Miou a occis Hugon le Terrible, seigneur de Bure, son grand-père. D’un coup de fer à la gorge, elle a offert son sang à la terre et à la vengeance. Maintenant elle va être jugée, et va nous être conté, sans jugement ni position, par l’enquêteur, la longue histoire qui a mené Miou à ce geste, porté par son bras, et soutenu par ceux des femmes de sa lignée et des hommes justes qui ont souffert du joug d’Hugon.
Le sac brinquebale contre le flanc du cheval. La jeune fille goûte le corps à corps avec la bête, ses cuisses et son sexe collés aux mouvements de l’animal, cadence régulière, heurt des sabots cherchant appui entre les pierres. La cavalière goûte au branle du sac contre l’abdomen de l’alezan, la tête empaquetée dans le balluchon roulant d’avant en arrière, prisonnière du chanvre. De temps à autre, à la faveur d’un emballement, le barda cogne son mollet. Alors la vengeresse sourit : il lui semble qu’Hugon de Bure lui baise la jambe, la suppliant depuis ses ténèbres de ne pas aller plus loin.
N’écoutant que son dessein, l’adolescente franchit ruisseaux et forêts, cap sur Bure, la tête d’Hugon solidement arrimée au flanc de sa monture. Pas un jour ne s’est passé sans qu’elle se remémore l’instant où, voilà une semaine, elle a fait face au seigneur dans le fracas des armes. D’abord ils ont été cent, puis dix, les autres fauchés, embrochés, éventrés ou garrottés par des adversaires peu enclins à se faire catéchiser. Au seuil de la reddition, elle s’est retrouvée aux côtés de son maître. Il l’a fixée avec l’expression de qui s’amarre à un visage ami en plein chaos – son fidèle écuyer, sa lanterne ! La jeune fille a relevé sa tignasse, exhibé la tache rouge à sa nuque, enfin arraché son plastron. Deux cerises jolies au milieu de l’albâtre. Trogne ahurie du vieux : des seins chez un garçon ! Elle a ri, joie féroce du faible qui berne le fort. Hurlé qu’elle n’était pas damelot mais damoiselle. Après quoi, elle a brandi l’estoc, annoncé qu’il était temps de laver les crimes, temps de payer : Hugon mourrait du sang de son sang. Et d’une main ferme, elle lui a sectionné la carotide. L’ennemi assistait à la scène, éberlué : cet oiselet avec occis Hugon le Terrible !
C’est l’histoire de Miou, de Reine et d’Ephraïm. De Guillaume, Gala, Pietro ; d’Aïda, de la Noiraude, de Clarisse, aussi. De Mange-Ciel, d’Abel, de la Prodigue et de deux marionnettes qui regardent cela de haut sans rester de bois. Dans les entrailles de la forêt de Bénévent, une injustice originelle aura jeté un sort, une malédiction, mais qui ne prend pas la forme que le pensaient les gens. La rage et la tristesse d’une jeune fille et des arbres ont repoussé le mal, mais celui-ci s’est frayé un chemin, laissant derrière lui une marque rouge sur la peau de sa descendance, rouge comme le sang qu’Hugon aime voir couler. Ripailleur, violent, belliqueux, il n’aime rien tant que violenter son-sa prochain-e et partir en croisade, torturer, massacrer et brûler. Face à lui, pourtant, se dresse doucement, sans que personne ne s’en rende vraiment compte, les intéressé-es en premier, une haie, un mur, qui pousse sur un désir de justice, d’équité et d’amour. Guillaume, le prieur des Crots, soudain devenu protecteur d’un bébé taché de rouge au cou, Pietro le franciscain errant qui décide de s’amarrer au prieuré, attendri par ce prieur atypique et sa jeune pousse curieuse ; Reine, héritière d’Hugon qui, entre une mère qui perd pied et un père fou de violence, devra choisir entre la brutalité paternelle et la sagesse de son grand-père Enguerrand. Entre toutes ces branches, il y a Gala, la racine de tout, qui a tout perdu et pleure de perdre le peu qui lui reste.
Nos héroïnes et héros portent en eux des rêves de mieux, de liberté et de découverte, d’une vie paisible avec les autres et fougueuse de découvertes, de compréhension du monde et de vie. Ils sont aussi embrasés de rage et de colère, tétées au sein, héritées, transmises et vécues dans la chair et par la chair des autres. Alors que la violence inouïe d’Hugon trouve avec les Croisades lointaines et la chasse aux hérétiques locaux un prétexte à sa violence, imposant par le sang et la peur sa domination et le message dévoyé d’une église romaine qui ne songe qu’au pouvoir, d’autres tenteront d’en faire autre chose.
Saga familiale au temps des Croisades, roman de vengeance, conte noir brûlant dans le soleil, Trois fois la colère est animé par la fougue de ses personnages et la langue tempétueuse de son autrice. Porté-e par le rythme, lectrice, lecteur, ma sève, tu ne peux que te laisser perdre dans les bois hantés de Bénévent, chevaucher ta colère et la mettre dans le bras de Miou, qui nous vengera toustes.
Éditions du Sonneur