Étiquette : sri lanka

  • Salamalecs – Anthonythasan Jesuthasan

    Jebanandan, dit Nandan, réfugié tamoul, vit en France depuis des années, toujours fourré dans des imbroglios administratifs impossibles. Entre démerdes, débrouilles et conflits, il mène sa vie dans le pays qui était son eldorado de paix.
    Jebanandan est un jeune garçon tamoul qui vit dans le nord du Sri Lanka avec sa famille lorsque la guerre civile s’abat violemment sur eux.

    « Marchons, marchons« , me répétai-je en pressant le pas vers cette gare au nom imprononçable. De l’autre côté de la Seine, le beffroi de la gare indiquait six heures trente et une. Un train en direction des Alpes partait d’ici vingt-neuf minutes. Il s’arrêtait à Dijon. Cette ville se trouve à trois cents quinze kilomètres, c’est-à-dire trois heures de train de la capitale. Nous étions dimanche Umaiyal passerait la journée dans son église.
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    Le train pour Paris s’est arrêté dans une gare au nom imprononçable. Ma voisine de compartiment, la femme au masque fantaisie, est descendue sans m’adresser un mot. Une minute et demie plus tard, j’ai vu quatre policiers en uniforme bleu qui avançaient dans ma direction. Le dos plaqué au siège, j’ai regardé par la fenêtre : une lumière rouge, tombant du ciel, s’est enfoncée dans la terre. Ce devait être l’œil d’un oiseau… Le train avait encore quatre-vingt-dix kilomètres à parcourir avant d’atteindre Paris.

    Au recto, Jebanandan, abrégé Nandan, monte dans un train direction Dijon, retrouver une femme (la sienne). En quelques pas dans la gare, il sera face à une guichetière qui ne comprendra pas son accent puis à des policiers grimés en sans-abri qui ne voient en lui qu’un étranger au teint sombre grimé en homme bien habillé, et enfin aux regards fuyants des passagers, gênés par cet homme contrôlé (et donc suspect)avec lequel ils devront passer du temps.
    Au verso, Jebanandan est dans un train en direction de Paris duquel il sera descendu manu militari par d’autres policiers. Entre les deux, quelques heures, quelques années, plusieurs vies.

    Une face pour la vie en France, l’arrivée, l’installation, la galère, la demande d’asile en priant la Convention de Genève ; une face pour la première vie, à Jaffna. Le quotidien familial, l’arrivée des soldats, les massacres, la mort, la fuite. Comme tous les exilé-es, Nandan est multiple, sa vie décimée incompréhensible pour qui n’a pas connu la nécessité du départ, la prescience de la perte, l’obligation de la roublardise. Quartier de la Chapelle, Massy, la Cimade, Colombo, Bangkok, Nandan a traîné son corps et son âme au gré des opportunités et des bombes, de plus en plus loin au fur et à mesure de la mort de ses proches.

    Anthonythasan Jesuthasan s’est inspiré de sa propre vie et des récits de ses compatriotes exilé-es pour créer la trame de vie de Nandan, de sa jeunesse à son arrivée en France. Cette vie, ici littéralement faite à partir d’une multitude, lorsque le moment est venu de la conter pour obtenir le précieux sésame, qui la croira ? Car pour devenir un réfugié, il faut se narrer en marchant sur un fil : faire comprendre le danger que l’on court, être suffisamment précis et ne pas trop en faire. Autant dire des conditions impossibles pour des vies hors normes. En deux volets, recto/verso, Nandan raconte comment il raconte et nous raconte les morceaux de temps qui, collés bout à bout, l’ont amené d’une enfance sri lankaise dans une famille pandaram aux bords de Seine, marié et père de famille en déshérence, en passant par l’enrôlement forcé dans les forces de libération des Tigres tamouls et le sit-in de l’agence thaïlandaise de l’ONU.

    Se faire comprendre, être cru, accepter soi-même ce que l’on raconte, ce que l’on a fait pour se sauver, trouver une place, retrouver les conflits en plus petit, se laisser glisser, tenir bon, ad lib. Sur un ton oscillant entre l’ironie et la brutalité, sans gants et avec un humour grinçant, Anthonythasan Jesuthsan cherche (et parvient ?) avec ce roman à montrer l’universalité d’une situation insupportable, à raconter un parcours pour en révéler les millions d’ombres parties d’autres pays, fuyant d’autres guerres et nous rappelle cette affirmation qui devrait faire force de loi, bien que les lois partent souvent du contraire : personne n’est illégal.

    Traduit du tamoul par Léticia Ibanez
    Éditions Zulma