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  • Sauvagines – Gabrielle Filteau-Chiba

    Raphaëlle est garde-forestière dans la forêt québecoise du Kamouraska, frontalière avec le voisin états-unien et proche de la Gaspésie. Un coin sauvage, plein d’arbres, d’animaux, de neige, de fleurs, de lichens, d’insectes… Bref, plein de vie principalement pas humaine. Sauf des chasseurs bien sûr. Son travail, entre autre, c’est de veiller au respect des règles de chasse et de trappe et de lutter contre le braconnage, et ça braconne sec. Sa jeune chienne a survécu de justesse aux colliers d’un braconnier, et alors qu’elle décide de la venger et de retrouver le responsable, celui-ci semble prendre les devants : Raphaëlle se rend compte qu’elle est observée. Alors que l’automne se resserre et l’hiver approche, les dangers qui l’entourent prennent une nouvelle forme, plus inquiétante qu’une ourse ou une tempête de neige.

    Sauvagines, je l’ai découvert après ma lecture, fait partie d’une trilogie qui reprend les mêmes personnages. Deuxième roman sur les trois, je ne me suis absolument pas sentie perdue de ne pas avoir lu le premier, j’imagine que les trois peuvent se lire tout à fait indépendamment. Je trouve que c’est le cas pour celui-ci, donc si, comme moi, tu n’as pas lu Encabanée, bah c’est pas grave, tu peux lire Sauvagines quand même ^^

    Bienvenue dans le Canada sauvage ! Celui que l’on imagine, vu d’ici en Europe, beau, teint des mille couleurs de feu des arbres et avec des ours cachés derrière chaque tronc d’arbres. C’est presque ça, d’ailleurs, mais pas tout à fait. Raphaëlle aussi rêve d’un Kamouraska paisible, dans lequel les animaux et les arbres n’auraient à craindre ni les quotas de chasse ni les coupes à blanc. Mais malheureusement pour elle et son idéalisme, non seulement les animaux sont traqués pour finir en toques ou en manteaux avec une violence brute, les arbres rasés avec un grand plaisir et chaque décision de son ministère ne fait qu’étendre la latitude d’action laissée aux chasseurs : fin de protection de certaines espèces, baisse voire suppression de quotas, et une grande mansuétude face aux infractions de certains. Car ici comme ailleurs, malgré la faible densité de population, on trouve des castes de puissants, des dominants qui se montrent, s’imposent et violentent le vivant dans son ensemble. Et ça, Raphaëlle a de plus en plus de mal à le supporter. Elle qui a quitté une famille étouffante et traditionnelle, pour ne pas dire traditionaliste ; la seule à avoir hérité de quelques traits d’une arrière-grand-mère autochtone dont elle ne sait rien, espérait protéger cette forêt et participer à une véritable vie de communs entre chaque être vivant, humains et non-humain, qui l’habite. Mais non.

    La vendetta dans laquelle elle se lance, d’abord seule puis avec le soutien de son mentor, Lionel, garde forestier à la retraite, la plonge dans cette face sombre des réglementation, dans la technocratie et le mépris des gens des bureaux qui décident comment gérer un coin dans lequel ils n’ont jamais mis les pieds, et qu’à Saint-Bruno-de-Kamouraska comme à Montréal, il y a les hommes puissants et les autres. Au fil de son enquête, passant alternativement de chasseuse à chassée, la noirceur et l’impuissance font vagues, et il lui faudra de la flamboyance pour retourner vers le vertige des grands espaces.

    Deuxième roman d’une trilogie kamouraskienne, Sauvagines se lit tout seul, porté par cette langue toujours étonnante aux oreilles d’un-e français-e, aussi orale que poétique, qui laisse sur la peau les épines et les ronces, la neige qui vient et la boue qui précède et tire avec elle l’euphorie et l’oppression des étendues canadiennes. Si j’ai trouvé la fin un peu facile, le flot du roman m’a emmenée jusqu’au bout sans difficulté et je ne boude pas mon plaisir. je retournerai au Kamouraska avec beaucoup de plaisir !

    Éditions Stock – Éditions Folio

  • La grande ourse – Maylis Adhémar

    Après avoir arpenté le monde pendant 5 ans pour se faire une expérience professionnelle, Zita revient chez elle. Elle retrouve ses Pyrénées et la ferme familiale, le troupeau de moutons et les vieilles pierres. Elle trouve aussi Pierrick, ingénieur aéronautique, papa d’Inès et citadin avec une conscience écolo. Et entre les pierres moussues de son passé et de l’estive, elle retrouve l’ours, aussi.

    C’était un samedi d’automne pluvieux, ici, au creux de cette jeune montagne de quarante millions d’années. La nuit déployait sa noirceur sur le Couserans. Bercé par ses deux rivières, le village de Seix dormait. Les hommes encore debout avaient pris le chemin du troquet.
    Pierrick n’avait rien à faire dans ce bar plein à craquer de gens de tous âges venus fêter la châtaigne nouvelle et l’ivresse des hauteurs. D’un air aussi amusé que dépité, le jeune garçon les contemplait. Il y avait les gaillards fougueux en gros pull de laine, les petits vieux aux dents biscornues, béret en poche, accrochés à leur verre de jaune, les quarantenaires pimpantes dans leurs jeans délavés et ces grappes d’adolescents pas tout à fait finis qui hurlaient en entendant jaillir des baffles des musiques commerciales anglo-saxonnes. Sur les murs, un bric-à-brac d’affiches et de photographies faisait office de décoration. L’annonce du derby de rugby, entre l’Union sportive Haut-Salat et La Tour-Verniolle, concurrençait celle d’un concours de pétanque en doublette, placardée à côté du cliché d’une truite record de soixante centimètres. Dans un cadre, les images de la fête de la transhumance exhibaient de gigantesques troupeaux de moutons et de chevaux castillonnais, des hommes en pagne de laine et des danseuses brésiliennes en bikini à strass.

    La trentaine entamée, la voyageuse Zita se dit que Pierrick est peut-être celui avec lequel elle se posera enfin, faire comme ses amies, s’installer et faire famille. Mais si les corps et les cœurs se mêlent avec passion, le choc entre la montagnarde fille d’éleveurs et le parisien-toulousain écolo urbain explose son lot d’esquilles et d’échardes dont les égratignures peuvent parfois s’infecter plus qu’on ne le pense. Alors quand l’ours, le grand, le Slovène, le symbole de l’incompréhension entre les deux mondes, tue, puis est tué, les égratignures menacent de devenir gangrène.

    On a tous plus ou moins un avis sur la réintroduction d’espèces disparues dans les milieux naturels, qu’il s’agisse du loup ou de l’ours, que l’on soit concerné de près ou de loin, voire de très loin. Dans la famille de Zita, on est hésitant. L’ours, c’est le symbole, le dieu païen, les vieilles légendes pyrénéennes contées au coin du feu par Petite Mère, centenaire et dernière mémoire d’un pastoralisme disparu. L’ours, c’est surtout beaucoup de pertes dans les troupeaux. Et les compensations du gouvernement et de l’UE ont beau y faire, l’argent ne remplace pas tout.
    Pour Pierrick, sa fille Inès, son ex-femme Émilie et son ex-belle-mère, surtout, l’ours c’est la vie, la reprise de la nature sur l’humain et sa dévastation meurtrière, et les paysans des pécores, des assassins incultes qui ne comprennent rien à rien.
    Zita aimerait que ce soit aussi simple, aussi binaire à tous les niveaux. Mais qu’en savent-ils, ces citadins qui mangent bio sans faire attention à la provenance, qui prônent un retour au sauvage avec leur montre connectée et leurs îlots nature en cœur de ville ? Qui pensent mieux connaître la montagne car ils y skient tous les hivers ? Face à eux des agriculteurs, des paysans tributaires d’une nature versatile et d’une industrie agroalimentaire qui les emprisonnent dans des pratiques et des contrats incassables sous peine de ruine. Des, aussi, mesquins, qui voient le monde en binaire, lâchent des bêtes d’élevage pour la chasse et s’opposent par principe et avec violence à tout ce qui ne rentre pas dans leur manière de voir.
    Zita a toujours été un peu à part. Dans son milieu d’origine, au lycée agricole de Toulouse, elle était l’intello, celle qui lisait, la fille qui ne craignait pas les gars, celle qui était différente et l’assumait. Dans le monde de Pierrick, elle est la paysanne, celle qui ne peut pas comprendre les enjeux écologiques du monde, celle qui veut tuer l’ours et empoisonner les nappes phréatiques.

    Dans ce roman minéral et charnel, Maylis Adhémar met en avant et déconstruit toute sorte de manichéisme. On peut être éleveur de poules en cage en sachant le mal que cela fait, mais sans pouvoir en sortir aussi simplement que les discours de l’UE ne le laissent penser. On peut être resté neutre toute sa vie durant sur le retour de l’ours et craquer, être prêt à tout le jour où les bêtes qui prennent, ce sont les nôtres. On peut vivre en ville, faire ce qu’on peut pour lutter contre la pollution, la malbouffe et ne pas se rendre compte de la complexité du monde de l’agriculture. On peut être amoureuse mais ne pas pouvoir être la belle-mère rêvée. Ou être belle-mère et se heurter à la mauvaise belle-famille. Avoir travaillé dans des exploitations variées de par le monde, et ne pas trouver de solutions aux problèmes pyrénéens.

    Peut-être qu’il n’y a pas de solution, juste des compromis. Ou une acceptation. L’ours, ni les antis, ni les pour n’ont finalement la main sur sa présence. Il est un fait. Il a été un symbole divin, puis celui de la puissance humaine qui l’a exterminé. Nouveau symbole, celui d’une repentance sincère ou d’une arrière-pensée touristique, il devient l’autel de toutes les incompréhensions, le prétexte à tous les reproches.
    Les personnages de Maylis Adhémar se débattent avec leur vie et leurs craintes, en conscience ou non, parce qu’il est parfois plus facile de fermer les yeux sur soi-même, quitte à se rajouter des œillères sur le monde. Émilie, ex-femme jalouse et meurtrie, qui recherche constamment une attention et une validation qu’elle n’a jamais eue, elle moins importante que les ours réintroduits. Inès, qui ne comprend pas bien la séparation de ses parents et s’approprie les souffrances de sa mère. Pierrick, bon garçon, citadin bourgeois, plein de bons principes mais peu de confrontation. Que ce soit avec la nature ou bien dans sa vie, Pierrick fuit le conflit, et tente désespérément de garder une image simple et pure de ce qui l’entoure. Zita va venir mettre un grand coup dans ses habitudes et bouleverser, avec plus ou moins de bonheur, la vie tranquille et en pleine conscience écologique de ce petit monde.

    Randonnée mouvementée sur chemins pierreux, Zita et La grande ourse explorent avec honnêteté et le cœur ouvert la complexité des relations, qu’elles soient avec la nature, entre nous, entre soi ou avec la dissonance cognitive permanente dans laquelle nous devons vivre aujourd’hui. Et ça fait beaucoup de bien de trouver une interlocutrice avec qui en parler, un bien fou.

    Éditions Stock
    288 pages