Orgasme à Moscou – Edgar Hilsenrath

Anna Maria Pepperoni est la fille de Nino Pepperoni, le richissime chef de la mafia new-yorkaise, et donc états-unienne. Elle est censée être journaliste mais écrit peu, voire pas. C’est pourtant avec cette étiquette qu’elle se rend à Moscou pour interviewer Brejnev et Kossyguine. Elle rentrera à New York sans article, mais avec un polichinelle dans le tiroir et l’expérience de son premier orgasme.

Le jour de ses soixante-cinq ans le patron de la mafia américaine, Nino Pepperoni, américain d’origine sicilienne, capo dei capi, le patron des patrons, prend sa retraite. Sa fortune est légendaire et il passe pour l’homme le plus riche d’Amérique.
Nino Pepperoni n’est pas précisément un enfant de choeur. On dit que la liste de ses crimes (à supposer qu’elle existe) est si longue que ses copains du Congress, le parlement américain, en pourraient tapisser tous les murs non seulement du Capitol, mais aussi de la Maison-Blanche (si tant est qu’ils en aient l’idée et rien de mieux à faire).
Nino Pepperoni porte un cache-œil noir (sa femme Clara Pepperoni lui ayant par mégarde crevé l’œil gauche). Il ressemble vaguement à Moshe Dayan, le ministre israélien de la Défense -simple illusion d’optique due à ce cache-œil noir. Nino Pepperoni est mince, au contraire de sa femme Clara Pepperoni, quatre cents livres bien pesées, dont le gigantesque postérieur ne saurait trouver dans toute l’Amérique de lunette de WC à sa mesure. La justice américaine n’a jamais rien pu prouver contre Nino Pepperoni, pas le moindre meurtre, et pourtant les cadavres de ses ennemis remontent régulièrement à la surface de l’East River (entendez les repêchés ; d’autres, dit-on gisent toujours dans le limon, un poids autour du cou.)
Nino Pepperoni est un homme qui jouit d’une santé de fer. On dit aussi qu’il ne prend jamais ni cachets pour l’estomac ni calmants, preuve s’il en est que Nino Pepperoni est en paix avec lui-même et le monde. La seule raison qui tire parfois Nino Pepperoni en sursaut de son sommeil, c’est Anna Maria, sa fille unique, qui à trente ans passés n’est toujours pas mariée.

Branle-bas de combat dans la mafia : hors de question que cet enfant naisse illégitime. Mais pour qu’il y ait mariage, il faut que le futur papa, Sergueï Mandelbaum, s’échappe de Moscou. Pas de bol, l’homme a été scientifique dans l’armement et le KGB n’a pas l’intention de le laisser quitter le pays. Heureusement, l’avocat i consigliere de Nino Pepperoni, Archibald Seymour Slivovitz, a des hommes de main pour chaque situation. Et pour arracher Sergueï Mandelbaum aux griffes de la mère URSS, l’homme de la situation s’appelle S.K. Lopp, un autrichien homosexuel lubrique au passé de dépeceur sexuel. Qu’à cela ne tienne, pour protéger Sergueï de son futur sauveur, il n’y a qu’à castrer le sauveur avant de l’envoyer en mission.

Tu es perdu-e ? Confus-e ? Je comprends, mais pas d’inquiétude, tout va bien se passer. Ou pas, et ce sera encore mieux !
Sorti en 1979, Orgasme à Moscou pourrait être présenté comme un roman d’espionnage et de mafia pendant la guerre froide. On tartine le tout d’une petite satire sur la situation géopolitique et les différents chef-fes de gouvernement de l’époque, d’un goût certain pour mettre des personnages surprenants dans des situations ubuesques (ou bien était-ce l’inverse ?) et d’une sacré dose de sexe et bim ! On se retrouve avec ce livre qui nous pétille entre les doigts.

Hilsenrath, comme à son habitude, ne s’encombre pas de politesses et nous met face à nos propres gênes, nos clichés et nos mépris cachés. Il n’y a personne à protéger dans ce monde, personne à sauver. Chacun est le cliché de l’autre, y rentre de temps en temps, pour plaire, complaire, se dissimuler, et in fine soit l’on constate la déchéance vers laquelle l’humanité se précipite, soit on y participe. Sans doute un peu des deux.

Il s’amuse de tous ces clichés, tourne en dérision les puissants de l’époque (on y trouve un Richie-boy avocat-président assisté d’un certain Henry-le-Renard, ainsi qu’une mamie juive à la voix aussi charmante que tranchante qui représente l’état hébreu). Du respect, Hilsenrath n’en a que peu, ou peut-être beaucoup, non pour les gens mais pour ce que pourrait être l’humanité, et c’est pour cela que son irrévérence est brillante. Il n’est pas donneur de leçons, connaissant et reconnaissant très bien ses propres défauts chez ses concitoyens et ses personnages, et se sert justement de cette lucidité pour les tourner au ridicule. En quelques mots, quelques lignes, il démonte les travers d’un capitalisme libéralisé déjà complètement hors de contrôle, la bêtise et l’égoïsme des dirigeant-es, la prédominance et le pouvoir de quelques-uns face à l’oubli de millions d’autres vies qui, si futiles paraissent-elles, n’en sont pas moins l’essentiel et l’essence de l’humanité. Ces quelques millions (milliards maintenant) qu’on oblitèrent, laissé-es de côté, insignifiant-es, ces millions d’âmes dont nous sommes.

Point pudibond par ailleurs, Orgasme à Moscou porte bien son titre en cela que du sexe, tu en trouveras quasiment à chaque page, et de toutes sortes. Hilsenrath, dans son œuvre (ce que j’en ai lu jusqu’à présent), n’a pas pour habitude de nous choyer. Brut, voire brutal, cru à tout le moins, il raconte les événements sans les juger a priori. Qu’il s’agisse d’un viol ou d’une relation consentie, sa narration n’en fait que peu de différence. Il faut regarder plus loin pour comprendre ce qu’il en dit. Tout est grotesque dans le sexe d’Orgasme à Moscou, de la taille des membres concernés aux pulsions des personnages en passant par leur manière d’en parler. Hilsenrath continue pourtant à nous montrer les inégalités, les dominations et l’oubli de soi-même face à ce qu’on ne peut empêcher. Si l’histoire s’arrête sur chaque coup tiré, chaque regard sur une queue qui jaillit, un sein qui sort, une main qui traîne (et il y en a un bon paquet ^^), il nous laisse devant les faits nous dépatouiller avec tout ça, et comme souvent avec ce qui dérange, à distance, prendre nos responsabilités.

J’aimerais t’en raconter mieux, des aventures de Sergueï Mandelbaum et S.K. Lopp, de Nino et Anna Maria Pepperoni. Mais ce serait moins drôle pour toi, et en ce moment on a besoin de rire. En refermant le livre, on se dit surtout qu’Hilsenrath nous aurait fait quelques bons romans de la situation actuelle du monde, et qu’on en aurait eu besoin. Mais c’est peut-être pas plus mal qu’il ne soit plus là, il en avait bien assez vu comme ça.

Ah, comme à son habitude, l’homme, talentueux devant l’éternité, s’il passe pour une fois tout le roman à nous faire marrer, sait aussi nous faire redescendre quand il faut pour nous rappeler, justement, que c’est quand même pas folichon tout ça. Alors rions pour cacher nos larmes.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb
Éditions du Tripode

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