention la vallée devant elle. La journée avançait, et le soleil, en disparaissant derrière la crête, allait laisser les nappes proliférer.
    Vair frissonna. A force d’être immobile, elle avait froid. Et elle détestait le froid. Elle jeta un coup d’œil à l’entrée de son antre, un peu plus bas, protégée par un épais rideau de peau et un petit feu mourant, diffusant une maigre fumée repousse-brume préventive (millepertuis, achillée). Elle eut envie d’y jeter une grosse bûche, de passer le rideau, de parcourir les huit mètres qui la séparaient de sa couche moelleuse creusée dans la pierre. Et de se rouler en boule sous les couvertures.
    Cela faisait deux jours qu’elle attendait un groupe, luttant pour rester éveillée et ne pas les manquer. Une lanterne allumée au bout de son bâton la nuit pour les guider, comme les phares des légendes. Même si personne ne se déplaçait la nuit. Trop de nappes mouvantes, pas assez de visibilité. N’empêche, elle n’avait presque pas dormi depuis quarante-huit heures, depuis que Nars était venu en éclaireur lui annoncer leur venue imminente. Neuf personnes, dont trois enfants. C’était limite, mais elle avait accepté. Son collier, qui pendait presque vide à son cou, le lui rappelait : elle avait besoin de perles, pour se racheter de nouvelles fioles teintées avant l’hiver. De la cire, en quantité, pour les boucher. Un nouveau tamis aussi, le plus fin possible. Et surtout des moufles fourrées. Les précédentes avaient été avalées par le Brume quelques mois plus tôt. Elle s’en voulait encore, c’étaient celles de sa mère.

    Alors qu’elle accompagne un groupe, Vair aperçoit sur leur chemin les traces d’un autre voyageur, là où personne n’ose s’aventurer seul. Obnubilée par cette présence, elle va devoir protéger son groupe non seulement de la Brume, mais aussi de ses propres fantômes.

    Dans ce monde post-apo qui baigne dans des vagues de Brume dont on ignore l’origine et l’étendue, les humains sont redevenus pour partie nomades, poussés par la survie face à des bancs de brouillard incontrôlables et assassins. Vair, dans ses montagnes, accompagne les fuyards, passeuse de nuages et de frontière, vers un eldorado dont personne ne sait ce qu’il recèle, ni même s’il est vraiment vivable. Directe, efficace, elle ne prend pas de gants avec ces gens qui ont parfois tout perdu et mettent leur vie entre les mains de quelqu’une qu’iels ne connaissent pas pour se rendre dans un lieu dont iels ne savent rien. Cette dureté, elle l’applique autant pour la rigueur nécessaire à une traversée sauve que par un fond de misanthropie, à tout le moins un désir de solitude exacerbé par son amour pour ses montagnes. Sorcière des temps présents et héritière d’un talent transmis par la mère, les gens la cherchent autant qu’iels la craignent, elle qui comprend, ressent, parle (qui sait), avec cette Brume dévoreuse, ce monstre silencieux qui prend les gens sans un bruit, sans un cri, dans la douceur ouatée d’une mort incompréhensible et immaculée.
    La présence fantomatique de cet autre va venir chambouler son monde de montagne et de calme, et rouvrir les portes rouillées de son passé.

    Avec Vair, c’est d’une part le récit d’une passeuse et de migration que nous fait Julia Colin. Honnête et droite mais pas particulièrement humaniste, Vair prend son écot pour chaque traversée et ne distille qu’à goutte les quelques informations qu’elle aurait sur leur destination. Face à elle, les migrants oscillent entre joie, espoir, fatigue et peur, de la Brume et de cette femme froide, au savoir impossible et impartageable, les obligeant à une confiance aveugle dans un environnement on ne peut plus hostile. D’autre part, elle nous plonge dans les paradoxes de son héroïne, sa complexité et ses douleurs, elle qui fuit le monde mais aide ses exilés dans le voyage de leur vie ; elle qui exploite des connaissances dont elle ne peut vraiment expliquer les origines, et qui lutte pour repousser des souvenirs qui la ronge pourtant de l’intérieur.
    C’est enfin l’histoire d’une humanité qui, pour des raisons dont elle a perdu le fil et qui sont devenues punitions, péchés ou colère divine, se retrouve sous la menace de ces Brumes, émanation aussi légère qu’incontrôlable, aux formes multiples. Julia Colin réussit merveilleusement à rendre palpable ce danger (qui sera familier aux lecteurices de Stephen King) et ses multiples apparences, des tranquilles Lentes ou Molles aux plus inquiétantes Voiles jusqu’aux terribles Voraces, ours de gouttelettes d’eau au rugissement muet.

    Dans le magnifique décor des Pyrènes à l’automne, ce voyage migratoire et naturaliste prend des dimensions vertigineuses et, avec une force descriptive et un sens du suspense très prenant, nous emmène jusque-là où Vair ne veut pas aller. Un superbe roman aussi rude que bouleversant !

    Aux forges de Vulcain

  • Muguet et coups de soleil

    Ahlala, je me rends compte que je n’ai publié aucune note de lecture entre mars et mai, ce qui est honteux vu que j’ai lu des trucs super depuis. Alors plutôt que de les laisser tomber dans l’oubli, et même si c’est frustrant, voici une compilation de certaines de ces lectures, en attendant peut-être un billet plus long pour certaines !

    Calamity Jane, un homme comme les autres – Justine Niogret

    Cela faisait un bail que je n’avais pas lu Justine Niogret (le dernier c’était cette merveille-là) et grâce à ma libraire je suis tombée sur son dernier, dans lequel elle raconte Calamity Jane. La grande figure de l’Ouest trouve, sous le stylo acéré et doux de Niogret une humanité bouleversante, porté par cette force incroyable de l’autrice de nous donner envie de hurler, pleurer et rire avec une poésie terrible. C’est donc très très bien, et il faut lire et relire Justine Niogret.
    Au diable vauvert

    Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme – Megan Kamalei Kakimoto

    Un recueil de nouvelles d’une autrice hawaïenne qui nous emmène sur les routes de son île. On y croisera des êtres magiques qui squattent dans le jardin, une jeune fille qui a ses premières règles sur la route la plus hantée de l’île ; une mère célibataire qui se débat avec sa rage, son amour, et les légendes qu’elle manipule pour effrayer un peu son fils ; une écrivaine dont le sujet, les Marcheurs de Nuit, tabou dans les croyances de l’île, semble prendre prise sur sa vie ; une veuve qui ne sait que penser de la fleur-cadavre reçue lors des funérailles et commence à développer un rapport étrange avec elle.
    C’est souvent drôle, toujours étrange et bizarre, ça donne des frissons sous la peau et dans les tripes, et c’est vraiment très très bien !
    Éditions du Typhon

    Elles rêveront dans le jardin – Gabriela Damián Miravete

    Autre recueil, autre pépite. Une communauté de femmes qui se défend et se venge ; une fin du monde en cours qui se mue en road-trip cosmique ; les notes du procès pour hérésie de sœur Agata de la Luz ; une cave hantée par les souvenirs des crimes qui y ont été commis et dont le réveil annonce peut-être une libération ; une réécriture de Blanche-Neige ; un mémorial aux victimes de féminicides devenu lieu pédagogique, dans un monde où les femmes ne sont plus tuées. Des fantômes et des souvenirs traversent ce recueil, et l’autrice est aussi talentueuse dans la brutalité que dans l’onirisme. Horreur, hantise et fiction spéculative, elle montre une palette de genre et de pensée bien large qui nous renvoie autant à Ursula le Guin qu’Octavia Butler ou Samanta Schweblin. Une autre autrice brillante nous arrive du Mexique, et j’en suis très très joie !
    Éditions Rivages, traduit par Margot Nguyen Béraud

    Chamanes électriques à la fête du soleil – Mónica Ojeda

    Deux jeunes filles quittent Guayaquil et la violence des narcos pour grimper dans les Andes, à flanc de Chimborazo, à la recherche de la fête du soleil, un festival de musique mêlant électro, chamanisme et poésie. Noa et Nicole voudraient y oublier l’effondrement du monde et s’éclater un brin. Mais Noa espère aussi retrouver son père, parti depuis des lustres. On raconte aussi que des jeunes y disparaissent, et que de mystérieuses communautés hantent les flancs du volcan, attendant son irruption finale. Magie, chamanisme, transe et menaces, les pentes du Chimborazo offre un cadre somptueux pour un roman prenant et perturbant, j’en ressens encore les brumes et les moiteurs.
    Éditions Gallimard, traduit par Alba-Marina Escalón et Charlotte Lemoine

    Méchante – Karine Sulpice

    Violette est morte. La vieille dame se serait intoxiquée avec des champignons, elle qui maîtrisait pourtant l’art de la mycologie. Serait-ce son aide à domicile qui aurait forcé le destin ? Aurait-elle profité de la faiblesse d’une vieille femme isolée, un peu revêche et virant sénile ? Le procès le dira, et Violette est là pour nous éclairer un brin sur ce qui s’est passé.
    C’est mordant et drôle, ça se lit tout seul, et ça laisse quand même un petit goût amer à la fin, car finalement les vraies victimes dans l’histoire, c’est peut-être bien les champignons.
    Éditions Liana Levi

  • Le livre de Sève – Charlotte Monsarrat

    Il y a fort longtemps, du ciel est descendue la Racine, qui s’est enfoncée dans le sol de la Terre et, maniant ses lianes et ses épines, s’est développée en ronces, denses et dévoreuses. Les humains, vaincus, se sont essaimés, et la Racine a gardé avec elle les femmes dans ses Ronciers. Là, dans ce cocon de fibres et de sève, de suc et de lymphe, les femmes donnent naissance à des enfants conçus avec les lianes. Les petites filles grandissent et attendent leur tour, destinée cyclique d’une reproduction sans fin, et les petits garçons, inutiles, sont arrachés à leur mère et disparaissent.

    La Mère n’a pas de nom

    Parmi les innombrables femmes enfermées dans le Roncier, certaines pleurent, d’autres font semblant de croire qu’une jour elles pourront sortir. Peu font l’effort de se rappeler qu’au-delà des branches il y a le monde, celui où courent les animaux libres. La plupart de rêvent plus et n’imaginent rien. Elles n’ont jamais connu autre chose. Toutes sont nées ici, entre les parois dures et froides, entre les épines comme des poignards. Elles ne savent pas se nourrir autrement qu’en suçant la sève qui coule de la Ronce lorsqu’on lui arrache un morceau d’écorce.

    La vie n’est pas si difficile. Le Roncier n’a aucune cruauté. Il prend soin des reproductrices. Elles n’ont jamais soif ni faim. Quand il fait froid, il densifie sa ramure jusqu’à ce que les branches se touchent et que les trous d’air disparaissent. La chaleur exhalée par les corps et la terre se répond en nappe ,protectrice. Quand il fait chaud, les feuilles transpirent de la vapeur d’eau et s’agitent doucement pour créer une brise.
    Le Roncier prend soin.
    La Mère est fille d’une reproductrice comme elle, comme toutes les autres femmes ici. On sait peu d’elle car elle ne raconte pas sa vie. Ainsi que beaucoup d’autres, elle se tait car elle n’a rien d’autre à dire que l’insémination, la gestation, la mise-bas et la séparation, l’insémination, la gestation, la mise-bas et la séparation et encore encore encore. Elle non plus ne rêve pas. Elle ne reconnaît plus ses sœurs. Elle ne se rappelle plus le visage de ses frères disparus.

    Elle a oublié sa propre Mère.


    Dans l’un de ces ronciers naît Duramen puis sa petite sœur Sève.Elle sont les seules à avoir un nom, souvenir précieux de la Mère attrapé alors que ce mot, dont elle ignore le sens, était porté par le vent, poussé par un Cri venu de dehors. Duramen. Et il suffit de ce mot, de ce nom, pour que l’enfant en grandissant décide d’exister un peu plus, de regarder le monde et de chercher à le comprendre. Le jour où, après trois garçons, le nouveau-né semble être une fille, Duramen le sauve en le féminisant. ce sera Sève, la petite sœur qui tète les Ronces. Ensemble, elles porteront ce désir de liberté, de fuite, cette rage grandissante contre le Roncier et la Racine, qui a fait d’elles et de toutes les femmes de tous les Ronciers des reproductrices sans identité.

    Dans ce monde clos et silencieux, stérile à sa manière, Duramen récolte les mots chez chacune des femmes du Roncier pour enrichir sa collection et raconter des histoire sur ce dehors dont elle ne sait rien, mais qu’elle brûle de découvrir avec Sève. Las, lorsque l’occasion de la fuite se présente enfin, le Roncier retiendra Duramen et Sève se retrouvera séparée de sa sœur, seule dans cette liberté bruyante. Dès lors, son obsession sera de tuer la Racine et libérer sa sœur.

    Dans son périple, Sève croisera Petrichor, le Crieur qui conte et propage les histoires des habitant-es de cette terre désolée mais vibrante. Elle fera d’autres rencontres, qui la guideront sur le chemin de sa quête et d’elle-même, et peut-être aussi sur une route nouvelle pour l’humanité.

    Roman initiatique autant que conte, Le livre de Sève nous raconte à quel point le récit est une arme puissante et les mots créateurs de vie et de liens. Par cette histoire parfois dure et déchirante, aussi belle qu’émouvante, Charlotte Monsarrat unit l’humanité avec la nature dans une aventure post-apo sans dualisme, dans laquelle les êtres s’affrontent, se comprennent et s’apprennent. Sève est le lien entre les humains et la Racine, cette entité qui a mis à terre celles et ceux qui se pensaient tout puissant. Elle creuse la violence de chacun, subie, perçue et donnée et pousse ses personnages à voir la complexité dans l’autre, végétal ou animal. Ce nouveau rapport au monde et aux mots, elle le figure aussi avec la création d’un nouvel alphabet, complémentaire du nôtre, l’ogham, dont les lettres, ou plutôt runes, figurent des arbres.

    Laisse-toi porter par le vent dans les branches et le glissement des feuilles et des lianes, par la colère de Sève et son amour pour sa sœur, son désir de vivre et sa découverte de tout, tu en sortiras avec les joues un peu humide et le cœur joyeux.

    Le Tripode

  • Passer à table : ce que l’acte de manger dit de nous – Émilie Laystary

    Il y a des gens pour qui manger est une chose commune, banale, qui se passe en moyenne trois fois par jour et ne demande, en général, que peu de réflexion. Certain-es n’y engagent que peu de choses et sont même complètement détaché-es de la préparation du repas, se contentant de prendre et avaler. On y met du plaisir, de l’attente, de l’indifférence. Manger est, au quotidien, un acte essentiel pour vivre. Pour d’autres c’est un problème, une bataille, un questionnement. Parce qu’on n’a pas assez d’argent, parce qu’on ne mange pas de tout pour diverses raisons, parce qu’on n’a pas accès à de la nourriture.
    Cet acte banal engage avec lui de multiples dimensions. Ce sont ces dimensions que creusent Émilie Laystary dans cet essai passionnant et passionné.

    « A l’inverse des autres sens, le goût exige l’introduction en soi d’une parcelle du monde », écrit le sociologue David Le Breton. Alors que le spectacle des bruits, des images et des odeurs se tient en dehors de nous, percevoir les saveurs d’un ingrédient suppose nécessairement que celui-ci se mêle à notre corps. Voilà ce qui fait de l’acte de manger une expérience sensorielle qui se joue et se re-joue inlassablement chaque fois que nous portons un aliment à notre bouche. L’aventure sensible dont nous sommes le théâtre engage nos corps tout entiers. La puissance de cet acte pourtant routinier ne s’arrête pas là. Il y a dans toute comestion un mouvement double : celui de la destruction suivi de celui de la création. Les incisives tranchent, les canines percent, les molaires écrasent : en déchirant et broyant les aliments, nos dents réduisent l’aliment à l’état de matière informe. Mais voilà qu’avec la poésie du mouvement nourricier, cette démolition n’a de sens que parce que la désintégration prépare l’intégration : atomiser ainsi la nourriture nous permet de la transformer en énergie. ce que l’on consomme participe à la construction du corps et au renouvellement de la vie. Ainsi, chaque bouchée est un passage. De l’extérieur vers l’intérieur. Du monde vers l’intime. D’un matériau palpable vers les entrelacs de souvenirs dont nous sommes tous la somme.

    Dans cet essai complet et fouillé, Emilie Laystary aborde la question de la nourriture sous nombre de ses aspects. On entame le repas avec une analyse de notre rapport à nous, France, avec la nourriture et surtout la gastronomie, sacro-sainte et emblème national. D’où cela vient-il et comment cette idée d’une spécificité de la gastronomie française s’est-elle développée dans le pays puis à l’international. Y a-t-il vraiment une excellence française en la matière ? Elle explore l’histoire de la gastronomie à travers quelques grands noms, mais aussi les dérives de cette idées et les luttes pour une certaine « tradition » culinaire française, qui serait le vrai et l’authentique, condensé dans certains produits. Une idée fort étonnante quand on pense à l’empire colonial qui fut la France et à la multitudes d’aliments en tout genre qu’elle a importé et incorporé dans sa cuisine, créant des plats aujourd’hui vu comme traditionnels avec des ingrédients introuvables sur le territoire métropolitain. Ce piédestal sur lequel est juchée la cuisine française (pour les Français-es) pose aussi la question du regard porté sur les autres cuisines, bien souvent stéréotypé, condescendant, exotisant pour ne pas dire méprisant voire raciste. Parler de « cuisine du monde  » (comme on parle de « musique du monde », explique-t-elle) revient à mettre le reste de la planète dans le même sac et à indifférencier ce qui n’est pas de notre champ (au plus large, du champ de la cuisine européenne/occidentale).

    Elle raconte aussi le rapport d’enfance et de famille à la nourriture, ces souvenirs qui mêlent les saveurs aux lieux, aux personnes et au temps et participe au développement de nos goûts, individuels et générationnels. Mais ces souvenirs varient selon les milieux sociaux et les origines, et peuvent devenir source de séparation, de différence de classe (et donc de jugement) ou d’isolement lorsque les parfums des plats de l’enfance, passé dans un autre pays, ne sont pas retrouvables ni partageables.

    Chacun-e a son rapport avec la nourriture, ses préférences et ses démarches : qu’elles soient religieuses ou politique, choisir de ne pas manger certaines choses ou d’un privilégier d’autres peut vite devenir un problème, tant en société que dans le cercle plus restreint de la famille et des ami-es. Refuser un plat ou demander un changement, est-ce rejeter ses origines, sa culture, sa famille ? elle interroge, à l’aune des différentes modes et courants de l’alimentation, comment intégrer un végétarisme-végétalisme dans des cultures où la viande a une place prépondérante, ou bien comment au contraire des régimes différents permettent de retrouver une culture culinaire oubliée et retrouver par-là certaines racines.

    Les distances (géographiques) entre nous et nos aliments sont aussi passés au crible : la société française est passée en peu de temps d’une alimentation locale car la société était très paysanne à un modèle très urbain approvisionné via des supermarchés. Nous ne voyons plus pousser nos aliments. Le « locavorisme » semble donc une démarche tout indiquée et vertueuse, mais qui trouve ses limites dans le respect de la saisonnalité, pas toujours bien connue et appliquée, et la possibilité de trouver de la nourriture locale dans des paysages agricoles complètement transformés et diminués par la monoculture.

    Manger n’est pas un acte anodin ni une démarche entièrement personnelle. Les injonctions sociétales (à la minceur, au bien-manger, au respect des traditions), la présence permanente d’influence sur les réseaux sociaux (sur la nutrition, la diététique, la dernière mode, les régimes sans- et les régimes avec-, les jeûnes intermittents, j’en passe et des meilleurs), les menaces constantes (pollution, contamination bactérienne, pénuries) et les excès des sociétés occidentales (tout avoir, tout changer, être original, tout goûter et à la fin jeter beaucoup) font de chaque repas un geste très politique pour une action dont dépend notre survie. Mais loin de vouloir nous plomber le moral, Emilie Laystary veut nous rappeler, par cette découverte et cette analyse poussée de ce qui se cache derrière chaque coup de fourchette, que manger doit avant tout rester un moment de partage, avec les autres et avec soi, de découverte et de plaisir. En sachant ce que nous mangeons, d’où cela vient, en acceptant nos contradictions et nos désirs, elle souhaite que cet acte politique soit joyeux et partagé, et que nous faisions de la table un lieu d’échanges, de débats et de rassemblement. Un beau programme !

    Éditions Divergences