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  • Les machines à désir infernales du docteur Hoffman – Angela Carter

    Dans une ville d’un pays d’Amérique du Sud qui borde l’océan, un vieil homme nous raconte sa vie, et surtout son principal fait d’armes : son rôle dans la guerre qui a opposé le Ministre au Dr. Hoffman, une guerre qui a mené la capitale et ses habitants au bord de la folie, défiant la réalité et la raison.

    Desiderio, car tel est le nom de notre héros un peu antipathique, un peu assommant et fascinant par là-même, n’a jamais eu ni l’étoffe ni l’ambition d’un héros. Il s’ennuie beaucoup, trouve la vie en général plutôt vaine, et se détend en faisant des mots croisés, jeu auquel il excelle. Mais cet ennui général, ce détachement vis-à-vis du reste du monde fait que, lorsque le Dr Hoffman lance sa grande offensive sur la capitale, il est le seul à y résister sans difficulté. Le Ministre voit donc en lui l’employé parfait pour les seconder dans leur combat. Desiderio, l’homme apparemment sans passion, se retrouve embringué dans une aventure complètement folle, à la recherche du Dr Hoffman et de sa fille, qui lui est apparu en rêve et lui a ouvert le cœur en deux.

    Les attaques du Dr Hoffman ne sont pas contre les personnes directement, elles s’en prennent à la réalité et viennent peupler la capitale de mirages, de créatures incongrues, improbables, donnent vie au mobilier urbain et font revenir les morts. De plus en plus sophistiquées, il devient compliqué de distinguer les chimères de la réalité, la police de la Détermination se délecte de mettre en place les pires manières d’identifier le rêve de la réalité et la population se noie dans ces folies qui les assaillent de toute part. Desiderio est donc le seul espoir des habitants, dont la mort, sous le coup des mirages ou de la police de la Détermination, semble inexorable.

    Je me souviens de tout.
    Oui.
    Je me souviens parfaitement de tout.
    Pendant la guerre, la ville était pleine de mirages et j’étais jeune. Aujourd’hui tout est très calme. Les ombres tombent comme on s’y attend, et où on s’y attend. Comme je suis vieux et célèbre, on m’a dit que je ferais bien de coucher sur le papier tous mes souvenirs de la Grande Guerre, et aussi parce que je me souvient de tout. Il me faut donc rassembler toutes ces expériences confuses et les remettre dans l’ordre, telles qu’elles se sont déroulées, en commençant par le commencement. Je dois démêler la pelote de ma vie et trouver dans cet écheveau le fil original et unique de mon moi, le moi qui était un jeune homme, qui est devenu un héros et qui a vieilli. Mais d’abord, laissez-moi me présenter.
    Je m’appelle Desiderio.
    J’habitais la ville lorsque notre adversaire, le diabolique docteur Hoffman, la remplit de mirages pour nous rendre fous. Plus rien en ville ne ressemblait à ce qu’il avait été -rien de tout ! Car le docteur Hoffman, voyez-vous, menait une guerre sans merci à la raison humaine. Rien de moins. Oh, les enjeux de la guerre étaient immenses -bien plus que je ne le réalisais alors, parce que j’étais jeune et sardonique et que je n’aimais pas beaucoup la notion d’humanité, pour tout dire, même si on m’expliqua par la suite, une fois devenu un héros, que j’avais sauvé le genre humain.

    C’est un voyage improbable dans lequel se lance Desiderio. A partir d’un fil ténu il part sur les traces du Dr Hoffman et rencontrera un cirque itinérant, une tribu indigène qui vit sur le fleuve, un comte lituanien masochiste, et beaucoup d’autres personnages dont la réalité est chaque fois questionnable. En fil rouge, toujours plus présente, la figue d’Albertina, la fille du Docteur dont Desiderio est tombé amoureux après l’avoir vu en rêve. Entre une réalité ennuyeuse, terre à terre et rassurante et un monde magique, débridé, débordant de désirs ravageurs, Desiderio pourra-t-il et devra-t-il choisir ?

    Buenaventura désabusé, le Desiderio d’Angela Carter traverse des aventures toutes plus dangereuses et perturbantes les unes que les autres, se laissant porter par les rencontres, acteur passif d’une histoire qu’il vit autant qu’il la subit. Avec peu de morale mais sans amoralité franche et revendiquée, il risque sa peau, à défaut de sa santé mentale, tout en découvrant avec intérêt l’histoire du docteur, de ses recherches et ses machines au fil de son enquête. Si les aventures elles-mêmes de Desiderio sont déjà passionnantes, toute la dimension réflexive et assez perchée d’Angela Carter sur cette guerre à la réalité est absolument fascinante ! Il n’y a ni bon ni méchant dans ce combat, car le Ministre comme le Docteur lutte finalement pour eux-mêmes, mus par leur volonté de pouvoir et leurs désirs propres plus que par une volonté d’aller vers un bien commun. L’un défend un rationalité morne, une concrétude palpable détachée de tout désir et affabulation, tandis que le docteur veut imposer le règne de l’imaginaire et du fantasme, libérer les psychés pour nous mettre, peut-être face à nous-mêmes et à chacun de nous.

    Si je tire le fil de mes préoccupations (pour ne pas dire prises de tête) actuelles, je trouve ce roman encore plus fascinant. Si tu prends les nouvelles depuis le début de l’année, lectrice, lecteur, mon chèvre frais, voire depuis avant, hein, ne nous limitons pas (ne nous voilons pas la face), on pourrait se demander ce qui est vrai ou pas. C’est un peu comme si, dans notre réalité à nous, le Ministre et le docteur Hoffman n’étaient qu’un, entité fantomatique qui se balade dans les câbles sous-marins, prenant le faux pour en faire du vrai. Mais un Dr Hoffman encore plus dangereux, car si celui d’Angela Carter assume de vouloir abattre la raison pour le désir et les chimères, les nôtres n’ont pas d’imagination. Enfermés dans leur réalité sèche et étriquée, loin de toute humanité commune, ils veulent raser et le rêve et la réalité des autres pour que tout le monde vivent dans leur tête. Peut-être est-ce cela, la conséquence de la victoire de Desiderio : une troisième voie tout aussi radicale, sans folies communes, sans réalité partagée, sans désirs fulgurants. Seulement une folie, une réalité et un désir brutal, sans partage, sans conséquence, sans fantasme.

    Il y aura des choses bien plus intelligentes à dire sur ce roman, alors surtout n’hésite pas à les partager avec moi ! En tout cas, pour la réflexion, pour la littérature, pour l’imaginaire et pour le plaisir le plus surprenant, il faut lire ce livre, car il n’y a rien de mieux que de se laisser prendre dans une histoire pareille, brillante, dérangeante, jubilatoire, et tout le reste !

    Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Berrée
    Éditions Inculte