Connais-tu Marie Dorin ? Si tu es fan de biathlon, la question ne se pose pas. Sinon, peut-être. Biathlète iséroise, Marie Dorin est l’une des plus grandes sportives de sa discipline. Elle a été la charnière de l’équipe de France pendant plusieurs années, faisant le lien entre deux générations et enrichissant le palmarès de ce sport dans lequel, cocorico, la France brille depuis longtemps ^^ je ne vais pas te faire un tableau de récompenses, il existe sur Wikipédia et ce n’est pas le lieu, ni l’objet de son livre. Enfin un peu, mais pas que, et pas sous l’angle que l’on croit.
« C’est marrant que tu aies fait du sport de haut niveau, toi qui râlais pour marcher petite. »
Cette phrase, entendue lors d’un repas partagé avec des amis de mes parents, m’est restée en mémoire parce qu’elle me vexe. C’est peut-être le souvenir le plus lointain que j’ai de l’évocation de « la marche ». Un poil à gratter qui vient ternir en quelque sorte le début de ma vie d’athlète. En secret je bute sur le côté fainéante que suggère ce flash-back. En fait, je ne me rappelle carrément pas avoir rechigné à la marche. Cela dit, « petite » est n mot suffisamment vague pour englober une période de plusieurs années. Et donc de tomber pile poil dans un intervalle que ma mémoire a gommé. Comme de par hasard… Parfois, on s’arrange avec ses souvenirs. Après tout, j’ai le droit, ce sont les miens.
Est-ce que la marche est une porte d’entrée vers le sport de haut niveau ? Est-ce qu’une carrière sportive débute par une marche ? Aucune idée. Mais la route est longue pour passer de la marche à la course, puis au ski, puis à l’effort répété et à la rigueur qu’impose le choix de la compétition.
D’ailleurs, comment commence une carrière ? Qu’importe, on démarre tous par un premier pas. La mienne commence ainsi. Une marche vers Dieu
…
Alors je te divulgâche direct, si Marie Dorin a décidé de voir si elle trouvait Dieu quelque part, c’était d’abord pour marcher jusqu’à l’autel lors de la messe de Noël et goûté cette hostie qu’on lui refusait, elle qui n’est pas baptisée. Elle n’aura pas trouvé Dieu, mais des histoires contées par son paternel lors d’un petit pèlerinage, intriquant serré et pour toujours les racontars imaginaires et les bois, les pas et les mots.
Je mentirai en disant qu’elle n’évoque pas sa carrière. Ce récit, arraché d’un bout de vie, contient forcément ce qui a rempli son temps pendant des années. Mais les compétitions qu’elle a fait aux quatre coins de l’hiver, les championnats, les Jeux, les stages, sont ici mobilisés pour le temps qu’elle y avait à se retrouver seule dans les bois, de quelle manière ses courses en pleine nature, au milieu des sapins, épicéas, rennes, oiseaux, ours ?, ont été pour elle des échappatoires et des plages de construction, d’apaisement et parfois un tremplin vers une performance à la course suivante. Elle raconte les gens qui l’ont amenée au plus haut niveau de son sport, qui lui ont donné les connaissances pour regarder différemment les environnements dans lesquels elle skiait et à construire, d’abord inconsciemment puis en pleine connaissance et volonté, un nouveau rapport à cette nature qui l’accompagne depuis sa naissance.
La marche si polémique est rapidement remplacée par la course, plus rapide, qui laisse à peine le temps de regarder les pensées s’accrocher aux branches, remplaçant les angoisses et les questions par des histoires, des fantasmagories qi font part belle à la narratrice et la plongeant dans un monde de neige, de forêts et d’animaux. Les sorties libres à ski s’enrichissent parfois de la compagnie de ses camarades de l’équipe de France, notamment une, qui reprend le rôle de conteuse en décrivant ses lectures de fantasy (ici, Robin Hobb et l’Assassin royal). Il faudra des grossesses pour reprendre le rythme (un peu) plus lent de la marche, et construire avec elle d’autres réflexions sur les conséquences de sa pratique sur le monde, les paysages qu’elle voudra faire découvrir à ses enfants, ce qu’il faut faire en propre et en commun pour sauver ce qui peut encore l’être, pour diminuer son empreinte dans la neige de plus en plus fine. Consciente de la chance et de la violence de son métier, qui lui a permis d’aller de la Norvège au Kamchakta, de Vancouver à Pyeongchang, et a Sotchi, avec tous les problèmes que cela pose et qu’elle se pose, elle essaie tout autant de profiter de ces moments et d’en apprendre le plus possible sur les écosystèmes qu’elle découvre et traverse.
Le rapport au monde de Marie Dorin est celui d’une curieuse sensible qui se sait intimement partie de tout cela, et qui cherche au mieux à retrouver l’enracinement et un rôle dans le réseau micorhizo-humain que nous avons saccagé avec acharnement.
Sans aucune prétention littéraire, elle trouve un ton mêlant oralité, confidences, auto-dérision et grande traversée qui fait de ce récit un texte agréable à lire, touchant et sensible, et propose une voix originale dans le registre des sportif-ves qui écrivent (je juge, je ne pense pas en avoir lu d’autres), faisant finalement de la carrière l’anecdote pour se concentrer sur le cadre et les personnes, le vivant humain et non-humain qui l’ont amené des balades d’enfance aux podiums, mais surtout à cette impatience brûlante d’aller se perdre dans les bois et y découvrir encore et toujours de nouvelles choses.
Divulgâchage (ou pas tant, n’exagérons rien)
La meuf est pote avec NASTASSJA MARTIN ! C’est ouf quoi.
Éditions Salamandre