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  • Passer la brume – Julia Colin

    La brume a désormais des dents. Quiconque se trouve pris dans une nappe, un voile ou même une traîne de brume disparaît, ne laissant derrière ellui que quelques affaires. Vair connaît bien la Brume, sa mère lui a appris à reconnaître ses variations, à sentir son approche, et à la contourner, la frôler, la dépasser. Comme sa mère, Vair est une Passe-Brume : elle conduit les voyageurs à travers le massif des Pyrènes jusqu’en Esp où, paraît-il, il n’y en a pas.

    Accroupie, penchée en avant sur un gros rocher, appuyée sur un bâton fiché au sol, Vair sentit sa nuque tomber.
    Elle se fit violence, releva la tête, déplaça légèrement le poids de son corps en arrière, cherchant le déséquilibre qui la maintiendrait éveillé.
    Elle détourna son regard de la nappe de Brume immobile quelques centaines de mètres plus bas, ferma las yeux quelques secondes avant de les rouvrir pour scruter avec attention la vallée devant elle. La journée avançait, et le soleil, en disparaissant derrière la crête, allait laisser les nappes proliférer.
    Vair frissonna. A force d’être immobile, elle avait froid. Et elle détestait le froid. Elle jeta un coup d’œil à l’entrée de son antre, un peu plus bas, protégée par un épais rideau de peau et un petit feu mourant, diffusant une maigre fumée repousse-brume préventive (millepertuis, achillée). Elle eut envie d’y jeter une grosse bûche, de passer le rideau, de parcourir les huit mètres qui la séparaient de sa couche moelleuse creusée dans la pierre. Et de se rouler en boule sous les couvertures.
    Cela faisait deux jours qu’elle attendait un groupe, luttant pour rester éveillée et ne pas les manquer. Une lanterne allumée au bout de son bâton la nuit pour les guider, comme les phares des légendes. Même si personne ne se déplaçait la nuit. Trop de nappes mouvantes, pas assez de visibilité. N’empêche, elle n’avait presque pas dormi depuis quarante-huit heures, depuis que Nars était venu en éclaireur lui annoncer leur venue imminente. Neuf personnes, dont trois enfants. C’était limite, mais elle avait accepté. Son collier, qui pendait presque vide à son cou, le lui rappelait : elle avait besoin de perles, pour se racheter de nouvelles fioles teintées avant l’hiver. De la cire, en quantité, pour les boucher. Un nouveau tamis aussi, le plus fin possible. Et surtout des moufles fourrées. Les précédentes avaient été avalées par le Brume quelques mois plus tôt. Elle s’en voulait encore, c’étaient celles de sa mère.

    Alors qu’elle accompagne un groupe, Vair aperçoit sur leur chemin les traces d’un autre voyageur, là où personne n’ose s’aventurer seul. Obnubilée par cette présence, elle va devoir protéger son groupe non seulement de la Brume, mais aussi de ses propres fantômes.

    Dans ce monde post-apo qui baigne dans des vagues de Brume dont on ignore l’origine et l’étendue, les humains sont redevenus pour partie nomades, poussés par la survie face à des bancs de brouillard incontrôlables et assassins. Vair, dans ses montagnes, accompagne les fuyards, passeuse de nuages et de frontière, vers un eldorado dont personne ne sait ce qu’il recèle, ni même s’il est vraiment vivable. Directe, efficace, elle ne prend pas de gants avec ces gens qui ont parfois tout perdu et mettent leur vie entre les mains de quelqu’une qu’iels ne connaissent pas pour se rendre dans un lieu dont iels ne savent rien. Cette dureté, elle l’applique autant pour la rigueur nécessaire à une traversée sauve que par un fond de misanthropie, à tout le moins un désir de solitude exacerbé par son amour pour ses montagnes. Sorcière des temps présents et héritière d’un talent transmis par la mère, les gens la cherchent autant qu’iels la craignent, elle qui comprend, ressent, parle (qui sait), avec cette Brume dévoreuse, ce monstre silencieux qui prend les gens sans un bruit, sans un cri, dans la douceur ouatée d’une mort incompréhensible et immaculée.
    La présence fantomatique de cet autre va venir chambouler son monde de montagne et de calme, et rouvrir les portes rouillées de son passé.

    Avec Vair, c’est d’une part le récit d’une passeuse et de migration que nous fait Julia Colin. Honnête et droite mais pas particulièrement humaniste, Vair prend son écot pour chaque traversée et ne distille qu’à goutte les quelques informations qu’elle aurait sur leur destination. Face à elle, les migrants oscillent entre joie, espoir, fatigue et peur, de la Brume et de cette femme froide, au savoir impossible et impartageable, les obligeant à une confiance aveugle dans un environnement on ne peut plus hostile. D’autre part, elle nous plonge dans les paradoxes de son héroïne, sa complexité et ses douleurs, elle qui fuit le monde mais aide ses exilés dans le voyage de leur vie ; elle qui exploite des connaissances dont elle ne peut vraiment expliquer les origines, et qui lutte pour repousser des souvenirs qui la ronge pourtant de l’intérieur.
    C’est enfin l’histoire d’une humanité qui, pour des raisons dont elle a perdu le fil et qui sont devenues punitions, péchés ou colère divine, se retrouve sous la menace de ces Brumes, émanation aussi légère qu’incontrôlable, aux formes multiples. Julia Colin réussit merveilleusement à rendre palpable ce danger (qui sera familier aux lecteurices de Stephen King) et ses multiples apparences, des tranquilles Lentes ou Molles aux plus inquiétantes Voiles jusqu’aux terribles Voraces, ours de gouttelettes d’eau au rugissement muet.

    Dans le magnifique décor des Pyrènes à l’automne, ce voyage migratoire et naturaliste prend des dimensions vertigineuses et, avec une force descriptive et un sens du suspense très prenant, nous emmène jusque-là où Vair ne veut pas aller. Un superbe roman aussi rude que bouleversant !

    Aux forges de Vulcain