Vanessa est étudiante en biologie, et aussi pionne dans un établissement de Saint-Denis. Plus spécifiquement, pionne en internat, mais pas n’importe quel internat : elle travaille à la maison d’éducation de la légion d’honneur, établissement public réservé aux filles, petites-filles et arrière-petites-filles des récipiendaires de certaines petites médailles. Là, Vanessa encadre, accompagne et se lie avec de jeunes filles d’horizons différents, ayant en commun la présence dans leur lignée d’une médaille remise pour diverses raisons. Les amitiés qui se créent, elles, tiennent plus de ces fils qui se nouent, qu’on le veuille ou non, sur des goûts, des sensations, des désirs et des douleurs. Lou, Suzanne, Yas et Adèle se sont trouvées dans ce lieu et sont devenues ce groupe, soudées, inséparables, qui traversent la vie et le temps comme une entité unique.
23h59
Il y a des pensionnats perdus dans la brume des Alpes italiennes, gardés par des religieuses dont on voit passer l’ombre le soir sur les murailles. Il y en a en Allemagne, lovés dans des clairières, où la voix des enfants bruisse entre les aulnes. Auxx confins de l’Oural, de toutes petites écoles dorment dans la toundra enneigée, tandis qu’en Amérique les glorieuses Seven Sisters offrent au soleil leurs façades nervurées de lierre.
À bien des égards, le pensionnat de cette histoire leur ressemble. La aussi, l’uniforme marine des adolescentes fait oublier en quelle année on est ; pareillement, la solitude de leur forteresse les tient à l’écart du monde – protégées et captives.
Mais ce pensionnat-là, il n’est pas caché dans la forêt, et même si sa bâtisse a quelque chose des palais qu’on voit briller sur les collines, même si son parc recèle ses mystères de craquements nocturnes, ici, au-delà des hauts murs, ce n’est pas le lac de Garde, et ce n’est pas la Virginie, pas plus que la steppe, non : c’est Saint-Denis
il se tient sur une place ouverte à tous les vents. Ses pierres épousent la basilique où sont les tombeaux des rois, des reines. Si l’on n’y prête pas attention, on pourrait le confondre, le manquer. On pourrait croire, si l’on se laisse distraire par la splendeur de l’église – sa flèche sise au milieu de la ville- que ce long mur aveugle partant vers le sud n’est qu’une dépendance, un enclos pour les moines, bien que l’on sache, au fond, si l’on fait l’effort d’y penser, que les moines sont partis depuis des siècles. Ce qui pourrait nous échapper également, c’est qu’aujourd’hui, et depuis longtemps déjà – on devrait le savoir, c’est une vieille histoire- celles qui vivent ici sont des jeunes filles qu’on a déposées là pour tout autre chose que la prière.
On serait tenté de dire : elles sont comme vous et moi – mais ça ne serait pas tout à fait vrai. Ce n’est pas si facile, de savoir en quoi elles diffèrent, mais il faut bien admettre que quelque chose dans cette interminable gestation à l’abri du vacarme, dans cette gémellité qu’a tissé le temps long de leur réclusion, les décale imperceptiblement de ce qu’on pourrait se figurer, si l’on tâchait de s’imaginer, disons, de façon spontanée, une adolescente.
À l’heure où je parle, quatre d’entre elles se sont glissées, par un soir de bal, du dortoir de l’école à la crypte de la basilique.
À l’heure où moi, j’écris ces lignes, ma lecture s’est achevée il y a déjà quelques semaines, et je vais sans doute faire des erreurs dans certains détails, je te parlerai plus des sensations que m’a laissée ma lecture, en les happant au mieux ^^
Vanessa donc, fille du cru de Saint-Denis, élève intelligente mais perturbatrice, comme on dit, a fini par faire son bonhomme de chemin, par étudier et avancer pour elle, et a trouvé ce poste, derrière les murs épais qui borde la basilique des monarques. Au milieu de ces jeunes filles, dans ce cadre qui ne correspond en rien à ce qu’elle a pu connaître, Vanessa a posé ses valises, pris ses marques et apporté sa touche. Elle navigue avec aisance dans les couloirs pesant de l’école pour veiller au respect des règles, mais se laisse aller à une certaine familiarité avec les pensionnaires, décalée de sa vie, de son milieu, du leur. Entre deux discussions avec des ami-es dans une porte dérobée et un flirt avec la nouvelle prof, elle regarde particulièrement notre clan des 4, Yas, Adèle, Suzanne et Lou, qui vacillent entre l’enfance et l’adolescence, la liberté que ces hauts murs offrent face à une vie familiale austère, enfermante ou limitatrice. L’amitié mène à tout, et nous suivrons le chemin de ces quatre-là, qui emmèneront Vanessa avec elles, qu’elle le veuille ou non.
je te le dis de suite, je suis un peu partagée sur ce roman. S’il m’a séduite rapidement par son ton, son lyrisme et son atmosphère de conte macabre, il m’a parfois laissé de côté, spectatrice circonspecte et un peu perdue notamment face à des personnages qui ne m’ont pas toujours touchés. Parfois un peu lisses, peut-être, un peu convenus, aussi ? Je ne saurais dire. Je pense aussi que je m’étais mon histoire, que j’avais imaginé des choses, dans ce cadre si propice aux fantasmes. Un château caché en ville, des jeunes filles cloîtrées, une atmosphère s’était répandue dans ma tête comme une brume empoisonnée.
Pour autant, je ne voudrais pas ignorer les qualités de ce premier roman, écrit avec brio et qui pourra contenter nombre de lecteurices, je pense. Lucile Novat nous emmène dans son histoire et les couloirs de ce pensionnat improbable et ne perd pas le fil de sa narration et son but. Si je n’ai pas toujours été bien contentée et aurais aimé que les pierres de Saint-Denis me griffent un peu mieux la peau, c’est une autrice à suivre, assurément.
Éditions du Sous-Sol