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  • La fenêtre de la bibliothèque – Margaret Oliphant

    Une jeune fille passe les premières semaines de l’été chez sa tante Marie, dans une petite ville d’Écosse. Nous sommes en pleine ère victorienne, la vieille (aux yeux de sa nièce) tante reçoit ses (vieilles) amies, toutes de crêpes, de dentelles et de cancans tandis que notre jeunette lit et regarde par la fenêtre un monde bien lointain. Mais elle ne perd jamais une miette des échanges autour du thé, recroquevillée dans son embrasure de fenêtre.

    Je ne pris pas conscience, tout d’abord, de toutes les discussions auxquelles cette fenêtre donnait lieu. Elle faisait presque vis-à-vis à l’une des fenêtres du vaste salon antique de la demeure où je passais l’été, cette année-là, qui fut une des plus importantes de ma vie. Cette maison est située presque en face de la bibliothèque, dans la High Street de St Rule, une jolie artère, large et spacieuse, qui donnait aux étrangers venus de lieux plus bruyants une impression de paix profonde.
    Les soirs d’été, pourtant, elle était très passante, et le silence se peuplait de bruits multiples : bruits de pas, bruits joyeux de voix, étouffés dans la douceur de l’air d’été.
    À certains moments, par exception, elle était même très bruyante : les jours de foire entre autres et le dimanche, parfois, quand il arrivait un train de plaisir. Alors, toute la douceur de l’atmosphère ensoleillée du soir ne suffisait pas à amortir le son des voix discordantes et des pas trébuchants ; à ces heures fâcheuses, nous fermions les fenêtres et, si grande que fût ma prédilection pour cette encoignure profonde, refuge où je m’évadais de toute l’activité intérieure de la maison pour observer l’ample comédie qui se déroulait au-dehors, moi-même, en pareil cas, je quittais ma tour de guetteur.
    À vrai dire, l’activité intérieure n’était jamais très intense. La maison appartenait à ma tante, à qui, « Dieu merci ! », disait-elle, il n’arrivait jamais rien. Je crois qu’elle avait eu sa part d’aventures et son temps ; mais, à l’époque dont il est ici question, tout était fini. Elle était âgée et fort paisible. Sa vie se déroulait suivant une règle immuable. Elle déclarait que ce lui était un grand appui dans l’existence, et que la routine est une forme de salut. C’est bien possible, mais c’est un salut fort monotone, et je me souviens qu’alors je jugeais, en mon for intérieur, l’imprévu préférable, quel qu’il fût. Mais en ce temps-là, j’étais jeune, ce qui explique tout.

    Le cadre est posé. Tout est très calme, monotone, un peu ennuyeux pour notre jeune héroïne, qui passe ses journées à lire des romans dans son encoignure de fenêtre. Son seul contact avec l’extérieur se fait par cette interface, semble-t-il intraversable. Le monde du dedans et celui du dehors, que l’on contemple ou que l’on fuit. Les gens viennent dans la maison, mais les habitantes en sortent rarement.
    Les échos du monde arrivent avec les discussions des ami-es de tante Marie, notamment Lady Carnbee, Mr Pitmilly et Jeanie. Et l’un des sujets récurrents concerne la bibliothèque qui fait face à la maison : l’une des fenêtres de cette bibliothèque, visible depuis le refuge de la narratrice, pose question : est-ce ou non une vraie fenêtre ? Personne ne sait trancher, la réponse est aussi vaporeuse que la dentelle de Lady Carnbee, aussi inquiétante que le diamant qui orne son doigt. Intriguée par cet échange saugrenu de prime abord, notre narratrice regarde ladite fenêtre : bien sûr qu’elle est vraie, elle y voit d’ailleurs moults détails pour le prouver. Mais alors qu’elle prend conscience de l’existence de cet élément architectural, ses sens se troublent, tout devient moins sûr. Elle n’ose parler clairement de cela à tante Marie, lady Carnbee devient une figure menaçante, et des secrets affleurent de toutes parts, sans jamais être percés à jour.

    En moins de 100 pages, dans ce joli petit volume (un poil cher, malgré tout), Margaret Oliphant, figure importante de la littérature victorienne, notamment fantastique (c’est la postface qui le dit, signée Jacques Finné, je ne connaissais pas cette autrice et suis fort aise de la découvrir) déroule de manière implacable le basculement d’une jeune fille dans l’inquiétude et la tourmente. On peut y voir le passage d’un âge à l’autre : une perte de l’innocence et l’entrée, inconsciente mais ressentie, dans l’état de femme. Un état éprouvant, enfermant et étouffant, qui se vit déjà et se concrétise : le monde extérieur n’est pas pour elles, seule compte la bulle domestique, dans laquelle certain-es entrent ou sont convoqué-es, mais dont chaque sortie est source de danger, de risque, et demande une préparation minutieuse.
    On peut y voir une très bonne histoire de fantômes et de hantise, qui nous perce de son atmosphère orageuse, perdu-es que nous sommes aux côtés de la jeune narratrice. Les histoires de maison hantée n’étant jamais uniquement des histoires de fantômes, tout est possible ^^

    Traduit de l’anglais par Marguerite Faguer
    Éditions Corti