Le temps d’une longue (très longue) lettre, Pinto Bem, écrivain de bord de la flotte de Maravilhès, supplie sa protectrice Melinda Ciprisca de payer la rançon qui le libérera des mains des forces impériales jambhaies. Accusé d’avoir déserté, il décide donc d’expliquer son geste, qui selon lui n’a rien d’une désertion mais tient à une rencontre faite à bord de son navire, la galéasse San Creador, rencontre bouleversante s’il en est.
Note de l’éditrice
La totalité de ce manuscrit a été retrouvée dans les archives d’une aristocrate maravilienne. Le texte se présente comme une longue lettre d’un seul tenant, avec un long récit inséré en son sein. Devant la valeur de ce témoignage très curieux, mais très précieux, sur la guerre de 242-243, nous avons choisi de le publier dans son intégralité.
Nous sommes très peu intervenue sur le texte, nous contentant de modifier quelques tournures d’une grammaire douteuse ou d’un style incorrect. Des précisions sur l’état du texte ont été insérées entre crochets et en italiques. La division en chapitres est aussi absente du texte originale : c’est un choix éditorial, destiné à rendre la lecture plus commode.
Nous n’avons pas expurgé le récit, et on y trouvera : des termes grossiers, des passages de violence, combats et pillages, des descriptions détaillées de rapports sexuels, des mentions et descriptions de viol, des personnages aux propos et actes intolérants et criminels.
Le texte rapporte aussi sur la vie de la capitaine générale Belinda vandi Borgès des précisions intimes : nous n’avons aucune certitude quant à la véracité de ces faits. Enfin, vu le sujet du récit, plusieurs pages traitent de considérations théologiques avec lesquelles l’éditrice tient à prendre ses distances.
Nous nous fions à l’intelligence de notre lectorat pour distinguer notre propos de celui des narrateurs et des figures historiques qu’ils ont cotoyées.
Sur le navire, des gens meurent atteints d’un mal étrange, les laissant apathiques et sans entrain, comme s’ils se laissaient glisser vers la fin dépourvu de toute envie de vivre. Le dernier d’entre eux s’adresse à Pinto, et c’est ce récit que l’écrivain envoie à sa protectrice : le récit d’un dieu, renvoyé parmi les humains par ses frères, qui vogue d’âme en âme au fil des décès de ses récipiendaires. Pas de bol, le dieu atterrit en pleine guerre entre Maravilhès et l’empire jambhai, autant dire que des âmes, il en a visité un certain nombre avant de terminer dans la cale du San Creador.
Le dieu raconte donc, les paysans enrôlés par malice dans l’armée maravilienne, les soldats sur les navires, les batailles, les ennemis aussi, lui qui passe d’un camp à l’autre sans choisir. Il raconte la vie des civils, leurs espoirs et leurs peurs, il raconte surtout toutes ces vies fauchées si vite, parfois sans qu’il n’ait le temps de connaître leur nom.
Si tu recherches un récit épistolaire, lectrice, lecteur, ma plume, passe ton chemin, car cela n’en est pas. Par contre, si tu aimes une fantasy dans laquelle la guerre n’est pas juste un moyen, tu peux t’approcher. Ici Louise Roullier nous sert un très beau texte pacifiste en nous plongeant au plus près des coups et des morts. Son dieu déchu, qui ne comprend pas ce qu’il fait là et comment regagner sa puissance et son domaine, va apprendre au contact des humains non seulement la mortalité, mais aussi la violence, la brutalité, l’injustice. Il observera, témoin muet et impuissant, la vénalité de certains, la lâcheté des autres, et de toutes et tous, la terreur. Au fil de ses possessions ( reste à savoir qui possède et qui est possédé), il apprendra à recréer un lien, parfois à agir pour, par et à travers les corps qui l’abritent, non pour retrouver sa puissance pour lui et sa liberté, mais dans l’espoir, vain en temps de guerre, d’aider et de sauver ces êtres avec lesquels, malgré lui, il se lie.
C’est un roman dense mais très prenant, d’une fluidité très agréable et sans longueur (j’avoue une baisse au milieu du livre, mais qui tenait plus au personnage habité, détestable parmi les horribles, qu’à autre chose) et qui, par ce narrateur omniscient mais plutôt impotent, parvient à montrer sans détour et sans misérabilisme ou leçon, la fureur malade de la guerre et des désirs de domination en mettant en avant celles et ceux qui sont toujorus en première ligne mais que l’on voit rarement au premier plan : la chiourme, les basses castes, les déchus, les parias, les simples soldats. Ici point de général ingénieux, brave et bon, point de fils prodigue promis à un règne d’équité et de liberté, mais une belle ribambelle de femmes et hommes qui, piégés et sans autre solution que d’affronter le feu, font avec et tentent de trouver un sens au-delà des flammes et du sang, sous le regard d’un dieu qui tente, lui aussi, de comprendre.
Éditions Critic