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  • Tu marches, il marche, vous marchez… moi, je cours – Marie Dorin

    Connais-tu Marie Dorin ? Si tu es fan de biathlon, la question ne se pose pas. Sinon, peut-être. Biathlète iséroise, Marie Dorin est l’une des plus grandes sportives de sa discipline. Elle a été la charnière de l’équipe de France pendant plusieurs années, faisant le lien entre deux générations et enrichissant le palmarès de ce sport dans lequel, cocorico, la France brille depuis longtemps ^^ je ne vais pas te faire un tableau de récompenses, il existe sur Wikipédia et ce n’est pas le lieu, ni l’objet de son livre. Enfin un peu, mais pas que, et pas sous l’angle que l’on croit.

    « C’est marrant que tu aies fait du sport de haut niveau, toi qui râlais pour marcher petite. »
    Cette phrase, entendue lors d’un repas partagé avec des amis de mes parents, m’est restée en mémoire parce qu’elle me vexe. C’est peut-être le souvenir le plus lointain que j’ai de l’évocation de « la marche ». Un poil à gratter qui vient ternir en quelque sorte le début de ma vie d’athlète. En secret je bute sur le côté fainéante que suggère ce flash-back. En fait, je ne me rappelle carrément pas avoir rechigné à la marche. Cela dit, « petite » est n mot suffisamment vague pour englober une période de plusieurs années. Et donc de tomber pile poil dans un intervalle que ma mémoire a gommé. Comme de par hasard… Parfois, on s’arrange avec ses souvenirs. Après tout, j’ai le droit, ce sont les miens.
    Est-ce que la marche est une porte d’entrée vers le sport de haut niveau ? Est-ce qu’une carrière sportive débute par une marche ? Aucune idée. Mais la route est longue pour passer de la marche à la course, puis au ski, puis à l’effort répété et à la rigueur qu’impose le choix de la compétition.
    D’ailleurs, comment commence une carrière ? Qu’importe, on démarre tous par un premier pas. La mienne commence ainsi. Une marche vers Dieu

    Alors je te divulgâche direct, si Marie Dorin a décidé de voir si elle trouvait Dieu quelque part, c’était d’abord pour marcher jusqu’à l’autel lors de la messe de Noël et goûté cette hostie qu’on lui refusait, elle qui n’est pas baptisée. Elle n’aura pas trouvé Dieu, mais des histoires contées par son paternel lors d’un petit pèlerinage, intriquant serré et pour toujours les racontars imaginaires et les bois, les pas et les mots.

    Je mentirai en disant qu’elle n’évoque pas sa carrière. Ce récit, arraché d’un bout de vie, contient forcément ce qui a rempli son temps pendant des années. Mais les compétitions qu’elle a fait aux quatre coins de l’hiver, les championnats, les Jeux, les stages, sont ici mobilisés pour le temps qu’elle y avait à se retrouver seule dans les bois, de quelle manière ses courses en pleine nature, au milieu des sapins, épicéas, rennes, oiseaux, ours ?, ont été pour elle des échappatoires et des plages de construction, d’apaisement et parfois un tremplin vers une performance à la course suivante. Elle raconte les gens qui l’ont amenée au plus haut niveau de son sport, qui lui ont donné les connaissances pour regarder différemment les environnements dans lesquels elle skiait et à construire, d’abord inconsciemment puis en pleine connaissance et volonté, un nouveau rapport à cette nature qui l’accompagne depuis sa naissance.

    La marche si polémique est rapidement remplacée par la course, plus rapide, qui laisse à peine le temps de regarder les pensées s’accrocher aux branches, remplaçant les angoisses et les questions par des histoires, des fantasmagories qi font part belle à la narratrice et la plongeant dans un monde de neige, de forêts et d’animaux. Les sorties libres à ski s’enrichissent parfois de la compagnie de ses camarades de l’équipe de France, notamment une, qui reprend le rôle de conteuse en décrivant ses lectures de fantasy (ici, Robin Hobb et l’Assassin royal). Il faudra des grossesses pour reprendre le rythme (un peu) plus lent de la marche, et construire avec elle d’autres réflexions sur les conséquences de sa pratique sur le monde, les paysages qu’elle voudra faire découvrir à ses enfants, ce qu’il faut faire en propre et en commun pour sauver ce qui peut encore l’être, pour diminuer son empreinte dans la neige de plus en plus fine. Consciente de la chance et de la violence de son métier, qui lui a permis d’aller de la Norvège au Kamchakta, de Vancouver à Pyeongchang, et a Sotchi, avec tous les problèmes que cela pose et qu’elle se pose, elle essaie tout autant de profiter de ces moments et d’en apprendre le plus possible sur les écosystèmes qu’elle découvre et traverse.

    Le rapport au monde de Marie Dorin est celui d’une curieuse sensible qui se sait intimement partie de tout cela, et qui cherche au mieux à retrouver l’enracinement et un rôle dans le réseau micorhizo-humain que nous avons saccagé avec acharnement.
    Sans aucune prétention littéraire, elle trouve un ton mêlant oralité, confidences, auto-dérision et grande traversée qui fait de ce récit un texte agréable à lire, touchant et sensible, et propose une voix originale dans le registre des sportif-ves qui écrivent (je juge, je ne pense pas en avoir lu d’autres), faisant finalement de la carrière l’anecdote pour se concentrer sur le cadre et les personnes, le vivant humain et non-humain qui l’ont amené des balades d’enfance aux podiums, mais surtout à cette impatience brûlante d’aller se perdre dans les bois et y découvrir encore et toujours de nouvelles choses.

    Éditions Salamandre

  • Les seigneurs de Bohen – Estelle Faye

    Les margraves ont renversé les seigneurs Wurms il y a de cela des siècles et gouvernent depuis les terres de Bohen. Le premier d’entre eux, Ardan le Pieux, renversé par ses alliés, les a maudits, condamnant les dynasties impériales à s’éteindre après trois générations. Iaroslav est le 3ème de sa famille, et, l’âme mélancolique, s’attend à être renversé par l’un de ces vassaux, tandis que ses filles prennent leur rang dans le clergé, la cour ou la magie. Pourtant, c’est un autre bouleversement qui pourrait démanteler l’empire. Car partout la colère gronde, des mercenaires défient les margraves et portent avec eux des paroles de libération et d’émancipation. Des Havres aux monts Sicambre, de Serna Chernik aux mines de Katow Ser, l’empire tremble sans le savoir.

    J’ai vu changer la face du monde. Je n’ai que très peu influencé le cours des événements, mais, au fond, peut-être n’était-ce pas mon rôle. J’étais agent des Empereurs, des derniers Empereurs de Bohen.
    certains soirs, alors que le vent couche les longues herbes de la steppe et que le froid ankylose mes mains ridées, de ces soirs porteurs d’orage où le Vieux Stepovoï, sur son cheval maigre, les cheveux fous, réveille les esprits des anciens nomades, les souvenirs de ma longue vie me reviennent en mémoire, les images défilent sur la toile mouvante de la steppe, l’herbe gris-vert aux reflets d’argent. Malgré moi, je plisse les paupières, je scrute le crépuscule ; malgré moi, je guette un rayon vert à l’horizon. Un miroitement lointain du Palais d’Ambre Vert, de la citadelle des Empereurs. Même si le Palais n’existe plus.
    J’ai passé tant de crépuscules, quand j’étais enfant, à attendre cet éclat vert. À rêver de partir, de quitter la steppe pour découvrir le vaste monde. Et le monde, alors, c’était l’Empire.
    C’était possible de partir. C’était facile, même, pour les gens comme moi. Quand j’étais adolescente, dans ma steppe qui n’a pas nom, affalée sur l’encolure de mon cheval, en surveillant les troupeaux de cahirnes, je me répétais doucement les mots de cet autre monde. Là-bas, disait-on, les gens ne vénéraient ni le Vent ni l’Hiver, ils ne laissaient pas d’offrandes pour le Vieux Stepovoï, mais priaient un Dieu Absent.
    Je travaillais mon don tout en surveillant d’un œil mes placides cahirnes. Ceux qui revenaient de l’Empire nous décrivaient les splendeurs de Serba Chernik, de la capitale aux mille ponts, aux murailles plus hautes qu’un pan de colline, où les hommes étaient plus nombreux que les feuilles dans une forêt de bouleaux. Nos aînés nous racontaient encore le commerce sur le Grand Fleuve, les bateaux plus larges que la tente d’une tribu, et les mines immenses de Katow-Ser, où des nuées d’esclaves arrachaient à la terre le lirium couleur d’étoile, un métal d’une pureté irréelle que mes semblables sur la steppe appellent le sang blanc de Bohen.

    Notre conteuse sera Ioulia la Perdrix, une changeforme venue des steppes et espionne impériale, qui aura suivi certain-es des protagonistes de la chute de l’Empire. Cette chute ne sera pas venue des manigances aristocratiques, des manœuvres politiques de vassaux rếvant de leur liberté et de leur pouvoir. Elle aura mûrit pendant des décennies, aura poussé dans le coeur d’hommes et de femmes de tout le territoire, se sera diffusé par les mots, les contes, les paroles et un petit livre interdit. Elle sera portée par les actions de femmes et d’hommes que rien n’appelait à devenir des révolté-es, mais qui, face au danger, à la nécessité ou à l’amour, auront décidé de faire ce qui leur semblait juste, de tenter le coup, d’unir leurs forces à d’autres et advienne que pourra.
    Nous suivrons Sainte-Étoile le bretteur, Sorenz le chien de guerre, Maëve la morguenne des Havres, Sigalit la jeune Essène ou encore Wens, le clerc prisonnier. Poursuivant chacun-e leur propre but, poussé par l’égoïsme, la nécessité ou le désespoir, iels se retrouveront une pièce de la révolte, une partie du souffle qui fera s’effondrer l’Empire.

    Depuis quelques temps, j’avais bien envie de me remettre à lire de la fantasy. Mais pas des séries d’une dizaine de tomes, parfois jamais finies, racontant encore et toujours l’histoire du jeune orphelin en fait héritier du trône qui retrouve sa place et sauve le monde. ras la casquette. Et puis en écoutant (plusieurs fois) cette excellente série de LSD sur la fantasy dans laquelle intervient Estelle Faye (entre autre), je me suis souvenue que j’avais beaucoup apprécie Widjigo et que j’avais dans ma bibliothèque Les seigneurs de Bohen, qui m’attendait patiemment. Qu’à cela ne tienne, c’était donc partie. Et ce fut une riche idée !

    D’abord parce que l’histoire est excellente : très bien menée, sans temps mort malgré sa longueur (on est autour des 700 pages sur la version poche), le livre se dévore en un rien et Estelle Faye sait garder ses lecteur-ices en haleine. Ensuite parce qu’elle s’amuse avec le genre et ses archétypes. On retrouve ce qu’on vient y chercher, notamment en termes d’univers (la région maritime, le désert, les montagnes, les mines, la capitale sublime et menaçante et ses bas-fonds), ici relevé d’influences d’Europe centrale, orientale et slaves tant dans les noms que dans les folklores qu’elle convoque. On retrouve des personnages aux origines mystérieuses, des pouvoirs inconnus, un passé trouble et des créatures sanguinaires. Les différents lieux sont merveilleusement décrits, nous transportant par les odeurs et les sensations dans la jungle lourde de Bo-Chaï, les mines infernales de Katow-Ser ou les immenses et hypnotisantes plages des Havres. Là où Estelle Faye veut nous surprendre, c’est avec ses personnages. Outre le fait de ne pas tellement s’intéresser aux puissants, empereurs et autres potentats, elle fait déjà la part belle aux personnages féminins, qui tiennent le haut du pavé et tiennent la dragée haute à leurs homologues masculins. Sans créer un monde idyllique dans lequel les femmes sont égales aux hommes, loin de là, elles laissent à d’autres la place de faire-valoir désirables, de potiches à sauver, pour prendre leur place et leur puissance dans le déroulement du récit. On trouvera parmi toute la chorale de belles représentations LGBT qui ne renient pas leurs désirs (et Estelle Faye ne renie pas les passages de romances (parfois trop à mon goût, mais c’est très personnel ^)), et le désir, les espoirs, la psychologie des protagonistes fait partie des moteurs de l’histoire. Chaque personnage est creusé et malaxé, la psyché et le passé de chacun-e vient mettre son grain dans leur parcours et faire de cette révolution l’addition des actions d’une multitude. De ce fait, ce qui intéresse l’autrice, me semble-t-il, ce ne sont pas tant les batailles et les actes héroïques que les gens qui y participent. On s’épargne donc les longues scènes de sièges et d’affrontements pour se concentrer sur le chemin que suivent nos héroïnes et héros. Et Ioulia la Perdrix nous guide, par des interludes fort appréciables qui ellipsent certaines parties de l’intrigue.

    En bref, si le roman n’est pas exempt de défauts et peut perturber voire déplaire aux aficionados du genre (sans être une fan de dark fantasy, je ne suis pas convaincue par cette classification, mais c’est une autre histoire), il est un page-turner saisissant et original, a la grande qualité d’être un one-shot (bien que depuis une suite soit sortie, mais le roman en lui-même se suffit (mais j’ai quand même bien envie de refaire un saut en Bohen, un de ces quatre)), et de mettre au premier plan les marginaux, les petites gens qui pour une fois, ne subissent pas les bouleversements mais en sont le cœur, en utilisant des folklores (slaves, juifs…) un peu moins courant que les traditionnels celtes et nordiques et faisant de certaines innovations techniques (la poudre, l’imprimerie) des éléments centraux de son histoire. Je ne boude pas mon plaisir, et reviendrai non seulement en Bohen, mais aussi dans d’autres romans de l’autrice ^^

    Éditions Folio SF/Critic

  • Zones à défendre – Bénédicte Dupré la Tour

    Clémence, ingénieure pour une grosse entreprise de gestion des déchets répondant au doux nom de BigMama, revient à Paris après 5 ans en Nouvelle-Calédonie. Elle retrouve son appartement, la grisaille parisienne, son frère poète révolté sans le sou mais avec la rage et sa mère, veuve catho tradi qui a viré complotiste pendant le Covid. Tandis qu’on lui annonce sa prochaine mission, Clémence peine à s’extraire d’une gangue visqueuse et paralysante, et se débat comme elle peut, entre la violence de la société, les difficiles retrouvailles familiales et la vacuité de sa vie.

    Lorsqu’elle rentra après cinq années d’absence, Clémence crut que la distance et le temps avaient faire leur œuvre, comme l’eau des rivières polit lentement les roches pour en faire des galets ronds. Aux premiers jours de septembre, l’appartement vide résonnait d’un écho froid. Les locataires avaient été congédiés. Il restait quelques punaises de couleurs aux murs ; une éponge racornie sur le coin d’un évier. Et une odeur pénétrante d’urine de chat. Clémence avait pourtant précisé dans l’annonce : « animaux domestiques interdits ». Elle pulvérisa du déodorant à l’Aloe Vera tiré de sa valise, reprenant possession de ce deux-pièces-cuisine parisien acheté quelques années auparavant à la faveur de taux exceptionnellement bas et d’une frénésie immobilière qui s’était emparée d’elle et de ses amis, la plupart en couple. Elle était restée l’éternelle célibataire, enchaînant les histoires décevantes avec des hommes qui, toujours, après avoir obtenu leur part de chair, disparaissaient ou lui proposaient de poursuivre la relation en couple libre. Clémence était passe-partout, un petit museau terne, cheveux clairs, carré plat. Un corps lambda n’invitant à aucun franc désir. Rien, dans sa physionomie ou sa personnalité, ne dénotait vraiment, si ce n’est un léger penchant pour l’ironie, humour des désespérés. Cette fadeur lui offrait de passer inaperçus, ce qui l’arrangeait dans sa sphère professionnelle. Mais en matière d’amour, elle restait éternellement un second choix.

    Son travail : répondre à des appels à projet et suivre la construction de « centre de valorisation des déchets ». En clair, Clémence monte des dossiers pour raser des forêts, des champs, des prés, afin d’y installer les décharges qui récolteront les ordures des villages alentours. Elle fait ça bien, car elle y croit, à la nécessité et la vertu de ces projets : nous consommons, nous jetons, il faut bien en faire quelque chose. Alors si ce quelque chose peut apporter du biogaz, de la valeur et des financements pour les investissements de bourgades oubliées par les plans quinquennaux de l’État, où est le mal ? C’est écolo, c’est concret, c’est comme ça. Lorsque le projet tombe sur le village qui abrite la maison familiale, celle dans laquelle vit encore sa mère, elle sent que les choses peuvent partir en cacahuètes. Mais son professionnalisme et son besoin de reconnaissance maladif l’empêche de refuser le dossier, la plongeant les deux pieds et la tête dans un cloaque plus vaste qu’elle ne le pensait.

    Dans la galaxie étriquée de Clémence, il y a sa mère. Sylvie, catholique fervente et réactionnaire qui s’est trouvée de nouveaux maîtres à penser sur Youtube en piochant dans les différents courants complotistes. Grand remplacement, vaccins qui inoculent l’homosexualité, domination des Francs-Maçons, des LGBT, des Illuminatis, terre creuse, tout y passe. Sylvie est aussi une mère très présente. Trop présente, étouffante, culpabilisante, toujours à mendier l’amour et faire chanter ses enfants pour les avoir auprès d’elle. L’autre enfant, c’est Tristan, la brebis galeuse, celui qui vit de squats et de mots révoltés, de poésie et d’idéaux révolutionnaires à la sauce damasio, d’art conceptuel, de mépris pour les mous, les bien-pensants, dont sa sœur (ne parlons pas de la mère).
    Il y a aussi le boulot et son chef, Patrick Rivière (lol), le manager beauf jamais à court de blagues sexistes, prêt à tout pour rafler les projets et greenwasher tout ce qui passe. On croise quelques ami-es, surtout une, qui a suivi la bonne trajectoire mari-appart’-enfants-réveillon déguisé. Et des ex, décevants ou abandonnants, qui viennent rajouter un peu de misère sur le tas de compost qui ne se décompose pas. Au milieu de tout ça, une vague d’attentats masculinistes touche Paris, laissant place à une compassion vite teintée de « oui-mais ».

    Derrière son apparence molle et malléable, Clémence n’est pas si fade. Loin d’être idiote, notre ingénieure lutte finalement contre un cynisme qui pourrait la détruire, et tente de comprendre comment vivre selon ce qui lui a toujours été présentée comme le chemin à suivre. La liberté (de ton, de vie, de discours, de parole) de son frère et sa mère lui sont insupportables, elle qui passe son temps à se taire, se lisser pour ne pas se faire remarquer et éviter tout conflit. Pourtant, sous le tas d’ordures intérieures qu’elle a accumulé au fil des décennies, la chaleur augmente et se propage.

    Prélude
    Comme des graines graciles
    « Debout, les vrais-vivants. Debout, les cabossés, les hutte-taupistes, les militerre, les rêvilleros, les va-t-n-paix, les têtes cramées, les va-nu-coeur. Debout, les insurgés des marges, les fouisseurs d’espoir. Debout, et ventre à terre, faire flotter les bannières, tirer les haubans, debout. Debout, debout, les vrais-vivants. »

    Le message fusa sur les infras-réseaux. On rameutait du monde, on levait des clans. Ça frémissait et ça prenait au corps. Le tam-tam souterrain vibrait sourdement sans souci des frontières. Ça claquait au vent dans les étendards de toutes les lignes de frondaisons. Ça courait le long des échines dans l’air vif des derniers jours de froid. Ça cavalait à fond de train, des nerfs jusqu’aux entrailles, avec la fraîcheur des torrents au dégel. L’Appel se disséminait comme des graines graciles de pissenlit, au gré des vents. Les activistes des traverses mobilisaient les forces joyeuses et bruyantes, et l’Appel vibrait au plus profond des cellules et des âmes. Le mouvement était lancé.

    Presque stéréotypés au début du roman, les personnages de Bénédicte Dupré la Tour s’étoffent page après page, prennent des angles, des creux, des arêtes, entaillent les clichés que les autres projettent sur elleux pour mieux les prendre à contre-pied. Clémence n’est pas si lisse, Tristan pas tant ado attardé, Sylvie pas si bête (mais vraiment horrible, par contre). De la construction de ce centre de déchets (projet courant et clivant s’il en est) et les tremblements qu’il provoque, l’autrice déterre les immondices des familles dysfonctionnelles, des sociétés pourrissantes, et de gens à l’arrêt, figées dans des boues contaminées, cherchant le sale autant que la désinfection. Du cliché vers la beauté, il y a un monde épineux que Bénédicte Dupré la Tour traverse avec ferveur et talent, retournant tout ce beau monde pour en montrer le laid, le vrai, les possibles et les impasses. Avec autant d’ironie, de sarcasme que de tendresse, par moment, elle arrive à rester piquante et juste, à soulever des monceaux de questions et de situations complexes sans tomber, justement, dans ces clichés avec lesquels elle joue.

    Les zones à défendre, ce sont autant les bois à protéger des grands travaux, les corps à reprendre pour soi, les liens sociaux à dénouer, les communs à recommunaliser. La ZAD ce n’est pas qu’un campement de palettes et de graines germées, ce sont nos âmes qui se cherchent, nos peaux couvertes d’une boue-chrysalide, des tissus détissés dont les déchirures drainent d’autres dimensions enviables, se donnant à voir à celleux qui ont de la terre plein les yeux. Nous sommes la nature qui se défend, disent les Soulèvements. Nous sommes nos vies qui se déploient, nos mille vies, nos mille morts, nous dit Bénédicte Dupré la Tour.

    Éditions Flammarion

  • Brûle-bleu – Léna Pontgelard

    Roland est tenancier de l’auberge de l’Écu, sise rue Notre-Dame à Bourg-en-Bresse. Pour lui venir en aide, quatre créatures officie silencieusement à ses côtés : Silas, Bélial, Asmodée et Dagon. Affectées à des tâches répétitives, elles suivent jour après jour le même déroulement de journée, sans se poser de question, muettes et effacées. Mais un beau jour, celui que l’on nomme Silas commence à se poser des questions, sur qui il est, ce qu’il fait, pourquoi cette peau bleue, où est le marché et que font ces aventuriers qui viennent ripailler à l’auberge et profiter de ses pastées ?

    Ars Goetia
    Un jour, sûrement hier, quand il n’y avait pas encore de différence entre le matin et le reste, le silence est devenu bavard. Avant il était plat, gris de brouillard jusqu’aux étangs, comme il avait toujours été, et soudain, il s’est mis à jaillir. Des bulles de silence, toutes pareilles à celles du gruau, me bouillonnaient dans la tête : pourquoi Asmodée se levait-elle avant moi ? Pourquoi c’était moi qui me chargeais des draps ? Pourquoi notre auberge s’appelait-elle l’Écu ? Mais surtout, comment je savais ça ?
    L’Écu le matin, c’est la farandole de nous tous, d’Asmodée à Dagon. Depuis que je renifle, c’est l’odeur des portes ouvertes et du girofle des cuves en bois de Roland. C’est le bruit de l’eau sur les pavés de notre cour, en même temps que les pas qui craquent dans les couloirs des étages.
    L’Écu le matin, ce n’est que le nôtre. Un peu aussi celui du ciel dont on ne voir jamais le bout et qui change sans prévenir de déroulement de journée. Un peu celui des bruits de dehors, du clapotis de la rivière, des charrettes dans la rue, des cloches de l’église. C’est l’Écu avant l’Écu, avant que la grande salle ne soit dressée de tables et de chaises à rempailler toujours, avant que le vin ne verse et qu’on se colle les pieds dedans, avant qu’en cuisine on ne se presse à « envoyer des pots jusqu’à Jérusalem ».
    Je ne sais pas ce qu’est Jérusalem, peut-être un autre Écu où Bélial et moi ne cuisinons pas si bien, masi c’est Roland qui le dit.
    L’Écu, c’est le déroulement normal de ma journée, du matin au soir. C’est les draps posés sur le comptoir, les chambres à nettoyer, le chemin vers le lavoir, les carottes, les poulardes, les casseroles, les auges, tous les hiers et tous les demains. Depuis que je regarde, c’est les poutres brunes de ma chambre sous les toits avec plein de tourne-vrilles dedans ; claires les matin, sombres quand je rentre et qu’il n’y a pas de bougies. Il n’y a jamais de bougies dans nos chambres. Il n’y a que le Soleil, quand il en a envie. Et comment je le sais, alors qu’il ne passe pas la porte ?

    Pour Silas, cette ouverture au monde est le début une aventure plus vaste que la vie. Tout est objet de questionnement, et chaque réponse ne fait qu’ajouter de l’eau au moulin de sa curiosité. Sous le regard abasourdi et protecteur de Roland, Silas (nommé ainsi par Roland qui réfute son véritable nom)fait pas à pas l’expérience de la société dans laquelle il existe, de ses codes, règles et de sa différence, lui à la peau bleue et pourvu de cornes. Sa rencontre avec Octave de Gorrevod, petit dernier d’une noble famille, lui noue les sentiments au ventre et l’embarque dans la plus grande construction de la ville : celle du monastère royal de Brou, à la demande de Marguerite d’Autriche, pour accueillir la dépouille de son défunt mari.

    Monastère royal de Brou, de nuit

    Silas vit tout avec une sensibilité exacerbée, due à cette curiosité et son apprentissage constant de tout ce qui se meut et se transforme. Il appréhende son environnement à sa manière, se nourrit de la nouveauté, apprend à gérer les imprévus, la violence incompréhensible et les faux-pas. Il se découvre des passions, des talents et des émotions. Il se heurtes aux interdits, à la mauvaise foi et aux manipulations. Entouré de Roland, aussi protecteur qu’une poule de Bresse avec son poussinet, d’Octave, le beau rouquin fuyant qui sera le fil de son rouet, de Claudin le baladin et de bien d’autres, il décide d’exister sans s’en rendre réellement compte, faisant de cela sa plus grande force et sa faille la plus vive, plus humain que créature et trop bleu pour être commun.

    Construit en courts chapitres comme autant d’aventures et d’étapes dans le parcours de Silas, de sa découverte des rues de Bourg à la construction du monastère, Brûle-bleu est un roman érudit, drôle et foisonnant, riche de ses notes qui ne viennent pas alourdir le propos. Léna Pontgelard donne à Silas une voix des plus poétiques, empli de textures et de couleurs, riche de sa perception du monde par ses sensations, ses images et ses odeurs. Magnifique personnage autiste, qui nous raconte par sa peau et ses entrailles le monde qui le heurte et sa manière de le voir, de penser les choses et les gens, de s’ajuster et de s’affirmer.

    Avec Brûle-bleu, elle ajoute une belle pierre céruléenne au monastère de Brou, marquant combien la différence est une richesse non seulement pour les autres mais pour soi, car pouvoir appréhender le monde, la vie, l’humanité de manière atypique est un enrichissement à tous égards, qui renforce l’unisson plutôt que de strier des dissonances.

    Éditions Christian Bourgois

  • Madelaine avant l’aube – Sandrine Collette

    Dans une région isolée d’un pays sans nom, sur les terres du seigneur Ambroisie et de son fils, quelques maisons se succèdent dans le lieu-dit Les Montées. Il y a celle de Rose, la guérisseuse qui vit là seule. Il y a ensuite les deux maisons jumelles, des jumelles justement. Ambre et Aelis y vivent avec leur époux respectifs, Léon et Eugène, et les trois fils d’Aelis : Germain, Arthaud et Mayeul. La vie est rude, les cœurs secs et fermés, à tout le moins silencieux. Jusqu’au jour où, portée par on ne sait quel vent capricieux, une gamine débarque dans la cour de Rose.

    La terre frémit sous leurs pas lourds. Ils se hâtent, de cette lenteur presque hypnotique des grands corps épuisés après une journée de labeur – interrompue bien avant l’heure, quand l’enfant est venu.
    Ils vont côté à côte l’homme et le cheval, puant l’un et l’autre la sueur séchée sur leur peau rugueuse, le premier essuie la poussière qui fait du gris sur son front et l’autre secoue la tête pour se débarrasser des mouches. L’enfant marche devant, se retourne pour les attendre. Il ne dit rien mais tout dans son attitude trahit son impatience. Il aimerait qu’ils se pressent, que l’homme que l’on appelle Eugène-le-Fort soit aussi rapide que le vent. Il voudrait que le puissant cheval s’élance et se jette et les emmène sur son dos parce que là-bas, Aelis – ou est-ce Ambre ? il ne sait pas – lui a répété d’une voix de terre : Va vite. Dis-lui que c’est grave.
    Et l’enfant a couru à s’en déchirer la poitrine. Au bord du fleuve, il a hélé la passeuse avec des cris qui ressemblaient à des rugissements, il a trépigné sur le bas – couru encore, tout juste le pied posé sur la rive. Il a traversé les bois, croisé quelques hommes voûtés par-dessus les champs qui lui ont montré une direction d’un bras las, il a cherché au bord des forêts sombres la silhouette de l’imposant cheval cheval doré, ne s’est arrêté qu’à ses pieds. Là, il a délivré son message d’urgence et Eugène aussitôt s’est empressé de défaire les traits de la bête, abandonnant le tronc qu’ils débardaient au milieu d’une clairière. L’enfant a alors pensé qu’ils rentreraient comme avait dit la maîtresse de maison – vite, très vite. pourtant les deux êtres qui le suivent avancent à pas pesants, de longues enjambées engourdies et interminables, le poids de la journée ne leur permet pas mieux, à l’homme et au cheval, c’est ainsi. Eugène en son cœur hurle cependant qu’il arrive, hurle qu’on l’attende.

    Ce pourrait être un Moyen-Âge ou un futur lointain, dans quelque région montagneuse et boisé. Ce qu’il est arrivé, lectrice, lecteur, mon attente, tu le sauras plus tard, au fil des pages. Car d’abord il faut rencontrer ce petit monde, les habitant-es des Montées et leur rude quotidien, fait de faim, d’espoirs vains et de craintes : la peur du froid, de la famine, de la maladie, de l’amour manqué et d’Ambroisie-le-fils. Et lorsqu’à cet univers s’adjoint la jeune pousse folle qu’on appellera Madelaine, dont personne, même elle, ne sait rien, c’est un autre vent, d’autres peurs qui s’ajoutent. Pourtant, Madelaine ne fait que vivre, participer et prendre sa part à la vie de chacun, avec sa vigueur et son esprit. Mais elle a du mal, semble-t-il, avec l’injustice, avec la violence des uns et la domination des autres. Il ne nous reste qu’à découvrir de quel tempête elle sera le souffle, celui d’une révolte, d’un changement, ou de nouveaux malheurs.

    Fortement conseillé par ma libraire, je suis allée vers Madelaine sans trop savoir qu’y trouver, n’ayant jamais lu de livre de la pourtant prolifique Sandrine Collette. Et bien je n’ai pas été déçue. Dans ce roman aussi âpre que les hivers des Montées et poussiéreux comme les champs en été, Sandrine Collette nous confronte à nos lois et morales, nos espoirs et les leurs et n’a crainte de nous faire saigner. À nous de prendre ou non, de décider qu’en faire, de pleurer en coin ou en coin de sourire. Tu en probablement sortiras plein-e de boue, les cheveux emmêlés et le cœur à l’envers, seul-e face à tes démons et ceux des Montées. Et c’est pour ça que c’est bien !

    Le livre de poche

  • Voir venir – Lucile Novat

    Vanessa est étudiante en biologie, et aussi pionne dans un établissement de Saint-Denis. Plus spécifiquement, pionne en internat, mais pas n’importe quel internat : elle travaille à la maison d’éducation de la légion d’honneur, établissement public réservé aux filles, petites-filles et arrière-petites-filles des récipiendaires de certaines petites médailles. Là, Vanessa encadre, accompagne et se lie avec de jeunes filles d’horizons différents, ayant en commun la présence dans leur lignée d’une médaille remise pour diverses raisons. Les amitiés qui se créent, elles, tiennent plus de ces fils qui se nouent, qu’on le veuille ou non, sur des goûts, des sensations, des désirs et des douleurs. Lou, Suzanne, Yas et Adèle se sont trouvées dans ce lieu et sont devenues ce groupe, soudées, inséparables, qui traversent la vie et le temps comme une entité unique.

    23h59
    Il y a des pensionnats perdus dans la brume des Alpes italiennes, gardés par des religieuses dont on voit passer l’ombre le soir sur les murailles. Il y en a en Allemagne, lovés dans des clairières, où la voix des enfants bruisse entre les aulnes. Auxx confins de l’Oural, de toutes petites écoles dorment dans la toundra enneigée, tandis qu’en Amérique les glorieuses Seven Sisters offrent au soleil leurs façades nervurées de lierre.
    À bien des égards, le pensionnat de cette histoire leur ressemble. La aussi, l’uniforme marine des adolescentes fait oublier en quelle année on est ; pareillement, la solitude de leur forteresse les tient à l’écart du monde – protégées et captives.
    Mais ce pensionnat-là, il n’est pas caché dans la forêt, et même si sa bâtisse a quelque chose des palais qu’on voit briller sur les collines, même si son parc recèle ses mystères de craquements nocturnes, ici, au-delà des hauts murs, ce n’est pas le lac de Garde, et ce n’est pas la Virginie, pas plus que la steppe, non : c’est Saint-Denis
    il se tient sur une place ouverte à tous les vents. Ses pierres épousent la basilique où sont les tombeaux des rois, des reines. Si l’on n’y prête pas attention, on pourrait le confondre, le manquer. On pourrait croire, si l’on se laisse distraire par la splendeur de l’église – sa flèche sise au milieu de la ville- que ce long mur aveugle partant vers le sud n’est qu’une dépendance, un enclos pour les moines, bien que l’on sache, au fond, si l’on fait l’effort d’y penser, que les moines sont partis depuis des siècles. Ce qui pourrait nous échapper également, c’est qu’aujourd’hui, et depuis longtemps déjà – on devrait le savoir, c’est une vieille histoire- celles qui vivent ici sont des jeunes filles qu’on a déposées là pour tout autre chose que la prière.
    On serait tenté de dire : elles sont comme vous et moi – mais ça ne serait pas tout à fait vrai. Ce n’est pas si facile, de savoir en quoi elles diffèrent, mais il faut bien admettre que quelque chose dans cette interminable gestation à l’abri du vacarme, dans cette gémellité qu’a tissé le temps long de leur réclusion, les décale imperceptiblement de ce qu’on pourrait se figurer, si l’on tâchait de s’imaginer, disons, de façon spontanée, une adolescente.
    À l’heure où je parle, quatre d’entre elles se sont glissées, par un soir de bal, du dortoir de l’école à la crypte de la basilique.

    Vanessa donc, fille du cru de Saint-Denis, élève intelligente mais perturbatrice, comme on dit, a fini par faire son bonhomme de chemin, par étudier et avancer pour elle, et a trouvé ce poste, derrière les murs épais qui borde la basilique des monarques. Au milieu de ces jeunes filles, dans ce cadre qui ne correspond en rien à ce qu’elle a pu connaître, Vanessa a posé ses valises, pris ses marques et apporté sa touche. Elle navigue avec aisance dans les couloirs pesant de l’école pour veiller au respect des règles, mais se laisse aller à une certaine familiarité avec les pensionnaires, décalée de sa vie, de son milieu, du leur. Entre deux discussions avec des ami-es dans une porte dérobée et un flirt avec la nouvelle prof, elle regarde particulièrement notre clan des 4, Yas, Adèle, Suzanne et Lou, qui vacillent entre l’enfance et l’adolescence, la liberté que ces hauts murs offrent face à une vie familiale austère, enfermante ou limitatrice. L’amitié mène à tout, et nous suivrons le chemin de ces quatre-là, qui emmèneront Vanessa avec elles, qu’elle le veuille ou non.

    je te le dis de suite, je suis un peu partagée sur ce roman. S’il m’a séduite rapidement par son ton, son lyrisme et son atmosphère de conte macabre, il m’a parfois laissé de côté, spectatrice circonspecte et un peu perdue notamment face à des personnages qui ne m’ont pas toujours touchés. Parfois un peu lisses, peut-être, un peu convenus, aussi ? Je ne saurais dire. Je pense aussi que je m’étais mon histoire, que j’avais imaginé des choses, dans ce cadre si propice aux fantasmes. Un château caché en ville, des jeunes filles cloîtrées, une atmosphère s’était répandue dans ma tête comme une brume empoisonnée.

    Pour autant, je ne voudrais pas ignorer les qualités de ce premier roman, écrit avec brio et qui pourra contenter nombre de lecteurices, je pense. Lucile Novat nous emmène dans son histoire et les couloirs de ce pensionnat improbable et ne perd pas le fil de sa narration et son but. Si je n’ai pas toujours été bien contentée et aurais aimé que les pierres de Saint-Denis me griffent un peu mieux la peau, c’est une autrice à suivre, assurément.

    Éditions du Sous-Sol

  • Passer la brume – Julia Colin

    La brume a désormais des dents. Quiconque se trouve pris dans une nappe, un voile ou même une traîne de brume disparaît, ne laissant derrière ellui que quelques affaires. Vair connaît bien la Brume, sa mère lui a appris à reconnaître ses variations, à sentir son approche, et à la contourner, la frôler, la dépasser. Comme sa mère, Vair est une Passe-Brume : elle conduit les voyageurs à travers le massif des Pyrènes jusqu’en Esp où, paraît-il, il n’y en a pas.

    Accroupie, penchée en avant sur un gros rocher, appuyée sur un bâton fiché au sol, Vair sentit sa nuque tomber.
    Elle se fit violence, releva la tête, déplaça légèrement le poids de son corps en arrière, cherchant le déséquilibre qui la maintiendrait éveillé.
    Elle détourna son regard de la nappe de Brume immobile quelques centaines de mètres plus bas, ferma las yeux quelques secondes avant de les rouvrir pour scruter avec attention la vallée devant elle. La journée avançait, et le soleil, en disparaissant derrière la crête, allait laisser les nappes proliférer.
    Vair frissonna. A force d’être immobile, elle avait froid. Et elle détestait le froid. Elle jeta un coup d’œil à l’entrée de son antre, un peu plus bas, protégée par un épais rideau de peau et un petit feu mourant, diffusant une maigre fumée repousse-brume préventive (millepertuis, achillée). Elle eut envie d’y jeter une grosse bûche, de passer le rideau, de parcourir les huit mètres qui la séparaient de sa couche moelleuse creusée dans la pierre. Et de se rouler en boule sous les couvertures.
    Cela faisait deux jours qu’elle attendait un groupe, luttant pour rester éveillée et ne pas les manquer. Une lanterne allumée au bout de son bâton la nuit pour les guider, comme les phares des légendes. Même si personne ne se déplaçait la nuit. Trop de nappes mouvantes, pas assez de visibilité. N’empêche, elle n’avait presque pas dormi depuis quarante-huit heures, depuis que Nars était venu en éclaireur lui annoncer leur venue imminente. Neuf personnes, dont trois enfants. C’était limite, mais elle avait accepté. Son collier, qui pendait presque vide à son cou, le lui rappelait : elle avait besoin de perles, pour se racheter de nouvelles fioles teintées avant l’hiver. De la cire, en quantité, pour les boucher. Un nouveau tamis aussi, le plus fin possible. Et surtout des moufles fourrées. Les précédentes avaient été avalées par le Brume quelques mois plus tôt. Elle s’en voulait encore, c’étaient celles de sa mère.

    Alors qu’elle accompagne un groupe, Vair aperçoit sur leur chemin les traces d’un autre voyageur, là où personne n’ose s’aventurer seul. Obnubilée par cette présence, elle va devoir protéger son groupe non seulement de la Brume, mais aussi de ses propres fantômes.

    Dans ce monde post-apo qui baigne dans des vagues de Brume dont on ignore l’origine et l’étendue, les humains sont redevenus pour partie nomades, poussés par la survie face à des bancs de brouillard incontrôlables et assassins. Vair, dans ses montagnes, accompagne les fuyards, passeuse de nuages et de frontière, vers un eldorado dont personne ne sait ce qu’il recèle, ni même s’il est vraiment vivable. Directe, efficace, elle ne prend pas de gants avec ces gens qui ont parfois tout perdu et mettent leur vie entre les mains de quelqu’une qu’iels ne connaissent pas pour se rendre dans un lieu dont iels ne savent rien. Cette dureté, elle l’applique autant pour la rigueur nécessaire à une traversée sauve que par un fond de misanthropie, à tout le moins un désir de solitude exacerbé par son amour pour ses montagnes. Sorcière des temps présents et héritière d’un talent transmis par la mère, les gens la cherchent autant qu’iels la craignent, elle qui comprend, ressent, parle (qui sait), avec cette Brume dévoreuse, ce monstre silencieux qui prend les gens sans un bruit, sans un cri, dans la douceur ouatée d’une mort incompréhensible et immaculée.
    La présence fantomatique de cet autre va venir chambouler son monde de montagne et de calme, et rouvrir les portes rouillées de son passé.

    Avec Vair, c’est d’une part le récit d’une passeuse et de migration que nous fait Julia Colin. Honnête et droite mais pas particulièrement humaniste, Vair prend son écot pour chaque traversée et ne distille qu’à goutte les quelques informations qu’elle aurait sur leur destination. Face à elle, les migrants oscillent entre joie, espoir, fatigue et peur, de la Brume et de cette femme froide, au savoir impossible et impartageable, les obligeant à une confiance aveugle dans un environnement on ne peut plus hostile. D’autre part, elle nous plonge dans les paradoxes de son héroïne, sa complexité et ses douleurs, elle qui fuit le monde mais aide ses exilés dans le voyage de leur vie ; elle qui exploite des connaissances dont elle ne peut vraiment expliquer les origines, et qui lutte pour repousser des souvenirs qui la ronge pourtant de l’intérieur.
    C’est enfin l’histoire d’une humanité qui, pour des raisons dont elle a perdu le fil et qui sont devenues punitions, péchés ou colère divine, se retrouve sous la menace de ces Brumes, émanation aussi légère qu’incontrôlable, aux formes multiples. Julia Colin réussit merveilleusement à rendre palpable ce danger (qui sera familier aux lecteurices de Stephen King) et ses multiples apparences, des tranquilles Lentes ou Molles aux plus inquiétantes Voiles jusqu’aux terribles Voraces, ours de gouttelettes d’eau au rugissement muet.

    Dans le magnifique décor des Pyrènes à l’automne, ce voyage migratoire et naturaliste prend des dimensions vertigineuses et, avec une force descriptive et un sens du suspense très prenant, nous emmène jusque-là où Vair ne veut pas aller. Un superbe roman aussi rude que bouleversant !

    Aux forges de Vulcain

  • Trois fois la colère – Laurine Roux

    Miou a occis Hugon le Terrible, seigneur de Bure, son grand-père. D’un coup de fer à la gorge, elle a offert son sang à la terre et à la vengeance. Maintenant elle va être jugée, et va nous être conté, sans jugement ni position, par l’enquêteur, la longue histoire qui a mené Miou à ce geste, porté par son bras, et soutenu par ceux des femmes de sa lignée et des hommes justes qui ont souffert du joug d’Hugon.

    Le sac brinquebale contre le flanc du cheval. La jeune fille goûte le corps à corps avec la bête, ses cuisses et son sexe collés aux mouvements de l’animal, cadence régulière, heurt des sabots cherchant appui entre les pierres. La cavalière goûte au branle du sac contre l’abdomen de l’alezan, la tête empaquetée dans le balluchon roulant d’avant en arrière, prisonnière du chanvre. De temps à autre, à la faveur d’un emballement, le barda cogne son mollet. Alors la vengeresse sourit : il lui semble qu’Hugon de Bure lui baise la jambe, la suppliant depuis ses ténèbres de ne pas aller plus loin.

    N’écoutant que son dessein, l’adolescente franchit ruisseaux et forêts, cap sur Bure, la tête d’Hugon solidement arrimée au flanc de sa monture. Pas un jour ne s’est passé sans qu’elle se remémore l’instant où, voilà une semaine, elle a fait face au seigneur dans le fracas des armes. D’abord ils ont été cent, puis dix, les autres fauchés, embrochés, éventrés ou garrottés par des adversaires peu enclins à se faire catéchiser. Au seuil de la reddition, elle s’est retrouvée aux côtés de son maître. Il l’a fixée avec l’expression de qui s’amarre à un visage ami en plein chaos – son fidèle écuyer, sa lanterne ! La jeune fille a relevé sa tignasse, exhibé la tache rouge à sa nuque, enfin arraché son plastron. Deux cerises jolies au milieu de l’albâtre. Trogne ahurie du vieux : des seins chez un garçon ! Elle a ri, joie féroce du faible qui berne le fort. Hurlé qu’elle n’était pas damelot mais damoiselle. Après quoi, elle a brandi l’estoc, annoncé qu’il était temps de laver les crimes, temps de payer : Hugon mourrait du sang de son sang. Et d’une main ferme, elle lui a sectionné la carotide. L’ennemi assistait à la scène, éberlué : cet oiselet avec occis Hugon le Terrible !

    C’est l’histoire de Miou, de Reine et d’Ephraïm. De Guillaume, Gala, Pietro ; d’Aïda, de la Noiraude, de Clarisse, aussi. De Mange-Ciel, d’Abel, de la Prodigue et de deux marionnettes qui regardent cela de haut sans rester de bois. Dans les entrailles de la forêt de Bénévent, une injustice originelle aura jeté un sort, une malédiction, mais qui ne prend pas la forme que le pensaient les gens. La rage et la tristesse d’une jeune fille et des arbres ont repoussé le mal, mais celui-ci s’est frayé un chemin, laissant derrière lui une marque rouge sur la peau de sa descendance, rouge comme le sang qu’Hugon aime voir couler. Ripailleur, violent, belliqueux, il n’aime rien tant que violenter son-sa prochain-e et partir en croisade, torturer, massacrer et brûler. Face à lui, pourtant, se dresse doucement, sans que personne ne s’en rende vraiment compte, les intéressé-es en premier, une haie, un mur, qui pousse sur un désir de justice, d’équité et d’amour. Guillaume, le prieur des Crots, soudain devenu protecteur d’un bébé taché de rouge au cou, Pietro le franciscain errant qui décide de s’amarrer au prieuré, attendri par ce prieur atypique et sa jeune pousse curieuse ; Reine, héritière d’Hugon qui, entre une mère qui perd pied et un père fou de violence, devra choisir entre la brutalité paternelle et la sagesse de son grand-père Enguerrand. Entre toutes ces branches, il y a Gala, la racine de tout, qui a tout perdu et pleure de perdre le peu qui lui reste.

    Nos héroïnes et héros portent en eux des rêves de mieux, de liberté et de découverte, d’une vie paisible avec les autres et fougueuse de découvertes, de compréhension du monde et de vie. Ils sont aussi embrasés de rage et de colère, tétées au sein, héritées, transmises et vécues dans la chair et par la chair des autres. Alors que la violence inouïe d’Hugon trouve avec les Croisades lointaines et la chasse aux hérétiques locaux un prétexte à sa violence, imposant par le sang et la peur sa domination et le message dévoyé d’une église romaine qui ne songe qu’au pouvoir, d’autres tenteront d’en faire autre chose.

    Saga familiale au temps des Croisades, roman de vengeance, conte noir brûlant dans le soleil, Trois fois la colère est animé par la fougue de ses personnages et la langue tempétueuse de son autrice. Porté-e par le rythme, lectrice, lecteur, ma sève, tu ne peux que te laisser perdre dans les bois hantés de Bénévent, chevaucher ta colère et la mettre dans le bras de Miou, qui nous vengera toustes.

    Éditions du Sonneur

  • Notre château – Emmanuel Régniez

    Octave et Véra vivent dans une grande maison, Leur Château. ils vivent là depuis la mort tragique de leurs parents, bien des années auparavant. Ils vivent là seuls, tous les deux. Octave va en ville, une fois par semaine. Le jeudi, toujours. Il va à la librairie acheter des livres pour Véra, et rentre chez eux. Véra ne sort jamais. Seul Octave a gardé ce lien ténu avec le monde extérieur, le jeudi, avec le bus n°35 et la librairie. Pourtant, ce jeudi 31 mars, il en est sûr : alors qu’il était dans le bus n°35, il a vu sa sœur, Véra, dans le bus n°39. Alors qu’elle ne sort jamais, et ne prend surtout pas le bus.

    C’est à 11h03, le samedi 02 avril, que l’on a sonné à la porte de Notre Château.
    C’était extraordinaire. Cela n’arrive jamais. On ne sonne pas chez nous. On ne sonne jamais à la porte de Notre Château.

    Tout a commencé un jeudi. Je ne peux pas me tromper de jour, puisque c’est le jeudi que je vais en ville. Il n’y a que ce jour-là que j’ai pu voir ce que j’ai vu. Je ne vais jamais en ville les autres jours.
    Tout a commencé un jeudi et pour être encore plus précis -car il faudra être précis tout au long de ce récit- c’était le jeudi 31 mars.
    Tout a commencé le jeudi 31 mars à 14h32.
    Voilà très précisément ce qui s’est passé.
    Le jeudi 31 mars à 14h32, j’ai vu ma sœur dans le bus n°39 qui va de la Gare à la Cité des 3 Fontaines, en passant par l’Hôtel de Vile.
    Je vais tout de suite dire quelque chose : ma sœur ne prend jamais le bus, ma sœur ne va jamais en ville. Elle déteste aller en ville. Elle déteste la ville. Elle déteste le bus et elle me dit chaque jeudi matin quand je pars pour la ville et que je vais prendre le bus : « Mais comment fais-tu pour prendre le bus ? Appelle un taxi. » Chaque jeudi matin, quand je quitte la maison pour me rendre en ville, ma sœur me rappelle son horreur du bus. Ma sœur me rappelle qu’elle n’a jamais pris le bus, qu’elle ne prendra jamais le bus. Ma sœur me rappelle qu’elle déteste le bus. Je sais pourquoi elle ne prend jamais le bus. Je sais pourquoi elle déteste le bus. Je sais aussi pourquoi elle ne comprend pas que moi je prenne le bus. J’y reviendrai.
    Je m’appelle Octave. Ma sœur s’appelle Véra. Nous vivons ensemble, dans la même maison, que nous appelons : Notre Château. Nous ne fréquentons personne, ne parlons à personne et vivons tous les deux, rien que tous les deux, dans Notre Château.

    Ce jeudi 31 mars, la vie d’Octave bascule. D’autant que Véra, imperturbable, nie en bloc avoir été dans ce foutu bus n°35 qui va de la Gare à la Cité des 3 Fontaines en passant par Hôtel de Ville. Après tout, elle déteste le bus. Bien que sûr de ce qu’il a vu, Octave n’a aucune raison de ne pas croire sa soeur. Mais quand même. Et son attitude, n’est-elle pas étrange ? Lui mentirait-elle malgré tout ? Pourquoi ? Ou serait-il en train de devenir fou ?

    Lorsque ma libraire préférée m’a présenté Notre château, j’ai tout de suite pensé à un autre château, avec un autre couple sororal : celui de Shirley Jackson, Merricat et Constance (Nous avons toujours vécu au château, par ici la chronique !). Deux sœurs, des parents morts, un certain mystère et un isolement certain. Une ville lointaine et menaçante. Il y a de ça, et il y a plein d’autres choses dans ce roman complètement hypnotisant dès la première page. Au risque de nous perdre, Emmanuel Régniez donne tout : Octave, complètement chamboulé, est en boucle et répète répète répète ces éléments qui font le concret de son quotidien, comme pour retrouver leur sens réel. L’heure, la date, le bus, L’heure, la date, le bus, l’heureladatelebus, encore et encore. Et puis doucement, il va nous en raconter mieux. Il va nous raconter la maison, ses parents, leur douce vie et ses rêves de château, de prince et de vie de manoir. La mort brutale des parents dans un accident encore plus brutal, et le château, Leur Château. Et eux, juste eux deux. Leur monde tourne autour de leur bibliothèque, que Véra garnit avec ardeur et qui contient encore les livres parentaux, vestige d’une époque encore brumeuse, qu’un souffle qui ne vient pas pourrait disperser.
    Et si Véra mentait. Si elle était dans ce bus ?
    Et si Véra ne mentait pas. Qui était dans ce bus ?
    Et cette maison, qu’ils n’arrivent pas à quitter, qui les tient protégés, pensent-ils, du reste du monde, leur veut-elle finalement du bien, elle qui a été longtemps un mirage.

    Notre Château se lit à perdre haleine, il s’accroche aux cils et nous avale. Et au fil des paroles d’Octave, alors que doucement le voile se lève sur leur vie, leur passé et leurs blessures, une nouvelle histoire surgit, et il ne tient qu’à nous de décider laquelle est la plus terrifiante.

    Le Tripode

  • Muguet et coups de soleil

    Ahlala, je me rends compte que je n’ai publié aucune note de lecture entre mars et mai, ce qui est honteux vu que j’ai lu des trucs super depuis. Alors plutôt que de les laisser tomber dans l’oubli, et même si c’est frustrant, voici une compilation de certaines de ces lectures, en attendant peut-être un billet plus long pour certaines !

    Calamity Jane, un homme comme les autres – Justine Niogret

    Cela faisait un bail que je n’avais pas lu Justine Niogret (le dernier c’était cette merveille-là) et grâce à ma libraire je suis tombée sur son dernier, dans lequel elle raconte Calamity Jane. La grande figure de l’Ouest trouve, sous le stylo acéré et doux de Niogret une humanité bouleversante, porté par cette force incroyable de l’autrice de nous donner envie de hurler, pleurer et rire avec une poésie terrible. C’est donc très très bien, et il faut lire et relire Justine Niogret.
    Au diable vauvert

    Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme – Megan Kamalei Kakimoto

    Un recueil de nouvelles d’une autrice hawaïenne qui nous emmène sur les routes de son île. On y croisera des êtres magiques qui squattent dans le jardin, une jeune fille qui a ses premières règles sur la route la plus hantée de l’île ; une mère célibataire qui se débat avec sa rage, son amour, et les légendes qu’elle manipule pour effrayer un peu son fils ; une écrivaine dont le sujet, les Marcheurs de Nuit, tabou dans les croyances de l’île, semble prendre prise sur sa vie ; une veuve qui ne sait que penser de la fleur-cadavre reçue lors des funérailles et commence à développer un rapport étrange avec elle.
    C’est souvent drôle, toujours étrange et bizarre, ça donne des frissons sous la peau et dans les tripes, et c’est vraiment très très bien !
    Éditions du Typhon

    Elles rêveront dans le jardin – Gabriela Damián Miravete

    Autre recueil, autre pépite. Une communauté de femmes qui se défend et se venge ; une fin du monde en cours qui se mue en road-trip cosmique ; les notes du procès pour hérésie de sœur Agata de la Luz ; une cave hantée par les souvenirs des crimes qui y ont été commis et dont le réveil annonce peut-être une libération ; une réécriture de Blanche-Neige ; un mémorial aux victimes de féminicides devenu lieu pédagogique, dans un monde où les femmes ne sont plus tuées. Des fantômes et des souvenirs traversent ce recueil, et l’autrice est aussi talentueuse dans la brutalité que dans l’onirisme. Horreur, hantise et fiction spéculative, elle montre une palette de genre et de pensée bien large qui nous renvoie autant à Ursula le Guin qu’Octavia Butler ou Samanta Schweblin. Une autre autrice brillante nous arrive du Mexique, et j’en suis très très joie !
    Éditions Rivages, traduit par Margot Nguyen Béraud

    Chamanes électriques à la fête du soleil – Mónica Ojeda

    Deux jeunes filles quittent Guayaquil et la violence des narcos pour grimper dans les Andes, à flanc de Chimborazo, à la recherche de la fête du soleil, un festival de musique mêlant électro, chamanisme et poésie. Noa et Nicole voudraient y oublier l’effondrement du monde et s’éclater un brin. Mais Noa espère aussi retrouver son père, parti depuis des lustres. On raconte aussi que des jeunes y disparaissent, et que de mystérieuses communautés hantent les flancs du volcan, attendant son irruption finale. Magie, chamanisme, transe et menaces, les pentes du Chimborazo offre un cadre somptueux pour un roman prenant et perturbant, j’en ressens encore les brumes et les moiteurs.
    Éditions Gallimard, traduit par Alba-Marina Escalón et Charlotte Lemoine

    Méchante – Karine Sulpice

    Violette est morte. La vieille dame se serait intoxiquée avec des champignons, elle qui maîtrisait pourtant l’art de la mycologie. Serait-ce son aide à domicile qui aurait forcé le destin ? Aurait-elle profité de la faiblesse d’une vieille femme isolée, un peu revêche et virant sénile ? Le procès le dira, et Violette est là pour nous éclairer un brin sur ce qui s’est passé.
    C’est mordant et drôle, ça se lit tout seul, et ça laisse quand même un petit goût amer à la fin, car finalement les vraies victimes dans l’histoire, c’est peut-être bien les champignons.
    Éditions Liana Levi