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  • Le livre de Sève – Charlotte Monsarrat

    Il y a fort longtemps, du ciel est descendue la Racine, qui s’est enfoncée dans le sol de la Terre et, maniant ses lianes et ses épines, s’est développée en ronces, denses et dévoreuses. Les humains, vaincus, se sont essaimés, et la Racine a gardé avec elle les femmes dans ses Ronciers. Là, dans ce cocon de fibres et de sève, de suc et de lymphe, les femmes donnent naissance à des enfants conçus avec les lianes. Les petites filles grandissent et attendent leur tour, destinée cyclique d’une reproduction sans fin, et les petits garçons, inutiles, sont arrachés à leur mère et disparaissent.

    La Mère n’a pas de nom

    Parmi les innombrables femmes enfermées dans le Roncier, certaines pleurent, d’autres font semblant de croire qu’une jour elles pourront sortir. Peu font l’effort de se rappeler qu’au-delà des branches il y a le monde, celui où courent les animaux libres. La plupart de rêvent plus et n’imaginent rien. Elles n’ont jamais connu autre chose. Toutes sont nées ici, entre les parois dures et froides, entre les épines comme des poignards. Elles ne savent pas se nourrir autrement qu’en suçant la sève qui coule de la Ronce lorsqu’on lui arrache un morceau d’écorce.

    La vie n’est pas si difficile. Le Roncier n’a aucune cruauté. Il prend soin des reproductrices. Elles n’ont jamais soif ni faim. Quand il fait froid, il densifie sa ramure jusqu’à ce que les branches se touchent et que les trous d’air disparaissent. La chaleur exhalée par les corps et la terre se répond en nappe ,protectrice. Quand il fait chaud, les feuilles transpirent de la vapeur d’eau et s’agitent doucement pour créer une brise.
    Le Roncier prend soin.
    La Mère est fille d’une reproductrice comme elle, comme toutes les autres femmes ici. On sait peu d’elle car elle ne raconte pas sa vie. Ainsi que beaucoup d’autres, elle se tait car elle n’a rien d’autre à dire que l’insémination, la gestation, la mise-bas et la séparation, l’insémination, la gestation, la mise-bas et la séparation et encore encore encore. Elle non plus ne rêve pas. Elle ne reconnaît plus ses sœurs. Elle ne se rappelle plus le visage de ses frères disparus.

    Elle a oublié sa propre Mère.


    Dans l’un de ces ronciers naît Duramen puis sa petite sœur Sève.Elle sont les seules à avoir un nom, souvenir précieux de la Mère attrapé alors que ce mot, dont elle ignore le sens, était porté par le vent, poussé par un Cri venu de dehors. Duramen. Et il suffit de ce mot, de ce nom, pour que l’enfant en grandissant décide d’exister un peu plus, de regarder le monde et de chercher à le comprendre. Le jour où, après trois garçons, le nouveau-né semble être une fille, Duramen le sauve en le féminisant. ce sera Sève, la petite sœur qui tète les Ronces. Ensemble, elles porteront ce désir de liberté, de fuite, cette rage grandissante contre le Roncier et la Racine, qui a fait d’elles et de toutes les femmes de tous les Ronciers des reproductrices sans identité.

    Dans ce monde clos et silencieux, stérile à sa manière, Duramen récolte les mots chez chacune des femmes du Roncier pour enrichir sa collection et raconter des histoire sur ce dehors dont elle ne sait rien, mais qu’elle brûle de découvrir avec Sève. Las, lorsque l’occasion de la fuite se présente enfin, le Roncier retiendra Duramen et Sève se retrouvera séparée de sa sœur, seule dans cette liberté bruyante. Dès lors, son obsession sera de tuer la Racine et libérer sa sœur.

    Dans son périple, Sève croisera Petrichor, le Crieur qui conte et propage les histoires des habitant-es de cette terre désolée mais vibrante. Elle fera d’autres rencontres, qui la guideront sur le chemin de sa quête et d’elle-même, et peut-être aussi sur une route nouvelle pour l’humanité.

    Roman initiatique autant que conte, Le livre de Sève nous raconte à quel point le récit est une arme puissante et les mots créateurs de vie et de liens. Par cette histoire parfois dure et déchirante, aussi belle qu’émouvante, Charlotte Monsarrat unit l’humanité avec la nature dans une aventure post-apo sans dualisme, dans laquelle les êtres s’affrontent, se comprennent et s’apprennent. Sève est le lien entre les humains et la Racine, cette entité qui a mis à terre celles et ceux qui se pensaient tout puissant. Elle creuse la violence de chacun, subie, perçue et donnée et pousse ses personnages à voir la complexité dans l’autre, végétal ou animal. Ce nouveau rapport au monde et aux mots, elle le figure aussi avec la création d’un nouvel alphabet, complémentaire du nôtre, l’ogham, dont les lettres, ou plutôt runes, figurent des arbres.

    Laisse-toi porter par le vent dans les branches et le glissement des feuilles et des lianes, par la colère de Sève et son amour pour sa sœur, son désir de vivre et sa découverte de tout, tu en sortiras avec les joues un peu humide et le cœur joyeux.

    Le Tripode