Catégorie : Océanie

  • Muguet et coups de soleil

    Ahlala, je me rends compte que je n’ai publié aucune note de lecture entre mars et mai, ce qui est honteux vu que j’ai lu des trucs super depuis. Alors plutôt que de les laisser tomber dans l’oubli, et même si c’est frustrant, voici une compilation de certaines de ces lectures, en attendant peut-être un billet plus long pour certaines !

    Calamity Jane, un homme comme les autres – Justine Niogret

    Cela faisait un bail que je n’avais pas lu Justine Niogret (le dernier c’était cette merveille-là) et grâce à ma libraire je suis tombée sur son dernier, dans lequel elle raconte Calamity Jane. La grande figure de l’Ouest trouve, sous le stylo acéré et doux de Niogret une humanité bouleversante, porté par cette force incroyable de l’autrice de nous donner envie de hurler, pleurer et rire avec une poésie terrible. C’est donc très très bien, et il faut lire et relire Justine Niogret.
    Au diable vauvert

    Chaque goutte est un cauchemar pour l’homme – Megan Kamalei Kakimoto

    Un recueil de nouvelles d’une autrice hawaïenne qui nous emmène sur les routes de son île. On y croisera des êtres magiques qui squattent dans le jardin, une jeune fille qui a ses premières règles sur la route la plus hantée de l’île ; une mère célibataire qui se débat avec sa rage, son amour, et les légendes qu’elle manipule pour effrayer un peu son fils ; une écrivaine dont le sujet, les Marcheurs de Nuit, tabou dans les croyances de l’île, semble prendre prise sur sa vie ; une veuve qui ne sait que penser de la fleur-cadavre reçue lors des funérailles et commence à développer un rapport étrange avec elle.
    C’est souvent drôle, toujours étrange et bizarre, ça donne des frissons sous la peau et dans les tripes, et c’est vraiment très très bien !
    Éditions du Typhon

    Elles rêveront dans le jardin – Gabriela Damián Miravete

    Autre recueil, autre pépite. Une communauté de femmes qui se défend et se venge ; une fin du monde en cours qui se mue en road-trip cosmique ; les notes du procès pour hérésie de sœur Agata de la Luz ; une cave hantée par les souvenirs des crimes qui y ont été commis et dont le réveil annonce peut-être une libération ; une réécriture de Blanche-Neige ; un mémorial aux victimes de féminicides devenu lieu pédagogique, dans un monde où les femmes ne sont plus tuées. Des fantômes et des souvenirs traversent ce recueil, et l’autrice est aussi talentueuse dans la brutalité que dans l’onirisme. Horreur, hantise et fiction spéculative, elle montre une palette de genre et de pensée bien large qui nous renvoie autant à Ursula le Guin qu’Octavia Butler ou Samanta Schweblin. Une autre autrice brillante nous arrive du Mexique, et j’en suis très très joie !
    Éditions Rivages, traduit par Margot Nguyen Béraud

    Chamanes électriques à la fête du soleil – Mónica Ojeda

    Deux jeunes filles quittent Guayaquil et la violence des narcos pour grimper dans les Andes, à flanc de Chimborazo, à la recherche de la fête du soleil, un festival de musique mêlant électro, chamanisme et poésie. Noa et Nicole voudraient y oublier l’effondrement du monde et s’éclater un brin. Mais Noa espère aussi retrouver son père, parti depuis des lustres. On raconte aussi que des jeunes y disparaissent, et que de mystérieuses communautés hantent les flancs du volcan, attendant son irruption finale. Magie, chamanisme, transe et menaces, les pentes du Chimborazo offre un cadre somptueux pour un roman prenant et perturbant, j’en ressens encore les brumes et les moiteurs.
    Éditions Gallimard, traduit par Alba-Marina Escalón et Charlotte Lemoine

    Méchante – Karine Sulpice

    Violette est morte. La vieille dame se serait intoxiquée avec des champignons, elle qui maîtrisait pourtant l’art de la mycologie. Serait-ce son aide à domicile qui aurait forcé le destin ? Aurait-elle profité de la faiblesse d’une vieille femme isolée, un peu revêche et virant sénile ? Le procès le dira, et Violette est là pour nous éclairer un brin sur ce qui s’est passé.
    C’est mordant et drôle, ça se lit tout seul, et ça laisse quand même un petit goût amer à la fin, car finalement les vraies victimes dans l’histoire, c’est peut-être bien les champignons.
    Éditions Liana Levi

  • ruby moonlight – Ali Cobby Eckermann

    Le clan de Ruby a été massacré par les colons. Survivant seule dans la forêt, elle finit par repérer un homme, un blanc, seul aussi. D’approches lointaines en rapprochements, les deux solitaires finissent par s’aimer dans un paradis d’ermite, loin des siens à elle, loin des siens à lui. Car l’amour entre un blanc et une aborigène ressemble plus à un appel au meurtre qu’au début d’une belle histoire.

    Nature
              la nature
                    peut
                         tourbillonner

              comme
                         une feuille
                                morte

              parfois

                     se faire
                              papillon

              ou endeuillée à terre

                     se faire
                                poussière

    Nous sommes à la fin du XIXème siècle dans le bush australien, et les colons, comme partout ailleurs, s’en donnent à cœur joie. L’île-bagne devient territoire à dominer, pour la puissance de la couronne et la jouissance de conquérir. Ruby va voir son clan décimé et n’en réchappe que de justesse. Son errance dans les bois l’amène près de Jack, ermite barbu, et là, dans leur Eden fragile, les différences se muent en partages, en attendant la chute, qu’ils ne pourront éviter. Entre les menaces des blancs, pour qui Jack le traître vient salir le sang, et celle d’un autre clan aborigène, qui fait comprendre à Ruby où est sa place, leur amour passager restera le symbole enfoui et méprisé de la violence coloniale.

    C’est une expérience de lecture étonnante et très forte que celle de ce roman en vers libres. Chaque chapitre est un poème, un tableau de la vie de Ruby, puis Jack, puis les deux. La fuite, la survie, la rencontre, les obstacles, tous ces éléments constitutifs du roman et d’une histoire d’amour se transforment, transfigurés, ramenés à leur essence par la forme choisie. Ali Cobby Eckermann tire la substantive moelle de ces jalons et remet ainsi sur le devant le vrai fond, non pas une autre histoire d’amour tragique, mais l’histoire d’un amour qui se déroule pendant une tragédie, celle de la colonisation et de l’extermination des aborigènes d’Australie. La forme poétique libre libère l’autrice de son thème pour se concentrer sur son sujet et sa langue et chaque tableau, précipité romanesque, retrouve au cœur de sa composition les odeurs, les sensations, les spécificités de cette histoire-là.
    Ramenée à l’essentiel donc, minimaliste sans minimaliser, l’histoire de Ruby Moonlight contient tout : l’amour, la rage, la haine, la peur, la beauté et la simplicité évanescente d’un amour fantasmé, à peine l’esquisse d’un espoir. Elle nous dépeint la conquête de l’Australie et la tentative d’arracher un bout de liberté perdu.

    Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol
    Éditions Au vent des îles
    81 pages

  • La baleine tatouée – Witi Ihimaera

    La petite Kahu naît au sein d’une famille qui l’attendait avec amour et impatience. Première fille de l’aîné des petits-fils du chef Koro Apirana, son arrivée suscitait beaucoup d’espoir chez ce dernier, qui souhaite transmettre l’histoire, la langue et les coutumes de son peuple à cet enfant. Seulement, il aurait préféré de loin que Kahu soit un garçon.
    Après le décès de sa mère, quelques mois après sa naissance, c’est sa famille maternelle qui élève Kahu dans les premières années de sa vie. Lorsqu’elle rend visite à la famille paternelle, son oncle Rawiri, et ses arrière-grands-parents Nany Flowers et Koro, tout ce petit monde s’extasie et la joie fuse de toute part. Sauf chez Koro, qui rejette la fillette en bloc, alors que celle-ci l’adore. Elle le cherche, l’appelle, le suit, elle court après son amour malgré la brutalité de ses réactions. Et tandis que la petite grandit, Koro cherche parmi les autres enfants (mâles) des villages, celui qui sera digne de sa succession.

    Dans les temps anciens, dans les années qui nous ont précédés, la terre et la mer éprouvèrent un sentiment de grand vide et d’ardent désir. Les montagnes semblaient mener droit au paradis, et la forêt humide, vert et luxuriante ondoyait comme une cape multicolore. Les remous du vent et des nuages animaient les cieux iridescents, où se reflétait parfois le prisme d’un arc-en-ciel ou d’une aurore australe. La mer chatoyante et moirée se fondait dans la voûte céleste. C’était le puits du bout du monde ; quand vous le regardiez, vous aviez l’impression de voir les limites de l’infini.
    N’allez pas pour autant penser que la terre et la mer étaient dénuées de vie et d’énergie. Le tuatara, l’ancien lézard doté d’un troisième œil, veillait sur les lieux sans jamais ciller au soleil ; il guettait l’est et attendait. Des groupes de moa géants sans ailes patrouillaient l’île du Sud. Au creux du vent tiède des forêts, les kiwis, weka, et autres oiseaux furetaient en quête de huhu ou d’insectes tout aussi succulents. Les bois résonnaient de craquement d’écorce, de bavardages de cigales eu du murmure des ruisseaux poissonneux. Parfois, la forêt se taisait subitement et, dans l’humidité des sous-bois, on entendait le rire du peuple enchanté en filigrane, comme un glissando pétillant.

    Lectrice, lecteur, ma sirène, prépare-toi à avoir le cœur brisé ! On plonge dans ce beau roman au cœur d’une histoire familiale lumineuse qui se niche au creux d’une mythologie fascinante. La tribu de la famille de Kahu descend d’un autre Kahu. Kahutia Te Rangi, le chevaucheur de baleines, dont l’une des sagaies créatrices reste en suspens dans les cieux, attendant que son peuple en ait besoin. C’est donc un certain affront pour Koro, grand-père et avant tout chef de tribu, détenteur de l’histoire et des traditions maories, que sa petite-fille porte ce noble patronyme. Parce que la transmission se fait d’homme à homme, de père en fils dans l’idéal. Pourtant, Kahu est folle de son grand-père, et la culture maorie la fascine. Est-ce par intérêt propre ou pour attirer l’attention de son grand-père ? Toujours est-il que la petite a le cuir solide face au rejet de son Koro, qui passe non seulement à côté d’une enfant incroyable, mais aussi à côté d’une part de l’histoire et de la mythologie de sa tribu. Car bien sûr, la petite Kahu possède une sensibilité et une intuition bien peu ordinaires.

    C’est donc un bien beau roman que celui-ci, qui nous plonge dans l’histoire d’une famille maorie à travers les yeux d’un jeune homme lui-même à cheval entre les traditions et les attentes, et le rythme de la vie mondialisée. Comprenant les griefs de son grand-père, il ne peut cependant pas s’empêcher de souhaiter que celui-ci se détache de ses a-priori. Il sent vaciller les ancrages traditionnels sous le poids de la « modernité », mais celle-ci ne fait peut-être finalement pas le poids devant certains phénomènes. Ici, ce sont des échouages dramatiques de baleines qui vont venir mettre à l’épreuve la foi et l’assurance de chacun.
    Witi Ihimaera nous raconte un conte profond et sensible sur la place des cultures traditionnelles, ce qu’elles ont à apporter et ce qu’elles peuvent poser comme limite, tout en nous donnant un morceau de mythologie maorie d’une grande poésie. Le tout dans une langue légère et scintillante, qui transformera tes larmes en poussière d’étoile.
    Haumi e, hui e, tāiki e.

    Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Mireille Vignol
    Au vent des îles
    157 pages