Auteur/autrice : Marcelline Perrard

  • Ultramarins – Mariette Navarro

    Un cargo de commerce, rempli de containers, traverse paisiblement l’Atlantique. Le temps est bon, la mer calme et l’équipage de bonne composition, fiable et travailleur. Pour une raison qui lui échappera, la capitaine autorise ses matelots à arrêter les machines, descendre un canot et profiter d’une baignade au milieu de l’océan. Un écart de règle qui provoquera un écart de réalité.

    Il y a les vivants, les morts et les marins.
    Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n’ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent à chaque endroit où ils se trouvent, s’ils sont à leur place ou s’ils n’y sont pas.
    Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
    Et il y a les marins.

    Lectrice, lecteur, mon abysse, jette tes cartes marines, ta boussole et ton sextant, ici même les étoiles ne pourront t’aider à te repérer.
    Notre capitaine au long-cours n’en est pas à son premier voyage. Seule femme sur ce bateau, mais reconnue et respectée dans la profession, elle connaît les procédures, les trajets, la mer et ce qu’elle provoque de désorientation, de fascination et de désordre. Elle connaît aussi les hommes, gardés par la discipline et l’autorité, celle-là même qui, lorsqu’elle glisse un peu, peut provoquer un effondrement. Elle connaît enfin les bateaux, ces machines surpuissantes, surconnectées et dont les rouages et les moteurs impulsent le rythme auquel battra finalement le cœur de chaque marin.
    Et bien sûr, elle connaît par-dessus tout son équipage. Aussi, lorsque, après cette baignade imprévue, cadeau inexplicable et injustifiable, tous remontent sains et saufs, mais avec autre chose qui flotte, ce 21ème homme sur 20 lors des décomptes, pourtant insaisissable sur les ponts, la capitaine sent que le trouble sera plus grand encore.
    Elle sent le bateau qui s’émancipe, qui prend son rythme, et les instruments le lui disent, le bateau n’obéit plus. Elle voit le temps qui ne suit plus les règles, de la brume dans une région qui n’en voit jamais. Elle sent aussi que ses hommes ont le même trouble, et, pire, qu’ils remarquent son désarroi.
    L’équipage, lui, après la jubilation des premières brasses dans l’océan, en son plein cœur, là où, on peut l’imaginer, personne ne s’était baigné avant, ont senti le sable du soleil sur leur front et la profondeur de l’océan sous leurs jambes flottantes. Ce vide immédiat, contré simplement par cette capacité apprise à flotter.

    Ce moment suspendu, sur lequel plus personne n’a ni prise ni compréhension, qui échappe à tout entendement, va plonger notre équipage en lui-même. Cette attraction pour la mer, ces voyages si longs, cette rupture avec la terre et la vie qui lui appartient. Imposer une attente à celles (encore souvent des femmes) que l’amour a poussé à accepter cette amante envahissante. S’imposer, en tant que femme, dans cet univers si masculin, exister pour son nom et non celui de son père. Et peut-être, au final, comprendre que malgré les moteurs diesel, les containers en métal bleu ou vert, les radars et les géolocalisations satellites, un navire reste l’esprit de tous les navires, une émanation fantasmée du voyage en mer porteur de son écume de dangers et de rêves, porté lui-même par l’océan, de ses profondeurs insondables au ciel au-dessus de ses vagues, qui le caresse de ses vents et créé une carte de ses mouvements. Et ce n’est pas à nous de savoir si cette carte nous guidera à bon port ou nous égarera dans des brumes improbables, vapeurs insensées de notre propre perdition, en attendant les prochains rayons de soleil sur les dentelles minérales de la prochaine côte.

    Une petite merveille de poésie que ce roman court, intense, qui se lit en un souffle avant l’apnée et la plongée mystérieuse après la baignade.

    Quidam éditeur
    146 pages

  • Les dangers de fumer au lit – Mariana Enriquez

    Une femme se retrouve hantée par le fantôme de sa grand-tante, morte bébé, dont elle avait retrouvé les os elle-même enfant.
    Une bande de jeunes filles part se baigner dans une tufière pendant l’été, en compagnie du beau Diego. Tandis que les corps se rafraichissent, les esprits s’échauffent.
    Un vagabond, qui vient vider ses intestins sur le trottoir d’un quartier populaire avant d’en être viré manu militari à coups de coups et d’insultes, pourrait-il jeter une malédiction ?
    Joséfina, contrairement à sa mère, sa grand-mère et sa sœur, n’a jamais eu peur de sa vie. Mais après un voyage familial à Corrientes, l’effroi la saisit avec démesure pour ne plus jamais la quitter.
    En visite à Barcelone pour revoir une amie, Sofia est incommodée par une odeur de charogne putréfiée que personne d’autre ne semble remarquer.
    Dans un hôtel d’Ostende (province de Buenos Aires), il paraitrait que le mirador est hanté. Tout comme d’autres pièces du bâtiment, d’ailleurs.

    Ma grand-mère n’aimait pas la pluie et avant l’arrivée des premières gouttes, lorsque le ciel s’assombrissait, elle allait dans l’arrière-cour avec des bouteilles qu’elle enterrait à moitié, goulot vers le bas. Je la suivais et lui demandais grand-mère, pourquoi tu n’aimes pas la pluie, pourquoi tu ne l’aimes pas. Mais elle, rien, évasive, pelle à la main, fronçant le nez pour sentir l’humidité dans l’air. Si finalement il pleuvait, bruine ou orage, elle fermait portes et fenêtre et montait le son de la télé pour couvrir le bruit de l’eau et du vent -la maison avait un toit en tôle- ; et si l’averse tombait au moment de sa série préférée, Combate, il n’y avait plus rien à en tirer, elle était éperdument amoureuse de Vic Morrow.
    Moi j’adorais la pluie, elle ramollissait la terre sèche et je pouvais ainsi m’adonner à ma manie de creuser. Le nombre de trous !

    L’exhumation d’Angélita

    Une jeune femme se découvre une fascination morbide pour les battements de cœurs malades.
    Deux ados fans hardcore d’un chanteur de rock commettent l’irréparable.
    Un jeune homme met à disposition ses talents de caméraman pour toute situation sortant de l’ordinaire. Alors que les captations de relations sexuelles s’enchaînent, il est appelé pour une histoire de possession.
    Mechi travaille aux archives des enfants disparus, Pedro, lui est journaliste spécialisé dans ce domaine. Quelle n’est pas leur surprise, un beau jour, de retrouver une jeune fille manquante depuis des mois au beau milieu du parc Chacabuco.
    Dans un immeuble, une vieille femme meurt dans l’incendie déclenché par la rencontre entre sa cigarette et ses draps. Près de là, une femme contemple elle-même ses braises, les papillons de nuit, les mites et les trous de sa vie.
    Cinq copines se cotisent pour s’acheter un Ouija et communiquer avec les morts. Et puis, peut-être, avec les parents de l’une d’elles, « disparus ».

    Est-ce un plaisir de retrouver Mariana Enriquez ? Bien sûr. Et avec des nouvelles ? Tellement. La grande écrivaine argentine qui a montré sa dextérité narrative et son talent dans l’incroyable roman qu’est Notre part de nuit, nous avait déjà fait goûter à la forme courte avec le très très formidable Ce que nous avons perdu dans le feu. Ce recueil de douze nouvelles est donc non seulement un plaisir par anticipation, mais un régal de lecture. Attention, néanmoins, toutes ne sont pas à lire au petit-déjeuner !

    On retrouve dans les différentes nouvelles certaines thématiques déjà présentes dans ses autres textes, cette curiosité pour le monde de l’adolescence et ses transgressions. La violence d’une société de plus en plus écartelée, avec des riches plus riches et surtout ici des pauvres plus pauvres. La maltraitance des enfants, entre prostitution, enlèvements, traite et meurtre. Et beaucoup, beaucoup de fantômes. Les fantômes des âmes oubliées, des histoires familiales dont on ne peut se détacher, ceux des desaparecidos, qui hanteront encore longtemps l’histoire du pays.
    Mariana Enriquez nous raconte surtout que tout le monde, sans exception, a en lui un fantôme, une blessure et un bout de perversité, les trois étant souvent liés. Prenons cette jeune femme qui ne peut jouir qu’en entendant un cœur malade et se créé des fantasmes de plus en plus violents sur le muscle cardiaque et ses maladies, aurait-ce un rapport avec les souvenirs flous d’un homme malade, nu, alors qu’elle avait cinq ans ?

    Perversion anodine ou plus malsaine, peur inconséquente ou paralysante, Mariana Enriquez les creuse pour en montrer le pus, la moisissure dont elles sont issues ou bien qu’elles engendrent, toute entourées de leurs fantômes, parfois moqueurs, parfois stoïques, parfois inquiétants, mais toujours signifiants. Les relations familiales, et notamment les transmissions mère-fille, les abandons, liens fraternels, rien n’échappe à la plume de Mariana Enriquez, qui ne laisse de répit nulle part. L’horreur est partout, même la plus basique, la plus vile, la moins surnaturelle, et chacun d’entre nous en est capable.
    Et on adore qu’elle nous raconte cela.

    Traduit merveilleusement de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenêt
    Éditions du Sous-Sol
    246 pages

  • Les graciées – Kiran Millwood Hargrave

    Maren vit dans un petit village de pêcheurs de Norvège, très loin au Nord, proche du cercle arctique. Nous sommes en 1617, à l’hiver. Une terrible tempête s’abat sur la mer, et les femmes, subjuguées et terrifiées, assistent impuissantes à la mort de leurs maris, leurs fils, leurs frères, partis pêcher. Après un moment de sidération, et menées par Kirsten, les femmes prennent leur survie en main, se mettent à pêcher, à préparer les champs, à écorcher les bêtes et tanner les peaux sous le regard circonspect mais un peu compréhensif du curé envoyé pour les surveiller. L’époque n’est pourtant pas à l’autonomie des femmes, et le roi de Danemark-Norvège décide d’envoyer un spécialiste sur ces terres boréales. Accompagné de sa jeune épouse, Absalom Cornet arrive précédé d’une solide réputation et d’un fumet nauséabond de chair brûlée.

    La veille, Maren avait rêvé qu’une baleine s’était échouée sur les rochers en face de chez elle.Elle descendait la falaise, marchait jusqu’à elle et, œil contre œil, enroulait ses bras autour de cette grande masse nauséabonde. Elle ne pouvait rien faire d’autre pour elle.Les hommes accouraient sur les rochers noirs, sombre procession d’insectes vifs munis de lames et de faux luisantes. La baleine n’était pas encore morte que la chaîne humaine avait déjà commencé et la découpe avec elle, la baleine se débattant et eux, visages fermés, déployés sur son corps comme un filet sur un banc de poissons. Les bras de Maren étaient raides et tendus -car elle s’accrochait ferme, en les ouvrant tout grands- depuis si longtemps qu’elle n’aurait su dire si son étreinte était perçue comme un réconfort ou une menace, mais elle s’en moquait désormais, immobile, œil contre œil, sans ciller. La baleine finissait par s’immobiliser, sa respiration faiblissant à mesure qu’ils hachaient, sciaient. Maren avant senti l’odeur de la graisse brûlant dans les lampes avant même que le corps ne se fige, bien avant que le brillant de l’œil collé contre le sien ne devienne terne.

    Après ce grand malheur, les femmes de Vardø font donc tout ce qu’elles peuvent pour survivre, bien décidées à ne pas se laisser aller trop vite aux retrouvailles avec leurs hommes. Pourtant, même parmi elles, toutes ne voient pas d’un bon œil ce glissement de rôle, ces femmes qui montent sur un bateau et partent en mer tout le jour, ces femmes qui égorgent puis écorchent, qui râclent et tannent les peaux des rennes. Entre hypocrisie et faux-semblants, la vie suit son cours mais une vibration de mauvaiseté, de suspicion parcourt le village, de plus en plus forte. Jusqu’à l’annonce, donc de l’arrivée prochaine d’Absalom Cornet.
    L’homme est écossais et célèbre chasseur de sorcière. Sur la route du Grand Nord, il trouve à Bergen une jeune femme, fille d’un armateur désespéré, qu’il prend comme épouse et emmène avec lui. Ursula découvre en même temps le monde hors des murs de son quartier rupin et la vie maritale, toutes deux violentes, rugueuses et la laissant perdue. L’arrivée à Vardø sera un coup de plus pour Ursu, qui découvre non seulement un mode de vie morne et brutal, mais aussi son incapacité totale à assurer sa (sur)vie. Trouvera-t-elle parmi ces femmes, bigotes décérébrées ou potentielles sorcières, des alliées ? Que sera-t-elle elle-même pour elles ?

    Lectrice, lecteur, ma sorcière des mers, prends un bon coupe-vent et des grosses chaussures, il fait vent à Vardø.
    La jeune Maren a perdu son fiancé, son père et son frère lors de cette tempête surnaturelle qui s’est abattue sur eux comme la colère d’un dieu. Pragmatique, elle se fie rapidement à Kirsten et participe aux activités dévolues aux hommes, essayant de laisser de côté les regards méprisants et l’hypocrisie des grenouilles de bénitier qui crient au scandale tout en étant bien joie d’avoir de quoi manger. Mais la jalousie, la rancœur la mesquinerie n’ont pas de limite. Cependant, l’inquisiteur arrive avec, à son bras, cette jeune femme perdue et complètement improbable dans cet endroit. Ursu paraît, aux yeux de Maren, aussi belle, douce et immaculée qu’elle-même est sale, râpeuse et grossière.
    Les liens qui se tisseront entre les deux femmes, de plus en plus étroits, pourront peut-être devenir la planche de salut de certaines, alors que les accusations de sorcelleries se rapprochent de plus en plus et tandis qu’Ursu découvre au fil des jours quel genre d’homme est véritablement son mari et le sens de sa présence dans le village. Mais cela pourrait être aussi un arrêt de mort.

    Que l’on soit autonome, forte en gueule, ou juste moins prosélyte, la moindre incartade est bonne pour terminer dans les geôles, qui ne sont en général qu’une étape avant le bûcher. Un soupçon de croyance samie, un peu trop d’opposition, une absence sur les bancs de l’église.
    Là où le système inquisitorial a montré la grande perversion de son fonctionnement c’est dans cette capacité à faire se dénoncer les femmes entre elles. Pour plus de sécurité, pour se protéger soi-même, accuser avant d’être accusée, par vengeance, par ignorance, par peur.

    Dans ce roman fort et accrocheur, on sait, on sent et pourtant on ne veut pas croire que tant de force et de volonté de survie puissent être brisées par la violence d’hommes se pensant habités par l’esprit d’un dieu ignare et aussi misogyne qu’eux, croyant fermement que si une femme peut faire la même chose qu’eux, il y a maléfice. On s’est moqué pendant des siècles des fameuses croyances de bonnes femmes, ridicules et irrationnelles, mais que dire de celles de ces mauvais hommes qui ont conduit sous les applaudissements des milliers de personnes à la mort sur le bûcher ou sous la torture. Le patriarcat tue, depuis des millénaires, avec des lettres de marques du pouvoir et les remerciements des populations.

    Les graciées est un roman puissant comme la tempête de 1617, non dénué de cet espoir vain que les choses pourraient peut-être, parfois, être meilleures, et rempli d’un désir avorté de vivre selon ses envies et ses besoins.

    Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Sarah Tardy
    Editions Pocket
    446 pages

  • Cadavre exquis – Agustina Bazterrica

    Marcos travaille dans un abattoir, il est le bras droit du directeur et s’occupe de vérifier la qualité de la viande, de traiter avec les éleveurs et les clients. Mais l’abattoir de Marcos s’occupe d’une viande spéciale. En effet, un virus a contaminé toute la faune de la planète. Les animaux, impropres à la consommation et dangereux pour les humains, ont été abattus. L’envie de viande n’a pas disparu pour autant, et certains ont commencé à s’en prendre aux plus pauvres, aux migrants, aux vagabonds, pour assouvir leurs envies. Le gouvernement a alors décidé d’encadrer cette pratique, et a légalisé une viande spéciale, issue d’élevages d’humains…

    Demi-carcasse. Étourdisseur. Ligne d’abattage. Tunnel de désinfection. Ces mots surgissent et cognent dans sa tête. Les détruisent. Mais ce ne sont pas seulement des mots. C’est le sang, l’odeur tenace, l’automatisation, le fait de ne plus penser. Ils s’introduisent durant la nuit, quand il ne s’y attend pas. Il se réveille le corps couvert de sueur car il sait que demain encore, il devra abattre des humains.
    Personne ne les appelle comme ça, pense-t-il, en s’allumant une cigarette. Lui non plus, il ne les appelle pas comme ça quand il explique le cycle de la viande à un nouvel employé. On pourrait l’arrêter à ce seul motif, et même l’envoyer aux Abattoirs Municipaux pour se faire transformer. « Assassiner » serait le mot exact, mais ce mot-là n’est pas autorisé. En ôtant son maillot trempé, il cherche à chasser cette idée persistante selon laquelle c’est pourtant bien ce qu’ils sont, des humains, élevés comme des animaux comestibles. Il va au frigo et se sert un verre d’eau glacée. Il la boit lentement. Son cerveau le prévient que certains mots dissimulent le monde.
    Il y a les mots convenables, hygiéniques. Légaux.

    Marcos vit seul depuis que sa femme est retournée chez sa mère, ne se remettant pas de la mort de leur fils. Lui non plus, d’ailleurs. Il vit ses journées en les hantant, et l’absurdité, l’horreur de ce quotidien macabre et meurtrier ne le quitte plus. Un beau jour, l’un des éleveurs avec lesquels travaille Marcos lui offre une femelle, une PGP, Première Génération Pure, des « têtes » nées et élevées en captivité. Il la garde dans son garage, s’occupant d’elle sans savoir qu’en faire. Serait-ce le début du glissement pour Marcos ?

    Lectrice, lecteur, mon cœur battant, accroche-toi à ta peau, ce premier roman peut mettre à rude épreuve.
    Plus d’animaux donc. Et un contexte de surpopulation tragique. Quand les gens ont commencé à s’entredévorer, certains gouvernements ont mis en place une « Transition ». Et le monde a commencé à s’adapter. Les lois, les éleveurs, les abattoirs, les tanneurs, les laboratoires, les chasseurs. Les gens. On élève donc ces « têtes », qui seront traités, abattus, chassés. On récupère la peau pour le cuir. Mais on fait ça bien, hein. Un code est mis en place : interdiction d’utiliser ces « têtes » comme esclave, que ce soit de travail ou sexuel, interdiction de trafic, contrôle d’hygiène… Viande de bœuf ou viande humaine, même combat.
    Notre cheminement aux côtés de Marcos, dans son quotidien professionnel et personnel, les plongées dans ses souvenirs d’avant, ses errances dans l’ancien zoo à la recherche d’une normalité perdue ou bien d’une confrontation violente avec le nouveau présent nous force à regarder dans sa réalité crue ce monde sans animaux mais avec steak. Un monde dans lequel les inégalités sociales sont régies par le vieil adage « manger, ou être mangé ». Et plane, au-dessus de cela, cette question indicible mais permanente : ce virus était-il réel, ou bien la viande spéciale la seule solution trouvée pour réguler l’espèce humaine, et le virus pour le faire accepter ?

    Agustina Bazterrica n’oublie aucune situation pour nous montrer ce que serait une société dans laquelle le cannibalisme aurait été légalisé, et par là mettre en avant nos rapports de classes (entre humains) et notre rapport à la viande (humaine ou non). Elle le fait avec une distance et une froideur chirurgicale terrifiante, tout autant qu’une inventivité et un suspense glaçant. Et jusqu’au bout, rien ne nous est épargné. Un roman brillant d’une force terrible, inlâchable malgré la nausée.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud
    Éditions J’ai Lu
    279 pages

  • Peau d’homme – Hubert/Zanzim

    Bianca, jeune fille noble, vient de se voir choisi un époux. Ce sera Giovanni, fils d’Agnello. Bien mis de sa personne et riche, bien entendu, toutes ses amies félicitent la damoiselle de cet appariement, elle qui se morfond de devoir passer sa vie avec une homme qu’elle ne connaît pas.
    Mais heureusement, Bianca a pour elle une marraine qui lui révèle un secret qui lui permettra de frayer aux cotés de son promis comme son égal, et ainsi découvrir l’homme qu’il est. Une peau d’homme, qu’elle enfilera pour devenir Lorenzo, beau jeune homme à la peau hâlée, au regard doux et aux traits fins. C’est dans ces atours qu’elle va donc rencontrer enfin son promis et le monde des hommes. Les hypocrisies, les faux semblants et les plaisirs interdits.

    Quelle aventure, lectrice, lecteur, mon amour interdit ! Cette plongée dans l’Italie renaissante est d’une fraîcheur, d’une force et d’une intelligence vive.
    La jeune Bianca sent que le modèle sociétal et marital en vigueur va à l’encontre de ses besoins et de ce qu’elle est. La soumission de la femme à l’homme, selon les préceptes des saintes écritures, le mariage de raison plutôt que d’amour, la négation du désir féminin et la culpabilisation de tout désir, de toute sensualité, par son propre frère entres autres, Fra Angelo, prêtre et prêcheur que l’Inquisition aurait été ravi d’accueillir dans ses rangs. En plongeant en homme dans le monde, elle découvrira les codes qui dictent leur conduite aux hommes, leurs croyances, leur ignorance dû à leur arrogance, mais aussi leurs faiblesses et leur tendresse.  Alors que son futur puis époux va tomber amoureux de son alter-ego au membre viril, Bianca va tenter de lui montrer que la vie et les désirs d’une femme ne sont pas ceux qu’il imagine.
    Avec un mélange de candeur et de témérité, Bianca veut montrer à son époux et aux bigots de sa ville, de plus en plus nombreux par bêtise ou craintes des foudres promises par Fra Angelo, ce qu’amour et désir veulent dire, ce que leur liberté permet.

    Une bande-dessinée pleine de rebondissements qui explore les multiples facettes du rapport à l’amour, à la sensualité et au désir d’une société enfermée dans une religiosité mortifère et un patriarcat forcené, avec beaucoup de malice et d’intelligence. Peau d’homme est un étendard féministe, queer et anti-patriarcal d’un enthousiasme enragé communicatif. Les planches, alternant construction simple et balade labyrinthiques dans les rues de la ville, rendent à merveille le cheminement des personnages et les profondes réflexions et chamboulement qui les traversent.

    Un indispensable qui se lit, se relit, se prête et s’oublie au bon endroit pour passer la bonne parole !

    Éditions Glénat
    160 pages

  • Mangeterre – Dolores Reyes

    Mangeterre est bien jeune lorsque sa mère meurt, sous les coups de son père. Elle est à peine plus âgée lorsque sa professeure, Ana, disparaît. Mais Mangeterre a un don, et grâce à celui-ci, la police retrouve le corps d’Ana. Lorsqu’elle goûte la terre foulée par les disparu·es, elle les voit, elle voit ce qui leur est arrivé. Mise au ban par les autres, c’est pourtant une foule de personnes qui vient, jour après jour, déposer une bouteille du sol de leurs proches évanoui·es devant la maison qu’elle habite avec son frère.

    -Les morts ne traînent pas chez les vivants, il faut que tu comprennes ça.
    -Je m’en fous, Maman est toujours ici, chez moi, dans la terre.
    -Arrête ton char, tout le monde t’attend.
    S’ils ne veulent pas m’écouter, j’avale de la terre.
    Avant, je l’avalais pour moi, parce que j’étais en pétard, que ça les dérangeait et que ça leur faisait honte. Ils disaient que la terre était sale, que j’allais avoir le ventre gonflé comme un crapaud.
    -Lève-toi maintenant. Et va te laver.
    Après, je me suis mise à manger de la terre pour d’autres qui voulaient parler. D’autres qui étaient déjà partis.
    -À ton avis, pourquoi il y a des cimetières ? Pour enterrer les gens. Allez, va t’habiller.
    -Je me fous des gens. Maman est à moi, elle reste ici.

    Il y a cette mère dont le fils handicapé mental a disparu, ce frère, policier, qui cherche sa sœur, cet autre frère qui sonde le Paraná de las Palmas. Et tous les autres. En Argentine, le terme disparu·es a depuis longtemps une résonnance particulière, terre dont la terre et la mer garde en son sein précieux, comme ailleurs en Amérique latine, les desaparecidos de la dictature de Videla.
    Ici, ce sont d’autres victimes. Des femmes, beaucoup, des enfants aussi, tou·tes arraché·es au sol par la violence des hommes. Mangeterre la connaît, cette violence qui lui a pris sa mère. Alors qu’elle grandit, elle sait qu’elle y va à grands pas, vers cet affrontement inéluctable.
    En attendant, après son renvoi de l’école, elle traînasse chez elle, avec son frère et ses potes. Ils boivent de la bière, jouent à la Play, se cherchent. Et elle regarde ces bouteilles de tristesse et d’espoir meurtri qui s’accumulent. La douleur de leur consommation jamais n’est compensée par le soulagement de la vérité, toujours insoutenable. Elle choisit donc ses combats et plonge dans la mémoire du sol souillé pour rendre aux mort·es leur dernière vérité, et peut-être un peu de justice.

    On décompte en moyenne 258 féminicides par an en Argentine (212 au 31 octobre 2022, probablement 248 sur l’année. Source : feminacida / Ahora que sí nos ven). Ce fléau, faute d’autre mot, est combattu pied à pied par des militantes, là-bas et ailleurs en Amérique Latine. La jeune Mangeterre grandit au cœur de ce drame. La brutalité des gens et de la société est son quotidien, et la violence une rengaine désagréable. Sa distance et sa froideur, qui pourraient la faire passer pour désabusée, sont avant tout une protection, car elle ressent la peur, le mépris et le froid de la lame dans sa chair lorsqu’elle ingère cette terre humide chargée d’une histoire invisible plus lourde qu’elle.
    Elle aurait de quoi vouloir y disparaître volontairement, dans cette terre. Mais c’est là le tour de force de Dolores Reyes dans cette histoire forte et rugueuse. Si elle n’est jamais dupe, Mangeterre garde, consciemment ou non, quelque rempart en elle, et avance. Les premières amours, les amitiés, les projets, même. Avec son frère à ses côtés, fidèle malgré le danger et l’étrangeté quand tous s’en vont, la terre ne se contente pas de porter la parole des morts, elle peut aussi soutenir le poids des vivantes.

    Un premier roman d’une grande puissance qui pousse les voix des disparu·es et effrite la terre, en attendant qu’elle tremble suffisamment pour les libérer toutes, celles qui y étouffent encore, jusqu’à ce que leurs cris soient entendus.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon
    Éditions J’ai Lu
    250 pages

  • Fracture – Andrés Neuman

    M. Watanabe rentre dans le métro de Tokyo, ce 11 mars 2011, lorsque la terre se met à trembler. L’épicentre, approximativement à 130 km des côtes du Nord-Est de l’île Honshū, transmet la fracture initiale en déchirures qui soulèvent l’océan. Une vague de 30m vient arracher les côtes, jusqu’à 10km dans les terres. Sur ces côtes, une centrale nucléaire perd son système de refroidissement. Les cœurs fusionnent. Depuis son appartement tokyoïte, M. Watanabe constate et suit l’évolution de la situation, les discours internes, externes, les mouvements de population. De ces fissures ressortent d’autres souvenirs, celui d’une bombe, non, deux, 66 ans plus tôt, qui ont laissé sur (et dans) la peau de M. Watanabe les cicatrices d’un feu nucléaire dont personne n’a su quoi faire.

    Le soir semble calme, mais le temps est aux aguets. M. Watanabe fouille dans ses poches comme si, en insistant un peu, les objets absents pouvaient se manifester. Ses étourderies sont de plus en plus fréquentes. Cette fois, il a laissé sa carte de métro sur la table, à côté de ses lunettes : il visualise clairement les deux objets qui le narguent. Agacé, Watanabe se dirige vers une des machines. Pendant qu’il effectue son opération, il observe un groupe de jeunes touristes perplexes devant l’enchevêtrement de stations. Les touristes font des calculs. Des chiffres émergent de leurs lèvres, s’élèvent et se dissipent. Il toussote et retourne à son écran. Les jeunes le regardent d’un air vaguement hostile. M. Watanabe les écoute délibérer dans cette langue mélodique et emphatique qu’il connaît si bien. Il hésite à leur proposer son aide, ainsi qu’il l’a fait pour tant de visiteurs consternés par le métro de Tokyo. Mais il est bientôt trois heures moins le quart, il a mal aux reins, il a hâte de rentrer.

    Devant cette faille béante, M. Watanabe est lui aussi submergé. Il était à Hiroshima le 6 août 1945, et aurait dû être à Nagasaki, auprès de la famille qui lui restait, le 9. Double survivant de la mère de toutes les bombes, de l’attaque qui a laissé le monde muet de stupeur et lui orphelin, Watanabe sent le réveil de pensées sédimentées, brassées par les vagues de Fukushima. Il n’est jamais retourné à Nagasaki après la bombe et a porté sur lui toute sa vie les marques de questions imposables et sans réponse. Serait-il temps pour lui de payer le tribut de son absence et de sa survie ?

    En alternance de ce 11 mars et des jours qui suivent, nous rencontrons quatre femmes, qui viennent aux nouvelles. Car M. Watanabe, une fois ses études terminées, a quitté le Japon. Il a vécu en France, aux États-Unis, en Argentine puis en Espagne, et est tombé amoureux. Ces femmes, Violette, Lorrie, Mariela et Carmen, nous racontent leur Yoshie Watanabe et leur vie. En faisant une place à cet étrange étranger, parfois dans des moments charnières de l’histoire de leur pays, ces femmes résolvent un bout du puzzle, racontent par leurs mots ce que Watanabe n’a jamais pu (su ?) raconter. Le poids de ce silence, l’humiliation nationale et la nécessité politique de l’oubli a-t-elle été la raison de son exil ? En se confrontant avec acharnement et passion à trois langues nouvelles, quatre cultures étrangères, cherche-t-il une autre approche sur le feu nucléaire qui brûle encore silencieusement, une langue qui aurait les mots pour le penser, qui aurait créé les temps grammaticaux pour le raconter ? En touchant ces corps non irradiés, ces peaux sans cicatrices, ces mémoires avec d’autres blessures que les siennes, qui portent d’autres culpabilités et d’autres poids, effleurera-t-il l’apaisement qui lui semble interdit ?
    Après le tsunami, il entamera un nouveau voyage, à l’intérieur de son île cette fois, pour voir celles et ceux qui sont resté·es et les écouter, leur donner la parole et l’attention que les hibakusha n’ont jamais eu.

    Andrés Neuman fait le portrait d’un homme qui a traversé la seconde partie du XXème siècle et certains de ses grands moments : les bombes, la guerre du Viêt-Nam, la guerre des Malouines et le retour de la démocratie en Argentine, puis la crise économique, Tchernobyl, les attentats de Madrid (un autre 11 mars, le calendrier a un certain sens de la dramaturgie). Un homme qui a mené sa vie en s’échappant, en cherchant peut-être un havre qui lui apporterait des réponses, ou un oubli impossible. Les récits fragmentaires et complémentaires de Violette, Lorrie, Mariela et Carmen viennent combler à traits d’or les fissures de Yoshie, suivant en cela l’art traditionnel du kintsugi. Elles révèlent ainsi son histoire et redonnent à l’homme son entièreté, mettent en lumière, enfin, ses fractures.

    Lectrice, lecteur, ma faille (a)dorée, ce roman choral se pare de la plus grande des douceurs pour nous raconter l’indicible et la survie, mais aussi la reconstruction face et grâce à l’autre, grâce à d’autres langues, racines de nouvelles pensées, sans nous laisser pour autant croire que toutes les blessures peuvent être guéries. Certaines cicatrices restent dans la chair, et plus que l’oubli il faut pouvoir les laisser parler pour nous apaiser, un peu.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco-Rahal
    Éditions Buchet-Chastel
    519 pages

  • Viendra le temps du feu – Wendy Delorme

    Dans un futur plutôt proche, un état totalitaire. Frontières fermées, guerres au-delà, reproduction (obligatoire) contrôlée. Plus de librairies, peu d’amour, plus d’espoir. Louise fait de l’animation dans des anniversaires, des supermarchés le jour. La nuit, elle danse et se dénude sur la scène d’un cabaret clandestin. Ève élève sa fille seule, dans cette capitale froide et morte. Elle a quitté quelques années plus tôt une communauté autonome qui vivait au pied d’une montagne. Une communauté de femmes qui tentait de vivre son utopie. Mais ici, pour l’État, point d’utopie. Pacte et contrôle. Silence et calme. Mais de braises anciennes crépitent des étincelles impatientes…

    Elles sont mortes, toutes. Elles étaient peu nombreuses et elles sont mortes, il n’y a pas de traces. Je les ai vues souvent, sans plus faire partie de leur groupe, leur cercle, leur assemblée. D’autres les ont vues. Certains se souviennent, mais aucun ne sait ce qu’elles sont devenues. Je ne connais pas l’emplacement de leurs tombes. Je ne sais pas s’il y a des corps qui pourrissent sous terre, elles ont disparu.
    Je ne sais pas si j’ai la force d’écrire cette histoire. Si je meurs sans l’avoir racontée, c’est comme si elles n’avaient pas existé.
    Il y avait Louve. Il y avait Maïna, Raquel et Grâce. Rosa et Francesca. Il y en avait d’autres. J’ai aimé Louve, plus que de raison, dès le début. Je l’observais. Elle était d’une beauté frappante et ne ressemblait à personne. Ne ressemblait à aucune de ces femmes que l’on trouve belle. Elle était d’une beauté sanguine, calme et féroce.

    Ève

    Lectrice, lecteur, mon feu, entre donc dans la danse des nouvelles guérillères de Wendy Delorme. Alors que le réchauffement climatique a provoqué des dégâts considérables et que des guerres lointaines avalent les hommes ou les recrachent fantômes, un groupe de femmes fait sécession. Réfugiées au pied d’une falaise de l’autre côté du fleuve, elles creusent la roche, la vendent aux Autres, s’aiment et vivent leur utopie ornée de brumes légendaires et de miradors suspicieux.Dans la ville, une chape autoritaire sape toute envie d’humanité, de partage et de folie. Les couples doivent faire des enfants et rentrer dans le rang. Louise et Raphaël, son compagnon, feintent depuis maintenant plusieurs années leurs devoirs, leur amitié incassable et leur couple de façade dissimulant quelque secret qui serait payé de leur vie s’il était découvert. Dans les bas-fonds, pendant le couvre-feu, les bars interlopes accueillent tout ce que la ville compte de laissé·es-pour-compte, de marginaux ; les anciennes librairies hébergent les révolté·es.

    Il ne sera pas compliqué pour lae lecteurice contemporaine de retrouver ses marques. Une incarnation de Greta Thunberg, une cathédrale en feu, des crises migratoires, climatiques, sanitaires… On y retrouvera aussi l’ombre des grandes dystopies du XXème, imprégnées des luttes féministes et queer de ces dernières décennies. On regarde les braises à travers les lambeaux de ce monde déchiré et morne en attendant l’étincelle qui couve et se dispersera, et s’étendra, emportant avec elle ce marasme figé dans une explosion violente et poétique. Car ici, la violence semble la seule issue à la paralysie et la peur.
    La langue de Wendy Delorme appelle d’ailleurs à la poésie, le texte se déclame lui-même, alexandrins et octosyllabes se glissant dans les phrases pour nous amener au paroxysme de chacune des histoires, à leur point d’embrasement.

    Un roman fort, brassant, qui nous fait osciller entre tristesse, rage et espoir devant un miroir à peine déformant d’un futur probable et cauchemardesque.

    Éditions Cambourakis
    272 pages

  • La Treizième Heure – Emmanuelle Bayamack-Tam

    Farah, 17 ans, est la fille de Lenny, fondateur et prédicateur de la secte la Treizième heure. Quelque peu évangéliste sur les bords, la Treizième heure prêche pour l’égalité et l’inclusion à grands coups de poésie. Élevée par son seul papa, la jeune Farah tente de creuser le mystère de l’identité de sa mère, partie quelques jours après sa naissance. Mais le mutisme de son géniteur n’a d’égal que les informations contradictoires qu’elle parvient à glaner sur ce sujet bien épineux…

    C’est mon père qui a créé l’Église de la Treizième Heure, et si elle compte moins d’adeptes que celle du Septième Jour, c’est une injustice que le temps se chargera de réparer – car je tiens à dire que notre religion est à la fois beaucoup plus libre, beaucoup plus inventive et surtout beaucoup plus poétique que celle des adventistes. Étant la fille du fondateur, je manque peut-être d’objectivité, mais il suffit d’assister à l’une de nos célébrations pour se convaincre que la beauté et la joie sont de notre côté. Seulement voilà, en dépit de notre prosélytisme acharné, nous peinons à recruter – comme si les gens ne voulaient surtout pas entendre parler de joie et encore moins de beauté. A croise qu’ils préfèrent vivre sous le joug de la Bête, parce que cette Bête est la leur, qu’ils l’ont domptée et domestiquée depuis si longtemps qu’ils la prennent pour une condition humaine largement acceptable. Ce n’est pourtant pas faute de s’être entendu dire qu’un autre monde était possible.

    Jeune fille vive, critique et curieuse, Farah grandit dans un milieu rempli d’amour et de folie douce. Fréquentée par une bande de doux dingues perdus et blessés par la vie, la Treizième heure se veut un refuge pour réparer par la tendresse et surtout la poésie ces âmes brûlées. Sa vie prend une nouvelle direction le jour où elle découvre un autre secret la concernant, son intersexualité. Le besoin de connaître l’histoire de sa naissance et la vie de ses parents devient alors une nécessité. Sa particularité est-elle la cause du départ de sa mère, refusant d’élever ce qu’elle aurait perçu comme monstrueux ? Piochinant des infos comme elle le peut auprès des membres de la Treizième heure, de ses grands-parents paternels un peu ras les pâquerettes et d’un oncle aussi fourbe et vantard que le père est honnête et à vif, elle reconstitue le chemin tortueux, passionné et plein de surprises d’une histoire de vie et d’amour aussi flamboyante que déchirante.

    Lectrice, lecteur, mon feu, La treizième heure est sans doute l’un des romans les plus queers, les plus joyeux et les plus vibrants que j’ai pu lire cette année. Ardente, fabuliste et fabuleuse, l(es)’histoire(s) de Farah, Lenny et Hind, la (chi-)mère disparue à la naissance de son enfant, nous emporte dans une sarabande folle portée par l’amour des mots et leur portée, qu’ils soient poésie, le premier grand amour de Lenny, roman, la forme choisie par Farah (et première opposition à ce père adulé) ou chanson, qu’Hind habite et incarne.
    Ici on parle d’amour, le grand et fort qui s’impose et dont on ne sait quoi faire. Cet amour ardent de Lenny pour Hind, qu’elle ne peut lui rendre à bon compte, elle qui part pour un autre amour qu’elle sait plus ingrat. L’amour maladroit d’un père pour son enfant, prêt à tout pour la protéger sans se rendre compte que les bouts d’histoires décousues sur une filiation trop dure à raconter viennent effilocher l’amour aveugle et dévoué de la fille pour le père.
    On parle amour de soi, celui qui se brise en un rien et se renforce parfois sous les coups. La bande d’illuminé·es de la Treizième heure sait ce qu’il en est, tous lacérés par le monde. Hind aussi, qui a dû se battre pour exister comme elle le voulait, contre sa famille, les autres, et elle-même. Qu’en sera-t-il pour Farah, qui découvre adolescente son entre-deux génétique ?
    On parle famille, celle du sang et celle du choix. Et on raconte des histoires, on cherche les mots, le sens, l’origine des blessures et du désir dans un flamboiement vivifiant.

    Avec un sens du rythme qui épouse à merveille le caractère des différents personnages, Emmanuelle Bayamack-Tam nous raconte d’une écriture happante absolument jouissive l’histoire multiple et complexe de chacun d’eux dans un cocon. Au plus près de leur intimité, de leurs coups les plus violents à leurs passions les plus brûlantes, les questionnements s’entremêlent et chacun·e se découvre à la lumière des autres, tentant de (re) construire les vies dans une société repliée sur elle-même et excluante dont iels espèrent, malgré tout, tirer du bon.

    Nous sommes dans ce cocon et partageons avec elleux leur nouvelle naissance, la seconde, la troisième, baptême poétique et amoureux, libérateur et angoissant, cette éclosion reste pour chacun·e l’orée d’un nouveau chemin, chaotique et cahoteux, forcément, mais pavé d’un désir fougueux de vivre et surtout d’exister le plus entièrement possible.

    Éditions P.O.L.
    504 pages

  • Nous avons toujours vécu au château – Shirley Jackson

    Mary Katherine et Constance Blackwood sont sœurs. Elles vivent au château Blackwood avec leur oncle Julian, vieil homme en fauteuil roulant et avec un début de sénilité. Constance aime cuisiner, activité dans laquelle elle excelle, nettoyer, ranger, s’occuper de l’oncle Julian et faire plaisir à Merricat. Mary Katherine, elle, aime se promener dans le jardin, dormir dans l’herbe, se soumettre aux rituels de la maison. Elle déteste aller au village pour faire les courses. Elle déteste les villageois, elle déteste les intrus. Elle est la seule à sortir de la maison. Constance et Julian ne sortent plus depuis 6 ans. Depuis qu’un terrible drame a emporté tout le reste de la famille Blackwood.

    Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et les amanites phalloïdes, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés.La dernière fois que j’ai jeté un œil aux livres de la bibliothèque, sur la tablette de la cuisine, la date de retour était dépassée de plus de cinq mois, et je me suis demandé si j’en aurais choisi d’autres en sachant que ceux-là seraient les derniers, qu’ils resteraient éternellement sur noter étagère. Chez nous, on déplaçait rarement les choses ; l’agitation, le remue-ménage, cela n’a jamais eu tellement cours, dans la famille Blackwood. On manipulait les petits objets de passage, les livres et les fleurs et les cuillers, mais sous nos pieds, il y avait toujours cette fondation robuste des possessions durables.

    6 ans plus tôt, les parents des deux jeunes femmes, leur frère, ainsi que la femme de l’oncle Julian sont morts, empoisonnés à l’arsenic pendant un repas. Constance, accusée puis acquittée du crime, n’a plus quitté la maison depuis. Un cocon, une grotte protectrice, entourée par les talismans accrochés ou enterrés par Merricat autant pour les protéger à l’intérieur que les isoler de l’extérieur. Car le monde, dehors, est mauvais. Les villageois se moquent et menacent, et les quelques visites de courtoisie que les demoiselles Blackwood reçoivent encore sont autant de perturbation dans leur quotidien. Un beau jour, c’est pourtant une perturbation bien plus violente, un tremblement de terre, un effondrement des plaques tectoniques sur lesquelles nos protagonistes avaient construit leur isolement, qui les engloutit.

    Mary Katherine, notre narratrice, est une jeune femme bien étrange. Aussi protectrice envers sa sœur qu’infantile dans ses attitudes, elle parsème ses journées et ses interactions de sorts, de malédictions et bénédictions laissées au bon vouloir d’objets qui se chargent de ses craintes et ses espoirs. Constance, qu’on imagine traumatisée par les événements passés, se complait dans cet isolement, et malgré les plus ou moins délicates remarques de quelque visiteuse, l’idée de sortir à nouveau, quitter les limites protectrices de cette maison autant prison que havre reste une espèce de rêve que l’on murmure avec le sourire, aussi agréable qu’il est irréel, et donc sans danger. Elle s’amuse des fantasmagories et lubies de sa petite sœur qui ne semblent pas l’inquiéter plus que ça.
    Mary Katherine, elle, sort. Pour le ravitaillement, elle descend au village, bien malgré elle, et en revient avec des vivres et une haine croissante contre ces gens dont elle sent qu’ils pourraient leur faire du mal. Ces gens qui devraient avoir peur, dont elle voudrait qu’ils ne ressentent pas la sienne à leur vue, à leur contact.
    Grande gamine, un peu dirigiste, serait-elle aussi la geôlière ? La raison qui la guide semble emprunter plus à des croyances mystiques liées à la maison et aux objets qu’elle charge de magie qu’à une rationalité plus conventionnelle. Soutenue et protégée tout autant par Constance, elle se voit comme la chevalière qui la défendra.

    Roman qui a tout de l’histoire sombre au soutènement policier, l’étrangeté qui flotte tout du long nous plonge dans une atmosphère fantastique et gothique fascinante. Constance et sa capacité presque magique à proposer une vie d’un délicat faste malgré l’isolement total, Julian et sa manie compulsive de raconter, encore et toujours, les tragiques événements passés, Mary Katherine et son aura de corbeau, jalouse et protectrice comme une louve, farouche et susceptible. Ce petit groupe se bat contre ce mal banal, quotidien, qui s’insinue. La méchanceté des autres, les ragots, les piques.

    Shirley Jackson nous raconte comment se crée une île, une bulle, un folklore. Elle nous raconte aussi une échappatoire autant physique que psychologique à l’horreur, celle du quotidien comme celle, plus extraordinaire et pourtant bien palpable, proche, réchauffante, d’un crime violent, d’une capacité à aller toujours plus loin, pour ce qui serait le plus grand bien.

    Un roman fascinant, donc, qui creuse les peurs et les zones d’ombres des grands jardins, ces petits coins, au bord de l’eau, dont on ne sait avant d’y arriver s’il s’agit d’un doux carré de pelouse tendre et rafraichi ou d’un trou humide et grouillant dont les parois nous resteront dans les mains, quand nous y aurons glissé.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias
    Éditions Rivages
    235 pages