Il s’appellera Robin Swift, ce jeune Cantonais sauvé du choléra par le professeur Lovell et qui l’accompagnera en Angleterre. Robin car c’est ainsi que le prénommait la jeune anglaise qui vivait chez eux, et Swift pour Les voyages de Gulliver. En échange de sa vie sauve, le professeur ne lui demande qu’une chose : apprendre le latin et le grec ancien, perfectionner son anglais, ne pas oublier son cantonais ni son mandarin, afin de devenir étudiant en traduction à Oxford. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?
Le temps que le professeur Richard Lovell retrouve, à travers les ruelles étroites de Canton, l’adresse à demi effacée inscrite sur son agenda, seul le garçon était encore en vie dans la maison.
L’air y était nauséabond, les sols glissants. Un pichet d’eau encore plein reposait près du lit. Au début, le garçon s’était retenu de boire par peur de vomir ; à présent, il était trop faible pour soulever le pichet. Il restait conscient, quoique englué dans une brume somnolente, presque dans un rêve. Bientôt, il le savait, il tomberait dans un profond sommeil et ne se réveillerait jamais. Voilà le sort qu’avaient connu ses grands-parents une semaine plus tôt, ses tantes le lendemain, et enfin mademoiselle Betty, l’Anglaise, le surlendemain.
Sa mère avait péri le matin même. Allongé près du cadavre, il regardait s’intensifier les taches bleues et violettes sur sa peau. Juste avant de mourir, elle avait dit le nom du garçon, deux syllabes articulées à bout de souffle. Une mollesse irrégulière avait alors envahi son visage, et sa langue flasque était sortie de sa bouche. Son fils avait tenté de fermer ses yeux voilés, mais ses paupières persistaient à se rouvrir.
Nul ne répondit quand le professeur Lovell frappa. Nul ne poussa d’exclamation surprise lorsqu’il défonça à coups de pied la porte d’entrée – verrouillée car les pillards engendrés par l’épidémie vidaient les maisons du voisinage ; ce domicile abritait peu d’objets de valeur, mais ses derniers occupants avaient désiré quelques heures de paix avant que la maladie ne les prenne aussi. Le garçon, à l’étage, entendit le remue-ménage sans trouver la force de s’en préoccuper.
Au point où il en était, il ne voulait plus que mourir.
Le professeur monta l’escalier, entra dans la chambre et resta un long moment debout au-dessus du malade. Il ne remarqua pas, ou choisit de ne pas remarquer, la mère défunte sur le lit. Le fils, immobile dans l’ombre de l’arrivant, se demandait si cette haute et pâle silhouette vêtue de noir était venue récolter son âme.
Nous sommes au début de l’ère victorienne, et l’Angleterre impériale domine le monde. Non seulement par sa présence marchande, diplomatique et militaire, mais aussi par sa maîtrise d’une technologie révolutionnaire : l’argentogravure. En gravant dans des barres d’argent (tu l’avais, ça je parie ^^) des mots, ceux-ci lui transfèrent sens et puissance. La subtilité vient de ce que ces formules mêlent différentes langues, jouant sur l’étymologie, la polysémie et les évolutions sémantiques de chacune. S’appuyant majoritairement sur le grec ancien et le latin, à l’origine d’une grande partie du vocabulaire des langues européennes, l’argentogravure a désormais besoin d’autres locuteur-ices pour s’ouvrir vers de nouveaux marchés, et le chinois en est un.
Après plusieurs années entouré de précepteurs, Robin entre donc à Oxford, à l’Institut de Traduction, surnommé Babel. Aux côtés des trois autres membres de sa cohorte (c’est très sélect) : Ramy (un Indien de Calcutta), Victoire (une Haïtienne élevée en France) et Letty (une Anglaise pur rose, fille d’amiral), Robin va parfaire sa connaissance des langues et découvrir les objectifs et intentions de ce groupes d’universitaires, et sa place d’étranger dans la société victorienne, à peine sortie de l’esclavage et les deux pieds dans un racisme bien assumé.
Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, la première étant : c’est très bien et, malgré ses 800 pages bien tassées, ça se lit quasiment tout seul. Rebecca Kuang nous propose un univers victorien dans lequel la révolution industrielle arrive non par le biais du charbon et de la vapeur, mais par des mots gravés dans de l’argent. On touche à la magie, car seuls les traducteur-ices d’Oxford peuvent déclencher les charmes de ces barres, la compréhension des nuances des termes utilisés étant décisives dans leur fonctionnement. L’Angleterre et tous les pays occidentaux, et les riches des pays non-occidentaux, peuvent donc acquérir pour un prix pas du tout modique des barres qui pourront soigner, réparer ou embellir. Les trains et les véhicules sont augmentés de barres qui les font se déplacer plus vite et avec plus de sécurité, les bâtiments sont construits avec des renforts de barres pour les rendre plus résistants, les moulins et les champs bénéficient également de leurs améliorations. Et bien sûr les usines, dont les machines vont de plus en plus vite, blessant ou remplaçant les ouvrières et ouvriers qui ne peuvent plus suivre le rythme.
Le propos de Rebecca Kuang est éminemment politique, tu l’auras bien compris, lectrice, lecteur, mon coup de grisou, et ce sur plusieurs points. je vais tenter d’évoquer tout cela sans trop en dire non plus ^^.
Le premier, et le plus évident, c’est sur la société coloniale, en général et anglaise en particulier. Des quatre héros et héroïnes de ce livre, trois sont étrangers, et visiblement étrangers. Tous et toute vont se confrontent, page après page, au racisme des classes oxfordiennes, qui ne supportent que mal de voir des peaux si peu blanches auprès d’eux. Cela se double pour Victoire d’une misogynie certaine, partagée par Letty, la seule blanche de la cohorte. Au fil de leur apprentissage et de leurs aventures, la prise de conscience se fait de plus en plus brutale, mais en constante confrontation avec leur vie dans cet institut qui les bichonne, mettant en avant leurs connaissances indispensables dans leur langue maternelle.Loin d’être des étudiants prolétaires, ils évoluent dans des sphères qui certes ne veulent pas d’eux, mais dont ils partagent peu ou prou le niveau et le confort de vie. Entre manipulation, ressentiment et confort, le bon chemin n’est pas aisé à trouver.
Lost in translation
On notera avec un peu de peine que le titre a été tronqué dans sa version française. La version originale intégrale indique : Babel, or the necessity of violence. À garder en tête.
Le racisme subi quotidiennement par Ramy, Robin et Victoire n’est qu’un des pans de la domination coloniale. Il est beaucoup fait référence, et sans que cela ne soit trop complexe à comprendre pour des lecteur-ices non britanniques (bien que je ne sache pas exactement le niveau de connaissance des britanniques sur le sujet), aux relations sino-britanniques et aux guerres de l’opium (je te renvoie à cette page Wikipédia qui t’expliquera tout). Cette page précise de l’histoire semble, il est vrai, assez exemplaire de la manière dont fonctionnait les empires coloniaux : le mépris des peuples colonisés, des monarques aux bas-fonds, l’accaparement des richesses au détriment des habitants, le désintérêt pour les conséquences des politiques commerciales, la non-acceptation d’une volonté contraire à la leur… Très ancré dans cet événement, le roman intègre d’ailleurs plusieurs personnages historiques et moments-clefs des guerres de l’opium.
On s’y heurtera également à la question de la place des femmes dans cette Angleterre tout juste victorienne, à travers les personnages de Victoire et de Letty, principalement. Plus marginalement, en tout cas moins incarné, la question ouvrière est soulevée à différents moments : on y croisera des références aux révolutions luddites et aux conditions de travail et de vie des ouvrières et ouvriers au XIXème.
Je ne me livrerai pas à une analyse détaillée et/ou critique du propos de R.F. Kuang, que je trouve de manière générale assez juste et très bien mené et expliqué. Je regrette par moment la surcharge en notes de bas de page, qui peuvent se révéler aussi utiles par moment qu’un poil rébarbatives à d’autres (avec un petit effet info dump pour que l’on sache qu’elle a pensé à tout, même à ce qu’elle ne nous raconte pas, mais en fait si, elle le dit quand même un peu) et peut-être certaines longueurs par moment. Je crois que j’aurais également aimé un peu plus de nuances, de complexité dans certain-es des personnages, un peu manichéens pour certains.
Néanmoins c’est une critique qui ne pèse pas grand-chose face à la qualité générale du livre, qui peut autant parler à des lecteur-ices en recherche de réflexion sur les sujets traités qu’à d’autres déjà connaisseur-euses, qui apprendront de nouvelles choses, le tout avec une histoire extrêmement bien taillée, qui ne se perd jamais dans sa densité et qui, cerise sur le gâteau, nous plonge dans une réflexion sur le sens et le pouvoir des mots, sur les enjeux de la traduction fort passionnants ! (j’avais jeté quelques mots sur le sujet lors de ma lecture du tome 1 de Don Quichotte, tu peux voir ça ici, si jamais ça t’intéresse).
Petite expérience de pensée, pour celleux qui l’ont lu ou le liront : remplacer « argentogravure » par « numérique », c’est assez rigolo.
(pas tellement, m’enfin on fait comme on peut)
Un sacré pavé, donc, mais qui ne doit pas te faire peur. Les pages se tournent toutes seules et tu seras sans aucun doute complètement embarqué-e dans les aventures traducto-politiques de Robin et sa bande. Il y a des méchants, des gentils, des vrais salopards et des explosions, des complots politiques, des intrigues amoureuses (pas trop non plus, ça va), et plein d’étymologie ! Que demande le peuple ?
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Pagel
Éditions De Saxus / Éditions PAL