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  • Cautère – Lucía Lijtmaer

    Espagne, de nos jours. Une femme, d’une trentaine années dirons-nous, nous raconte la dépression dans laquelle elle a sombré et l’état dans lequel elle erre depuis. Sans trop divulgâcher, il y a un homme derrière tout ça, et l’image désastreuse d’elle-même qu’elle s’est forgée, pendant et suite à cette histoire.
    Et puis il y a Déborah Moody, une anglaise qui a émigré aux pas encore États-Unis avec son fils en 1642. Installée sur la côte Est, dans le Massachusetts, très exactement à Salem, elle y rencontrera Anne Hutchinson avec qui elle créera une communauté de femmes qui voudra exister loin du joug des hommes et dans leur propre amour de Dieu.

    Avant
    Place des Glòries
    Depuis longtemps, tout ce que je veux, c’est me tuer. Je fantasme à l’idée de ne plus exister, de ne plus avoir de corps, perspective qui me paraît inéluctable et apaisante. Au début, je rêve d’une mer de barbituriques, calme, comme après une tempête, une plage caribéenne sans houle. Mais le fantasme se peaufine peu à peu, et l’image qui me revient le plus souvent à l’esprit est celle du sol de l’appartement où je vis, qui s’arrondit et se transforme en un toboggan sur lequel je glisse, sans pouvoir m’accrocher à rien. Et, dans une sorte d’expérience sadique, je tombe dans le vide jusqu’au bitume de la cour intérieure de la propriété.
    Mais je suis lâche et ne me tue pas.
    Je suis lâche. C’est important de le dire pour cette histoire.
    Au fil du temps, alors que je suis dans le bus 7, sur le chemin du boulot, le fantasme évolue. Un matin, lors d’un trajet ennuyeux avec plein de gens au visage ensommeillé, au panier-repas dans leur sac à dos, je commence à imaginer que la ville entière est sous l’eau à cause du dérèglement climatique.
    Je mûris l’idée au bureau ; je travaille dans de gigantesques locaux situés à l’intérieur d’un bloc de béton place des Glòries. À l’entrée, des ouvriers ont accroché un plan immense d’El Poblenou avec la légende « District 22@, un quartier d’avenir ». C’est là, dans ce bloc tout en béton, extérieur et intérieur, un des chefs d’œuvre du parti socialiste des années 1990, que je réponds au téléphone et pense à la fin du monde.
    Tandis que je dessine des lignes droites entre Diagonal Mar et la rue Llacuna, que je rédige des stratégies de communication pour justifier quels bâtiments en ruine de la rue Pallars deviendront des centres de design avec des cascades de fougères sur les murs ou des plateformes logistiques de livraison, l’eau marron trouble ma vue et envahit mon cerveau.

    Nous ne connaîtrons pas le prénom de notre contemporaine barcelonaise. Mais nous en saurons beaucoup sur sa vie, d’abord fêtarde et libre avec ses amies, puis les premiers mois avec celui qui pourrait être le bon, celui que tout le monde aime même sa mère. Le doux, le beau, le gentil. Avant la descente aux enfers.
    En alternance, nous rencontrons donc Déborah Moody, une anglaise qui part refaire sa vie à la mort de son mari. Sa rencontre avec Anne Hutchinson l’amènera à accepter de devenir maîtresse de son destin, mais se posera sans cesse la question de l’émancipation vis-à-vis des hommes, qu’ils soient mari, pasteur, révérend, dieu ou diable.

    La narratrice catalane se vêt de dégoût et de honte, habitée par le rejet de cet homme en qui elle croyait, qui faisait d’elle cette femme de magazine, d’eux ce couple instagrammable avant de l’enduire de la crasse qu’il avait entre ses doigts. Alors qu’elle nous raconte son histoire, sa chute, elle raconte les violences psychologiques qui fissurent les êtres et tissent les mailles étroites de notre société, les belles images devant la putréfaction. Il lui faudra trouver la voie de la guérison, par le pardon, l’oubli, la vengeance, peut-être.
    Déborah de son côté en appelle à Dieu comme témoin de sa vie, tandis qu’elle émerge de la terre dans laquelle elle repose. Les hommes qui l’ont empêchée et écrasée, les victoires les désillusions et les âmes à sauver.

    Autant la blessure que l’instrument du soin, le cautère implique la destruction de la chair avant de pouvoir espérer une guérison. Marquées au fer rouge par leurs rencontres, les femmes de ce roman sont autant leur plaie béante que la flamme de leur vengeance, des histoires passées et à venir.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenêt
    Éditions Robert Laffont / Pavillons