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  • Le Ministère des Rêves – Momtchil Milanov

    Le jeune Stern vit à Graystadt avec son père le diplomate et sa mère, artiste éthérée et a priori très malheureuse. Le jeune garçon voit rarement l’un et l’autre, le premier parcourt les ambassades et la seconde reste enfermée dans son atelier. Il vadrouille les rues avec son ami Misch, écoute Tante Bou papoter, et adore rester avec sa grand-mère, Baboudzou. A Graystadt, en cet hiver qui doit être celui de 1995, à peu près, l’ambiance est assez morose. Car au-dessus de la ville plane le dirigeable de l’inquiétant baron Noulde et ses troupes de bicéphales patrouillent en ville comme s’ils en étaient les maîtres.

    Ces derniers temps à Graystadt, il se passait des choses fort étranges. Tout d’abord commencèrent à se répandre des rumeurs selon lesquelles, dans divers quartiers, des chaussures disparaissaient. A peu près au même moment, on vit apparaître des brouillards totalement atypiques pour la saison, tandis qu’un grand nombre d’habitants se plaignaient de violents maux de tête. Les deux entrefilets publiés dans Les nouvelles du soir et Le bon compte de Graystadr passèrent inaperçus. Mais les chaussures continuaient de se perdre. Il en disparaissait de toutes sortes : bottes, guêtres, tennis, galoches, chaussures officielles et, ça et là, pantoufles domestiques ; elles disparaissaient isolément ou par paires, disparaissaient aussi bien des paliers devant les portes que des placards dans les entrées, et cela posait quelques questions. Les forces de l’ordre, en la personne du commissaire divisionnaire Baum (qu’on appelait aussi Otto l’Arbre), ne prirent pas ces événements au sérieux. Interrogé sur les mesures auxquelles on allait recourir, le commissaire divisionnaire, connu pour son sens de l’humour très spécial, répondit qu’il ne se chargerait de cette affaire que lorsque les chaussettes commenceraient à disparaître à leur tour.

    Pour le jeune Stern, c’est une période bien mystérieuse qui commence. A l’école il doit résister et échapper à deux frères fils de flic qui le harcèlent, Misch a tendance à être malade, il se demande ce qu’il adviendra lorsque Baboudzou ne sera plus là, et quelle sera la place de Tante Ema dans sa vie, elle qui est de plus en plus présente. C’est sans compter sur cette ombre, qui semble rôder dans sa chambre…

    Un peu de Peter Pan, un peu d’Alice, le jeune Stern est un héros de 9 ans qui se meut dans les événements impossibles et les glissements de temps comme un canard heureux dans sa mare. Prends, au choix, le terrier du lapin blanc ou l’étoile du matin, et laisse-toi guider par le jeune garçon. Aux côtés de Stern, il faudra comprendre et se battre contre un nouveau pouvoir autoritaire qui s’insinue dans l’hébétude et profite du brouillard et de la fatigue des habitants pour prendre la place laissée libre par les précédents. Les gens ne rêvent plus, quand Stern vit dans ses rêves, observe scrupuleusement les règles quand il s’agit de les raconter. Il n’y a qu’un rêveur pour sauver le monde, surtout quand les adultes semblent avoir perdu la faculté de voyager dans leur sommeil.

    Naviguant entre les histoires de ses parents, l’absence du père et la dépression de sa mère, la peur de la perte de la seule personne qu’il aime plus que tout, Stern fils trouve dans cette aventure fantastique un moyen de s’affirmer, des alliés de confiance et, au final, sa place. Récit initiatique autant que fable anti-totalitaire, Le Ministère des Rêves met à l’honneur l’enfance et ses forces devant l’apathie d’une société envoûtée, lasse et aveuglée par ses propres peurs (et la disparition des chaussures).

    Traduit du bulgare par Marie Vrinat
    Les Argonautes

  • Le village secret – Susanna Harutyunyan

    Quelque part aux alentours du lac Sevan, au milieu des montagnes, une petite communauté vit cachée, en totale autarcie. Celles et ceux qui errent peuvent y être accepté-es, celles et ceux qui la découvrent par hasard risquent de ne jamais la quitter. Protégé par Harout et son cheval fou, le village passe à côté du temps qui passe, fuyant les violences et les cahots du monde.

    Sato avait promis de tuer l’enfant à la naissance. Elle demandait trente œufs, dont une moitié de dinde, alors qu’elle ne prenait habituellement que dix œufs de poule pour un accouchement, sans compter les nombreuses injures qu’elle recevait s’il s’avérait plus tard que l’enfant était mal élevé. « Qu’elle soit maudite la sage-femme qui t’a mis au monde ! » Les gens s’en prenaient à elle parce qu’ils étaient persuadés qu’on héritait du caractère de celle qui nous avait touché en premier.
    Cette fois-ci, pour qu’elle ne regrette pas sa décision, on avait ajouté un coupon de laine verte. C’est ce que Sato obtint le jour où, aux premières contractions, Nakhchoun se plia en deux, un genou à terre, non loin de la source. Les autres femmes venues chercher de l’eau la prirent par les bras pour la traîner jusque chez elle. Bavakan, la femme du maçon, avait fait signe à Sato de les suivre.
    Chaque fois que les douleurs de Nakhchoun s’estompaient, Sato se dépêchait de sortir de la maison. Les femmes assemblées devant la porte frottaient leurs mains gelées, et leurs regards pleins d’attente semblaient briser le silence.
    – Alors ? demandèrent-elles finalement ?

    Un beau jour, Harout ramène dans sa charrette un groupe, dont une jeune femme enceinte, qui sera baptisée Nakhchoun, « beauté ». Elle et ses compagnons d’infortune ont fui les Turcs et le génocide en cours dans les provinces arméniennes, et Nakhchoun doit son état à la soldatesque turque et kurde, en paiement de sa vie gardée. L’arrivée de la jeune femme, de ses futurs enfants empli du sang et du souvenir de l’ennemi génocidaire chamboule l’équilibre du village et le cœur d’Harout, au passage.

    Tous sont arrivés ici en fuyant, bien souvent le fil d’une épée. Des premiers massacres des années 1895 au génocide de 1915, le sang d’Arménie n’a cessé d’abreuver la terre, et dans son village, Harout tient à ce que tout cela reste loin. Lui seul fait la navette avec l’extérieur, vendre les productions des artisans et acheter le nécessaire qu’ils ne peuvent produire, savoir ce que devient le pays. Mais jamais les nouvelles n’arrivent jusqu’aux villageois. Ce monde isolé vit au rythme du conte infini de Varso, des rumeurs de tromperies et d’amours, du mépris et de la jalousie envers la belle et détestée Nakhchoun et ses filles, en attendant de savoir ce que Dieu leur réserve pour la suite.

    Le froid enserre les corps, le vent emporte les histoires et les âmes, rend fou les êtres et fait passer les heures autour du village et sur les eaux du lac Sevan. Une guerre en chasse une autre, les oppresseurs changent, et le village continue de ne pas changer, croit-il. Vaut-il mieux attendre et s’en remettre à Dieu, ou aller, et s’en remettre à Dieu ?

    Au bord de cette mer intérieure fantastique qu’est le lac Sevan, la montagne devient un sanctuaire et le village d’Harout une arche fantomatique qui n’atteindra sans doute jamais son Ararat, déjà à l’arrêt, échouée sur les récifs du temps et de la violence, pétrifiée tant par sa peur que par son désir et ses rêves.

    Traduit de l’arménien par Nazik Melik Hacopain-Thierry
    Les Argonautes