Étiquette : Robert Laffont

  • Cautère – Lucía Lijtmaer

    Espagne, de nos jours. Une femme, d’une trentaine années dirons-nous, nous raconte la dépression dans laquelle elle a sombré et l’état dans lequel elle erre depuis. Sans trop divulgâcher, il y a un homme derrière tout ça, et l’image désastreuse d’elle-même qu’elle s’est forgée, pendant et suite à cette histoire.
    Et puis il y a Déborah Moody, une anglaise qui a émigré aux pas encore États-Unis avec son fils en 1642. Installée sur la côte Est, dans le Massachusetts, très exactement à Salem, elle y rencontrera Anne Hutchinson avec qui elle créera une communauté de femmes qui voudra exister loin du joug des hommes et dans leur propre amour de Dieu.

    Avant
    Place des Glòries
    Depuis longtemps, tout ce que je veux, c’est me tuer. Je fantasme à l’idée de ne plus exister, de ne plus avoir de corps, perspective qui me paraît inéluctable et apaisante. Au début, je rêve d’une mer de barbituriques, calme, comme après une tempête, une plage caribéenne sans houle. Mais le fantasme se peaufine peu à peu, et l’image qui me revient le plus souvent à l’esprit est celle du sol de l’appartement où je vis, qui s’arrondit et se transforme en un toboggan sur lequel je glisse, sans pouvoir m’accrocher à rien. Et, dans une sorte d’expérience sadique, je tombe dans le vide jusqu’au bitume de la cour intérieure de la propriété.
    Mais je suis lâche et ne me tue pas.
    Je suis lâche. C’est important de le dire pour cette histoire.
    Au fil du temps, alors que je suis dans le bus 7, sur le chemin du boulot, le fantasme évolue. Un matin, lors d’un trajet ennuyeux avec plein de gens au visage ensommeillé, au panier-repas dans leur sac à dos, je commence à imaginer que la ville entière est sous l’eau à cause du dérèglement climatique.
    Je mûris l’idée au bureau ; je travaille dans de gigantesques locaux situés à l’intérieur d’un bloc de béton place des Glòries. À l’entrée, des ouvriers ont accroché un plan immense d’El Poblenou avec la légende « District 22@, un quartier d’avenir ». C’est là, dans ce bloc tout en béton, extérieur et intérieur, un des chefs d’œuvre du parti socialiste des années 1990, que je réponds au téléphone et pense à la fin du monde.
    Tandis que je dessine des lignes droites entre Diagonal Mar et la rue Llacuna, que je rédige des stratégies de communication pour justifier quels bâtiments en ruine de la rue Pallars deviendront des centres de design avec des cascades de fougères sur les murs ou des plateformes logistiques de livraison, l’eau marron trouble ma vue et envahit mon cerveau.

    Nous ne connaîtrons pas le prénom de notre contemporaine barcelonaise. Mais nous en saurons beaucoup sur sa vie, d’abord fêtarde et libre avec ses amies, puis les premiers mois avec celui qui pourrait être le bon, celui que tout le monde aime même sa mère. Le doux, le beau, le gentil. Avant la descente aux enfers.
    En alternance, nous rencontrons donc Déborah Moody, une anglaise qui part refaire sa vie à la mort de son mari. Sa rencontre avec Anne Hutchinson l’amènera à accepter de devenir maîtresse de son destin, mais se posera sans cesse la question de l’émancipation vis-à-vis des hommes, qu’ils soient mari, pasteur, révérend, dieu ou diable.

    La narratrice catalane se vêt de dégoût et de honte, habitée par le rejet de cet homme en qui elle croyait, qui faisait d’elle cette femme de magazine, d’eux ce couple instagrammable avant de l’enduire de la crasse qu’il avait entre ses doigts. Alors qu’elle nous raconte son histoire, sa chute, elle raconte les violences psychologiques qui fissurent les êtres et tissent les mailles étroites de notre société, les belles images devant la putréfaction. Il lui faudra trouver la voie de la guérison, par le pardon, l’oubli, la vengeance, peut-être.
    Déborah de son côté en appelle à Dieu comme témoin de sa vie, tandis qu’elle émerge de la terre dans laquelle elle repose. Les hommes qui l’ont empêchée et écrasée, les victoires les désillusions et les âmes à sauver.

    Autant la blessure que l’instrument du soin, le cautère implique la destruction de la chair avant de pouvoir espérer une guérison. Marquées au fer rouge par leurs rencontres, les femmes de ce roman sont autant leur plaie béante que la flamme de leur vengeance, des histoires passées et à venir.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenêt
    Éditions Robert Laffont / Pavillons

  • Propre – Alia Trabucco Zerán

    L’autrice chilienne nous revient après son puissant et prometteur premier roman La soustraction dans lequel elle racontait l’héritage des histoires familiales et la construction de soi au milieu des fantômes. Avec Propre, elle nous plonge dans l’intimité d’une famille aisée de Santiago racontée par leur employée de maison.

    Estela parle, elle parle, comme si personne ne pouvait l’arrêter. C’est d’ailleurs sans doute pour cela qu’elle est là, parce qu’on veut l’écouter. On veut connaître sa version, son histoire, elle qui travaille depuis tant d’années dans cette maison, avant la naissance de la petite puis après, elle qui a élevé l’enfant presque comme si c’était la sienne. Peut-être sait-elle comment, pourquoi la gamine est morte.

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    nouveaux espaces latinos
  • Dieu, le temps, les hommes et les anges – Olga Tokarczuk

    Un matin d’été de 1914, les gardes du tsar arrivent à Antan et emmènent avec eux Michel, le meunier. Geneviève, sa femme, le voit ainsi s’éloigner, sans savoir où, ni combien de temps, avec comme seul savoir que, plus loin, c’est la guerre, et le Tsar emporte tous les hommes au combat.
    Tandis que les hommes se battent, Geneviève continue à dévider les heures et les jours, portant son premier enfant, faisant tourner le moulin, attendant. C’est le milieu de son temps, et le début du temps des autres, de sa famille, de ses voisins, de son village. Car si Antan est un petit hameau calme et paisible, c’est aussi le centre de l’univers, et qui sait quel rôle il joue, alors que le monde bouge, se tord et défile.

    La famille Céleste, issue de Michel et Geneviève, croisera la famille Divin, enfants du père qui passe ses journées perché sur le toit du château, à changer des bardeaux.
    Dans le château, on croisera le châtelain Popielski, obnubilé par ses livres, puis par un étrange jeu que lui prête le rabbin. Un jeu qui déplie l’univers en mondes soumis au bon vouloir de Dieu.
    Dans les bois qui entourent Antan, la Glaneuse règne. Elle y connaît non seulement les secrets de la nature, les plantes, le temps et les légendes, mais elle est aussi sensible au passage du temps sur Antan. Elle ressent les vibrations particulières du village, pressent les événements.
    Parmi les mythes, on croisera un homme-bête, un noyé, une lune vengeresse. Peut-être même tout Antan ? Ou alors rien de tout ça n’est légendaire.

    Antan est l’endroit situé au milieu de l’univers.
    Le traverser d’un pas rapide du nord au sud demanderait une heure. De même, d’est en ouest. Et s’il prenait fantaisie à quelqu’un de faire le tour d’Antan d’une démarche tranquille, en examinant chaque détail, en réfléchissant à chaque chose, cela l’occuperait une journée entière. Du matin au soir.
    À la frontière nord d’Antan s’étale la route qui va de Taszow à Kielce, animée et périlleuse car elle engendre l’angoisse du vooyage. Cette frontière est placée sous la garde de l’archange Raphaël.

    L’expression est un peu galvaudée, mais c’est un roman-monde que l’on a ici entre les mains. Olga Tokarczuk fait de ce petit village d’Antan un creuset dans lequel s’engouffre le temps, l’histoire et les gens. On y suivra le parcours de chacun des habitants du village, du plus central au plus petit, car tous, et ici surtout, toutes, ont laissé quelque chose dans la terre d’Antan et donc dans le tissu du monde. Que ce soit Florentine, qui hurle à la Lune ou Isidor qui découpe le monde en quadruplets, chaque individu amène sa vie, ses sentiments, ses douleurs, sur le chemin que trace Antan.Ce roman fourmille, part dans tous les sens en gardant pourtant toute sa tête, et nous propose à nous de prendre, de garder, d’interpréter. Est-ce le châtelain qui, sans le savoir, gouverne au monde avec son jeu Ignis fatuus ou Jeu instructif pour un seul joueur ? Le père Divin, perché sur les toits, et qui observe avec détachement les malheurs qui s’abattent, a-t-il une responsabilité ?

    Tandis que les années passent, les hommes reviennent de ce qui sera, pour nous, la 1ère guerre mondiale, et reprennent bon an, mal an, le cours de la vie auprès des femmes et des enfants qui continuent à porter le fardeau du quotidien, qui lui ne dévie pas. Puis arrive le moment où d’autres soldats arrivent, arrêtent les Juifs, les exécutent ou les emmènent. Et encore d’autre soldats, puis un autre régime, puis d’autres métiers… les temps se succèdent, continus, sans appellation historique, seulement leur présence au quotidien, leur violence, leur improbabilité et la nécessité d’y survivre.

    Les femmes dans ce roman, sont particulièrement impressionnantes. Elles subissent mais elles avancent, elles savent, elles apprennent, elles tentent de transmettre. Parfois avec succès, parfois non. Mais malgré tout, et en pleine connaissance du fardeau qu’elles portent et que leurs mères avant elles ont traîné, elles s’accrochent. Dans les douleurs de l’enfantement, dans la noirceur de l’incompréhension, dans les affres dévorantes des passions amoureuses. Entières et complexes, les femmes d’Antan portent en leur sein le village et sa (sur)vie.

    Il y aurait encore tant à dire sur Antan, mais je vais conclure en te disant, lectrice, lecteur, que les prochains mots seront les tiens, car je ne veux pas non plus te perdre, alors que ce livre est d’une évidence lumineuse. Il faut lire Olga Tokarczuk, il faut lire Dieu, le temps, les hommes et les anges.

    Traduit du polonais par Christophe Glogowski
    Pavillons poche – Robert Laffont
    400 pages