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  • Du thé pour les fantômes – Chris Vuklisevic

    Nous sommes à Nice, confortablement installé-e au sec dans un salon de thé, tandis que la pluie assomme les rues de la ville. Notre voisin, ancien employé aux archives départementales des Alpes-Maritimes, passe de guide touristique à narrateur et nous confie, à travers l’histoire de ce salon de thé bien étrange et peuplé, entre autres, de fantômes, l’enquête la plus mystérieuse et palpitante qu’il a dû mener : l’abandon du hameau de Bégoumas, accroché au Mont Bégo, dans la vallée des Merveilles, par ses habitants en l’espace d’une nuit. Son enquête lui fera rencontrer Félicité, qui officie à Nice comme passeuse de fantômes et théilogue de formation. On trouvera au cœur de cette mystérieuse fuite deux jumelles et leur mère, une histoire familiale fascinante et fantastique, et une carte de thés étrange et vaste.

    Faut pas croire ce qu’on voit. C’est de la connerie à tous les coups.
    Non : faut croire ce qu’on regarde.

    Et je ne parle pas de regarder le 20h ou s’il reste du lait. Je parle de regarder avec cette chose que vous avez au fond des yeux, derrière, celle qui vous donne des idées, et des histoires, et des envies de falaises et de vent.

    Vraiment, il faut pas croire tout ce qu’on voit.

    C’est comme la patronne derrière la caisse. En la voyant on se dit : c’est une sorcière. Bon, ça, je vous l’accorde : on fait difficilement plus sorcière. Manque plus que la pomme rouge et on se croirait chez Blanche-Neige. Mais en vérité, quand on la connaît, elle n’est pas si vilaine.. La plus gentille patronne de Nice, même. Enfin je ne le dis pas trop fort : si elle m’entend, je me fais virer du salon.

    Alors oui, les chaises ont l’air vides. Mais regardez mieux.
    Les théières, d’après vous, elles montent et descendent toutes seules ? Et les tasses, elles sont bues comme ça, par évaporation ? Allons. Un peu de sérieux.
    ce sont les fantômes, bien sûr. Les fantômes de Nice qui se servent le thé et le boivent.
    Vous comprenez maintenant pourquoi la patronne vous a fait asseoir avec moi : il n’est jamais vraiment désert, son salon. Quand on est vivant, on occupe les places que les morts ont laissé. C’est la règle.

    Félicité et Agonie sont nées jumelles à Bégoumas. Filles de Germain et Carmine, le père meurt quelques jours avant la naissance. Carmine, se retrouve seule avec ses deux filles, elle qui n’en voulait qu’une. Félicité est sa favorite, et Agonie sa croix. L’une trop choyée, l’autre terriblement rejetée. Félicité est passeuse de fantômes, et Agonie sorcière. Bien que proches durant leur enfance, une ultime injustice empreinte de violence de leur mère les sépare. Félicité étudie à Nice, destinée à devenir une grande théilogue et à parcourir le monde, mais l’état psychique de sa mère la retiendra dans la ville où elle s’installera comme passeuse de fantômes, remontant la vallée de la Vésubie pour apaiser tant que faire se peut la folie maternelle. Sa sœur, elle disparaît de sa vie, et pendant trente ans elle ne saura pas si celle-ci est morte ou vive. Lorsque Carmine meurt, ce sont des retrouvailles empreintes de rancœur, de regrets mais aussi le début d’une quête. Elles partent ensemble à la recherche du fantôme de Carmine, pour connaître ses derniers mots, et découvriront que l’histoire de leur mère et de leur famille est bien plus complexe qu’elle ne semblait (déjà) l’être.

    Après Derniers jours d’un monde oublié (dont je t’avais parlé ici et qui, malgré quelques défauts, était très très prometteur), Chris Vuklisevic était revenue en 2023 (je suis toujours au taquet de l’actualité) avec ce roman qui avait fait grand bruit : Grand prix de l’Imaginaire et Prix Imaginales, voyez plutôt ^^ J’avais donc grand hâte de m’y plonger, et j’avais ma foi bien raison ! Du thé pour les fantômes se démarque de par sa forme et sa construction, qui mêle des enquêtes dans l’enquête et prose et poésie, mais aussi par son histoire elle-même. Saga familiale parcourant plusieurs siècles, roman « de terroir » implanté dans Nice et la Vésubie mais étendant son influence jusqu’en Andalousie, Du thé pour les fantômes déploie sous nos yeux émerveillés un univers riche et très original, douce et âpre à la fois. Félicité, qui a le don de voir les fantômes, apprend à les faire passer de l’autre côté en maitrisant la science délicate de la théilogie : bergère d’un troupeau de théières avec leurs caractères, propriétaire délicate de thés rares et préparés méticuleusement, elle sait faire parler les morts et les vivants pour mener ses enquêtes et libérer les âmes.
    Agonie, la jumelle, est tout ce que sa sœur n’est pas : rejetée plutôt qu’adorée, semant le chaos plutôt que l’ordre, la sorcière s’est retirée du monde jusqu’à l’annonce du décès de Carmine. Et maintenant, elle veut que sa sœur fasse parler leur mère, elle veut savoir, elle veut comprendre cette haine qui a détruit sa vie.

    Pendant leur enquête, Félicité, Agonie, et notre narrateur avec elle, croiseront une association de liseur de tombes, des fantômes plus ou moins sympathiques, une guerre oubliée et des secrets de famille, le tout sous la pluie dense de Nice et dans la rude beauté des portes du Mercantour.

    Grande fresque familiale foisonnante touchée par la grâce, Du thé pour les fantômes fait partie de ces romans un peu magiques qui font non seulement passer le temps très vite et avec plaisir, mais te brasse le cœur et illumine un peu la littérature par sa liberté. On en reprendra donc volontiers une tasse ^^

    Éditions Denoël – Lunes d’encre

  • Derniers jours d’un monde oublié – Chris Vuklisevic

    Il y a trois cents ans, la Grande Nuit s’est abattue sur le monde, et il ne resta que Sheltel, île seule au milieu d’une mer immense. C’est du moins ce que pensent les Sheltes.
    De l’autre côté de la lorgnette, et sur un bateau au milieu du grand Désert Mouillé, des pirates ont la grande surprise (et la très grande joie assoiffée) de voir apparaître là où les cartes des trois continents n’indiquaient rien, une île, semblant sortir du fond des mers et d’un autre temps. Après trois cents ans sans contact avec l’extérieur, les Sheltes sont-iels prêts à retrouver le reste du monde ?

    Le matin où les étrangers arrivèrent sur l’île, la Main de Sheltel fut la première à les voir.
    Elle allait revêtir son masque quand, par la fenêtre, elle aperçut un point sombre à l’horizon. Un mirage, crut-elle ; un tremblement de la chaleur sur l’eau. La mer était vide, bien sûr. Rien ne venait jamais de l’océan.
    Elle ne lança pas l’alerte.

    Désert des tortues plutôt que des Tartares, Sheltel se pense seule au monde depuis trois cents ans et ne peut donc décemment croire que ce bateau est vrai. Et pourtant. Après une mise en quarantaine le temps de savoir quoi en faire, les navigateurices, leur capitaine en tête, débarquent sur l’île, tout aussi étonné-es de l’existence de l’île et de son fonctionnement.
    Sur Sheltel, tous les habitants ou presque sont détenteurs d’un don, plus ou moins utile, plus ou moins puissant, allant de la capacité à allumer sa clope sans feu à celui de faire jaillir une source d’eau pure à travers le sol, en passant par le déchaînement des vents et le pouvoir de voler. Ces dons doivent être au service de la communauté, régie elle-même par le Natif, un roi héréditaire qui tient son pouvoir des écailles qui recouvraient ses ancêtres, mais de moins en moins leurs descendants. C’est Arthur Pozar qui régule les dons des habitants et décide qui fait quoi et qui, le cas échéant, ne fera rien du tout.
    La Main, celle qui incrédule n’a pas donné l’alerte, est la détentrice du droit de vie et de mort sur l’île, littéralement. Elle accompagne les naissances, autorise les mariages et les grossesses et prend les vies, maintenant un équilibre tant génétique qu’économique. Car sur cette île perdue, toutes les ressources sont précieuses car limitées et surtout l’eau, qui par période vient à manquer, provoquant sécheresse et révoltes.

    Ce qui s’est passé lors de la Grande Nuit, nous ne le saurons pas, ni comment s’est développé le monde qui les Sheltes croyaient mort. Ici, ce qui intéresse l’autrice, c’est la rencontre et comment elle vient bouleverser une société. Sheltel évolue depuis des siècles dans un régime féodal auquel s’adosse le culte de la Bénie. Les habitants se divisent en deux peuples, les Sheltes, présents sur l’île lors de la catastrophe, et les Ashims, issus d’un navire naufragé sur l’île peu de temps après la Grande Nuit. Ces derniers, ostracisés, sont reclus sur une partie du territoire et les deux peuples ne se mélangent guère. Tous, néanmoins, subissent le joug de la dynastie du Natif et son pouvoir de plus en plus dur tandis que les ressources viennent à manquer. Chaque protagoniste va voir dans l’arrivée de ces pirates, annonciateurs d’une nouvelle ère, un potentiel d’enrichissement ou d’effondrement qu’iel tentera de mettre à profit pour sauver sa peau.

    Entrecoupés de petits textes reproduisant de extraits de journaux, d’encarts publicitaire et autres communiqués nous laissant deviner une autre perception des intrigues ainsi que le futur de l’île, le roman raconte la fin d’un monde qui voit non seulement ses bases s’effriter mais son destin lui échapper, les chemins des possibles soudain si nombreux qu’ils en deviennent illisibles. Prenant et original, Derniers jours d’un monde oublié est une très belle découverte dans l’univers de la fantasy française et laisse espérer de beaux jours pour la suite !

    Folio SF
    352 pages