Catégorie : Europe de l’Ouest

  • Passer la brume – Julia Colin

    La brume a désormais des dents. Quiconque se trouve pris dans une nappe, un voile ou même une traîne de brume disparaît, ne laissant derrière ellui que quelques affaires. Vair connaît bien la Brume, sa mère lui a appris à reconnaître ses variations, à sentir son approche, et à la contourner, la frôler, la dépasser. Comme sa mère, Vair est une Passe-Brume : elle conduit les voyageurs à travers le massif des Pyrènes jusqu’en Esp où, paraît-il, il n’y en a pas.

    Accroupie, penchée en avant sur un gros rocher, appuyée sur un bâton fiché au sol, Vair sentit sa nuque tomber.
    Elle se fit violence, releva la tête, déplaça légèrement le poids de son corps en arrière, cherchant le déséquilibre qui la maintiendrait éveillé.
    Elle détourna son regard de la nappe de Brume immobile quelques centaines de mètres plus bas, ferma las yeux quelques secondes avant de les rouvrir pour scruter avec attention la vallée devant elle. La journée avançait, et le soleil, en disparaissant derrière la crête, allait laisser les nappes proliférer.
    Vair frissonna. A force d’être immobile, elle avait froid. Et elle détestait le froid. Elle jeta un coup d’œil à l’entrée de son antre, un peu plus bas, protégée par un épais rideau de peau et un petit feu mourant, diffusant une maigre fumée repousse-brume préventive (millepertuis, achillée). Elle eut envie d’y jeter une grosse bûche, de passer le rideau, de parcourir les huit mètres qui la séparaient de sa couche moelleuse creusée dans la pierre. Et de se rouler en boule sous les couvertures.
    Cela faisait deux jours qu’elle attendait un groupe, luttant pour rester éveillée et ne pas les manquer. Une lanterne allumée au bout de son bâton la nuit pour les guider, comme les phares des légendes. Même si personne ne se déplaçait la nuit. Trop de nappes mouvantes, pas assez de visibilité. N’empêche, elle n’avait presque pas dormi depuis quarante-huit heures, depuis que Nars était venu en éclaireur lui annoncer leur venue imminente. Neuf personnes, dont trois enfants. C’était limite, mais elle avait accepté. Son collier, qui pendait presque vide à son cou, le lui rappelait : elle avait besoin de perles, pour se racheter de nouvelles fioles teintées avant l’hiver. De la cire, en quantité, pour les boucher. Un nouveau tamis aussi, le plus fin possible. Et surtout des moufles fourrées. Les précédentes avaient été avalées par le Brume quelques mois plus tôt. Elle s’en voulait encore, c’étaient celles de sa mère.

    Alors qu’elle accompagne un groupe, Vair aperçoit sur leur chemin les traces d’un autre voyageur, là où personne n’ose s’aventurer seul. Obnubilée par cette présence, elle va devoir protéger son groupe non seulement de la Brume, mais aussi de ses propres fantômes.

    Dans ce monde post-apo qui baigne dans des vagues de Brume dont on ignore l’origine et l’étendue, les humains sont redevenus pour partie nomades, poussés par la survie face à des bancs de brouillard incontrôlables et assassins. Vair, dans ses montagnes, accompagne les fuyards, passeuse de nuages et de frontière, vers un eldorado dont personne ne sait ce qu’il recèle, ni même s’il est vraiment vivable. Directe, efficace, elle ne prend pas de gants avec ces gens qui ont parfois tout perdu et mettent leur vie entre les mains de quelqu’une qu’iels ne connaissent pas pour se rendre dans un lieu dont iels ne savent rien. Cette dureté, elle l’applique autant pour la rigueur nécessaire à une traversée sauve que par un fond de misanthropie, à tout le moins un désir de solitude exacerbé par son amour pour ses montagnes. Sorcière des temps présents et héritière d’un talent transmis par la mère, les gens la cherchent autant qu’iels la craignent, elle qui comprend, ressent, parle (qui sait), avec cette Brume dévoreuse, ce monstre silencieux qui prend les gens sans un bruit, sans un cri, dans la douceur ouatée d’une mort incompréhensible et immaculée.
    La présence fantomatique de cet autre va venir chambouler son monde de montagne et de calme, et rouvrir les portes rouillées de son passé.

    Avec Vair, c’est d’une part le récit d’une passeuse et de migration que nous fait Julia Colin. Honnête et droite mais pas particulièrement humaniste, Vair prend son écot pour chaque traversée et ne distille qu’à goutte les quelques informations qu’elle aurait sur leur destination. Face à elle, les migrants oscillent entre joie, espoir, fatigue et peur, de la Brume et de cette femme froide, au savoir impossible et impartageable, les obligeant à une confiance aveugle dans un environnement on ne peut plus hostile. D’autre part, elle nous plonge dans les paradoxes de son héroïne, sa complexité et ses douleurs, elle qui fuit le monde mais aide ses exilés dans le voyage de leur vie ; elle qui exploite des connaissances dont elle ne peut vraiment expliquer les origines, et qui lutte pour repousser des souvenirs qui la ronge pourtant de l’intérieur.
    C’est enfin l’histoire d’une humanité qui, pour des raisons dont elle a perdu le fil et qui sont devenues punitions, péchés ou colère divine, se retrouve sous la menace de ces Brumes, émanation aussi légère qu’incontrôlable, aux formes multiples. Julia Colin réussit merveilleusement à rendre palpable ce danger (qui sera familier aux lecteurices de Stephen King) et ses multiples apparences, des tranquilles Lentes ou Molles aux plus inquiétantes Voiles jusqu’aux terribles Voraces, ours de gouttelettes d’eau au rugissement muet.

    Dans le magnifique décor des Pyrènes à l’automne, ce voyage migratoire et naturaliste prend des dimensions vertigineuses et, avec une force descriptive et un sens du suspense très prenant, nous emmène jusque-là où Vair ne veut pas aller. Un superbe roman aussi rude que bouleversant !

    Aux forges de Vulcain

  • Trois fois la colère – Laurine Roux

    Miou a occis Hugon le Terrible, seigneur de Bure, son grand-père. D’un coup de fer à la gorge, elle a offert son sang à la terre et à la vengeance. Maintenant elle va être jugée, et va nous être conté, sans jugement ni position, par l’enquêteur, la longue histoire qui a mené Miou à ce geste, porté par son bras, et soutenu par ceux des femmes de sa lignée et des hommes justes qui ont souffert du joug d’Hugon.

    Le sac brinquebale contre le flanc du cheval. La jeune fille goûte le corps à corps avec la bête, ses cuisses et son sexe collés aux mouvements de l’animal, cadence régulière, heurt des sabots cherchant appui entre les pierres. La cavalière goûte au branle du sac contre l’abdomen de l’alezan, la tête empaquetée dans le balluchon roulant d’avant en arrière, prisonnière du chanvre. De temps à autre, à la faveur d’un emballement, le barda cogne son mollet. Alors la vengeresse sourit : il lui semble qu’Hugon de Bure lui baise la jambe, la suppliant depuis ses ténèbres de ne pas aller plus loin.

    N’écoutant que son dessein, l’adolescente franchit ruisseaux et forêts, cap sur Bure, la tête d’Hugon solidement arrimée au flanc de sa monture. Pas un jour ne s’est passé sans qu’elle se remémore l’instant où, voilà une semaine, elle a fait face au seigneur dans le fracas des armes. D’abord ils ont été cent, puis dix, les autres fauchés, embrochés, éventrés ou garrottés par des adversaires peu enclins à se faire catéchiser. Au seuil de la reddition, elle s’est retrouvée aux côtés de son maître. Il l’a fixée avec l’expression de qui s’amarre à un visage ami en plein chaos – son fidèle écuyer, sa lanterne ! La jeune fille a relevé sa tignasse, exhibé la tache rouge à sa nuque, enfin arraché son plastron. Deux cerises jolies au milieu de l’albâtre. Trogne ahurie du vieux : des seins chez un garçon ! Elle a ri, joie féroce du faible qui berne le fort. Hurlé qu’elle n’était pas damelot mais damoiselle. Après quoi, elle a brandi l’estoc, annoncé qu’il était temps de laver les crimes, temps de payer : Hugon mourrait du sang de son sang. Et d’une main ferme, elle lui a sectionné la carotide. L’ennemi assistait à la scène, éberlué : cet oiselet avec occis Hugon le Terrible !

    C’est l’histoire de Miou, de Reine et d’Ephraïm. De Guillaume, Gala, Pietro ; d’Aïda, de la Noiraude, de Clarisse, aussi. De Mange-Ciel, d’Abel, de la Prodigue et de deux marionnettes qui regardent cela de haut sans rester de bois. Dans les entrailles de la forêt de Bénévent, une injustice originelle aura jeté un sort, une malédiction, mais qui ne prend pas la forme que le pensaient les gens. La rage et la tristesse d’une jeune fille et des arbres ont repoussé le mal, mais celui-ci s’est frayé un chemin, laissant derrière lui une marque rouge sur la peau de sa descendance, rouge comme le sang qu’Hugon aime voir couler. Ripailleur, violent, belliqueux, il n’aime rien tant que violenter son-sa prochain-e et partir en croisade, torturer, massacrer et brûler. Face à lui, pourtant, se dresse doucement, sans que personne ne s’en rende vraiment compte, les intéressé-es en premier, une haie, un mur, qui pousse sur un désir de justice, d’équité et d’amour. Guillaume, le prieur des Crots, soudain devenu protecteur d’un bébé taché de rouge au cou, Pietro le franciscain errant qui décide de s’amarrer au prieuré, attendri par ce prieur atypique et sa jeune pousse curieuse ; Reine, héritière d’Hugon qui, entre une mère qui perd pied et un père fou de violence, devra choisir entre la brutalité paternelle et la sagesse de son grand-père Enguerrand. Entre toutes ces branches, il y a Gala, la racine de tout, qui a tout perdu et pleure de perdre le peu qui lui reste.

    Nos héroïnes et héros portent en eux des rêves de mieux, de liberté et de découverte, d’une vie paisible avec les autres et fougueuse de découvertes, de compréhension du monde et de vie. Ils sont aussi embrasés de rage et de colère, tétées au sein, héritées, transmises et vécues dans la chair et par la chair des autres. Alors que la violence inouïe d’Hugon trouve avec les Croisades lointaines et la chasse aux hérétiques locaux un prétexte à sa violence, imposant par le sang et la peur sa domination et le message dévoyé d’une église romaine qui ne songe qu’au pouvoir, d’autres tenteront d’en faire autre chose.

    Saga familiale au temps des Croisades, roman de vengeance, conte noir brûlant dans le soleil, Trois fois la colère est animé par la fougue de ses personnages et la langue tempétueuse de son autrice. Porté-e par le rythme, lectrice, lecteur, ma sève, tu ne peux que te laisser perdre dans les bois hantés de Bénévent, chevaucher ta colère et la mettre dans le bras de Miou, qui nous vengera toustes.

    Éditions du Sonneur

  • Notre château – Emmanuel Régniez

    Octave et Véra vivent dans une grande maison, Leur Château. ils vivent là depuis la mort tragique de leurs parents, bien des années auparavant. Ils vivent là seuls, tous les deux. Octave va en ville, une fois par semaine. Le jeudi, toujours. Il va à la librairie acheter des livres pour Véra, et rentre chez eux. Véra ne sort jamais. Seul Octave a gardé ce lien ténu avec le monde extérieur, le jeudi, avec le bus n°35 et la librairie. Pourtant, ce jeudi 31 mars, il en est sûr : alors qu’il était dans le bus n°35, il a vu sa sœur, Véra, dans le bus n°39. Alors qu’elle ne sort jamais, et ne prend surtout pas le bus.

    C’est à 11h03, le samedi 02 avril, que l’on a sonné à la porte de Notre Château.
    C’était extraordinaire. Cela n’arrive jamais. On ne sonne pas chez nous. On ne sonne jamais à la porte de Notre Château.

    Tout a commencé un jeudi. Je ne peux pas me tromper de jour, puisque c’est le jeudi que je vais en ville. Il n’y a que ce jour-là que j’ai pu voir ce que j’ai vu. Je ne vais jamais en ville les autres jours.
    Tout a commencé un jeudi et pour être encore plus précis -car il faudra être précis tout au long de ce récit- c’était le jeudi 31 mars.
    Tout a commencé le jeudi 31 mars à 14h32.
    Voilà très précisément ce qui s’est passé.
    Le jeudi 31 mars à 14h32, j’ai vu ma sœur dans le bus n°39 qui va de la Gare à la Cité des 3 Fontaines, en passant par l’Hôtel de Vile.
    Je vais tout de suite dire quelque chose : ma sœur ne prend jamais le bus, ma sœur ne va jamais en ville. Elle déteste aller en ville. Elle déteste la ville. Elle déteste le bus et elle me dit chaque jeudi matin quand je pars pour la ville et que je vais prendre le bus : « Mais comment fais-tu pour prendre le bus ? Appelle un taxi. » Chaque jeudi matin, quand je quitte la maison pour me rendre en ville, ma sœur me rappelle son horreur du bus. Ma sœur me rappelle qu’elle n’a jamais pris le bus, qu’elle ne prendra jamais le bus. Ma sœur me rappelle qu’elle déteste le bus. Je sais pourquoi elle ne prend jamais le bus. Je sais pourquoi elle déteste le bus. Je sais aussi pourquoi elle ne comprend pas que moi je prenne le bus. J’y reviendrai.
    Je m’appelle Octave. Ma sœur s’appelle Véra. Nous vivons ensemble, dans la même maison, que nous appelons : Notre Château. Nous ne fréquentons personne, ne parlons à personne et vivons tous les deux, rien que tous les deux, dans Notre Château.

    Ce jeudi 31 mars, la vie d’Octave bascule. D’autant que Véra, imperturbable, nie en bloc avoir été dans ce foutu bus n°35 qui va de la Gare à la Cité des 3 Fontaines en passant par Hôtel de Ville. Après tout, elle déteste le bus. Bien que sûr de ce qu’il a vu, Octave n’a aucune raison de ne pas croire sa soeur. Mais quand même. Et son attitude, n’est-elle pas étrange ? Lui mentirait-elle malgré tout ? Pourquoi ? Ou serait-il en train de devenir fou ?

    Lorsque ma libraire préférée m’a présenté Notre château, j’ai tout de suite pensé à un autre château, avec un autre couple sororal : celui de Shirley Jackson, Merricat et Constance (Nous avons toujours vécu au château, par ici la chronique !). Deux sœurs, des parents morts, un certain mystère et un isolement certain. Une ville lointaine et menaçante. Il y a de ça, et il y a plein d’autres choses dans ce roman complètement hypnotisant dès la première page. Au risque de nous perdre, Emmanuel Régniez donne tout : Octave, complètement chamboulé, est en boucle et répète répète répète ces éléments qui font le concret de son quotidien, comme pour retrouver leur sens réel. L’heure, la date, le bus, L’heure, la date, le bus, l’heureladatelebus, encore et encore. Et puis doucement, il va nous en raconter mieux. Il va nous raconter la maison, ses parents, leur douce vie et ses rêves de château, de prince et de vie de manoir. La mort brutale des parents dans un accident encore plus brutal, et le château, Leur Château. Et eux, juste eux deux. Leur monde tourne autour de leur bibliothèque, que Véra garnit avec ardeur et qui contient encore les livres parentaux, vestige d’une époque encore brumeuse, qu’un souffle qui ne vient pas pourrait disperser.
    Et si Véra mentait. Si elle était dans ce bus ?
    Et si Véra ne mentait pas. Qui était dans ce bus ?
    Et cette maison, qu’ils n’arrivent pas à quitter, qui les tient protégés, pensent-ils, du reste du monde, leur veut-elle finalement du bien, elle qui a été longtemps un mirage.

    Notre Château se lit à perdre haleine, il s’accroche aux cils et nous avale. Et au fil des paroles d’Octave, alors que doucement le voile se lève sur leur vie, leur passé et leurs blessures, une nouvelle histoire surgit, et il ne tient qu’à nous de décider laquelle est la plus terrifiante.

    Le Tripode

  • Muguet et coups de soleil

    Ahlala, je me rends compte que je n’ai publié aucune note de lecture entre mars et mai, ce qui est honteux vu que j’ai lu des trucs super depuis. Alors plutôt que de les laisser tomber dans l’oubli, et même si c’est frustrant, voici une compilation de certaines de ces lectures, en attendant peut-être un billet plus long pour certaines !

    Calamity Jane, un homme comme les autres – Justine Niogret

    Cela faisait un bail que je n’avais pas lu Justine Niogret (le dernier c’était cette merveille-là) et grâce à ma libraire je suis tombée sur son dernier, dans lequel elle raconte Calamity Jane. La grande figure de l’Ouest trouve, sous le stylo acéré et doux de Niogret une humanité bouleversante, porté par cette force incroyable de l’autrice de nous donner envie de hurler, pleurer et rire avec une poésie terrible. C’est donc très très bien, et il faut lire et relire Justine Niogret.
    Au diable vauvert

    Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme – Megan Kamalei Kakimoto

    Un recueil de nouvelles d’une autrice hawaïenne qui nous emmène sur les routes de son île. On y croisera des êtres magiques qui squattent dans le jardin, une jeune fille qui a ses premières règles sur la route la plus hantée de l’île ; une mère célibataire qui se débat avec sa rage, son amour, et les légendes qu’elle manipule pour effrayer un peu son fils ; une écrivaine dont le sujet, les Marcheurs de Nuit, tabou dans les croyances de l’île, semble prendre prise sur sa vie ; une veuve qui ne sait que penser de la fleur-cadavre reçue lors des funérailles et commence à développer un rapport étrange avec elle.
    C’est souvent drôle, toujours étrange et bizarre, ça donne des frissons sous la peau et dans les tripes, et c’est vraiment très très bien !
    Éditions du Typhon

    Elles rêveront dans le jardin – Gabriela Damián Miravete

    Autre recueil, autre pépite. Une communauté de femmes qui se défend et se venge ; une fin du monde en cours qui se mue en road-trip cosmique ; les notes du procès pour hérésie de sœur Agata de la Luz ; une cave hantée par les souvenirs des crimes qui y ont été commis et dont le réveil annonce peut-être une libération ; une réécriture de Blanche-Neige ; un mémorial aux victimes de féminicides devenu lieu pédagogique, dans un monde où les femmes ne sont plus tuées. Des fantômes et des souvenirs traversent ce recueil, et l’autrice est aussi talentueuse dans la brutalité que dans l’onirisme. Horreur, hantise et fiction spéculative, elle montre une palette de genre et de pensée bien large qui nous renvoie autant à Ursula le Guin qu’Octavia Butler ou Samanta Schweblin. Une autre autrice brillante nous arrive du Mexique, et j’en suis très très joie !
    Éditions Rivages, traduit par Margot Nguyen Béraud

    Chamanes électriques à la fête du soleil – Mónica Ojeda

    Deux jeunes filles quittent Guayaquil et la violence des narcos pour grimper dans les Andes, à flanc de Chimborazo, à la recherche de la fête du soleil, un festival de musique mêlant électro, chamanisme et poésie. Noa et Nicole voudraient y oublier l’effondrement du monde et s’éclater un brin. Mais Noa espère aussi retrouver son père, parti depuis des lustres. On raconte aussi que des jeunes y disparaissent, et que de mystérieuses communautés hantent les flancs du volcan, attendant son irruption finale. Magie, chamanisme, transe et menaces, les pentes du Chimborazo offre un cadre somptueux pour un roman prenant et perturbant, j’en ressens encore les brumes et les moiteurs.
    Éditions Gallimard, traduit par Alba-Marina Escalón et Charlotte Lemoine

    Méchante – Karine Sulpice

    Violette est morte. La vieille dame se serait intoxiquée avec des champignons, elle qui maîtrisait pourtant l’art de la mycologie. Serait-ce son aide à domicile qui aurait forcé le destin ? Aurait-elle profité de la faiblesse d’une vieille femme isolée, un peu revêche et virant sénile ? Le procès le dira, et Violette est là pour nous éclairer un brin sur ce qui s’est passé.
    C’est mordant et drôle, ça se lit tout seul, et ça laisse quand même un petit goût amer à la fin, car finalement les vraies victimes dans l’histoire, c’est peut-être bien les champignons.
    Éditions Liana Levi

  • Le livre de Sève – Charlotte Monsarrat

    Il y a fort longtemps, du ciel est descendue la Racine, qui s’est enfoncée dans le sol de la Terre et, maniant ses lianes et ses épines, s’est développée en ronces, denses et dévoreuses. Les humains, vaincus, se sont essaimés, et la Racine a gardé avec elle les femmes dans ses Ronciers. Là, dans ce cocon de fibres et de sève, de suc et de lymphe, les femmes donnent naissance à des enfants conçus avec les lianes. Les petites filles grandissent et attendent leur tour, destinée cyclique d’une reproduction sans fin, et les petits garçons, inutiles, sont arrachés à leur mère et disparaissent.

    La Mère n’a pas de nom

    Parmi les innombrables femmes enfermées dans le Roncier, certaines pleurent, d’autres font semblant de croire qu’une jour elles pourront sortir. Peu font l’effort de se rappeler qu’au-delà des branches il y a le monde, celui où courent les animaux libres. La plupart de rêvent plus et n’imaginent rien. Elles n’ont jamais connu autre chose. Toutes sont nées ici, entre les parois dures et froides, entre les épines comme des poignards. Elles ne savent pas se nourrir autrement qu’en suçant la sève qui coule de la Ronce lorsqu’on lui arrache un morceau d’écorce.

    La vie n’est pas si difficile. Le Roncier n’a aucune cruauté. Il prend soin des reproductrices. Elles n’ont jamais soif ni faim. Quand il fait froid, il densifie sa ramure jusqu’à ce que les branches se touchent et que les trous d’air disparaissent. La chaleur exhalée par les corps et la terre se répond en nappe ,protectrice. Quand il fait chaud, les feuilles transpirent de la vapeur d’eau et s’agitent doucement pour créer une brise.
    Le Roncier prend soin.
    La Mère est fille d’une reproductrice comme elle, comme toutes les autres femmes ici. On sait peu d’elle car elle ne raconte pas sa vie. Ainsi que beaucoup d’autres, elle se tait car elle n’a rien d’autre à dire que l’insémination, la gestation, la mise-bas et la séparation, l’insémination, la gestation, la mise-bas et la séparation et encore encore encore. Elle non plus ne rêve pas. Elle ne reconnaît plus ses sœurs. Elle ne se rappelle plus le visage de ses frères disparus.

    Elle a oublié sa propre Mère.


    Dans l’un de ces ronciers naît Duramen puis sa petite sœur Sève.Elle sont les seules à avoir un nom, souvenir précieux de la Mère attrapé alors que ce mot, dont elle ignore le sens, était porté par le vent, poussé par un Cri venu de dehors. Duramen. Et il suffit de ce mot, de ce nom, pour que l’enfant en grandissant décide d’exister un peu plus, de regarder le monde et de chercher à le comprendre. Le jour où, après trois garçons, le nouveau-né semble être une fille, Duramen le sauve en le féminisant. ce sera Sève, la petite sœur qui tète les Ronces. Ensemble, elles porteront ce désir de liberté, de fuite, cette rage grandissante contre le Roncier et la Racine, qui a fait d’elles et de toutes les femmes de tous les Ronciers des reproductrices sans identité.

    Dans ce monde clos et silencieux, stérile à sa manière, Duramen récolte les mots chez chacune des femmes du Roncier pour enrichir sa collection et raconter des histoire sur ce dehors dont elle ne sait rien, mais qu’elle brûle de découvrir avec Sève. Las, lorsque l’occasion de la fuite se présente enfin, le Roncier retiendra Duramen et Sève se retrouvera séparée de sa sœur, seule dans cette liberté bruyante. Dès lors, son obsession sera de tuer la Racine et libérer sa sœur.

    Dans son périple, Sève croisera Petrichor, le Crieur qui conte et propage les histoires des habitant-es de cette terre désolée mais vibrante. Elle fera d’autres rencontres, qui la guideront sur le chemin de sa quête et d’elle-même, et peut-être aussi sur une route nouvelle pour l’humanité.

    Roman initiatique autant que conte, Le livre de Sève nous raconte à quel point le récit est une arme puissante et les mots créateurs de vie et de liens. Par cette histoire parfois dure et déchirante, aussi belle qu’émouvante, Charlotte Monsarrat unit l’humanité avec la nature dans une aventure post-apo sans dualisme, dans laquelle les êtres s’affrontent, se comprennent et s’apprennent. Sève est le lien entre les humains et la Racine, cette entité qui a mis à terre celles et ceux qui se pensaient tout puissant. Elle creuse la violence de chacun, subie, perçue et donnée et pousse ses personnages à voir la complexité dans l’autre, végétal ou animal. Ce nouveau rapport au monde et aux mots, elle le figure aussi avec la création d’un nouvel alphabet, complémentaire du nôtre, l’ogham, dont les lettres, ou plutôt runes, figurent des arbres.

    Laisse-toi porter par le vent dans les branches et le glissement des feuilles et des lianes, par la colère de Sève et son amour pour sa sœur, son désir de vivre et sa découverte de tout, tu en sortiras avec les joues un peu humide et le cœur joyeux.

    Le Tripode

  • Passer à table : ce que l’acte de manger dit de nous – Émilie Laystary

    Il y a des gens pour qui manger est une chose commune, banale, qui se passe en moyenne trois fois par jour et ne demande, en général, que peu de réflexion. Certain-es n’y engagent que peu de choses et sont même complètement détaché-es de la préparation du repas, se contentant de prendre et avaler. On y met du plaisir, de l’attente, de l’indifférence. Manger est, au quotidien, un acte essentiel pour vivre. Pour d’autres c’est un problème, une bataille, un questionnement. Parce qu’on n’a pas assez d’argent, parce qu’on ne mange pas de tout pour diverses raisons, parce qu’on n’a pas accès à de la nourriture.
    Cet acte banal engage avec lui de multiples dimensions. Ce sont ces dimensions que creusent Émilie Laystary dans cet essai passionnant et passionné.

    « A l’inverse des autres sens, le goût exige l’introduction en soi d’une parcelle du monde », écrit le sociologue David Le Breton. Alors que le spectacle des bruits, des images et des odeurs se tient en dehors de nous, percevoir les saveurs d’un ingrédient suppose nécessairement que celui-ci se mêle à notre corps. Voilà ce qui fait de l’acte de manger une expérience sensorielle qui se joue et se re-joue inlassablement chaque fois que nous portons un aliment à notre bouche. L’aventure sensible dont nous sommes le théâtre engage nos corps tout entiers. La puissance de cet acte pourtant routinier ne s’arrête pas là. Il y a dans toute comestion un mouvement double : celui de la destruction suivi de celui de la création. Les incisives tranchent, les canines percent, les molaires écrasent : en déchirant et broyant les aliments, nos dents réduisent l’aliment à l’état de matière informe. Mais voilà qu’avec la poésie du mouvement nourricier, cette démolition n’a de sens que parce que la désintégration prépare l’intégration : atomiser ainsi la nourriture nous permet de la transformer en énergie. ce que l’on consomme participe à la construction du corps et au renouvellement de la vie. Ainsi, chaque bouchée est un passage. De l’extérieur vers l’intérieur. Du monde vers l’intime. D’un matériau palpable vers les entrelacs de souvenirs dont nous sommes tous la somme.

    Dans cet essai complet et fouillé, Emilie Laystary aborde la question de la nourriture sous nombre de ses aspects. On entame le repas avec une analyse de notre rapport à nous, France, avec la nourriture et surtout la gastronomie, sacro-sainte et emblème national. D’où cela vient-il et comment cette idée d’une spécificité de la gastronomie française s’est-elle développée dans le pays puis à l’international. Y a-t-il vraiment une excellence française en la matière ? Elle explore l’histoire de la gastronomie à travers quelques grands noms, mais aussi les dérives de cette idées et les luttes pour une certaine « tradition » culinaire française, qui serait le vrai et l’authentique, condensé dans certains produits. Une idée fort étonnante quand on pense à l’empire colonial qui fut la France et à la multitudes d’aliments en tout genre qu’elle a importé et incorporé dans sa cuisine, créant des plats aujourd’hui vu comme traditionnels avec des ingrédients introuvables sur le territoire métropolitain. Ce piédestal sur lequel est juchée la cuisine française (pour les Français-es) pose aussi la question du regard porté sur les autres cuisines, bien souvent stéréotypé, condescendant, exotisant pour ne pas dire méprisant voire raciste. Parler de « cuisine du monde  » (comme on parle de « musique du monde », explique-t-elle) revient à mettre le reste de la planète dans le même sac et à indifférencier ce qui n’est pas de notre champ (au plus large, du champ de la cuisine européenne/occidentale).

    Elle raconte aussi le rapport d’enfance et de famille à la nourriture, ces souvenirs qui mêlent les saveurs aux lieux, aux personnes et au temps et participe au développement de nos goûts, individuels et générationnels. Mais ces souvenirs varient selon les milieux sociaux et les origines, et peuvent devenir source de séparation, de différence de classe (et donc de jugement) ou d’isolement lorsque les parfums des plats de l’enfance, passé dans un autre pays, ne sont pas retrouvables ni partageables.

    Chacun-e a son rapport avec la nourriture, ses préférences et ses démarches : qu’elles soient religieuses ou politique, choisir de ne pas manger certaines choses ou d’un privilégier d’autres peut vite devenir un problème, tant en société que dans le cercle plus restreint de la famille et des ami-es. Refuser un plat ou demander un changement, est-ce rejeter ses origines, sa culture, sa famille ? elle interroge, à l’aune des différentes modes et courants de l’alimentation, comment intégrer un végétarisme-végétalisme dans des cultures où la viande a une place prépondérante, ou bien comment au contraire des régimes différents permettent de retrouver une culture culinaire oubliée et retrouver par-là certaines racines.

    Les distances (géographiques) entre nous et nos aliments sont aussi passés au crible : la société française est passée en peu de temps d’une alimentation locale car la société était très paysanne à un modèle très urbain approvisionné via des supermarchés. Nous ne voyons plus pousser nos aliments. Le « locavorisme » semble donc une démarche tout indiquée et vertueuse, mais qui trouve ses limites dans le respect de la saisonnalité, pas toujours bien connue et appliquée, et la possibilité de trouver de la nourriture locale dans des paysages agricoles complètement transformés et diminués par la monoculture.

    Manger n’est pas un acte anodin ni une démarche entièrement personnelle. Les injonctions sociétales (à la minceur, au bien-manger, au respect des traditions), la présence permanente d’influence sur les réseaux sociaux (sur la nutrition, la diététique, la dernière mode, les régimes sans- et les régimes avec-, les jeûnes intermittents, j’en passe et des meilleurs), les menaces constantes (pollution, contamination bactérienne, pénuries) et les excès des sociétés occidentales (tout avoir, tout changer, être original, tout goûter et à la fin jeter beaucoup) font de chaque repas un geste très politique pour une action dont dépend notre survie. Mais loin de vouloir nous plomber le moral, Emilie Laystary veut nous rappeler, par cette découverte et cette analyse poussée de ce qui se cache derrière chaque coup de fourchette, que manger doit avant tout rester un moment de partage, avec les autres et avec soi, de découverte et de plaisir. En sachant ce que nous mangeons, d’où cela vient, en acceptant nos contradictions et nos désirs, elle souhaite que cet acte politique soit joyeux et partagé, et que nous faisions de la table un lieu d’échanges, de débats et de rassemblement. Un beau programme !

    Éditions Divergences

  • Primevère et perce-neige

    La fin de l’hiver se précipite et j’ai une pile à chroniquer grande comme ça ! En attendant les billets plus poussés pour certains titres, voici quelques mots sur d’autres !

    La mise à mort du tétras lyre, David Combet

    Depuis son jeune âge, Pierre accompagne régulièrement son père et Édouard, un ami du paternel, randonner dans les Alpes, sur le chemin du lac Noir et du col du Grand Duc. Jeune garçon émerveillé par la nature, sa sensibilité l’éloignera de son père au fil des années. Devenu artiste, Pierre se perd et s’égare dans sa carrière, ses envies, ses désirs et revient à ces randonnées entre hommes, à la virilité attendue, la violence des hommes et sa place à construire.
    Un très très bel album aux couleurs folles, fait à l’acrylique, qui raconte le parcours d’un jeune garçon devenu homme aux prises avec sa masculinité et celle qu’on veut lui imposer, son désir d’être et d’aimer et celui, souvent contradictoire, des autres. Violences et masculinisme, David Combet interroge des sujets complexes avec une grande précision, des planches éblouissantes et des personnages plein de subtilités. À lire vraiment !

    La télépathie nationale, Roque Larraquy

    Dans les années 30 en Argentine, un groupe de bourgeois mené par Amado Dam et son assistant a comme projet la création d’un « parc ethnographique » dans lequel ils exhiberaient les peuples autochtones d’Amérique du Sud au reste des Argentins. Mais Amado Dam fera une découverte extraordinaire lors de la rencontre avec une tribu péruvienne, fera capoter le projet, et changera le cours de l’histoire argentine.
    Un roman très étonnant, assez perturbant, qui commence de manière assez caustique pour finir en faisant froid dans le dos. J’aurais aimé un peu plus, je crois, mais le roman m’étant resté en tête un moment, il a fait son effet ^^

    Le livre de M, Peng Shepherd

    Un beau jour, Hemu Joshi, jeune indien, perd son ombre. Il est le premier touché par ce qui ressemble à une épidémie qui se propage rapidement à travers le monde. Avec leur ombre, c’est leur mémoire qui finit par disparaître, avec des conséquences parfois dramatiques. Aux États-Unis, on suivra Maxine et Ori, elle qui quitte son mari après avoir perdu son ombre pour ne pas risquer de lui faire du mal et lui infliger sa lente disparition, lui qui part ensuite à sa recherche. Il y aura aussi Naz, une Iranienne championne de tir à l’arc venue à Boston pour s’entraîner et qui se retrouve seule au milieu du chaos. Et le mystérieux amnésique, qui a perdu la mémoire dans un accident de voiture et semble immunisé contre cette vague de « désombrage ». Tous croiseront d’autres personnes, d’autres groupes, et construiront de nouvelles manières de vivre, avec toujours l’espoir d’une guérison et de retrouvailles dans le havre qui, disent les rumeurs, se créé à la Nouvelle-Orléans.
    Il y aurait des choses à reprocher à ce livre post-apo trempé dans le fantastique : un peu trop long, parfois un peu lent, parfois convenu et attendu. MAIS les personnages, principaux comme secondaires, sont forts, touchants, riches d’une épaisseur rare, le récit foisonne d’idées formidables qui donne à l’histoire une dimension philosophique, c’est très bien écrit (et traduit par la formidable Anne-Sylvie Homassel)et très prenant. Bref, un excellent roman que ses faiblesses ne pénalisent pas outre mesure.

    Burro cacao, Lucía Etchart

    Après le formidable Tupamadre, qui m’avait emporté par son jeu sur la langue et la douce brutalité avec laquelle L. Etchart nous faisait entrer dans son intimité familiale, elle revient avec Burro Cacao, un recueil de poésie, en vers et en prose. Divisé en plusieurs parties, agrémenté de visuels (collages, memes, photos…), les différents textes sont des instantanés de moments de vie, de réflexions, discussions, toujours racontées avec cette langue écrite phonétique, littérale, augmenté d’espagnol et d’anglais. Elle raconte la vie en France, le racisme, la misogynie, l’amour, le sexe, la dépression, bref, la vie avec toute sa violence, sa richesse et ses déchirures. Toujours avec un humour noir parfois un peu crasse, provocateur, et beaucoup d’acuité !

  • Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce – Corinne Morel Darleux

    Il y a des moments comme ça où, happée par l’aberration de l’actualité, il m’est difficile de m’en détacher autant que de la consulter. Elle me tourne autour comme un moustique une soirée d’été suante, et je reste obnubilée, lasse et épuisée. Dans ces moments-là, je ne sais jamais trop que faire pour prendre une bouffée d’air, car l’air goûte le moisi, lui aussi. Alors cette fois, j’ai chopé un petit livre que je voulais lire depuis un bail, mais je n’osais pas trop, de peur que ce soit 1/ trop compliqué pour moi, et 2/ quand même un peu déprimant. Belle surprise, ce n’était finalement ni l’un, ni l’autre, bien au contraire.

    18 mars 1969, sud de l’océan Atlantique. Bernard Moitessier est en mer depuis sept mois. Parti de Plymouth en Angleterre, le marin a franchio les trois caps légendaires de Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn. Il est sur le point de gagner la toute première course de vitesse en solitaire autour du monde, sans escale et sans assistance extérieure, organisée par le Sunday Times. Mais après des jours de conflits intérieurs sur le cap à tracer, il expédie ce message sur la passerelle d’un pétrolier : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme. » Le navigateur a choisi de ne pas rentrer, de ne pas remporter cette course, mais de poursuivre jusqu’au Pacifique, jusqu’à Papeete. Il dira, pour expliquer son acte : « J’avais envie d’aller là où les choses sont simples. » La lecture de son récite La Longue Route permet de mieux appréhender son choix. Il esquisse une ligne de fuite, qui file d’une critique acerbe de la société de consommation et des saccages que les hommes infligent à la Terre, jusqu’à l’horizon.

    Dans ce petit livre au merveilleux titre, Corinne Morel Darleux nous raconte donc d’abord l’histoire de Bernard Moitessier et son revirement alors qu’il s’apprête à gagner ce premier Golden Globe. Par ce refus de la victoire, ce rejet de la compétition, Bernard Moitessier accomplit un acte fort et à rebours de ce que la société dans son ensemble peut attendre. Ironie de la vie, lors de cette même compétition un autre participant, Donald Crowhurst, néophyte de la voile coincé dans l’Atlantique Sud, finira par se suicider après avoir fait croire à tout le monde qu’il avançait réellement.

    De ce refus de gagner, Corinne Morel Darleux tire un premier fil : le refus de parvenir (concept qui apparaît au XIXème siècle dans la pensée libertaire, notamment chez Élisée Reclus). Par ces termes, elle entend non pas l’acte volontaire d’échouer, mais de ne pas accepter comme fin en soi la notion de réussite sociale et économique poussée par le néolibéralisme. Elle souligne la décorrélation trop forte et destructrice entre les attentes et pressions sociales et ses signes de réussite ostentatoires et les volontés individuelles, la séparation violente entre le développement humain et le monde dans lequel et grâce auquel nous vivons, ainsi que les inégalités insupportables qui en découlent. Bien loin d’un petit manifeste au goût de développement personnel, elle théorise puis pragmatise différents concepts et pensées qui nous ont toutes et tous traversés ou que l’on a croisé, dont ma préférée : l’écologie sans politique, c’est du jardinage. Et c’est bien, le jardinage, mais ce n’est pas un tout, ni une fin. Loin aussi de la métaphore colibresque, elle souligne l’importance du collectif, et donc de la politisation pour mener des luttes et des actions promouvant la défense des communs par une agriculture plus respectueuse de toustes, par la protection des lieux et des humains, la valorisation des savoirs-faire et la recherche de modes de vie et de production plus égalitaires.
    Sans non plus se montrer idéaliste, car elle ne le cache pas, pour elle on ne peut plus éviter le mur. Elle espère que malgré tout, dans quelques générations restera quelque chose de l’humanité, et que ce qui aura pu être transformé d’ici là sera devenu une pierre d’angle de nouvelles sociétés. Il ne s’agit donc pas de se dire qu’on peut changer le monde, mais de trouver les espaces dans lesquels on peut encore agir, construire et propager une nouvelle éthique de vie, et de le faire seul-es et ensemble.
    Par ce refus de parvenir, une sobriété volontaire, et cette belle notion de dignité du présent, elle nous propose nous ancrer dans le ici et le maintenant tout en gardant l’envie de participer à la dissémination d’un futur que l’on aimerait voir advenir.

    Le second fil de sa réflexion, elle le tire des Racines du ciel, de Romain Gary, dans lequel Morel, le protagoniste, lutte pour la protection des éléphants en Afrique équatoriale, alors que les luttes indépendantistes se déploient dans les futures anciennes colonies. Par l’exemple de Morel, elle veut souligner l’importance de la convergence des luttes : Morel se bat pour les éléphants, mais il n’en oublie pas pour autant les humains. Se battre pour la protection des espaces naturels, de la biodiversité, ce n’est pas vouloir seulement protéger une espèce d’oiseau ou un lichen particulier, c’est vouloir préserver et proposer aux générations futures un lieu de vie sain, équilibré, accueillant. C’est remettre l’être humain à sa place : un élément parmi d’autres du système Terre, dépendant et influant sur lui. C’est refuser les arguments fallacieux qui pourraient bien un jour servir à détruire d’autres choses.

    J’oublie sans doute beaucoup de choses, et en résume peut-être mal d’autres, j’en suis navrée. Mais ce que je peux en dire, c’est que ce petit livre fait beaucoup de bien sans nous mentir. Petit manifeste écosocialiste, discussion avec soi et les autres sur que faire, comment, pourquoi et pour quoi, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce aide à sortir un peu la tête de l’eau, à mettre nos vies et questionnements en perspectives et, qui sait, aller vers ce qui nous semble le plus juste, le plus proche du monde que nous voulons, et non de celui qu’on nous dicte. Un indispensable.

    Éditions Libertalia

  • Du thé pour les fantômes – Chris Vuklisevic

    Nous sommes à Nice, confortablement installé-e au sec dans un salon de thé, tandis que la pluie assomme les rues de la ville. Notre voisin, ancien employé aux archives départementales des Alpes-Maritimes, passe de guide touristique à narrateur et nous confie, à travers l’histoire de ce salon de thé bien étrange et peuplé, entre autres, de fantômes, l’enquête la plus mystérieuse et palpitante qu’il a dû mener : l’abandon du hameau de Bégoumas, accroché au Mont Bégo, dans la vallée des Merveilles, par ses habitants en l’espace d’une nuit. Son enquête lui fera rencontrer Félicité, qui officie à Nice comme passeuse de fantômes et théilogue de formation. On trouvera au cœur de cette mystérieuse fuite deux jumelles et leur mère, une histoire familiale fascinante et fantastique, et une carte de thés étrange et vaste.

    Faut pas croire ce qu’on voit. C’est de la connerie à tous les coups.
    Non : faut croire ce qu’on regarde.

    Et je ne parle pas de regarder le 20h ou s’il reste du lait. Je parle de regarder avec cette chose que vous avez au fond des yeux, derrière, celle qui vous donne des idées, et des histoires, et des envies de falaises et de vent.

    Vraiment, il faut pas croire tout ce qu’on voit.

    C’est comme la patronne derrière la caisse. En la voyant on se dit : c’est une sorcière. Bon, ça, je vous l’accorde : on fait difficilement plus sorcière. Manque plus que la pomme rouge et on se croirait chez Blanche-Neige. Mais en vérité, quand on la connaît, elle n’est pas si vilaine.. La plus gentille patronne de Nice, même. Enfin je ne le dis pas trop fort : si elle m’entend, je me fais virer du salon.

    Alors oui, les chaises ont l’air vides. Mais regardez mieux.
    Les théières, d’après vous, elles montent et descendent toutes seules ? Et les tasses, elles sont bues comme ça, par évaporation ? Allons. Un peu de sérieux.
    ce sont les fantômes, bien sûr. Les fantômes de Nice qui se servent le thé et le boivent.
    Vous comprenez maintenant pourquoi la patronne vous a fait asseoir avec moi : il n’est jamais vraiment désert, son salon. Quand on est vivant, on occupe les places que les morts ont laissé. C’est la règle.

    Félicité et Agonie sont nées jumelles à Bégoumas. Filles de Germain et Carmine, le père meurt quelques jours avant la naissance. Carmine, se retrouve seule avec ses deux filles, elle qui n’en voulait qu’une. Félicité est sa favorite, et Agonie sa croix. L’une trop choyée, l’autre terriblement rejetée. Félicité est passeuse de fantômes, et Agonie sorcière. Bien que proches durant leur enfance, une ultime injustice empreinte de violence de leur mère les sépare. Félicité étudie à Nice, destinée à devenir une grande théilogue et à parcourir le monde, mais l’état psychique de sa mère la retiendra dans la ville où elle s’installera comme passeuse de fantômes, remontant la vallée de la Vésubie pour apaiser tant que faire se peut la folie maternelle. Sa sœur, elle disparaît de sa vie, et pendant trente ans elle ne saura pas si celle-ci est morte ou vive. Lorsque Carmine meurt, ce sont des retrouvailles empreintes de rancœur, de regrets mais aussi le début d’une quête. Elles partent ensemble à la recherche du fantôme de Carmine, pour connaître ses derniers mots, et découvriront que l’histoire de leur mère et de leur famille est bien plus complexe qu’elle ne semblait (déjà) l’être.

    Après Derniers jours d’un monde oublié (dont je t’avais parlé ici et qui, malgré quelques défauts, était très très prometteur), Chris Vuklisevic était revenue en 2023 (je suis toujours au taquet de l’actualité) avec ce roman qui avait fait grand bruit : Grand prix de l’Imaginaire et Prix Imaginales, voyez plutôt ^^ J’avais donc grand hâte de m’y plonger, et j’avais ma foi bien raison ! Du thé pour les fantômes se démarque de par sa forme et sa construction, qui mêle des enquêtes dans l’enquête et prose et poésie, mais aussi par son histoire elle-même. Saga familiale parcourant plusieurs siècles, roman « de terroir » implanté dans Nice et la Vésubie mais étendant son influence jusqu’en Andalousie, Du thé pour les fantômes déploie sous nos yeux émerveillés un univers riche et très original, douce et âpre à la fois. Félicité, qui a le don de voir les fantômes, apprend à les faire passer de l’autre côté en maitrisant la science délicate de la théilogie : bergère d’un troupeau de théières avec leurs caractères, propriétaire délicate de thés rares et préparés méticuleusement, elle sait faire parler les morts et les vivants pour mener ses enquêtes et libérer les âmes.
    Agonie, la jumelle, est tout ce que sa sœur n’est pas : rejetée plutôt qu’adorée, semant le chaos plutôt que l’ordre, la sorcière s’est retirée du monde jusqu’à l’annonce du décès de Carmine. Et maintenant, elle veut que sa sœur fasse parler leur mère, elle veut savoir, elle veut comprendre cette haine qui a détruit sa vie.

    Pendant leur enquête, Félicité, Agonie, et notre narrateur avec elle, croiseront une association de liseur de tombes, des fantômes plus ou moins sympathiques, une guerre oubliée et des secrets de famille, le tout sous la pluie dense de Nice et dans la rude beauté des portes du Mercantour.

    Grande fresque familiale foisonnante touchée par la grâce, Du thé pour les fantômes fait partie de ces romans un peu magiques qui font non seulement passer le temps très vite et avec plaisir, mais te brasse le cœur et illumine un peu la littérature par sa liberté. On en reprendra donc volontiers une tasse ^^

    Éditions Denoël – Lunes d’encre

  • Ces gens-là – Lumir Lapray

    Lumir Lapray, activiste et militante pour l’environnement et la justice sociale (dixit sa présentation en bas du livre) a grandi dans un coin qui s’appelle la Plaine de l’Ain. Région du département de l’Ain (oui ça a l’air de couler de source, mais figure-toi, lectrice, lecteur, ma géographie, que sa source, à l’Ain justement, et bien elle n’est pas dans l’Ain ^^ Mais bref, revenons à nos moutons) coincée entre Lyon, Bourg-en-Bresse et la centrale nucléaire du Bugey, plaine assez classique entre les monts du Bugey et les étangs de la Dombes, le coin n’a rien de sexy. MAIS il est quand même bien situé, et il y a de la place. S’y est développé au fil des années un parc d’activités immense, une plateforme logistique et industrielle qui emploie beaucoup beaucoup de monde et fait vivre cette partie du département.
    Lumir Lapray a donc grandi là-bas, à côté de Lagnieu. Après ses études à Sciences-Po et plusieurs séjours aux États-Unis où elle a travaillé, entre autre, sur les populations rurales qui votent Trump, elle revient en France et dans son village pour quelques temps. Elle est un peu une transfuge, non pas forcément de classe au sens strict, mais pour ses ami-es t les gens du coin, elle est celle qui a fait des études, qui est partie loin, qui est donc symboliquement au-dessus. En plus écolo et de gauche, ça rajoute une couche à la couche. Elle doit donc faire ses preuves pour se faire ré-accepter, sans pour autant renier ses convictions. Au milieu de ce monde qu’elle redécouvre après tout son parcours, de nouvelles questions émergent, peut-être aussi nourries de ce qu’elle a vu aux États-Unis : qu’est-ce qui les meut, ces gens-là ? Qu’est-ce que les énerve, les fait vibrer et, in fine, les fait peut-être voter RN ?

    Chaque jour, vous vous levez aux aurores, réveillez les enfants quand vous en avez, préparez les tartines, prenez la voiture, faites un détour par chez la nounou et embauchez pour la journée. Vous empaquetez des colis dans un entrepôt, nettoyez et nourrissez les vieux du village, rejoignez un chantier. Ou bien vous eêst assis derrière un bureau, dans une petite entreprise, une collectivité locale ou une agence immobilière. Vous faites ça depuis longtemps -vous avez arrêté l’école assez tôt, comme la plupart de vos amis. Le travail ne vous faisait pas peur et vous rêviez de liberté. Le weekend, vous bricolez un peu, vous profitez de votre famille, vous invitez les potes à l’apéro, vous faites un barbecue, vous êtes tranquilles. Derrière la haie de thuyas, vous vous dites que vous avez atteint votre rêve : une maison dont vous êtes propriétaire, une voiture, quelques vacances. Le boulot, les traites, les factures : tout ça valait donc le coup.
    Oui, mais depuis quelque temps vous avez peur. Vous savez qu’il suffit d’une maladie, un divorce, un accident. Vous en connaissez, qui ont dû vendre. Même si vous n’en êtes pas encore là, vous peinez à joindre les deux bouts. Vous n’allez plus systématiquement chez Leclerc -c’est devenu trop cher. Va pour Lidl. Vous n’allez plus au resto. Va pour McDo -il faut bien se faire plaisir. On n’est pas des chiens. C’est venu comme ça, d’un seul coup, sans crier gare : sans avoir rien changé de vos habitudes, vous vous retrouvez régulièrement à découvert. Vous vous sentez coincé, un peu comme le jambon dans le sandwich : ni gros, ni petit. Ni vraiment moyen, d’ailleurs. Un petit moyen, qui a, chaque mois, l’impression de se noyer un peu plus.
    Vous trouvez ça injuste.
    Comment font les autres ?
    Eux, c’est sûr, quelqu’un les aide.

    La question que pose Lumir Lapray, en filigrane (ou pas, d’ailleurs), dans cette enquête de terrain, c’est celle du : tous des fachos ? qui a tendance à facilement, par énervement, incompréhension, colère, sortir de nos bouches quand on regarde les résultats des élections et la répartition des couleurs sur la carte de France. Moi la première, hein. Si son récit est ancré dans un département, avec ses spécificités économiques, géographiques, sociologiques…, on peut je pense y reconnaître des situations d’autres régions rurales et périurbaines de France.

    On lira dans ce livre, parmi les multiples histoires, anecdotes, témoignages, que pour beaucoup, la valeur « Travail » est ce qui prime. Dans la vie il faut travailler, quel que soit ce travail d’ailleurs. Il n’a pas besoin d’être une passion, ou particulièrement valorisant socialement. Vibrer en se levant le matin n’est pas l’objectif. Il faut travailler, pour gagner de l’argent et construire sa vie, et parce qu’on nous le dit depuis des décennies, des siècles : le travail fait l’homme et la société. Travaille et tu seras récompensé. Le travail paye. Alors quand le travaille ne paie plus, c’est un système de valeurs qui boite, une pièce maitresse d’un système qui fait vaciller tout le reste. Dans un département qui a toujours voté à droite, où l’industrialisation a apporté des emplois et de l’argent pour les collectivités, la réussite ne se mesure pas tant par l’argent lui-même que par ce qu’il permet : la maison, les voitures (indispensables, car peu de transports en commun et de services publics), les vacances, la télé… Il n’y a rien de pire que les profiteur-euses, que les assisté-es.
    Lumir Lapray met en avant que, engoncé-es dans un quotidien laborieux rythmé par les contraintes habituelles de la vie de plus en plus contraignantes et avec de moins en moins de petits plaisirs, les habitant-es se renferment. Conscient-es des inégalités et des problématiques, qu’elles soient sociales, environnementales ou fiscales, par exemple, il leur est néanmoins compliqué de chercher, ou de voir, ou d’accepter, une origine systémique, gouvernementale, dont une possible résolution (ou à tout le moins une tentative d’amélioration) passerait par un changement de système. Il est compliqué de remettre en cause le capitalisme quand celui-ci est censé vous récompenser. Être plus écolo, pourquoi pas, mais pas quand ses représentant-es vous jugent et vous rabaissent dans vos pratiques quotidiennes et de loisirs. Constamment rabaissé-es et humilié-es par des gens hors-sol, mais attaché-es aux figures politiques malgré tout et au système républicain, ils se tournent donc plus facilement vers celles et ceux qui disent les comprendre et les écouter. Et si tous ne sont pas racistes (il y en a oui, pas de problème, et ils l’assument volontiers), les discours d’opposition entre ceux qui travaillent et n’ont rien et les « autres » vont, gentiment et sûrement, faire leur chemin. Pourquoi aiderait-on les étrangers alors qu’eux aussi ont besoin d’aide, et en plus travaillent et paient des impôts ? Et puis oui, les politiques sont tous pourris, alors dans ce panier moisi, autant soutenir ceux qui nous soutiennent, non ?

    Ce que Lumir Lapray met en lumière et en mots, à travers des témoignages touchants dans leur banalité et leur normalité, c’est cette fracture sociale, cette faille sismique au milieu de la république. Elle nous rappelle ce que l’on sait bien, que c’est toujours un peu plus complexe que ce que l’on croit, que l’on voudrait croire. Mais aussi que rien n’est figé. Pour faire société il faut être plusieurs, il faut parler, s’écouter, débattre pour se comprendre et imaginer la suite, ensemble. Si combat il y a, il est contre les idées et les politicien-nes qui les portent et nous dressent les un-es contre les autres, pas avec la majorité de nos concitoyen-nes, auprès desquel-les il faut trouver des allié-es, des soutiens, pour montrer ensemble la société vers laquelle nous voudrions aller. Il y a du travail et du chemin, mais c’est là qu’est le voyage.

    Éditions Payot