Étiquette : gilles goullet

  • Mondes de poche – Brenda Peynado

    Raquel Petra, archéologue, est agente à l’institut. Elle, son épouse Marlena (biologiste) et leur équipe travaillent à analyser et recenser les mondes de poche (MDP pour les intimes). Ces micro-univers, parfois à peine plus grands qu’un placard, dissimulés dans les replis de notre monde, pourraient apporter à l’humanité de nouveaux savoirs, de nouvelles ressources et, alors que la Terre est de plus en plus polluée, détruite, guerroyée, un nouvel habitat.

    Ma vieille montre vibre et s’allume, ayant reçu un message du central de l’institut, en ce matin où je fête mon trente-huitième anniversaire. Un drone frutero aux pattes frêles me tend une mangue par la fenêtre ouverte. Je tends quant à moi mes paumes ouvertes comme en supplique. Gros et lourd, le fruit tombe dedans. C’est une nouvelle sous-espèce au prix exorbitant cultivée dans MDP 3751, possession de l’United Future Fruit Company. Mon liencom me notifie par un signal sonore le débit de mon compte et le drone s’envole en direction du New Malecón. La mangue roule dans mon assiette.
    Je coupe en croisillons une de tranches dorées, la retourne pour que les bouts découpés s’écratent. Quand j’ai mis le feu dans MDP 3751, ce qui m’a valu ma disgrâce, j’espérais empêcher définitivement la production de cette mangue et de ses semblables. J’ai littéralement sous les yeux le fruit de mon échec.
    Je plante une bougie entre les morceaux de mangue qui saillent, une grande bougie en paraffine fabriquée à partir d’un produit dérivé du pétrole extrait de MDP 7694 avant que son écosystème succombe aux marées noires qui ont tout recouvert. Encore un monde de poche à l’écologie massacrée, encore une évolution de notre époque. J’allume la bougie, qui crépite et flambe comme j’ai vu le faire les cultures de mangue. Joyeux anniversaire, moi.
    Accepte les temps nouveaux, m’a-t-on dit quand je suis ressortie de MDP 3845 -et que quarante ans m’ont été volés en quelques secondes de temps relatif. Quand j’ai vu tout ce que j’avais perdu pendant ces quarante années : l’institut transformé, le monde que je connaissais abîmé d’un bout à l’autre par la guerre, mes parents et ma fille disparus, plus d’autre refuge que ma femme et le monde de poche autour de mon cou. Eh bien, voyez comme je les accepte : j’ai beau ne plus être l’agente Raquel Petra de l’institut, je fête mon anniversaire quand même.

    Le constat n’est pas fameux. Alors qu’elle et son équipe font partie de l’élite de l’institut, avec la joie, l’enthousiasme et l’arrogance qui va avec, emplie de la fierté de découvrir de nouveaux mondes et de la certitude que tout ira au bien commun, Raquel commet, malgré elle, une erreur, et se retrouve en un battement de cil à faire un saut de quarante ans en avant. Car les mondes de poche ont leur propre temps : on en trouve à temps long, dans lesquels passer une journée et revenir sur Terre quelques instants seulement après son entrée, et à temps court, comme MDP 3845, qui a détruit la vie de Raquel. Le monde qu’elle retrouve après 40 ans et quelques secondes est radicalement changé : ravagé par la guerre, les MDP vont l’objet de spéculation, développement et courses au profit par des entreprises privées. Le plus grand bien n’existe pas, l’institut est un fantôme sans aucun pouvoir ni financement. S’adapter, se terrer ou se révolter, tels sont les choix de Raquel.

    La collection Une Heure Lumière, que je n’avais pas feuilleté depuis un moment, ne m’a encore jamais déçue et cet opus maintient cette qualité. Mondes de poche est une novella non seulement très efficace dans sa narration -on le lit d’une traite ou presque tant elle est prenante mais aussi dans son récit. Très sombre malgré les paysages et atmosphères parfois enchanteresses de Saint Domingue, le livre porte en lui de nombreux sujets qu’il parvient à dérouler et évoquer avec intelligence et brutalité dans ce format ma foi délicieux et complexe du récit court. Raquel est portée par le rêve fou de retrouver dans un MDP les descendants des Taïnos (voire les Taïnos eux-mêmes) qui auraient trouvé refuge dans ces déchirures discrètes après l’arrivée des colonisateurs. Elle est également convaincue du bien-fondé du travail de l’institut, de faire partie des protectrices de ces espaces fragiles et si importants, sans prendre plus d’attention à ce qui s’effondre et gronde dans le monde. Ayant tout perdu ou presque, elle se prendra en plein cœur l’aigreur, la misère et la cupidité qu’elle avait ignoré avant. Se cloîtrer ou bien (s’)affronter, tel sera le choix de Raquel.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet
    Le Bélial

  • Vigilance – Robert Jackson Bennett

    John McDean est un marketeux, un vrai, un bon. Il connaît son public-cible sur le bon des doigts et sait comment l’attraper, l’attendrir et le happer pour lui vendre à peu près tout et n’importe quoi. Et ce talent, il le met au service de la chaîne de télévision ONT (One Nation’s Truth, rien de moins). Son grand chef-d’œuvre, il n’en est pas peu fier, c’est l’émission de « télé-réalité » Vigilance. Calibrée pour l’américain moyen, blanc, homme, cis, au-delà de la quarantaine, se sentant supérieur et menacé avec un désir ardent de protéger son pays, sa famille d’une menace invisible mais bien présente, Vigilance fait un carton, et sa programmation imprévue, son irruption bien calculée sur les écrans télé rajoute à son succès.

    Vigilance, c’est ce que les États-Unis font de mieux, leur grande spécialité. McDean choisit un lieu, une heure, des gens à qui il donne des armes. Vigilance c’est une fusillade organisée, un massacre diffusé à une heure de grande écoute pour vendre des lunettes infrarouges et des fusils d’assaut, des monte-escaliers et le rêve américain. Car après tout, si les gens sont près à regarder d’autres gens se faire abattre sur un stream dégueulasse, autant que ça rapporte de l’argent, non ?

    Seul dans l’ascenseur, John McDean ferme les yeux, écoute le bourdonnement de la machinerie et passe mentalement en revue le résultat de ses recheches.
    Sa Personne Idéale a entre soixante-quatre et quatre-vingt-un ans. Son actif net moyen est de 202 900 dollars, c’est un homme blanc dont les factures médicales ne cessent d’alourdir la dette.
    Conditions de vie, pense-t-il.
    La Personne Idéale de McDean est incontestablement de banlieue proche ou lointaine, habite depuis plus de dix ans un environnement résidentiel rigoureusement planifié (deux arbres sur chaque pelouse de devant, lotissement sécurisé, six styles de briques différents), dans un pavillon d’une surface de 200 à 600m² – en d’autres termes, elle n’est pas en quoi que ce soit « urbaine » dans le sens « citadine », et elle est incontestablement isolée.
    Changement de variable, pense-t-il. Mariage.

    Glaçant, non ? Je ne te le fais pas dire. Et diablement efficace. Robert Jackson Bennett situe sa novella à quelques années de nous, à peine. Les États-Unis sont en plein effondrement, le pays est ruiné et brûle de toute part, la jeunesse s’est fait la malle. Le développement des IA a permis un bon de géant dans la reconnaissance et la définition de profils, pour le plus grand bonheur du capitalisme et son bras armé : le marketing. La « morale » (ouais, je sais, ça pique) de Vigilance, l’émission, est simple : si tu es un bon américain, tu sauras te défendre face à l’irruption d’une menace armée, d’un tueur préparé. Sinon, dommage. Un bon américain est armé et sait faire face à l’imprévu pour protéger sa famille et son pays.

    En à peine 200 pages, l’auteur nous dessine un tableau aussi sidérant qu’il est (terriblement) réaliste. Nous suivons alternativement McDean dans le lancement et le déroulement du nouvel épisode de Vigilance, et Delyna, jeune femme afro-américaine, serveuse de son état et loin de la cible visée par le programme télé. Elle assiste, médusée, à la hype qui précède le début de l’épisode. Les frémissements des gens, entre crainte d’être dans la zone et excitation de faire ses preuves, puis le glissement vers l’analyse et le jugement du comportement des gens qui sont en train de se faire buter sous leurs yeux. Ils auraient fait mieux, eux, c’est sûr, ils sont prêts, ils sont vigilants.

    200 pages dans l’Amérique de Trump, ça ne fait pas envie, ce n’est pas agréable, mais sur le papier (et surtout en ce moment) c’est indispensable.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet
    Éditions Le Bélial’
    165 pages