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  • Mexico Médée – Dahlia de la Cerda

    Dans les rues et les quartiers d’Aztlán, régies par les gangs des narcos, une Volkswagen Jetta verte apparaît parfois dans une boule de feu. En descend une femme, aux cheveux tressés et aux bras tatoués de serpent. C’est Médée qui répond à l’appel, muet ou non, des êtres qui peuplent les rues de ce lieu en déshérence.

    C’était un samedi. Je regardais par la fenêtre de mon appartement du cinquième, dans le quartier de San Judas Tadeo, plus connu sous le nom de La Judas. J’étais en train de nettoyer le masque de clown de Jordán avec un coton-tige et de l’alcool. Je venais de décrasser un masque de lapin blanc en peluche, terrifiant, avec des petites oreilles roses, des yeux verts et des dents toutes tordues comme celles d’un piranha. C’était son masque préféré (est-ce que je peux toujours dire « c’est » ?). Je sais pas, meuf, j’ai encore l’espoir qu’il revienne, qu’un jour un numéro inconnu m’appelle et que ce soit lui, qu’il me dise qu’il va bien, que je lui manque et qu’il va bientôt rentrer.
    Mais ça fait déjà quatre mois.
    La dernière fois que je l’ai vu il m’a rapporté tous ses masques et trois tenues de travail, il m’a demandé de jeter les fringues à la poubelle et de nettoyer les masques si j’en avais l’occase. L’occase, je l’ai pas eue. La grossesse m’a explosée tout le premier mois. Ensuite il est pas venu pour son week-end de repos, meuf, l’angoisse que j’ai eue ! Je sais pas si c’était un mauvais pressentiment ou quoi. Il était censé arriver le vendredi soir, mais il est jamais rentré. Le jeudi midi il a arrêté de répondre à mes messages. J’ai pensé qu’il était parti s’éclater avec une de ses collègues de travail, meuf, non, non, non. Le stress, le flip, le seum. Le samedi est arrivé, le dimanche, toujours rien. Que dalle, pas un signe. Quand je l’appelais je tombais direct sur le répondeur, chelou, meuf, parce que Jordán, il est accro à son portable. Mon dernier WhatsApp lui est parvenu le jeudi à treize heures. Je lui ai envoyé une centaine de messages, je l’ai appelé facile trois cents fois, et rien. Le dimanche j’ai appelé Sardis, son meilleur ami et collègue de travail, et il m’a pas répondu non plus, meuf. Du coup j’étais sûre qu’il était pas en train de s’éclater. Tout mon corps a frissonné, j’ai fondu en larmes.

    Aztlán, ville mythique, reflet d’une Mexico ouverte aux songes et aux esprits. En son sein, la violence du narcotrafic et les affrontements avec la police et l’armée font, comme dans la ville de surface, mort-es, blessé-es et desaparecidos. Chaque vie est attachée, d’une manière ou d’une autre, à cette toile de sang qui dessine et sillonne les rues et les destins. Parmi elles, Paulina, Jordán, Reina, Antonia, Perla. Elles veulent donner naissance ou y renoncer, retrouver un mort, trouver la paix, s’accomplir ou se laisser porter, mais chacun-e avec ses raisons, construites avec et contre la violence. Et entre elles et il toutes, il y a Médée, qui déboule dans sa Jetta et ses tatouages, Médée l’infanticide, la meurtrière, la paria, qui vient apporter son soutien à ces âmes qui luttent avec leurs armes, des vraies, des idées, des convictions, et leur vie, pour faire leur trou. Venue à Aztlán en repentance, elle trouvera peut-être dans ce lieu abandonné, parmi les esprits et les saints des Mexicas et des Mexicains, un chemin par lequel elle-même pourra comprendre et (se) pardonner son geste.

    Après Chiennes de garde (à lire ici), Dahlia de la Cerda nous revient en français avec un livre sous le même format : un recueil de nouvelles qui raconte à la fin les histoires croisées de personnages qui partagent une même expérience et se trouvent, se retrouvent et se perdent. À travers des figures toujours fortes et solides, extrêmement conscientes des jeux de pouvoirs et, parfois, de l’impossibilité de faire autrement, elle nous raconte le combat pour faire bouger les choses, pour construire sa vie coûte que coûte. Avec une playlist bailable et dans une langue très orale qui transpire les rues poussiéreuses, le désert et les taquerías et dont la traduction est incroyable (merci mille fois à la formidable Lise Belperron), elle continue à creuser les résistances quotidiennes et à mettre en avant les luttes de celles et ceux qui se prennent chaque jour les malheurs, la misère et le mépris des dominants, sans jamais tomber dans la fiction à thèse ni pour autant perdre de vue son discours.
    Elle creuse particulièrement la question de la maternité, sous le patronage de Médée, donc. Des maternités volontaires, engagées, des maternités abandonnées, subies, repentantes. L’une veut avoir un enfant, consciente que ce désir vient de sa construction sociale, mais dans ce cas-là, autant faire un fils, et l’aider à déconstruire la masculinité violente imposée par la société. Une autre refuse de garder son futur bébé après la probable mort du père ; une troisième raconte comment, presque malgré elle et ses enfants, la maternité ne l’a jamais touchée du doigt.

    Mélangeant avec magie le mythe de Médée à la violence des narcos et les figures folkloriques et religieuses du Mexique contemporain, elle fait de la moindre vie banale une mythologie à elle seule et donne à la culture populaire, la musique et la nourriture des rues, des prolos, une dimension élyséenne.

    Encore meilleur que le précédent, qui était déjà très bon, Mexico Médée assoit Dahlia de la Cerda parmi les grandes autrices latinas contemporaines. Vivement le prochain !

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Lise Belperron
    Éditions du Sous-Sol

  • Chiennes de garde – Dahlia de la Cerda

    Elles sont filles ou fiancée de narcos, mère ou sœur de mortes, tueuses à gages, ou encore mortes. Elles sont 13 et nous parlent, nous racontent leur histoire.

    Je me suis assise sur la cuvette, j’ai pissé sur le test de grossesse, et j’ai attendu la plus longue minute de ma vie. Positif. J’ai eu une crise d’angoisse et juste après une timide bouffée de joie : je me suis caressée le ventre avec tendresse. Chaque fois que j’avais vu ce genre de scènes, la nana qui scrute son test de grossesse dans les toilettes, ça m’avait semblé pathétique. « Ca aussi, c’est pathétique », j’ai epnsé. Même si pour être honnête, j’ai l’habitude d’être pathétique, c’est peut-être pour ça que je m’identifie a des personnages comme Jessica Jones ou Penny Lane dans Presque célèbre. Je me suis relevée, j’ai passé mon visage sous l’eau et je suis sortie des toilettes pour aller m’écrouler sur le lit.
    J’ai uen certaine capacité à encaisser les mauvaises nouvelles.Certains vous diront que je les ignore, mais pas du tout, c’est juste que j’ai tellement la poisse que c’est pas crédible. J’ai été cocufiée, attaquée en pleine rue, mes animaux de compagnie sont tous morts empoisonnés ou écrasés, je ne connais pas mon père et j’ai perdu ma mère il y a quelques années. Et maintenant, dans le tiroir de droite de mon bureau, j’ai un test de grossesse avec deux lignes roses. J’ai fait une prise de sang pour confirmer. Positif. Je ne savais pas, moi, que les tests en vente libre ne pouvaient être faux que quand ils sont négatifs, jamais quand ils sont positifs. Je n’étais pas prête à donner naissance à un enfant dans ce monde de merde.

    Faux recueil de nouvelles et vrai roman ? Si chaque histoire est bien séparée des autres par cette page noire et son titre en gras, au fil de la lecture on retrouve des résonnances, un autre point de vue sur l’historie déjà contée par la précédente. La première a voulu venger son amie lâchement et sauvagement assassinée par son petit ami, on trouvera quelques pages plus loin le récit de l’amie, celui de la garde du corps, et d’autres encore. Page après page c’est une narration globale qui se tisse, rassemblant toutes les histoires en une grande, celle de celles qui ont été dévorées, de celles qui ont décidé que ça suffisait. Contre les hommes et sans l’aide de Dieu, elles n’ont qu’elles pour se défendre, se venger, se faire entendre. Yuliana, furieuse devant l’inaction de son puissant paternel face au meurtre de son amie prendra les choses en main. La China, sa garde du corps, venue de rien et maintenant tueuse au sang froid pour l’un des plus puissants narcos, raconte son ascension. Une femme amoureuse de son prêtre perd pied, une autre veut se venger de sa voisine et du chien qui chie dans son jardin. Une jeune travailleuse des maquiladoras de Ciudad Juarez ressuscite pour se venger de ses meurtriers, et venger toutes les autres avant elle, et les suivantes.

    On pensera à La saison des ouragans, de Fernanda Malchor pour la thématique et le côté choral, aussi aux Jeunes mortes, de Selva Almada (d’ailleurs cité) ou encore plus à Des os dans le désert de Sergio González Rodríguez (dont je ne t’ai pas parlé ici, mais ça viendra sans doute). Le sujet des violences faites aux femmes dans la littérature latino est assez prégnant ces derniers temps, et Dahlia de la Cerda vient y ajouter sa pierre avec un style et une force toute particulière. Avec cette adresse directe au lecteur-ice, elle nous entraîne dans un dialogue, ou plutôt un entretien, une conversation avec celles qui sont en première ligne. Les féminicides au Mexique atteignent des niveaux insupportables, notamment dans les régions frontalières avec les États-Unis (il faudra vraiment que je te parle de Des os dans le désert, à ce sujet), et Dahlia de la Cerda exhibe les (potentielles) victimes dans ce texte, mais des victimes qui n’ont pas l’intention de mourir sans arracher quelques morceaux au passage, des femmes qui ont bien compris les codes et qui, dès qu’elles en ont la possibilité, vont les habiter et jouer avec pour venir mettre à terre la destinée macabre qui les attend. Hargneuses et décidées, les protagonistes de ces histoires ne s’en laissent pas compter, quitte à repousser la mort pour faire payer aux vivants.

    Au rythme des corredores et de la cumbia qui donnent le tempo des événements, Dahlia de la Cerda met sur le devant de la scène celles qui sont constamment invisibilisées, ignorées, résumées à une place de vierge ou de putain, de victime ou de marâtre, bâillonnées, tuées et nous apporte sur un plateau punk-goth leurs paroles, à coups de crosses et de reggaeton, et c’est très bien !

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Lise Belperron
    Éditions du Sous-sol
    240 pages