Catégorie : Amérique du Sud

  • L’absence est une femme aux cheveux noirs – Émilienne Malfatto & Rafael Roa

    En 1976 débute en Argentine le « Processus de réorganisation nationale », nom policée de la dictature initiée par le général Videla et sa junte. Trois autres lui succèderont jusqu’en 1983 et le retour de la démocratie avec l’élection de Raul Alfonsin. Si les années qui précédèrent le coup d’état de la junte militaire étaient déjà compliquées et sombres, le coup d’état de 1976 écrase de sa botte des milliers de vies.

    C’est une ville étrange où il faut savoir où on va

    j’ai posé la question l’autre soir au chauffeur du bus 29
    ce bus que j’attends en face du grand parc où on torturait
    en technique

    grand parc avec des grands arbres et des bâtiments blancs
    aux toits de tuiles
    et un peu partout
    dans les allées
    les visages en noir et blanc de ceux
    qu’on torturait
    en technique
    dans une des bâtiments blancs
    les griffes du tigre

    il faut savoir où on va ici.

    La dictature argentine, terme singulier pour des juntes plurielles qui ont fait de la torture et de la mort un art, ce sont des milliers de victimes, de desaparecidos et d’enfants volés. Les juntes sont passées maitresses dans l’art de dissimuler, de dissiper, de faire s’évanouir aux yeux de tous leurs crimes. Le principal, le plus connu des centres de torture et de détention, la lugubre École de la marine (ESMA) trône au centre de la ville, le long de l’avenue Libertador. Les enfants arrachés à leurs parents sont confiés aux militaires tandis que leurs parents sont jetés dans le Rio de la Plata, ou dans des fosses communes.
    L’Argentine est aujourd’hui sans doute la plus connue des dictatures de cette époque, alors qu’à ce moment-là elle est le dernier pays à plier sous « les ailes noirs du Condor » comme l’écrit Émilienne Malfatto. C’est tout le cône Sud qui meurt sous le talon des militaires, pour le plus grand plaisir de Nixon et Kissinger qui peuvent souffler un peu, la terreur rouge est arrêtée.

    Émilienne Malfatto et Rafael Roa remontent le cours de cette histoire, du coup d’état aux procès récents en prenant pour fil les enfants volés. Symboles de la dictature par le projet que ces enlèvements sous-tendent, ils sont également l’un des maillons d’une opposition pacifique qui garde encore aujourd’hui la mémoire et la lutte, celles des mères et grands-mères de la place de Mai.
    Les deux nous emmènent dans une déambulation dans les rues hantées de Buenos Aires et d’autres histories argentines, à la recherche des ombres des desaparecidos, dans les pas des locas de la plaza de Mayo, comme les surnommait les militaires, elles qui tournaient en rond, un lange sur la tête, réclamant leurs enfants, leurs petits-enfants. Elles qui, après que le président Alfonsin aura fait un début de procès, et bien que le président Menem aura libéré et amnistié les tortionnaires, sauront se glisser dans la faille, mettre le pied dans la porte qui permettra de ramener tout ce petit monde devant les tribunaux. Mais restent les absents. Restent les enfants aujourd’hui de quarante ans qui ignorent leur véritable identité (et ignorent qu’ils l’ignorent). Trente mille desaparecidos, cinq cents enfants volés.

    C’est un pays qui ment qui ne veut pas se souvenir
    une ville de mensonge
    Buenos Aires aux longues avenues et aux relents
    humides
    où l’espagnol a l’accent italien
    où le fleuve ressemble à la mer
    où on prétend avoir oublié
    C’est un pays étrange où il manque des gens
    c’est comme ça
    comment le dire autrement
    il en manque quelques milliers
    on les a emmenés et ils ne sont jamais revenus

    Alors que Milei suit de son regard fou placardé sur les murs, son regard froid de révisionniste les chemins hésitants de la narratrice, celle-ci s’interroge à son tour sur le rapport de l’Argentine avec son passé. Des grands procès de 85 aux amnisties jusqu’aux nouveaux procès de 2011 marqués (trop ?) du sceau du kirchérisme. Toutes ces étapes qui amènent à maintenant, aujourd’hui, à Milei. Un hommes qui nie, qui rejette, qu’on imagine bien s’arroger le pouvoir pour ne jamais le rendre et rouvrir les plaies encore suintantes de ce pays mal cicatrisé.

    Comment raconte-t-on une dictature ? On savait déjà avec ses textes précédents (je t’ai déjà parlé de deux d’entre eux : Les serpents viendront pour toi et Que sur toi se lamente le Tigre) qu’Émilienne Malfatto savait rendre la dureté et la violence avec une luminosité et une poésie empreinte d’une humanité tranchante. Elle n’a pas peur des mots, des questions les plus simples comme les plus inconcevables, car pour avancer quand on ne sait pas où l’on va, il faut bien, à chaque intersection, se demander pourquoi, comment, qui, où, pourquoi, comment ? Elle ne nous épargne pas, et après tout pourquoi le ferait-elle. Elle ne l’a pas été, elle s’est heurtée à la réalité de la junte, à celles des Argentins encore troués de ces années passées sous l’aile noir du Condor. Les viols, les enlèvements, la picana, les fractures, le Pentothal. La formation par les généraux français, bien aguerris par la guerre d’Algérie et ravis de partager leurs méthodes. L’internationale de la terreur. En parcourant Buenos Aires, Émilienne Malfatto est à l’affût, elle guette les silences et les cris étouffés. Comment une ville absorbe-t-elle le sang ? Résonne-t-elle des absents ? Ou bien même là, il y a des trous noirs ? Que se passe-t-il quand le massacre de son propre peuple devient un sujet de débats, de questionnements.
    Les photographies de Rafael Roa viennent souligner son texte, poésie parlante comme un fil de pensées qui se déroule, se faufilent et s’effilent au fil des entretiens et tandis qu’elle remonte l’avenue Libertador, la calle Peru et les rives du Rio de la Plata. Autre regard sur cette histoire qui, si elle est difficile à raconter, l’est encore plus à montrer. On peut afficher la torture, les corps les blessures le sang, mais ici ce que l’on veut ramener à la surface ce sont les absents, les inexistants, les parfois et peut-être un jour apparaissants. Images d’archives, portraits des mères, grands-mères, enfants retrouvés. Bouts de murs, de place, siège d’avion. Parfois détachés de leur contexte, pris pour ce qu’ils sont, un fleuve, une rive, une route, entrant en résonance avec les entretiens, les témoignages, les photographie se chargent tour à tour de marquer la parole, de sous-tendre l’étrange, l’insaisissable, l’incompréhensible pourtant bien réel.

    S’il est important de continuer encore et toujours de raconter les oppressions, les terreurs et les dictateurs, il y a des moments où cela devient primordial. L’Argentine aujourd’hui a fait un choix, vu d’ici improbable. Mais ce ne sont pas les premiers, et tout autour, ailleurs, et chez nous aussi, des bulles nauséabondes remontent, éclatent et nous contaminent doucement mais sûrement, s’insinuant dans les maillons indispensables et si fragiles de notre unité, de notre humanité collective. Le livre d’Émilienne Malfatto et Rafael Roa arrive non seulement à un moment décisif, mais sa puissance en fait un récit indispensable sur la mémoire, son évanescente permanence, la force des combats et la vaillance de ces femmes impressionnantes, ces mères et grands-mères, folles de la place de Mai, dont on doit faire nôtre leur acharnement et leur dignité, qui ont fini par faire éclater de nouveau la porte qui voulait garder caché, dans l’oubli et une honteuse honte inversée, l’horreur de la dictature.

    Éditions du Sous-Sol
    176 pages

    (un aparté, pour sérendipiter comme le dirait Curiosithèque, sur le titre magnifique et un peu énigmatique de ce livre, qui fait résonner en moi un autre titre, similaire, reflet d’une autre époque et pourtant avec de nombreux points communs. Alors si celui-ci te plaît, de titre, tu devrais aller jeter un œil ou une oreille à Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, de Jean-François Vilar. Une citation de Natalia Sedova, veuve de Trotsky pour un roman noir sublime, dont la structure, tiens, me fait aussi penser, même si ça n’a rien à voir mais un peu quand même, à Austral, de Carlos Fonseca. En attendant la prochaine boucle.)

  • Les hommes les plus grands – Fabián Martínez Siccardi

    Manuel Palacios Ranel naît en Patagonie au matin du XXème siècle. Fils d’un immégré asturien et d’une autochtone Tehuelche, il grandit dans la ferme qui emploie ses parents. A dix ans il est envoyé faire ses études chez les Salésiens et y trouvera moqueries, dénigrements et Dieu. Mais c’est alors qu’il joue les guides patagon pour un archéologue qu’il fera une rencontre qui bouleversera sa vie.

    En un mot ? Je le décrirais comme une force. Une force maligne ? Non, pas maligne, mon père, mais elle serait capable de faire le mal. Tout dépend de la main qui la tient, comme la lame qui aujourd’hui nous rase et demain nous égorge. Vous êtes sûr que c’est un animal, mon frère ? Sans aucun doute. Un animal énorme et puissant. Semblable à un de ceux que nous connaissons ? Sa tête pourrait être celle d’un bison ou d’un taureau sauvage. Son corps celui d’un percheron ou même d’un buffle. Mais l y a cette corne, une corne épaisse et courbe, une corne grossière qui naît entre ses sourcils et se dresse vers le ciel, comme chez les rhinocéros. Depuis quand avez-vous ces visions ? Je voyais déjà ces images en Argentine, quelques mois avant de prendre le bateau, mais elles sont devenues plus précises depuis mon arrivée à Turin. Quelle est la fréquence de vos rêves ? Quotidienne. Mais ce ne sont pas des rêves, ou pas seulement. En général, je vois la bête en étant éveillé, pendant que je fais la vaisselle, que j’aide au jardin ou que je me lance dans une activité au cours de laquelle mon esprit part à la dérive. Dans ces moments-là, elle a l’air aussi vive qu’une montagne qui tremble et je l’entends gratter le sol avec ses sabots. Ces sabots ne seraient-ils pas un signe du Diable ? Non, ce n’est pas le Diable, mon père. Ce n’est pas le Diable !

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  • L’occasion – Juan José Saer

    Bianco, auparavant Burton, après avoir affolé les planches en Angleterre et s’être attiré les sympathies prusses, part à la rencontre de Paris pour proposer les démonstrations de ses pouvoir télékinésiques et kinesthésiques. Mais il fait face à la fronde des positivistes et, humilié, part d’abord en Sicile et de là en Argentine, récupérer un bout de terre promis par le gouvernement dans la pampa.

    Dans la chaleur portègne, lourde et étouffante, il rencontre Antonio Garay Lopez, jeune médecin dont, hasard du destin, la famille est propriétaire de terrains jouxtant ceux de Bianco. S’il ne va lui-même que rarement dans ces contrées, par rancœur familiale, il garde malgré tout contact et visite Bianco. Mais un beau jour et alors que notre gaucho d’adoption revient d’une exploration de ses terres, il trouve sa femme assise lascive dans un fauteuil, face à Garay Lopez, suçotant un cigare et avec une expression de plaisir intense sur le visage, l’autre la regardant d’un air malintentionné. De cet instant, Bianco en est sûr, sa femme le trompe, l’a trompé avec son ami et associé.

    Appelons-le, tout court, Bianco. Qu’il se soit fait appeler Burton à certains moments de sa vie, comme il devait l’expliquer à Garay Lopez, ne se devait qu’à la couleur de ses cheveux, trouvant que s’appeler Bianco pouvait ruiner le crédit accordé à un rouquin. A. Bianco, peut-être, comme l’illustre souvent sa signature lente et soignée, au tracé laborieux et complexe, plus soucieuse d’identification que d’esthétique.
    A. Bianco, écho de ce qui, à d’autres époques, avec aussi été A, mais comme Andrex, A. Burton, et qu’il avait décidé de changer après ses démêlés avec les positivistes à Paris. Andrea Bianco peut-être ? A. Bianco en tout cas, c’est certain, bien que la majuscule première, au lieu d’éclaircir un peu le mystère, à l’inverse, l’épaississe, de sorte que, puisqu’il le préfère, et même si ce nom dément ses origines brumeuses et la couleur de ses cheveux qui, à quarante-six ans, foisonnent encore en touffes ondulées et cuivrées, nous allons l’appeler, pour simplifier, Bianco tout court.

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  • Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler – Luis Sepúlveda

    Zorbas, un grand et gros chat noir, vit sa paisible vie de chat de port et d’appartement à Hambourg. Alors que ses maîtres sont partis en vacances, il a la surprise de voir atterrir sur son balcon en catastrophe Kengah, une mouette argentée recouverte de mazout. Ayant luttée jusqu’au bout pour trouver un refuge, la mouette usera de ses dernières forces pour pondre un œuf, et dans un ultime soupir, fera promettre à Zorbas de prendre soin de l’oisillon qui naîtra et de lui apprendre à voler.

    -¡Banco de arenques a babor!- anunció la gaviota vigía, y la bandada del Faro de la Arena Roja recibió la noticia con graznidos de alivio.
    Llevaban seis horas de vuelo sin nterrupciones y, aunque las gaviotas piloto las habían conducido por corrientes de aires cálidos que hicieron placentero el planear sobre el océano, sentían la necesidad de reponer fuerzas, y qué mejor para ello que un buen atracón de arenques.
    Volaban sobre la desembocadura del río Elba, en el mar del Norte. Desde la altura veían los barcos formados uno tras otro, como si fueran pacientes y disciplinados animales acuáticos esperando turno para salir a mar abierto y orientar allí sus rumbos hacia todos los puertos del planeta.

    -Banc de harengs à bâbord ! annonça la vigie et le vol de mouettes du Phare du Sable Rouge accueillit la nouvelle avec des cris de soulagement.
    Il y avait six heures qu’elles volaient sans interruption et bien que les mouettes pilotes les aient conduites par des courants d’air chaud agréables pour planer au-dessus de l’océan, elles sentaient le besoin de refaire leurs forces, et pour cela quoi de mieux qu’une bonne ventrée de harengs.
    Elles survolaient l’embouchure de l’Elbe dans la mer du Nord. D’en haut elles voyaient les bateaux à la queue leu leu, comme des animaux marins patients et disciplinés, attendant leur tour pour gagner la pleine mer et là, mettre le cap vers tous les ports de la planète.

    Traduction Anne-Marie Métailié

    Zorbas n’a qu’une parole, et il compte bien la tenir. Mais le voilà malgré tout dans l’embarras. Comment prendre soin de cet œuf jusqu’à son éclosion ? Comment s’occuper d’un poussin ? Et surtout, comment apprend-on à voler ? Il s’attèlera à cette tâche avec l’aide de ses fidèles compagnons Colonello, Secretario, Sabelotodo et Barlovento et affrontera de nombreux dangers pour protéger son oisillon jusqu’à ce que l’appel des airs soit le plus fort.

    N’en doute pas, c’est encore une bien belle et touchante histoire que nous narre là le grand conteur chilien. Notre bande de chats des quais hambourgeois détonne et amuse. Zorbas notre héros, en vieux mâle casanier mais brave et fidèle ; le duo du restaurant italien Colonello et son aide Secretario ; Sabelotodo, qui se repaît de la lecture des nombreux tomes d’un encyclopédie universalis, lui donnant l’aura d’un sage auprès de ses compagnons ; Barlovento, chat des mers et fin connaisseur des peuples des airs. Il faudra affronter d’autres chats, moqueurs et bagarreurs ; de terribles rats (et la terrible succession des roulements et raclements castillans des ‘r’ et ‘j’ pendant la lecture en VO décrivant « los ojos rojos del jefe de las ratas »…), et enfin savoir en qui faire confiance pour accomplir l’acte final, et accompagner la petite mouette vers son destin.

    La protection de l’environnement, l’importance de l’amitié et de l’entraide, la force de la poésie et de l’imaginaire, on retrouve ici tous les thèmes chers à Sepúlveda dans un roman aussi amusant que touchant.

    Éditions Métailié / Tusquets editores (illustrations Miles Hyman)
    Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne-Marie Métailié
    118 pages / 135 pages

  • Zona cero – Gilberto Villarroel

    Gabriel est un journaliste habitué aux zones de guerre. Mais alors qu’il est sur la plage de Pichilemu, face au Pacifique et dos à Santiago, à observer des surfeurs courir sur la page et plonger dans les vagues, tandis que sa compagne, Sabine, il apprend au téléphone qu’elle est enceinte, il n’imagine pas que tout son univers s’apprête à devenir l’une de ces zones de guerre. Car soudain, la terre se met à trembler, la mer se retire, et l’enfer surgit.

    C’était une chaude nuit d’été à Pichilemu. Précédée par son ronronnement asthmatique, la Volkswagen de Gabriel Martinez se traînait sur le pavé brûlant de la rue principale de la ville en direction du bord de mer. Elle s’arrêta près du centre culturel Agustin Ross, un bâtiment qui abritait précédemment un casino du début du XXème siècle.
    Gabriel descendit de voiture et marcha le long du parc situé au pied du vieil édifice. De nuit, ses volumes en piteux état – alors que du temps de sa splendeur, le bâtiment se démarquait par son élégance- donnaient l’illusion d’un manoir gothique comme ceux que l’on trouvait sur les photogrammes des films d’horreur à petit budget.
    Il prit un chemin en pente qui conduisait directement à la plage. Il avait envie de se dégourdir les jambes et de fumer une cigarette au bord de l’eau avant de reprendre la route direction Punta de Lobos. Il y avait loué une cabane, son futur centre d’opérations pour couvrir un championnat international de surf.
    C’était un vendredi de pleine lune. Une étrange lune d’été, d’une couleur rouge sang, veinée de jaune, ce qui lui donnait un aspect inquiétant. Au moins, se consola Gabriel, la nuit était-elle déjà tombée.

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  • Les jeunes mortes – Selva Almada

    En novembre 1986, Selva Almada a 13 ans et vit avec sa famille à Villa Elisa, petite ville de la province d’Entre Ríos proche de la frontière avec l’Uruguay. C’est un dimanche plutôt tranquille qui commence, malgré l’orage de la nuit. L’asado dominical prend doucement, la chatte a fait ses petits. A la radio, Selva, aux côtés de son père, entend une nouvelle qui va la bouleverser. A quelques kilomètres de là, à San José, Andrea Danne a été assassinée pendant son sommeil, poignardée en plein cœur.

    Le 16 novembre 1986 au matin, le ciel était limpide, il n’y avait pas un nuage à Villa Elisa, le village où j’ai grandi, dans le centre-est de la province d’Entre Ríos.
    On était dimanche et mon père préparait l’asado au fond du jardin. Nous n’avions pas encore de barbecue, mais il se débrouillait assez bien avec un morceau de tôle à même le sol qu’il recouvrait de quelques braises au-dessus desquelles il installait une grille. Même par temps de plus, mon père ne renonçait jamais à l’asado du dimanche : si besoin, il protégeait la viande et les braises à l’aide d’un autre morceau de tôle.
    Tout près de l’asado, entre les branches d’un mûrier, il y avait une petite radio à piles, toujours branchée sur la même fréquence, LT26 Radio Nuevo Mundo. Ils passaient des chansons folkloriques et toutes les heures un bulletin d’infos assez succinct. La période des incendies à El Palmar n’avait pas encore commencé -à quelque cinquante kilomètres de là, le parc national prenait feu chaque été, faisant retentir les sirènes des casernes de pompiers tout alentour. En dehors de quelques accidents de la route -toujours un jeune qui venait de quitter un bal- le week-end il ne se passait pas grand-chose. Il n’y avait pas de match de foot de prévu cet après-midi là : en raison de la chaleur, on était déjà passé au championnat nocturne.

    Andrea Danne, 19 ans (San José, Entre Ríos).
    María Luisa Quevedo, 15 ans (Presidencia Roque Sáenz Peña, Chaco).
    Sarita Mundín, 20 ans (Villa Nueva, Córdoba).
    Toutes trois assassinées dans les années 80, trois meurtres non résolus. Marquée par l’annonce de ce fameux dimanche de novembre 86, Selva Almada décide de remonter le fil de ces trois drames et de raconter leur histoire. Issues des provinces argentines, vivant dans un milieu populaire voire pauvre, elles étaient encore à l’école, jeune travailleuse ou prostituée. Leur mort a défrayé la chronique dans ces lieux éloignés du bruit de la capitale, qui vivent au rythme des usines, des champs, des championnats de foot et des bals de fin d’année. Sans avoir l’ambition de résoudre des enquêtes au long cours, elle défriche ce qui pourrait s’apparenter à de sordides faits divers pour remettre en lumière des crimes insupportables qui reflètent la place et la considération données à l’assassinat des filles et femmes dans le pays. A l’époque, le pays est tourmenté par ses autres démons, on découvre les histoires des bébés et enfants volés pendant la dictature.

    Trente ans plus tard, donc, Selva Almada revient sur ces trois histoires, exemples trop banals d’une violence toujours présente et au bruit encore trop faible. C’est l’histoire d’une violence systémique, qui naît dans la pâleur du quotidien. Les histoires de femmes racontées autour d’un maté : la voisine battue, celle qui s’est pendue sans que l’on sache si ce n’était pas un meurtre camouflé ; celle qui donne tout son salaire à son mari ; celle qui n’a pas le droit de se maquiller. Celui qui insulte sa copine en pleine rue. Celle qui n’a pas le droit de porter de talons. Toutes ces histoires racontées à voix basse, par honte. La même honte que celle ressentie sous les regards concupiscents des hommes. Certaines, comme la mère de Selva, n’avaient pas peur de les dire à voix haute, pour que la honte se retournât vers ceux qui la méritaient.
    Alors que Selva Almada termine son livre en janvier 2014, au moins dix femmes sont déjà mortes depuis le début de l’année.

    Avec une écriture simple et dépouillée nimbée de mélancolie, Selva Almada raconte autant l’histoire de ces jeunes filles et femmes que celle d’une société rongée par une violence qu’elle ne sait pas contenir et qu’elle érige en voyeurisme médiatique. Il faudra l’électrochoc du mouvement Ni una menos en 2015, qui deviendra international, pour prendre en compte, peut-être, l’ampleur des crimes commis contre les femmes. Les jeunes mortes est un récit important pour comprendre de l’intérieur les rouages infernaux de ces morts intolérables.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba
    Éditions Métailié
    140 pages

  • Kentukis – Samanta Schweblin

    Une nouvelle mode commence à s’étendre à travers le monde. Mignons, étranges, connectés et équipés d’une caméra, les Kentukis font fureur. Ils peuvent être dragons, taupes, lapins ou corbeaux, ils sont choupinous et plutôt muets. Et grâce à eux, les êtres humains ont une autre possibilité de tester les limites de leur curiosité et de leur propension au voyeurisme…

    La première chose qu’elles firent, c’est montrer leurs seins. Elles s’assirent toutes les trois au bord du lit, face à la caméra, retirèrent leurs T-shirts et, l’une après l’autre, dégrafèrent leurs soutiens-gorge. Robin n’avait presque rien à montrer mais elle le fit quand même, plus attentive aux regards de Katia et d’Amy qu’au jeu en soi. Si tu veux survivre à South Bend, avaient-elles dit un jour, il vaut mieux que tu sois du côté des forts.
    La caméra était installée dans les yeux de la peluche qui tournait parfois sur les trois roulettes dissimulées à sa base, avançait ou reculait. Quelqu’un la dirigeait depuis un autre endroit, elles ignoraient qui. C’était un petit panda simple et élémentaire, mais il avait plus l’air d’un ballon de rugby dont l’une des extrémités aurait été tronquée, ce qui lui permettait de rester debout. Quelle que soit la personne qui se tenait de l’autre côté de la caméra, il les suivait en tâchant de ne rien rater, et c’est pourquoi Amy souleva le panda et le posa sur un tabouret pour que leurs poitrines soient à son niveau. Il appartenait à Robin, mais tout ce que possédait cette dernière était aussi à Katia et à Amy : tel était le pacte de sang qu’elles avaient passé le vendredi, qui les liait pour le restant de leurs jours. Et à présent, chacune devant faire son petit numéro, elles se rhabillèrent.

    Le fonctionnement de ces petites peluches connectées est aussi simple qu’étonnant. D’un côté, une personne acquiert le charmant animal, le ramène à son domicile et le branche. Elle doit veiller à ce que la batterie reste chargée. Le kentuki, équipé de roulettes et d’une caméra, reste ensuite inanimé en attendant son activation. Quelque part ailleurs, n’importe où, n’importe qui, achète de son côté un numéro de série. En s’identifiant sur une interface, il prend le contrôle d’un kentuki et peut donc observer et se déplacer dans la demeure du propriétaire de l’objet.
    C’est ainsi qu’une dame péruvienne se retrouve dans l’appartement d’une jeune allemande ; qu’un jeune garçon guatémaltèque se retrouve quelque part en Suède ; qu’un italien partage son salon avec une taupe bien silencieuse ou qu’un Pékinois et une Tapeïenne se croisent dans le salon bourgeois d’une fratrie lyonnaise.

    Tu imagines bien, lectrice, lecteur, mon regard en coin, tout ce qui pourrait arriver. Imagine avoir cette peluche muette à roulettes chez toi, qui te suit, t’observe à travers son œil fixe, qui acceptera ou pas d’entrer en communication avec toi. Cette créature inhumaine mais vivante, qui comprend ce que tu fais sans jamais interagir avec toi. Comment te comporterais-tu ? Et si tu étais de l’autre côté ? Si tu pouvais voir quelqu’un vivre sans forcément te considérer, en t’intégrant immédiatement dans son quotidien. Elle cuisine, mange, boit, se lave, ramène des gens, fait l’amour. Elle te traite comme… un humain ? un animal ? Un meuble ? Une absurdité ? Et si… il lui arrivait quelque chose ? Et si… tu voyais quelque chose d’anormal. D’ailleurs qu’as-tu vraiment vu ?

    Samanta Schweblin, grande voix de la nouvelle génération d’autrices latino-américaine, n’a pas son pareil pour nous déporter légèrement à côté de la normalité. Légèrement, mais suffisamment pour que ça gratte, que ça pince. Veut-on voir ou être vu ? Se montrer ou regarder ? à travers un canevas de situations et de personnages, elle explore les motivations conscientes ou non de l’un comme de l’autre, poussant le jeu jusqu’aux limites. Toucher la neige pour la première fois, protéger quelqu’un que l’on ne connaît pas. Torturer une machine en omettant que, derrière la caméra, quelqu’un regarde. Les dérives sont nombreuses, on les découvre au fil des ouvertures de boîtes et des premières connexions. Celleux qui en ont les moyens profiteront de ce que d’autres sélectionnent pour eux des destinations de rêves : qui veut vivre dans un appartement luxueux au Qatar ? Dans un penthouse des Caraïbes ? Une favela pour une immersion réaliste dans les quartiers chauds de Rio ? L’exploration de ce réseau mondial est vaste et complexe entre voyeurisme et attachement sincère, dans une relation qui ne fait finalement que se heurter à la lentille de la caméra de la petite bête.

    Après le très bon recueil Des oiseaux plein la bouche et le très dérangeant court roman Toxique, Samanta Schweblin continue de nous montrer ce qu’il y a sous le voile de nos sociétés en nous laissant nous demander si ce sont vraiment ses histoires qui sont dérangeantes…

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon
    Éditions Gallimard
    265 pages

  • Terre noire – Rita Carelli

    Ana, dont les parents sont séparés, vit avec sa mère à São Paulo. Elle a peu de contact avec son père, un archéologue qui travaille en Amazonie sur les traces de peuplement dans la forêt. Lorsque sa mère meurt brutalement, il vient la chercher et lui propose de partir avec lui pour quelques mois dans le village qu’il habite dans le Haut Xingu, au cœur du Mato Grosso.
    Ce sera une expérience marquante pour la jeune adolescente réservée et bouleversée, qui changera le cours de sa vie.

    Dans la forêt, toutes les références se volatilisent, tout ce que la vie urbaine t’a enseigné s’avère inutile et, une fois perdue, tu finis tôt ou tard par te rendre compte que tu tournes en rond. On pense que c’est une façon de parler, une histoire si souvent répétée qu’on finit par y voir une vieille légende, mais c’est réel, ça se joue au niveau de notre perception, de notre sens de l’orientation. Certains disent que, parce que nous avons une jambe plus forte que l’autre, celle-ci dessine des pas un peu plus grands. Ce qui est sûr, c’est que, même si nous jurons avancer en ligne droite, nous finissons par suivre une lente et large courbe jusqu’à revenir à notre point de départ. A force de repasser au même endroit, tu peux reconnaître la forme d’une branche, d’un nid, d’une ruche, ou simplement être saisie par une sensation familière. Alors il faut repartir de zéro et recommencer.

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  • Après l’orage – Selva Almada

    En route pour aller rendre visite au pasteur Zack, le révérend Pearson et sa fille Elena tombent en panne au beau milieu de pas grand-chose, dans la province du Chaco au nord de l’Argentine. Par chance, un garagiste est dans les parages et s’attelle à la réparation. Mais celle-ci est laborieuse, le temps est long, et l’atmosphère se charge petit à petit d’électricité.

    Le mécanicien toussa et cracha quelques glaires.
    – Mes poumons sont pourris, dit-il, tandis qu’il passait le revers de sa main sur ses lèvres et se penchait une nouvelle fois sous le capot ouvert.
    Le propriétaire de la voiture s’essuya le front avec un mouchoir et glissa sa tête à côté de celle du mécanicien. Il ajusta ses lunettes fines et regarda l’amas de tuyaux brûlants. Puis il regarda le mécanicien, d’un air interrogateur.
    – Il va falloir attendre que les tuyaux refroidissent un peu.
    – Vous pouvez la réparer ?
    – Je pense, oui.
    – Et ça va mettre combien de temps ?
    Le mécanicien se redressa -il le dépassait d’une bonne tête- puis il leva les yeux au ciel. Bientôt, il serait midi.
    – En fin d’après-midi, elle sera prête, je suppose.
    – Il faudra que nous attendions ici.
    – C’est comme vous voulez. On n’a pas le confort, comme vous voyez.
    – Nous préférons attendre ici. Avec l’aide de Dieu, vous allez peut-être finir plus tôt que vous ne le pensez.
    Le mécanicien haussa les épaules et sortit un paquet de cigarettes de la poche de sa chemise. Il lui en offrit une.

    Le révérend et Elena d’un côté, El Gringo Brauer et Tapioca, son jeune aide de l’autre, ce sont deux mondes qui se rencontrent. Tombé dans la rivière et dans la foi au passage lorsqu’il était enfant, Pearson est devenu un prêcheur réputé et reconnu, un sauveur d’âme et dévoreur de péchés dans la communauté évangélique. Père célibataire depuis que sa femme est restée du mauvais côté de la portière, il élève Leni au fil de ses campagnes de prêche et d’évangélisation, en mouvement constant, fidèle berger qui rassemble ses brebis. El Gringo Brauer lui, semble aussi immobile que les carcasses des voitures qui entourent son garage. Sa seule religion tient au rythme des moteurs et à sa vie dans cette nature rêche et brutale dont il transmet les mystères à Tapioca, fils non-dit d’un coup d’un soir, que sa mère lui laisse un jour.
    Tandis que les deux hommes se jaugent, les deux ados se trouvent dans leur solitude. Le vent soulève la terre sèche et, défiant les prévisions météo, poussent vers nos protagonistes des nuages noirs lourds d’un déluge aussi violent qu’attendu.

    Pour ce premier roman, sorti chez nous en 2014, Selva Almada nous propose un huis-clos en plein air rempli de tension et d’une moiteur croissante. Homme de peu de mots et sans goût pour la religion, El Gringo Brauer voit d’un mauvais œil ce révérend bavard qui dispense ses grâces aux oreilles influençable de Tapioca. Le jeune garçon, peu loquace et sensible, trouve en effet un écho profond aux paroles du révérend, sentant une certaine lumière divine s’emparer de son cœur. Elena, elle, bien que profondément attachée à son paternel, est lasse de cette vie sur la route, sans amitié, sans attache, guidée par une foi qui semble tenir pour elle plus de l’habitude que de la croyance.
    Un duel se met en place dans cette torpeur pré-tempête, au milieu des carcasses rouillées et des chiens, pour le salut des âmes et le désir de choisir sa voie.

    Un excellent premier roman qui donne fort envie de découvrir les suivants (et compte sur moi pour m’y atteler^^), qui parvient en peu de pages à nous saisir dans ce western-maté riche d’une poésie aussi rude que pénétrante et qui cisaille la dureté de ses personnes à coup d’éclairs.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba
    Éditions Métailié
    136 pages

  • Eva et les bêtes sauvages – Antonio Ungar

    Eva est une jeune femme de bonne famille qui virevolte dans les milieux de la nuit. Drogue, alcool, sexe et fête sont les piliers de son quotidien. La naissance de sa fille Abril pourrait être un garde-fou, mais l’addiction est trop forte. Alors son diplôme d’infirmière en poche, Eva décide que la seule chose pour sortir de cette spirale mortifère, c’est de partir. De lien en lien, elle entend parler d’un dispensaire au milieu de la jungle, au cœur de l’Amazonie, dans la petite ville de Puerto Inírida. Sous les ordres du Dr. Andrade, entourée des prostituées du bordel de La Madrina, Eva va découvrir tout un écosystème, aussi déroutant que violent.

    La balle entra juste sous la clavicule, mais Eva ne ressentit aucune douleur. Elle entendit le bruit de la chair qui se déchirait, le bruit de son corps qui tombait au fond. Elle regarda son épaule et ne remarqua rien jusqu’à ce que sa poitrine et son dos commencent à s’imprégner. Elle se demanda si cela venait de l’eau stagnante du canoë, elle la trouva trop chaude. Elle réussit à soulever sa tête de quelques centimètres, juste assez, et la vue du sang et le choix de la douleur lui parvinrent en même temps. Une douleur qui ne ressemblait à rien qu’elle connût : trop forte pour les cris, pour les larmes, une douleur qui l’empêcha de bouger à nouveau et l’étouffa presque. Comme si elle n’était pas là, comme si tant de souffrance l’avait projetée hors de son corps, elle se demanda si la balle avait traversé son cœur, si elle avait fait éclaté une artère. Peut-être que c’était comme ça que tout finissait.

    La suite sur le site des Nouveaux Espaces Latinos