CatĂ©gorie : Europe de l’Ouest

  • Trois lucioles – Guillaume Chamanadjian

    AprĂšs les Ă©vĂ©nements tragiques qui ont clos le 1er tome, nous retrouvons Nox, le jeune commis d’épicerie et protĂ©gĂ© du Duc de la Caouane. AprĂšs avoir rompu tout lien avec son protecteur, il gĂšre dĂ©sormais l’une des Ă©choppes de Saint-Vivant, dans le quartier du Port. Gemina, la grande CitĂ©, s’échauffe de jour en jour et le soulĂšvement, voire la guerre civile, couve. Les manigances et jeux de pouvoir vont de plus belle, et Nox reste une piĂšce maĂźtresse dans les plans de nombres d’entre eux. Son ressentiment envers Servaint de la Caouane pousse plusieurs comploteurs et autres Ă©minences grises Ă  l’approcher pour le convaincre du pire : assassiner le duc !
    Un beau jour, un navire Ă©tranger arrive au port avec Ă  son bord des rescapĂ©s d’une guerre lointaine. Est-ce le premier d’une longue sĂ©rie ?
    Quelle est cette guerre qui tonne au loin ? Les rumeurs disent que Dehaven, la lointaine voisine du Nord, est Ă©galement touchĂ©e par de dramatiques Ă©vĂ©nements. Gemina parviendra-t-elle Ă  tenir sur tant de fronts ? Car en son sein, ce sont non seulement les maisons ducales qui s’allient, s’invectivent et se trahissent, mais Ă©galement d’antiques menaces qui remontent. Nox n’est peut-ĂȘtre pas le seul Ă  connaĂźtre l’existence du Nihilo et Ă  pouvoir s’y mouvoir


    C’est par une froide matinĂ©e du dĂ©but de l’hiver que les voiles du Sadalsuud pointĂšrent par-delĂ  l’horizon. Elles Ă©taient rouges et blanches, frappĂ©es de croissant Ă©toilĂ©, le vent de sud-est les poussait droit vers la CitĂ©.
    Sur le port, les hommes et femmes levĂšrent le nez de leur ouvrage l’espace d’un instant, puis s’y replongĂšrent dans une indiffĂ©rence polie. Des collines du Massif descendirent des ordres enroulĂ©s dans deux tubes de fer scellĂ©s. Ils passĂšrent d’un messager Ă  l’autre, dĂ©valĂšrent l’escalier des Gigues. Un jeune Cerf les fit tomber sur la place des CharriĂšres, ils roulĂšrent un temps entre les pieds des bonimenteurs, au milieu des feuilles de chou et des navets. Un gamin les ramassa, rĂ©clama deux piĂšces, mais ne reçut qu’une taloche pour sa peine. Puis, arrivĂ©es sur les quais, les missives se sĂ©parĂšrent. Un Cerf partit vers l’est, l’autre vers l’ouest. Et, toujours, la caraque s’approchait du port.

    Le tome 2 de Capitale du Sud nous amĂšne au milieu de ce projet littĂ©raire passionnant, et aprĂšs avoir fait connaissance avec les deux villes, nos cher-es protagonistes, et poser les bases d’une intrigue intriquĂ©e, les choses commencent Ă  s’accĂ©lĂ©rer !
    Les troubles Ă©voquĂ©s Ă  Dehaven ont des rĂ©percussions immĂ©diates sur Gemina, qui voit donc arriver Ă  proximitĂ© de ses cĂŽtes des navires de rĂ©fugiĂ©s. Que fuient-ils ? MystĂšre. Une guerre, sans doute, mais personne n’en sait bien plus, et ne s’y intĂ©resse tant, car la situation en ville est de plus en plus explosive. Servaint a rĂ©ussi Ă  Ă©nerver Ă  peu prĂȘt toutes les maisons, voire plus. De son cĂŽtĂ©, Nox va dĂ©couvrir de nouvelles choses sur la mythologie de la citĂ© et des deux sƓurs, qui ne sont peut-ĂȘtre pas si mythologiques que ça. Et puis il y a Adelis, la jeune ingĂ©nieure apprentie Ă  la Caouanne arrivĂ©e sur le Sadalsuud, qui tente de faire comprendre Ă  ses nouveaux amis et protecteurs le danger qui les menace.

    Que de foisonnement dans ce tome ! Pour notre plus grand plaisir (moins celui de Nox), notre hĂ©ros va plonger plus profondĂ©ment dans l’histoire fondatrice de Gemina, son histoire personnelle Ă©galement, et commencer Ă  distinguer les liens entre tous ces Ă©lĂ©ments. Et c’est un vrai rĂ©gal que de dĂ©couvrir tous ces mystĂšres avec lui. Le projet dans son ensemble prend de plus en plus corps au fil des tomes. La dĂ©couverte de Dehaven avait dĂ©jĂ  amenĂ© un peu plus de sel, et ce nouvel opus trace une nouvelle voie dans cette carte Ă©trange et dĂ©routante entre les deux villes (rĂ©elles) et entre leurs doubles. D’oĂč vient ce Nihilo ? Qui peut le maitriser ou non ? Quelle est la vĂ©ritable histoire et rĂŽle des deux sƓurs dans ce qui ressemble Ă  un combat bien ancien sur la ville ?

    On quitte Gemina avec encore plus de questions sur son passĂ© et son avenir, et avec une envie toujours plus grande d’y retourner. L’attente va ĂȘtre longue, mais heureusement, la capitale du Nord nous revient Ă  l’automne. Et ça, c’est une excellente nouvelle !

    Aux forges de Vulcain
    406 pages

  • Ormeshadow – Pryia Sharma

    Le jeune Gideon Belman grandit Ă  Bath avec ses parents, John et Clare. La ville, moderne et culturellement bouillonnante apporte Ă  la famille la richesse intellectuelle et une certaine sophistication. Mais John, secrĂ©taire particulier, est contraint de quitter son poste. Il emmĂšne donc sa famille sur sa terre de naissance, dans la ferme d’Ormesleep. L’endroit est rĂ©gi par Thomas, le frĂšre de John, un homme dur, violent et fourbe. Dans cette nouvelle vie rude et brutale, Gideon trouvera une Ă©chappatoire dans les lĂ©gendes familiales.
    Car Ormesleep et sa rĂ©gion, Ormeshadow, tiennent leurs noms de l’Orme, un promontoire rocheux qui plonge dans la mer. La lĂ©gende dit que l’Orme est une dragonne endormie, sous bonne garde de la famille Belman, et qui s’éveillera le moment venu.

    Ce fut à cause du vieux gibet que commença la dispute, à plus de dix lieues d’Ormeshadow.
    Le point de départ du voyage était la glorieuse ville de Bath.
    « Pourquoi devons-nous partir ? demanda Gideon Ă  son pĂšre.
    -Oui, s’interposa sa mĂšre. Explique Ă  Gideon les raisons de notre dĂ©part.
    -Nous allons nous installer chez mon frĂšre, dans sa famille, Ă  Ormeshadow.
    -Mais

    -Gideon, le voyage sera long. Du calme, fils.
    -Effectivement, ajouta Clare. N’en parlons pas Â».

    Ce furent les derniers mots que prononcĂšrent les parents de Gideon avant l’arrivĂ©e au gibet. Le garçon avait l’habitude des silences entĂȘtĂ©es de sa mĂšre et ne s’en inquiĂ©ta pas, en dĂ©pit de leur proximitĂ© sur la banquette de la diligence bondĂ©e. Les coussins Ă©taient si aplatis, si Ă©limĂ©s qu’ils n’offraient guĂšre de confort dans le vĂ©hicule bringuebalant.
    Gideon sentit le bras de son pÚre lui entourer les épaules, pour atténuer les secousses.
    « Je te montrerai l’Orme quand nous serons arrivĂ©s.
    -L’Orme ?
    -C’est un terme en vieil anglais qui signifie ver, ou dragon.
    -Les dragons n’existent pas.
    -Tu en es sĂ»r ? Â»

    La collection Une heure-lumiĂšre du BĂ©lial fourmille de trĂ©sors dans des Ă©crins sublimes (vive AurĂ©lien Police^^). Ormeshadow en fait sans aucun doute partie. Dans ce court roman, Priya Sharma rĂ©ussit non seulement Ă  nous proposer une Angleterre double, partagĂ© entre une urbanitĂ© cultivĂ©e et intellectuelle et une vie rurale rude et austĂšre, des personnages forts et profonds, le tout baignant dans la lumiĂšre trouble d’une lĂ©gende perdue mais qui a laissĂ© derriĂšre elle quelques braises, dans le paysage, dans les mĂ©moires, dans les maisons. La violence quotidienne, qu’elle soit verbale, psychologique ou physique, infligĂ©e par l’oncle Thomas Ă  celles et ceux qui vivent sous son toit a posĂ© une chape de plomb sur la vie de Gideon, prĂ©cĂ©demment rythmĂ©e par la douceur de son pĂšre et sa passion pour les livres et la culture. Alors qu’il rĂȘvait pour son fils d’une vie riche et de grandes Ă©tudes, sa brutale chute sociale entraĂźne avec elle ses espoirs. Gideon, garçon discret mais perspicace, tente de faire profil bas et de comprendre ce qui se joue entre les 4 adultes qui forment dĂ©sormais son foyer : Thomas le tyran et sa femme Maud, Ă©teinte et soumise, John le doux idĂ©aliste et Clare, emplie de ressentiments envers son mari. Entre eux, l’Orme et sa lĂ©gende, synthĂšse de leur vision du monde et de leurs rĂȘves, se dresse, immobile, immuable, en attendant son Ă©veil.

    Une novella sombre nimbĂ©e d’une aura poĂ©tique superbe qui mĂȘle avec brio un tableau de l’Angleterre victorienne dans son dĂ©senchantement et la beautĂ© crĂ©pusculaire d’une lĂ©gende presque arthurienne, salvatrice, dernier phare d’espoir sur le chemin d’un jeune garçon devenant adulte.

    Traduit de l’anglais (britannique) par Anne-Sylvie Homassel
    Le Bélial
    173 pages

  • Rendez-vous demain – Christopher Priest

    Nous sommes en 2050, et la planĂšte est gentiment en train de griller, enfin, les gens surtout. Chad Ramsay, ancien profiler pour la police britannique reçoit une Ă©trange requĂȘte de la part de son frĂšre jumeau Greg : trouver des informations sur un de leur ancĂȘtre qui aurait fait de la prison il y a fort longtemps.
    Quelques annĂ©es plus, tĂŽt, Ă  la fin du XIXĂšme siĂšcle et au tournant de l’ùre industrielle, le professeur Adler Beck, glaciologue fascinĂ© par le climat, rĂ©dige des thĂ©ories pour le moins angoissante sur l’évolution climatique de la Terre. Pendant ce temps, son frĂšre jumeau Adolf, chanteur d’opĂ©ra, baroudeur et investisseur, mĂšne une vie lointaine et mystĂ©rieuse.

    Chad et Greg, nos chers contemporains, vivent dans un monde en perdition. Les tempĂ©ratures moyennes sur la cĂŽte britannique atteignent aisĂ©ment les 40°, la mer ronge les falaises, la sĂ©cheresse est un Ă©tat permanent et des millions de personnes meurent des consĂ©quences du rĂ©chauffement climatique, de maladies ou d’avoir tentĂ© de se sauver. Peu avant son renvoi, Chad s’est vu implantĂ© un nouveau moyen de communication qu’il va tenter d’utiliser pour retrouver la trace de ce fameux ancĂȘtre.
    Serait-ce Adolf Beck, le frĂšre jumeau d’Adler ? Ce frĂšre Ă©nigmatique, qui joue la fille de l’air en disparaissant et rĂ©apparaissant Ă  divers endroits du monde. Ou encore ce mystĂ©rieux John Smith ? Bien qu’inquiet devant la vie menĂ©e par son frĂšre, Adler l’est encore plus par ses dĂ©couvertes. En Ă©tudiant les glaciers et les courants marins, il pense qu’une Ăšre glaciĂšre de grande ampleur est en prĂ©paration et que le climat du monde s’apprĂȘte Ă  changer drastiquement.

    En mai 1877 se tint Ă  la Cour pĂ©nale centrale de Londres un procĂšs qui allait devenir le premier acte de l’histoire qui suit. Les autres personnages de ce rĂ©cit n’en savaient rien alors, absorbĂ©s qu’ils Ă©taient par des affaires autrement pressantes. Leur eĂ»t-on mĂȘme parlĂ© du procĂšs que cela leur eĂ»t inspirĂ©, au mieux, un vague intĂ©rĂȘt. Le professeur Adler J. Beck vivait Ă  Londres avec son Ă©pouse et leur fils nouveau-nĂ©, et enseignait Ă  plein temps dans une Ă©cole navale. Son frĂšre, Dolf, trĂšs peu en lien avec Adler, pĂ©rĂ©grinait et chantait l’opĂ©ra en AmĂ©rique du Sud, ayant apparemment trouvĂ© bonheur et succĂšs lĂ -bas. Ni l’un ni l’autre n’entendraient mĂȘme parler de l’accusĂ© avant bien des annĂ©es. Quant Ă  Charles Ramsey, son Ă©pouse Ingrid et son frĂšre Greg, ils ne naĂźtraient pas avant plus d’un siĂšcle.

    GĂ©mellitĂ©, perte de la rĂ©alitĂ©, recherche de sens et des origines, nous sommes bien lĂ , lectrice, lecteur, ma trĂšs chĂšre, dans un roman de Christopher Priest ! L’auteur anglais, que je chĂ©ris, a ses thĂšmes de prĂ©dilection, et y revenir est un plaisir de chaque instant. Prenant ici comme point de dĂ©part un fait divers (que je te conseille d’ignorer tant que tu n’as pas lu le livre histoire de profiter de l’intrigue), il tisse en Ă©cho l’histoire de deux paires de jumeaux, l’un obnubilĂ© par le changement climatique (thĂ©orique pour Adler, bien concret pour Chad), l’autre Ă©cumant les mers et les pays, ancrĂ© dans la rĂ©alitĂ© de son monde. Alors qu’Adler craint un refroidissement gĂ©nĂ©ral de la planĂšte, Chad Ă©prouve dans son quotidien le rĂ©chauffement climatique et la mort de la biosphĂšre. La vie est devenue une survie quotidienne, rien n’ayant Ă©tĂ© fait pour ralentir l’inĂ©luctable.
    Mais au milieu de ce marasme, de cette chaleur intenable qui dessùche, ce pourrait-il qu’il y ait un brin d’espoir ?

    Christopher Priest nous dĂ©peint notre futur proche Ă  grand coup de dĂ©sespoir et de pessimisme (comment lui en vouloir, alors qu’en cette matinĂ©e lyonnaise de la mi-mai 2022 oĂč je t’écris, chĂšre lectrice, cher lecteur, mon amour, il fait dĂ©jĂ  26°, et ça ne fait que commencer). Les gouvernements semblent attendre que les choses se passent, les gens tentent de survivre, meurent, fuient, et sont renvoyĂ©s Ă  la mort par les autoritĂ©s. Peu d’espoir est permis et Chad vit avec cette continuelle pensĂ©e de la fin en tĂȘte. Mais peut-ĂȘtre faut-il voir dans ce titre, Rendez-vous demain, une possibilitĂ© de changement, d’évolution, une petite brise de vent frais ramenant avec lui la pluie ?

    MalgrĂ© ce qui m’a semblĂ© quelques facilitĂ©s narratives sur certains points, c’est un plaisir de retrouver l’univers et surtout l’érudition de Priest, qui n’a pas laissĂ© grand-chose au hasard dans son travail d’investigateur climatique. Sans ĂȘtre un grand cru, Rendez-vous demain se lit tout seul et fascine par le tableau que nous dresse Priest de nos lendemains. On ne boudera donc pas notre plaisir ^^

    Traduit de l’anglais par Jacques Collin
    Éditions DenoĂ«l Lunes d’encre
    361 pages

  • TysT – luvan

    Aujourd’hui je te parle d’un livre qui n’existe pas encore, mais qui, grĂące Ă  toi, pourra vivre, parcourir le monde et rendre les gens heureux ! Roman de fantasy de la formidable luvan, illustrĂ© par StĂ©phane Perger et Arnaud S. Maniak, le tout portĂ© par les Ă©ditions Scylla, TysT est en financement participatif jusqu’au 30 avril, et tu peux regarder le programme et donner tes sous ici !

    Mais qu’est-ce donc que ce nouveau roman de luvan, portĂ©e par les Ă©ditions Scylla ?

    Sauda le Du, musicienne, bretonne, 50 piges, orpheline deux fois, s’est Ă©veillĂ©e. Elle a franchi la frontiĂšre du pays dormant pour le pays vif, et doit dĂ©sormais venir Ă  bout de plusieurs quĂȘtes afin de sauver le(s) monde(s) de plusieurs menaces. Une matiĂšre verte, un geist, une malebrume, chaque strate du monde est confrontĂ©e Ă  sa version propre d’un danger intangible et mortifĂšre. Sur sa route, Sauda fera diffĂ©rentes rencontres qui l’aideront Ă  comprendre cet univers multiple dont elle prend conscience, les liens entre les strates, leurs coutumes mais surtout elle apprendra Ă  se connaĂźtre elle-mĂȘme.

    Tu le sais, lectrice, lecteur, mon amour, j’aime vraiment beaucoup luvan. Je t’ai parlĂ© de Susto par ici, des Affaires du club de la rue de Rome lĂ , et je compte bien Ă©voquer Ă  l’occasion ses autres livres. luvan c’est non seulement des univers originaux et fantasmatiques qui nous prennent au cƓur, nous rapprochent de la terre, de la nature et du folklore, mais aussi une poĂ©sie, une humanitĂ© et une lĂ©gĂšretĂ© de la langue qui nous transporte au-delĂ  de son exigence littĂ©raire. Pour entrer dans ses Ɠuvres, il faut accepter de perdre un peu pied, de se laisser prendre par les Ă©motions et de lĂącher prise, parfois de s’y perdre pour de bon, pour que l’expĂ©rience soit complĂšte. Avec TysT, elle nous confie un petit roman de fantasy qui reprend les codes du genre, Ă  la sauce luvan. Notre protagoniste sans attache n’est pas un jeune garçon du peuple mais une musicienne de 50 ans Ă  la peau sombre. Le dĂ©cor mĂ©diĂ©val laisse place Ă  diffĂ©rents univers, dont l’un, le monde dormant, le nĂŽtre, a traversĂ© une troisiĂšme guerre mondiale dont les consĂ©quences n’ont pas encore fini de se faire sentir. Armes chimiques, dictature, pollution (difficile de ne pas penser aux algues vertes dans cette matiĂšre de mĂȘme couleur qui empoisonne les cĂŽtes et les Ăąmes bretonnes), rĂ©bellion, sorts et fantĂŽmes, le terrain semble connu, et c’est avec fĂ©brilitĂ© que l’on sent le sol trembler sous nos pieds pour se laisser guider, les yeux fermĂ©s et le cƓur ouvert dans les pas de Sauda.

    « Endormie, je n’ai jamais possĂ©dĂ© de cartes. Je les empruntais. Je les froissais entre mes doigts, les humais entre deux embarquements.
    Je ne pensais pas que ces lignes de relief rose pĂąle, sinueuses comme la chair des lĂ©zards, auraient un jour tant d’importance.
    Cette carte-ci je la connais bien, pourtant. Comme une chanson d’enfance dont on n’aurait jamais vu la partition. C’est la carte de la Pointe.
    Je l’ai achetĂ© Ă  l’embarcadĂšre, ainsi qu’un pot de miel de pays et une sorte de brioche que l’épiciĂšre appelle Fladen et dont elle me dit fiĂšrement avoir rapportĂ© la recette de chez elle. Ses yeux disent la flamme orange du foyer. « Chez moi, chez moi Â», brille la flamme orange des yeux de l’épiciĂšre.
    Brioche lĂ©gĂšre du souffle de chez soi. Miel lourd du poids du pays. Carte charnue dont j’ai si souvent mangĂ© les mĂ©andres, lorsque j’étais endormie, mais dont je possĂšde pour la premiĂšre fois la matiĂšre et la trame.
    Car je suis éveillée. »

    Doucement, dĂ©licatement, mais sĂ»rement, luvan pose quelques marques : le pluriel, ici, est fĂ©minin, et les femmes sont prĂ©sentes, fortes, sages, amoureuses et dures. Ici pas de batailles sanglantes, les combats prennent d’autres formes, pas de trahisons politiques ou de fourberie Ă©goĂŻste. On cherche avant tout Ă  comprendre, Ă  guĂ©rir, Ă  avancer. Les choses sont, et c’est en se comprenant soi-mĂȘme, en devinant et dessinant sa place dans les diffĂ©rentes strates que Sauda pourra relever les dĂ©fis de ses diffĂ©rentes quĂȘtes.

    Tyst : silence, silencieux, chut.
    Et pourtant cette histoire on a envie de la lire Ă  haute voix, de la dĂ©clamer, de la partager avec d’autres. luvan y Ă©crit magnifiquement l’importance des arts, du folklore, du rĂ©cit. Les histoires donnent des clefs Ă  Sauda, les informations, les vies se partagent par des histoires que l’on se transmet, par des chants que l’on tisse ensemble.
    TysT est autant un roman de fantasy qu’un conte moderne, une poĂ©sie en prose qu’un chant folklorique. Une chose est sĂ»re, il nous dit qu’à tout Ăąge on se dĂ©couvre, qu’à tout Ăąge on vit, on change, on avance, et que c’est en continuant Ă  se raconter des histoires, Ă  s’ouvrir et Ă  ressentir que l’on poursuit Ă  tisser notre humanitĂ© et notre communautĂ©.

    Je me rends compte pour la premiĂšre fois de mon existence qu’il est important, lorsqu’on rencontre une personne, de savoir qui l’on est. Un mensonge sur soi vaut mieux qu’un maelström de sensations neuves. Mais l’arbre ne me laisse pas me satisfaire de cette mauvaise psychologie.

    Et comme TysT est une aventure sur diffĂ©rentes strates, le livre se prolonge d’un jeu de rĂŽle, adaptĂ© du roman. Je n’ai pas encore pris le temps de m’y essayer, mais ici, Melville, coupable de cette adaptation, nous propose de nous Ă©veiller et de contempler notre monde avec ce nouveau regard, guidĂ©es par les pierres vives. Écrire ce que l’on voit, affronter ses quĂȘtes, se dĂ©couvrir Ă  notre tour. La promesse de TysT est multiple et unique Ă  la fois, c’est la promesse que l’on se fait toutes Ă  nous-mĂȘmes, au monde, Ă  l’amante ou aux cieux, celle que l’on crie, ensemble, silencieusement.

    Regardez la tĂ©nĂšbre. Écoutez le silence. Ne laissez aucun chant s’imposer au vĂŽtre. Ne chantez jamais par-dessus. Chantez avec.

    Éditions Scylla
    249 pages (jeu de rĂŽle compris)

  • Les grands espaces – Catherine Meurisse

    Ferme les yeux. Sens sur ta peau l’air qui vibre, sous tes pieds le craquement des feuilles attĂ©nuĂ© par la douceur de l’herbe. Du bout des doigts, effleure les hautes herbes, qui picotent la pulpe et s’accrochent Ă  tes manches. Tu sens dans ton cou la caresse rĂąpeuse des branches qui se glissent sous ton col et ta bouche s’emplit de cette odeur de bois, un peu humide, qui s’alourdit dĂ©jĂ  de la chaleur du soleil. Et dans ta tĂȘte, ce vertige de verts, marrons, bleus, jaune, la perspective troublante des bois, l’immensitĂ© des champs.

    Catherine Meurisse a grandi Ă  la campagne. Ses parents les emmĂšnent, elle et sa sƓur, loin de la ville. Pour eux c’est leur chance, une nouvelle vie, de nouvelles possibilitĂ©s. Une ferme Ă  retaper, de nouveaux camarades, Ă  deux pattes et Ă  quatre, et des boutures, partout, tout le temps !
    Catherine et sa sƓur sont passionnĂ©es par tout ce qui les entoure. Les fouilles archĂ©ologiques des deux gamines mettent au jour des fers Ă  cheval, des fossiles de coquillage et autres merveilles qu’elles exposent avec fiertĂ©, prenant exemple sur Pierre Loti et son musĂ©e d’enfant. SensibilisĂ©es par leurs parents Ă  la protection de cette nature dĂ©naturĂ©e par l’agriculture intensive mais aussi Ă  sa force et ses ressources, elles la font leur et s’en imprĂšgnent empiriquement et mentalement, par la lecture et les arts. On trouve dans le jardin familial le rosier de Marcel Proust Ă  cĂŽtĂ© des arbres d’enfance des parents. La bouture ici est autant une question d’horticulture que de transmission. Au pied de Swann, le platane centenaire, Catherine se nourrit de ces grands espaces multiples et contradictoires, se construit dans cette campagne qui lutte pour conserver une authenticitĂ© maltraitĂ©e par les rendements agricoles et la vision idĂ©alisĂ©e d’urbains qui viennent y chercher des instants authentiques venus d’images surannĂ©es.

    Ce magnifique album est un mĂ©lange parfait de poĂ©sie, de rĂȘves d’enfant et de rĂ©alisme mordant. Catherine Meurisse nous y prĂ©sente, dans de magnifiques planches, les dĂ©cors de son enfance, des paysages champĂȘtres et forestiers, la naissance du jardin familial qui se peuple des anecdotes et des histoires qui nourrissent la famille. Ce beau tableau, terrain de jeu et de dĂ©couverte d’une enfant pleine de fantaisie, n’est pas aveugle des torsions et des mensonges amenĂ©s par les politiques publiques, par ce paradoxe d’une vie rurale essentialisĂ©e et diminuĂ©e, vidĂ©e et dĂ©naturĂ©e. La propagande traditionnaliste du Puy du Fou camouflĂ©e derriĂšre un spectacle grandiose se heurte heureusement aux groupes folkloriques locaux et Ă  l’arrivĂ©e d’une troupe roumaine, aprĂšs la chute du rideau de fer, prouvant aux fillettes que l’histoire est en mouvement et que la culture et les traditions se partagent et se lient encore mieux en-dehors des murs d’un parc.
    Elle mĂȘle avec humour les merveilles de ses souvenirs d’enfance avec son regard adulte, sur cette dĂ©couverte de Futuroland (actuel Futuroscope) et sa vision d’un futur dĂ©jĂ  dĂ©passĂ©, ou de l’inauguration d’un parc d’activitĂ©s de plein-air et le dĂ©licat mĂ©pris des institutions pour ces gens loin de tout.
    Mais le cƓur de cet album est ce mariage sublime de la nature et de la culture. Car chez Catherine Meurisse, les deux se nourrissent et grandissent ensemble. Elle dĂ©couvre Ă  travers les Ɠuvres littĂ©raires et les tableaux du Louvre des reprĂ©sentations sublimes de paysages par de grands noms de la peinture et y retrouve ses paysages, son quotidien. Il n’existe pas de fossĂ© entre son monde campagnard et la Grande galerie du Louvre, car les Ɠuvres qu’elle abrite rĂ©sonne de la mĂȘme beautĂ© que celle qui l’émerveille chaque jour et qu’elle apprĂ©hende par chaque pore de sa peau.

    Avec beaucoup d’humour et de sensibilitĂ©, Catherine Meurisse nous invite dans son jardin d’enfance, source de sa passion pour le dessin et les arts. Ce jardin, les parents de Catherine et Fanny l’ont voulu pour leurs filles autant que pour eux-mĂȘmes. Transmettre ce besoin d’espace et cette proximitĂ© avec la nature est tout aussi important que de partager la reprĂ©sentation de cette nature par la littĂ©rature. Car l’une comme l’autre contiennent un peu de nous, de nos histoires et de nos rĂȘves, nos croyances et nos souvenirs, et constituent l’hĂ©ritage le plus riche, le plus universel et le plus personnel.

    90 pages
    Dargaud

  • Citadins de demain – Claire Duvivier

    Te souviens-tu, trĂšs chĂšr·e lecteurice, de ce merveilleux projet entamĂ© l’annĂ©e derniĂšre aux Forges de Vulcain ? Une double trilogie, Ă  quatre mains, dĂ©veloppant en parallĂšle une histoire dans deux lieux diffĂ©rents d’un mĂȘme univers ? Je t’avais parlĂ© ici du premier tome de la premiĂšre trilogie, Le sang de la citĂ©. Et bien voici venu le moment de te parler du second tome de La Tour de garde, le premier tome de la seconde trilogie. Tu suis ?
    Autant te dire que je frĂ©tillais d’une grande impatience, car l’autrice de cette seconde trilogie n’est autre que Claire Duvivier, dont j’avais adorĂ© le premier roman, Un long voyage (si tu ne l’as pas lu encore, rue-toi dessus, c’est une vĂ©ritable merveille ! La chronique est disponible ici !).

    AprÚs avoir découvert la cité de Gemina, capitale du Sud, ses murailles, sa bonne chÚre, ses clans et ses mystÚres, bien entendu, direction cette fois Dehaven, capitale du Nord.
    Amalia Van Esqwill est une jeune aristocrate, fille de grande famille. Elle, son camarade Hirion de Wautier, autre hĂ©ritier, et leur fratrie, reçoivent une Ă©ducation trĂšs progressiste et rationnelle, afin d’en faire des citoyen·nes Ă©clairé·es qui sauront guider la citĂ© vers de meilleurs horizons. Des tensions politiques vont les mettre sur le devant de la scĂšne plus tĂŽt que prĂ©vu, et bien Ă©videmment, une dĂ©couverte mystĂ©rieuse va bouleverser leur maniĂšre de concevoir le monde.
    Amalia et Hirion, nos deux hĂ©ros et hĂ©ritiers de familles puissantes, ont Ă©tĂ© Ă©levé·es dans la dignitĂ© qui sied Ă  leur rang et ne connaissent du monde que sa face logique, concrĂšte et scientifique. C’est aux cĂŽtĂ©s de leur ami Yonas, autre hĂ©ros, fils d’éclusier, qu’ils dĂ©couvriront avec Ă©tonnement et parfois un brin d’incomprĂ©hension les traditions folkloriques, les contes et les merveilles de l’imagination. Au dĂ©tour d’une escapade, le jeune Hirion dĂ©couvrira d’anciens objets, aux propriĂ©tĂ©s Ă©tonnantes, qui leur montreront une autre Dehaven. Tandis qu’ils exploreront cette ville-miroir, des tensions parcourent la ville et ses colonies, prĂ©cipitant leur quotidien dans un lent et long cauchemar.

    « Je suis le produit d’une expĂ©rience Ă©ducative.
    Une expĂ©rience telle qu’il n’aurait pu en exister que dans ma ville et pour ma gĂ©nĂ©ration. Car c’est Ă  peu prĂšs Ă  l’époque de ma naissance que les choses se mirent Ă  changer pour Dehaven. A force de s’étendre, chassant la population dans les Faubourgs, elle finit par dĂ©border de ses propres fortifications. Les Conseils dĂ©cidĂšrent alors d’ériger une seconde rangĂ©e de murailles, qui serait, comme la premiĂšre, longĂ©e de canaux tenant lieu de voies de communication ainsi que de douves. A cĂŽtĂ© des Faubourgs proprement dits, au sud-ouest, un nouveau quartier sortit du sol au sud de la vieille ville, en l’espace de quelques annĂ©es : la Grille, nommĂ©e ainsi en raison du plan d’amĂ©nagement rigoureux mis au point par les dĂ©lĂ©guĂ©s du Haut Conseil. Au nombre desquels on comptait ma grand-mĂšre, Quilliota Van Esqwill, toujours en premiĂšre ligne pour tout ce qui concernait la modernisation de la citĂ©. Â»

    On retrouve ici ce qui faisait dĂ©jĂ  le sel du Sang de la citĂ©, et mon grand plaisir : une ville-personnage originale et centrale. Dehaven semble aussi froide et rationnelle que Gemina Ă©tait vivante et chaleureuse. À l’instar de leur ville, les dirigeants de Dehaven brillent par leur pragmatisme et leur intelligence tranchĂ©e. Mais nous sommes ici dans une histoire qui m’a semblĂ© d’emblĂ©e beaucoup plus sombre. Ce pragmatisme peut-ĂȘtre, tellement ancrĂ© chez Amalia, que l’on sent trĂšs vite qu’il n’y aura pas la moindre place pour un espoir vain. Cette apparente froideur est d’une efficacitĂ© redoutable, qui nous embarque immĂ©diatement dans les pĂ©ripĂ©ties folles et de plus en plus tragiques d’Amalia. Pas de faux semblants, pas de fioritures, la personnalitĂ© de notre hĂ©roĂŻne et de sa ville nous fait vite comprendre l’importance et la violence des Ă©vĂ©nements, facilitant notre immersion dans ce monde si carrĂ© et si clair qui s’abĂźme brusquement dans le chaos.

    Et que dire de cette Dehaven-miroir ? Sans trop t’en rĂ©vĂ©ler, lecteur·ice de mon cƓur, car tu dois la dĂ©couvrir par toi-mĂȘme, sache qu’elle est d’une beautĂ© et d’une fascination qui m’a rappelĂ© Le dĂ©sert des tartares, dans ce qu’elle a d’insaisissable, de glissant, d’insensĂ©. Lorsque l’on comprend que nos sens et notre raison jamais ne parviendront Ă  comprendre, il ne reste que l’imagination. Et c’est lĂ  l’autre idĂ©e merveilleuse de ce roman, cette ignorance volontaire, ce mĂ©pris dans l’éducation donnĂ©e Ă  Amalia et Hirion de tout ce qui touche au merveilleux, au folklore, aux croyances. Seule la raison prime, mais dans certains moments, il faut connaĂźtre les racines des histoires, l’origine des peurs et accepter que parfois certaines choses n’aient pas de sens, avant de rĂ©ussi Ă  les comprendre. Changer de paradigme. C’est en se dĂ©tachant du rĂ©el, que l’on peut comprendre, ou tout perdre


    Dehaven se prĂ©sente comme le nĂ©gatif de Gemina, tant dans son urbanisme et ses habitudes que dans les mentalitĂ©s et traditions de nos protagonistes. Les parties de Tour de garde leur donne une habitude commune, ainsi que l’existence de leur double, leur ombre, dangereuse et incomprĂ©hensible. On voit les liens se tisser de loin en loin, avec autant d’impatience que d’apprĂ©hension pour nos jeunes hĂ©ro·ïnes !

    Un premier/second tome absolument passionnant, dans lequel le projet initial dĂ©voile toute son ampleur et Claire Duvivier tout son talent. Vivement la suite !

    Aux forges de Vulcain
    365 pages

  • Le jardin des silences – MĂ©lanie Fazi

    Une belle-mĂšre dangereuse, un tunnel qui apparaĂźt mystĂ©rieusement au milieu d’une route, un jardin qui remue les souvenirs, des corneilles de NoĂ«l, des automates plus dĂ©sirables que des humains, des dragons assassinĂ©s, un dieu Ă  marier, et du givre paralysant


    Voici, tout en vrac insensĂ©, quelques Ă©lĂ©ments des douze nouvelles qui composent le recueil Le jardin des silences. Ces nouvelles portent toutes le miroir des pensĂ©es et ressentis intimes de leurs protagonistes. Du conte classique au conte gothique, MĂ©lanie Fazi visite un large Ă©ventail de la littĂ©rature fantastique et nous prĂ©sente douze histoires, douze portraits de femmes (principalement), d’hommes et d’enfants confrontĂ©es Ă  une dĂ©chirure ou un changement dans leur quotidien.
    On y retrouve des Ă©lĂ©ments emblĂ©matiques du genre, comme l’humanisation d’automates, l’apparition de lieux mystĂ©rieux dans le quotidien, l’image du double ou encore l’irruption de crĂ©atures Ă©tranges, bien Ă©videmment.

    « Petite, les visites du Ferme-l’Ɠil m’intimidaient. PerchĂ© au bord de mon lit ou sur ma table de chevet, il racontait des histoires aussi prenantes que dĂ©rangeantes ou m’entraĂźnait dans des promenades dont je ne savais ensuite si je les avais rĂȘvĂ©es. Il les avait peut-ĂȘtre simplement semĂ©es dans ma tĂȘte en agitant un grand parapluie couvert d’images mouvantes. Au matin, il m’en restait des impressions tenaces. Des visions oniriques, des jeux de langages, des rĂ©cits oĂč princes et princesses triomphaient d’épreuves insensĂ©es.
    Ses histoires Ă©taient parfois cruelles. J’ai appris depuis que la vie sait l’ĂȘtre aussi. Â»

    Swan le bien nommé

    Baignant dans une noire mĂ©lancolie, les personnages se dĂ©battent avec leurs peines, leurs regrets, leurs doutes et leur fragilitĂ©. Que ce soit un pĂšre gĂ©rant tant bien que mal la relation avec sa fille suite Ă  son divorce, une jeune femme luttant contre la violence de son passĂ©, ou cette autre, dĂ©possĂ©dĂ©e petit Ă  petit de sa vie, les relations familiales, le lien Ă  l’autre, le lien Ă  soi sont prĂ©dominants et emmĂšnent les personnages dans les situations les plus pĂ©rilleuses. Il faudra alors choisir, accepter, se confronter Ă  l’incomprĂ©hensible, trouver les ressources et la force pour survivre, comprendre, ou se laisser entraĂźner dans l’obscuritĂ©.

    Quelques Ă©clats de lumiĂšre s’échappent, avec Un bal d’hiver ou encore L’arbre et les corneilles, qui racontent les traditions, le deuil et le changement avec une Ă©motion lumineuse. La superbe L’étĂ© dans la vallĂ©e, Ă©galement, sur la dĂ©termination et les sacrifices parfois nĂ©cessaires Ă  l’émancipation et la libertĂ©, et la nouvelle finale, Les trois renards, texte musical dur et rayonnant sur l’isolement, la reconstruction. L’autrice nous propose Ă©galement une immersion plus fantasy, avec Les sƓurs de la Tarasque, dans laquelle de jeunes lycĂ©ennes attendent de savoir laquelle d’entre elles sera choisie par le dieu Dragon.

    « J’ai toujours prĂ©fĂ©rĂ© la dissonance Ă  l’harmonie. Il peut naĂźtre de si belles choses du chaos. Â»

    Les trois renards

    Avec des postulats de dĂ©part parfois trĂšs simples, l’autrice dĂ©ploie des merveilles et montre toutes les possibilitĂ©s, sans fin, du fantastique. Le changement de vie, les moments de transition, le rapport au passĂ©, au futur et au prĂ©sent sont autant de moments parfois brutaux qui nous attrapent et nous tirent vers des monstres chimĂ©riques ou des endroits sombres et sans repĂšres. Elle créé en peu de mots des atmosphĂšres uniques, donnant Ă  chaque nouvelle une saveur particuliĂšre, une musique personnelle qui nous trottera dans la tĂȘte une fois l’histoire terminĂ©e et ramĂšnera avec elle son cortĂšge de sensations et d’images.

    Un excellent recueil, donc, qui montre la vaste palette et le grand talent dans cet art merveilleux et fin de la nouvelle de Mélanie Fazi.

    Ici, la chronique de L’annĂ©e suspendue, texte autobiographique incontournable de MĂ©lanie Fazi!

    Folio SF
    320 pages

  • Dessiner encore – Coco

    Quand j’ai entendu aux infos, ce 7 janvier 2015, qu’il y avait eu une attaque contre Charlie Hebdo, je n’ai pas tout de suite pris la mesure du drame. Je repensais aux attaques prĂ©cĂ©dentes contre l’hebdomadaire, violentes, mais sans morts, tout en me prĂ©parant un Ă©niĂšme thĂ©. Et puis le journal a continuĂ©, et j’ai compris que non, ce n’était pas pareil. Cette fois, ce n’était pas une nouvelle tentative d’intimidation, de faire peur. Cette fois, nous avions basculĂ© dans l’abĂźme. Je me rappelle, le lendemain au rĂ©veil, des silences pleins de larmes dans la matinale de France Inter, retour indicible Ă  la rĂ©alitĂ©, et des jours suivants, embuĂ©s, embrumĂ©s. Et des mois suivants. Noirs, sanglants, terrifiants et incomprĂ©hensibles.
    Ce 7 janvier, Coco a survĂ©cu. Alors qu’elle quitte la confĂ©rence de rĂ©daction pour aller chercher sa fille Ă  la crĂšche, elle se retrouve sous le canon des kalachs des assassins, et devra les mener jusqu’aux bureaux. Une place inimaginable.

    Dans Dessiner encore, elle raconte donc ses attentats. Mais pas que. Elle nous raconte aussi son Charlie, la place de ce journal dans son parcours, l’apprentissage auprĂšs de ces grands noms du dessin satirique, les confĂ©rences de rĂ©daction au milieu de ce groupe bruyant et dĂ©batteur, qui refaisait le monde en le bousculant de la pointe du crayon. La prĂ©sence de Cabu Ă  l’autre bout de la table de rĂ©daction, les premiers reportages confiĂ©s par Charb, et la pression constante autour du journal. Car Charlie, ce n’est pas n’importe quel journal. Impertinent indispensable pour certains, raciste, insultant, bĂȘte pour d’autres, les qualificatifs ne manquent pas, comme les dĂ©bats, rĂ©currents, sur les unes, les caricatures et autres productions du canard. Coco raconte tout cela, Ă  travers le prisme de sa survie. La place de Charlie dans sa vie et dans la vie du pays, dans l’espace mĂ©diatique, politique, traçant, de dessins en polĂ©miques, le chemin bientĂŽt ensanglantĂ© vers le 7 janvier.

    Comment reprendre sa vie quand on a vu ses collĂšgues, ses amis mourir, et qu’un hasard monstrueux nous laisse debout ? Coco, depuis les attentats, est submergĂ©e par une lame de fond qui la frappe, l’emporte, la plaque au sol. Elle essaie de comprendre, de trouver du sens Ă  l’insensĂ©. Dans ce beau pavĂ©, elle partage son chaos intĂ©rieur dans des planches d’une grande profondeur. La peur, l’enfermement dans le traumatisme et les tentatives diverses pour en sortir, les moments de lĂ©gĂšretĂ© passĂ©s qui se battent dĂ©sormais avec les fantĂŽmes ressortent de ses pages, en noir et blanc et bleu puis dans d’éclatantes planches aux traits simples et aux couleurs saisissantes qui tentent de faire surface, comme Coco tente de flotter sur cette mer traumatique. Au fil des Ă©changes avec son psy, elle essaie donc de cerner son 7 janvier et tout ce qui s’y rattache, d’accepter cette faille qui sera toujours lĂ  et apprendre Ă  y funambuler.

    Pour celles et ceux qui, comme moi, ne connaissaient de Coco que son crayon satirique, c’est Ă©galement une superbe dĂ©couverte d’une autre facette artistique de la dessinatrice. Elle propose un travail trĂšs poĂ©tique et imagĂ©, qui nous embarque d’autant plus dans sa lutte intĂ©rieure.

    Un témoignage nécessaire dans un livre dur et poignant à la beauté apaisante.

    353 pages
    Les ArĂšnes BD

  • AnaĂŻs Nin sur la mer des mensonges – LĂ©onie Bischoff

    AnaĂŻs et son Ă©poux Hugo vivent Ă  Paris depuis quelques annĂ©es dĂ©jĂ . Lui banquier, elle femme de banquier, ils dĂ©bordent tous deux d’une folle Ă©nergie crĂ©atrice. Mais AnaĂŻs Ă©touffe. TiraillĂ©e entre son amour pour son mari, ce besoin de crĂ©ation, des dĂ©sirs grandissants et inavouables, AnaĂŻs cherche dĂ©sespĂ©rĂ©ment sa place et sa vie et lutte contre elle-mĂȘme, contre le dĂ©sir qu’elle suscite, inlassablement chez les autres, contre son passĂ© et ses secrets, quitte Ă  se noyer.

    AnaĂŻs Nin fait partie de ces noms qui rĂ©sonnent entourĂ©s d’images, de fumĂ©es et de mystĂšres dans mon esprit. Elle fait Ă©galement partie des ces autrices et auteurs qui m’impressionnent beaucoup et que je n’ai jamais lu. Cette magnifique bande-dessinĂ©e est donc une introduction parfaite au personnage, sa vie, ses Ɠuvres et ses questionnements.
    Connue comme la premiĂšre femme ayant publiĂ©e des Ɠuvres Ă©rotiques, AnaĂŻs Nin est surtout l’autrice insatiable de journaux intimes. Elle y confie depuis sa jeunesse son quotidien et ses rĂ©flexions. ArrivĂ©e Ă  Paris, cette jeune femme brillante, ouverte et belle va rencontrer et lier amitiĂ© avec de nombreux·ses auteurices, se passionner pour la psychanalyse et vivre des amours passionnĂ©es avec notamment Henry James et sa femme June. Sa libertĂ© sexuelle fait d’ailleurs partie de son aura et elle apparaĂźt comme une figure de l’amour libre et du dĂ©sir sans frein.

    Je suis le miroir du dĂ©sir des hommes. Et les personnages que j’incarne pour eux allument le feu de leur crĂ©ativitĂ©

    Cette somptueuse bande-dessinĂ©e (je reviendrai juste aprĂšs sur ce cĂŽtĂ©-lĂ  avec mes peu de mots) m’a permis de dĂ©couvrir une AnaĂŻs Nin beaucoup plus complexe que celle que j’avais pu imaginer (comme c’est Ă©tonnant
). PassionnĂ©e et dĂ©bordante, elle souhaite par-dessus tout Ă©crire un roman, faire sortir d’elle ce qui l’étreint et partager avec les autres ces choses qui dansent et vibrent en elle. Mais sauter le pas est chose complexe, et la vie mondaine et bourgeoise de Paris n’aide pas Ă  s’exprimer. L’attentisme de son Ă©poux la rend malade et elle se bat contre elle-mĂȘme, contre ce qu’elle prend pour un Ă©goĂŻsme dĂ©vorant, contre une sensualitĂ© Ă  fleur de peau qu’elle n’ose aborder. Sa rencontre avec Henry Miller sera un tournant dans sa carriĂšre d’écrivaine et leur relation l’étincelle qui dĂ©liera son poignet et son esprit. Mais plus encore la rencontre avec June Miller sera importante dans son cheminement.
    Femme pleinement ancrĂ©e dans son Ă©poque, elle frĂ©quentera tant les Ă©crivain·es que les psychanalystes ou les peintres et tracera son chemin de vie, moral, sentimental, en slalomant entre les conventions sociales d’une premiĂšre moitiĂ© du XXĂšme siĂšcle qui effleure l’ivresse de la libertĂ©, mais oĂč rĂ©sonne, au loin, quelque marche funeste. AnaĂŻs Nin sait que pour ĂȘtre pleinement vivante, en accord avec elle-mĂȘme et le miroir que lui renvoie ses journaux intimes, elle doit se libĂ©rer des attentes qui pĂšsent sur elle, qu’elle peut parfois aussi s’imposer, et se laisser guider par son instinct. C’est seulement ainsi qu’elle pourra, peut-ĂȘtre, unir ses dĂ©sirs et le monde.

    Je t’ai dit que c’était beau, lectrice, lecteur ? Tu n’imagines mĂȘme pas. Avec un dessin qui semble trĂšs minimaliste, peu de traits, et une palette de couleurs restreintes, LĂ©onie Bischoff créé un monde. D’une grande finesse et d’une folle profondeur, les dessins viennent souligner les pensĂ©es d’AnaĂŻs, ses questionnements, ses plongĂ©es dĂ©sespĂ©rĂ©es et illustre magnifiquement sa souffrance et la dualitĂ© qui la dĂ©chire. Chaque page nous immerge un peu plus dans la psychĂ© d’AnaĂŻs et nous aide Ă  la comprendre Ă  l’accompagner, et Ă  la dĂ©sirer, un peu, nous aussi !

    Un sublime album, qui vaut autant le dĂ©tour pour son dessin incomparable que pour la superbe maniĂšre de nous emmener aux cĂŽtĂ©s d’une femme complexe et libĂ©ratrice en gardant les nuances et la profondeur de sa vie et de ses pensĂ©es. Et c’est trĂšs beau. Je vous l’ai dĂ©jĂ  dit que c’était beau ?

    190 pages
    Casterman

  • Coming in – Élodie Font, Carole Maurel

    Quand on est homosexuel·le, en gĂ©nĂ©ral, le grand moment, celui qui est dĂ©cisif, qui fait peur, qui construit, c’est le coming out. Ce temps, souvent multiple, oĂč l’on s’annonce au monde Ă  voix haute. Quelles seront les rĂ©actions de la famille, des ami·e·s, puis-je le dire Ă  mes collĂšgues/camarades, comment gĂ©rer les Ă©motions des autres en plus des miennes ? Mais pour en arriver Ă  ce point fixe de nos vies, encore faut-il dĂ©jĂ  se le dire Ă  soi.

    Les amies d’Élodie le savent bien, elle est lesbienne, c’est Ă©vident. D’ailleurs, il n’y a pas que ses amies qui le pensent. Beaucoup d’autres filles lui ont fait la remarque. Mais qu’est-ce qu’elles en savent ? Comment pourraient-elles mieux connaĂźtre les dĂ©sirs, les envies d’Élodie qu’elle-mĂȘme ? Ce trouble Ă  la vue de certaines femmes n’a rien d’ambigu. Cette envie d’ĂȘtre toute proche de cette fille, celle-lĂ , ce n’est qu’une amitiĂ© profonde, fusionnelle peut-ĂȘtre, mais rien de plus. Élodie aime les garçons, et un jour elle en trouvera un bien, un beau, et avec viendront le chien, la maison, la barriĂšre et bien sĂ»r les enfants. Pourtant, l’amour hĂ©tĂ©rosexuel semble lui glisser entre les doigts, et dĂ©cidĂ©ment, cette fille, celle-là


    Poursuivant la dĂ©marche entamĂ©e par son excellent podcast Ă©ponyme, Élodie Font, sous le dessin lĂ©ger et lumineux de Carole Maurel, creuse cette partie bien silencieuse et pernicieuse de l’acceptation de soi qu’est le coming in. Car pour ĂȘtre capable d’assumer ce que l’on est devant les autres, encore faut-il en avoir conscience et accepter de laisser de la place Ă  cette partie de soi que l’on maintenait Ă©touffĂ©e trĂšs trĂšs loin. Il peut y avoir beaucoup de raison Ă  cela. Penser que l’on doit renoncer Ă  ce que le monde entier nous tend comme une vie normale et dire en cela que nous ne le sommes pas, normales. Croire qu’il va falloir se conformer Ă  l’image dĂ©formĂ©e de ce qu’on nous dit ĂȘtre une lesbienne, car c’est bien connu, quand on est homo, il faut rentrer dans un moule caricatural pour rassurer les bonnes gens et se faire reconnaĂźtre facilement. Il faut rĂ©ussir Ă  sortir de ces peurs imposĂ©es, pour ensuite se dire, Ă  soi, que la vie sera lĂ©gĂšrement diffĂ©rente, peut-ĂȘtre, mais qu’elle sera la nĂŽtre, vraiment, entiĂšrement. C’est violent, c’est douloureux, c’est intense. C’est une nouvelle naissance pour exister Ă  soi et vivre, finalement.

    Le rĂ©cit d’Élodie Font, subtil et sans fard, raconte avec beaucoup d’émotions ce parcours qui parlera Ă  beaucoup. Magnifiquement illustrĂ© par les dessins de Carole Maurel, qui joue sur les textures et les couleurs pour exacerber les pensĂ©es, les doutes et les vagues d’émotions qui renversent la narratrice. Profond et drĂŽle, Coming in prend au ventre et montre que s’accepter c’est un combat, parfois long, compliquĂ©, qui demande de la force, mais qui doit ĂȘtre menĂ© pour avoir la chance de se rencontrer.

    Pour prolonger : le podcast original, sur Arte Radio
    On peut aussi Ă©couter Élodie Font avec Klaire fait Grr, toujours sur Arte Radio, avec la merveilleuse sĂ©rie des Mycose the night, et aussi toute seule dans le trĂšs intĂ©ressant et fouillĂ© Double vie (toujours sur Arte radio, parce que c’est bien, Arte Radio)

    143 pages
    Payot graphic / Arte Éditions