Auteur/autrice : Mars

  • Les grands espaces – Catherine Meurisse

    Ferme les yeux. Sens sur ta peau l’air qui vibre, sous tes pieds le craquement des feuilles attĂ©nuĂ© par la douceur de l’herbe. Du bout des doigts, effleure les hautes herbes, qui picotent la pulpe et s’accrochent Ă  tes manches. Tu sens dans ton cou la caresse rĂąpeuse des branches qui se glissent sous ton col et ta bouche s’emplit de cette odeur de bois, un peu humide, qui s’alourdit dĂ©jĂ  de la chaleur du soleil. Et dans ta tĂȘte, ce vertige de verts, marrons, bleus, jaune, la perspective troublante des bois, l’immensitĂ© des champs.

    Catherine Meurisse a grandi Ă  la campagne. Ses parents les emmĂšnent, elle et sa sƓur, loin de la ville. Pour eux c’est leur chance, une nouvelle vie, de nouvelles possibilitĂ©s. Une ferme Ă  retaper, de nouveaux camarades, Ă  deux pattes et Ă  quatre, et des boutures, partout, tout le temps !
    Catherine et sa sƓur sont passionnĂ©es par tout ce qui les entoure. Les fouilles archĂ©ologiques des deux gamines mettent au jour des fers Ă  cheval, des fossiles de coquillage et autres merveilles qu’elles exposent avec fiertĂ©, prenant exemple sur Pierre Loti et son musĂ©e d’enfant. SensibilisĂ©es par leurs parents Ă  la protection de cette nature dĂ©naturĂ©e par l’agriculture intensive mais aussi Ă  sa force et ses ressources, elles la font leur et s’en imprĂšgnent empiriquement et mentalement, par la lecture et les arts. On trouve dans le jardin familial le rosier de Marcel Proust Ă  cĂŽtĂ© des arbres d’enfance des parents. La bouture ici est autant une question d’horticulture que de transmission. Au pied de Swann, le platane centenaire, Catherine se nourrit de ces grands espaces multiples et contradictoires, se construit dans cette campagne qui lutte pour conserver une authenticitĂ© maltraitĂ©e par les rendements agricoles et la vision idĂ©alisĂ©e d’urbains qui viennent y chercher des instants authentiques venus d’images surannĂ©es.

    Ce magnifique album est un mĂ©lange parfait de poĂ©sie, de rĂȘves d’enfant et de rĂ©alisme mordant. Catherine Meurisse nous y prĂ©sente, dans de magnifiques planches, les dĂ©cors de son enfance, des paysages champĂȘtres et forestiers, la naissance du jardin familial qui se peuple des anecdotes et des histoires qui nourrissent la famille. Ce beau tableau, terrain de jeu et de dĂ©couverte d’une enfant pleine de fantaisie, n’est pas aveugle des torsions et des mensonges amenĂ©s par les politiques publiques, par ce paradoxe d’une vie rurale essentialisĂ©e et diminuĂ©e, vidĂ©e et dĂ©naturĂ©e. La propagande traditionnaliste du Puy du Fou camouflĂ©e derriĂšre un spectacle grandiose se heurte heureusement aux groupes folkloriques locaux et Ă  l’arrivĂ©e d’une troupe roumaine, aprĂšs la chute du rideau de fer, prouvant aux fillettes que l’histoire est en mouvement et que la culture et les traditions se partagent et se lient encore mieux en-dehors des murs d’un parc.
    Elle mĂȘle avec humour les merveilles de ses souvenirs d’enfance avec son regard adulte, sur cette dĂ©couverte de Futuroland (actuel Futuroscope) et sa vision d’un futur dĂ©jĂ  dĂ©passĂ©, ou de l’inauguration d’un parc d’activitĂ©s de plein-air et le dĂ©licat mĂ©pris des institutions pour ces gens loin de tout.
    Mais le cƓur de cet album est ce mariage sublime de la nature et de la culture. Car chez Catherine Meurisse, les deux se nourrissent et grandissent ensemble. Elle dĂ©couvre Ă  travers les Ɠuvres littĂ©raires et les tableaux du Louvre des reprĂ©sentations sublimes de paysages par de grands noms de la peinture et y retrouve ses paysages, son quotidien. Il n’existe pas de fossĂ© entre son monde campagnard et la Grande galerie du Louvre, car les Ɠuvres qu’elle abrite rĂ©sonne de la mĂȘme beautĂ© que celle qui l’émerveille chaque jour et qu’elle apprĂ©hende par chaque pore de sa peau.

    Avec beaucoup d’humour et de sensibilitĂ©, Catherine Meurisse nous invite dans son jardin d’enfance, source de sa passion pour le dessin et les arts. Ce jardin, les parents de Catherine et Fanny l’ont voulu pour leurs filles autant que pour eux-mĂȘmes. Transmettre ce besoin d’espace et cette proximitĂ© avec la nature est tout aussi important que de partager la reprĂ©sentation de cette nature par la littĂ©rature. Car l’une comme l’autre contiennent un peu de nous, de nos histoires et de nos rĂȘves, nos croyances et nos souvenirs, et constituent l’hĂ©ritage le plus riche, le plus universel et le plus personnel.

    90 pages
    Dargaud

  • Citadins de demain – Claire Duvivier

    Te souviens-tu, trĂšs chĂšr·e lecteurice, de ce merveilleux projet entamĂ© l’annĂ©e derniĂšre aux Forges de Vulcain ? Une double trilogie, Ă  quatre mains, dĂ©veloppant en parallĂšle une histoire dans deux lieux diffĂ©rents d’un mĂȘme univers ? Je t’avais parlĂ© ici du premier tome de la premiĂšre trilogie, Le sang de la citĂ©. Et bien voici venu le moment de te parler du second tome de La Tour de garde, le premier tome de la seconde trilogie. Tu suis ?
    Autant te dire que je frĂ©tillais d’une grande impatience, car l’autrice de cette seconde trilogie n’est autre que Claire Duvivier, dont j’avais adorĂ© le premier roman, Un long voyage (si tu ne l’as pas lu encore, rue-toi dessus, c’est une vĂ©ritable merveille ! La chronique est disponible ici !).

    AprÚs avoir découvert la cité de Gemina, capitale du Sud, ses murailles, sa bonne chÚre, ses clans et ses mystÚres, bien entendu, direction cette fois Dehaven, capitale du Nord.
    Amalia Van Esqwill est une jeune aristocrate, fille de grande famille. Elle, son camarade Hirion de Wautier, autre hĂ©ritier, et leur fratrie, reçoivent une Ă©ducation trĂšs progressiste et rationnelle, afin d’en faire des citoyen·nes Ă©clairé·es qui sauront guider la citĂ© vers de meilleurs horizons. Des tensions politiques vont les mettre sur le devant de la scĂšne plus tĂŽt que prĂ©vu, et bien Ă©videmment, une dĂ©couverte mystĂ©rieuse va bouleverser leur maniĂšre de concevoir le monde.
    Amalia et Hirion, nos deux hĂ©ros et hĂ©ritiers de familles puissantes, ont Ă©tĂ© Ă©levé·es dans la dignitĂ© qui sied Ă  leur rang et ne connaissent du monde que sa face logique, concrĂšte et scientifique. C’est aux cĂŽtĂ©s de leur ami Yonas, autre hĂ©ros, fils d’éclusier, qu’ils dĂ©couvriront avec Ă©tonnement et parfois un brin d’incomprĂ©hension les traditions folkloriques, les contes et les merveilles de l’imagination. Au dĂ©tour d’une escapade, le jeune Hirion dĂ©couvrira d’anciens objets, aux propriĂ©tĂ©s Ă©tonnantes, qui leur montreront une autre Dehaven. Tandis qu’ils exploreront cette ville-miroir, des tensions parcourent la ville et ses colonies, prĂ©cipitant leur quotidien dans un lent et long cauchemar.

    « Je suis le produit d’une expĂ©rience Ă©ducative.
    Une expĂ©rience telle qu’il n’aurait pu en exister que dans ma ville et pour ma gĂ©nĂ©ration. Car c’est Ă  peu prĂšs Ă  l’époque de ma naissance que les choses se mirent Ă  changer pour Dehaven. A force de s’étendre, chassant la population dans les Faubourgs, elle finit par dĂ©border de ses propres fortifications. Les Conseils dĂ©cidĂšrent alors d’ériger une seconde rangĂ©e de murailles, qui serait, comme la premiĂšre, longĂ©e de canaux tenant lieu de voies de communication ainsi que de douves. A cĂŽtĂ© des Faubourgs proprement dits, au sud-ouest, un nouveau quartier sortit du sol au sud de la vieille ville, en l’espace de quelques annĂ©es : la Grille, nommĂ©e ainsi en raison du plan d’amĂ©nagement rigoureux mis au point par les dĂ©lĂ©guĂ©s du Haut Conseil. Au nombre desquels on comptait ma grand-mĂšre, Quilliota Van Esqwill, toujours en premiĂšre ligne pour tout ce qui concernait la modernisation de la citĂ©. Â»

    On retrouve ici ce qui faisait dĂ©jĂ  le sel du Sang de la citĂ©, et mon grand plaisir : une ville-personnage originale et centrale. Dehaven semble aussi froide et rationnelle que Gemina Ă©tait vivante et chaleureuse. À l’instar de leur ville, les dirigeants de Dehaven brillent par leur pragmatisme et leur intelligence tranchĂ©e. Mais nous sommes ici dans une histoire qui m’a semblĂ© d’emblĂ©e beaucoup plus sombre. Ce pragmatisme peut-ĂȘtre, tellement ancrĂ© chez Amalia, que l’on sent trĂšs vite qu’il n’y aura pas la moindre place pour un espoir vain. Cette apparente froideur est d’une efficacitĂ© redoutable, qui nous embarque immĂ©diatement dans les pĂ©ripĂ©ties folles et de plus en plus tragiques d’Amalia. Pas de faux semblants, pas de fioritures, la personnalitĂ© de notre hĂ©roĂŻne et de sa ville nous fait vite comprendre l’importance et la violence des Ă©vĂ©nements, facilitant notre immersion dans ce monde si carrĂ© et si clair qui s’abĂźme brusquement dans le chaos.

    Et que dire de cette Dehaven-miroir ? Sans trop t’en rĂ©vĂ©ler, lecteur·ice de mon cƓur, car tu dois la dĂ©couvrir par toi-mĂȘme, sache qu’elle est d’une beautĂ© et d’une fascination qui m’a rappelĂ© Le dĂ©sert des tartares, dans ce qu’elle a d’insaisissable, de glissant, d’insensĂ©. Lorsque l’on comprend que nos sens et notre raison jamais ne parviendront Ă  comprendre, il ne reste que l’imagination. Et c’est lĂ  l’autre idĂ©e merveilleuse de ce roman, cette ignorance volontaire, ce mĂ©pris dans l’éducation donnĂ©e Ă  Amalia et Hirion de tout ce qui touche au merveilleux, au folklore, aux croyances. Seule la raison prime, mais dans certains moments, il faut connaĂźtre les racines des histoires, l’origine des peurs et accepter que parfois certaines choses n’aient pas de sens, avant de rĂ©ussi Ă  les comprendre. Changer de paradigme. C’est en se dĂ©tachant du rĂ©el, que l’on peut comprendre, ou tout perdre


    Dehaven se prĂ©sente comme le nĂ©gatif de Gemina, tant dans son urbanisme et ses habitudes que dans les mentalitĂ©s et traditions de nos protagonistes. Les parties de Tour de garde leur donne une habitude commune, ainsi que l’existence de leur double, leur ombre, dangereuse et incomprĂ©hensible. On voit les liens se tisser de loin en loin, avec autant d’impatience que d’apprĂ©hension pour nos jeunes hĂ©ro·ïnes !

    Un premier/second tome absolument passionnant, dans lequel le projet initial dĂ©voile toute son ampleur et Claire Duvivier tout son talent. Vivement la suite !

    Aux forges de Vulcain
    365 pages

  • Le jardin des silences – MĂ©lanie Fazi

    Une belle-mĂšre dangereuse, un tunnel qui apparaĂźt mystĂ©rieusement au milieu d’une route, un jardin qui remue les souvenirs, des corneilles de NoĂ«l, des automates plus dĂ©sirables que des humains, des dragons assassinĂ©s, un dieu Ă  marier, et du givre paralysant


    Voici, tout en vrac insensĂ©, quelques Ă©lĂ©ments des douze nouvelles qui composent le recueil Le jardin des silences. Ces nouvelles portent toutes le miroir des pensĂ©es et ressentis intimes de leurs protagonistes. Du conte classique au conte gothique, MĂ©lanie Fazi visite un large Ă©ventail de la littĂ©rature fantastique et nous prĂ©sente douze histoires, douze portraits de femmes (principalement), d’hommes et d’enfants confrontĂ©es Ă  une dĂ©chirure ou un changement dans leur quotidien.
    On y retrouve des Ă©lĂ©ments emblĂ©matiques du genre, comme l’humanisation d’automates, l’apparition de lieux mystĂ©rieux dans le quotidien, l’image du double ou encore l’irruption de crĂ©atures Ă©tranges, bien Ă©videmment.

    « Petite, les visites du Ferme-l’Ɠil m’intimidaient. PerchĂ© au bord de mon lit ou sur ma table de chevet, il racontait des histoires aussi prenantes que dĂ©rangeantes ou m’entraĂźnait dans des promenades dont je ne savais ensuite si je les avais rĂȘvĂ©es. Il les avait peut-ĂȘtre simplement semĂ©es dans ma tĂȘte en agitant un grand parapluie couvert d’images mouvantes. Au matin, il m’en restait des impressions tenaces. Des visions oniriques, des jeux de langages, des rĂ©cits oĂč princes et princesses triomphaient d’épreuves insensĂ©es.
    Ses histoires Ă©taient parfois cruelles. J’ai appris depuis que la vie sait l’ĂȘtre aussi. Â»

    Swan le bien nommé

    Baignant dans une noire mĂ©lancolie, les personnages se dĂ©battent avec leurs peines, leurs regrets, leurs doutes et leur fragilitĂ©. Que ce soit un pĂšre gĂ©rant tant bien que mal la relation avec sa fille suite Ă  son divorce, une jeune femme luttant contre la violence de son passĂ©, ou cette autre, dĂ©possĂ©dĂ©e petit Ă  petit de sa vie, les relations familiales, le lien Ă  l’autre, le lien Ă  soi sont prĂ©dominants et emmĂšnent les personnages dans les situations les plus pĂ©rilleuses. Il faudra alors choisir, accepter, se confronter Ă  l’incomprĂ©hensible, trouver les ressources et la force pour survivre, comprendre, ou se laisser entraĂźner dans l’obscuritĂ©.

    Quelques Ă©clats de lumiĂšre s’échappent, avec Un bal d’hiver ou encore L’arbre et les corneilles, qui racontent les traditions, le deuil et le changement avec une Ă©motion lumineuse. La superbe L’étĂ© dans la vallĂ©e, Ă©galement, sur la dĂ©termination et les sacrifices parfois nĂ©cessaires Ă  l’émancipation et la libertĂ©, et la nouvelle finale, Les trois renards, texte musical dur et rayonnant sur l’isolement, la reconstruction. L’autrice nous propose Ă©galement une immersion plus fantasy, avec Les sƓurs de la Tarasque, dans laquelle de jeunes lycĂ©ennes attendent de savoir laquelle d’entre elles sera choisie par le dieu Dragon.

    « J’ai toujours prĂ©fĂ©rĂ© la dissonance Ă  l’harmonie. Il peut naĂźtre de si belles choses du chaos. Â»

    Les trois renards

    Avec des postulats de dĂ©part parfois trĂšs simples, l’autrice dĂ©ploie des merveilles et montre toutes les possibilitĂ©s, sans fin, du fantastique. Le changement de vie, les moments de transition, le rapport au passĂ©, au futur et au prĂ©sent sont autant de moments parfois brutaux qui nous attrapent et nous tirent vers des monstres chimĂ©riques ou des endroits sombres et sans repĂšres. Elle créé en peu de mots des atmosphĂšres uniques, donnant Ă  chaque nouvelle une saveur particuliĂšre, une musique personnelle qui nous trottera dans la tĂȘte une fois l’histoire terminĂ©e et ramĂšnera avec elle son cortĂšge de sensations et d’images.

    Un excellent recueil, donc, qui montre la vaste palette et le grand talent dans cet art merveilleux et fin de la nouvelle de Mélanie Fazi.

    Ici, la chronique de L’annĂ©e suspendue, texte autobiographique incontournable de MĂ©lanie Fazi!

    Folio SF
    320 pages

  • Les oiseaux du temps – Amal El-Mohtar & Max Gladstone

    Bleu et Rouge sont deux combattantes d’une guerre temporelle millĂ©naire qui oppose les armĂ©es de la Commandante et celle de Jardin. Sautant d’une Ă©poque Ă  une autre, chacune tente de dĂ©jouer les ruses de l’armĂ©e ennemie afin de faire basculer la victoire dans son propre camp. Mais un jour, un Ă©change Ă©pistolaire se tisse entre les deux adversaires, qui, au fil des temps et des mots, deviendra une histoire d’amour passionnĂ©e et interdite qui cherchera une maniĂšre d’exister au milieu de ce conflit interminable.

    C’est une lutte intemporelle entre la technologie et la nature dont les combattants sautent d’époque en Ă©poque pour orienter et manipuler le destin des personnes et renforcer leur camp. Dans ce conflit manichĂ©en, Bleu, du camp de Jardin, et Rouge, du camp de la Commandante, sont deux guerriĂšres surdouĂ©es et ultra-entraĂźnĂ©es. Rusant pour dĂ©jouer les desseins de l’autre, elles entament une correspondance secrĂšte. D’abord provocantes, elles s’ouvrent et se confient progressivement l’une Ă  l’autre, interrogeant leurs envies, leurs dĂ©sirs, leur place dans ce conflit qui veut dĂ©cider de la destinĂ©e de l’humanitĂ©.
    ÉlevĂ©es et augmentĂ©es pour le combat, elles dĂ©couvriront au fil des lettres un autre monde par les yeux de l’ennemi et s’imprĂšgneront de cette altĂ©ritĂ© qu’elles ignoraient jusqu’alors. Une altĂ©ritĂ© qui s’enflammera pour laisser place Ă  un amour d’autant plus fort qu’il est impossible, la dĂ©couverte ne serait-ce que de l’existence de ces lettres les condamnant par leur camp Ă  une mort certaine pour trahison. Il n’y a que ces lettres, leur sincĂ©ritĂ©, leurs interrogations Ă  cƓur ouvert. Mais l’expĂ©rience de cette altĂ©ritĂ© ne va-t-elle pas remettre en cause le sens mĂȘme de leur existence ?

    Quand Rouge gagne, il ne reste qu’elle.
    Le sang nappe ses cheveux. Elle exhale de la vapeur dans la derniĂšre nuit de ce monde mourant.
    C’était amusant, songe-t-elle, mais cette pensĂ©e la gĂȘne aux entournures. C’était propre, au moins. Remonter les fils du temps vers le passĂ© pour s’assurer que personne ne survivrait Ă  cette bataille et ne contrarierait les futurs prĂ©vus par son Agence – des futurs dans lesquels l’Agence rĂšgne, dans lesquels Rouge elle-mĂȘme est possible. Elle est venue nouer ce brin d’histoire et le brĂ»ler jusqu’à ce qu’il fonde.

    Nous entrons dans un monde bien Ă©trange. Bleu et Rouge sautent de brin en brin pour tenter d’influer sur le cours du temps et prendre l’armĂ©e adversaire de vitesse, dans une guerre qui semble n’avoir ni dĂ©but ni fin. Au milieu de ce conflit sanglant et immuable, les deux combattantes se rencontrent Ă  travers leurs mots, leurs sensations et la curiositĂ© de dĂ©couvrir cet ennemi omniprĂ©sent.
    Nous passons d’un point de vue Ă  l’autre. L’une va dĂ©couvrir, au cours d’une mission, la lettre laissĂ©e par l’autre, et nous la dĂ©couvrirons avec elle. Ces lettres, personnes d’autre ne doit les lire, et mĂȘme les reconnaĂźtre en tant que telle. Elles dĂ©ploieront des trĂ©sors d’imagination afin de maintenir leur histoire secrĂšte, tout en se dĂ©lectant des charmes de la correspondance.
    Sur cette guerre au long cours, nous n’en saurons guĂšre plus. Ici, ce qui intĂ©resse les auteurices tient Ă  cette nouveautĂ© pour Bleu et Rouge qu’est la dĂ©couverte de l’autre et la naissance des sentiments. C’est aussi la place de l’individu dans une communautĂ© et l’expression d’une individualitĂ© au cƓur de celle-ci. C’est finalement l’expĂ©rience d’une altĂ©ritĂ© et d’une humanitĂ© dans toute sa complexitĂ©, racontĂ© avec une grande poĂ©sie et beaucoup d’émotion.

    Une superbe novella trĂšs originale et Ă©mouvante qui met au premier plan avec beaucoup de poĂ©sie et de dĂ©licatesse la naissance d’un amour fort et le questionnement de ce qui nous rend unique et multiple dans un monde sombre et dual. À dĂ©couvrir absolument !

    Traduit de l’anglais par Julien BĂ©tan
    Éditions MnĂ©mos – Label Mu
    192 pages

  • Le TroisiĂšme Reich – Roberto Bolaño

    Udo Berger, un jeune Ouest-allemand, part en vacances en Espagne avec sa chĂšre et tendre Ingeborg. Il retrouve, sur la Costa Brava, les paysages et l’hĂŽtel de son enfance, toujours tenu par la belle Frau Else et son mari. La plage, le soleil, les boĂźtes de nuit, l’endroit semble parfait pour occuper de jeunes gens dans le dĂ©sƓuvrement suave des congĂ©s. Mais Udo a l’esprit occupĂ© par autre chose. C’est un joueur de Wargame, et il travaille Ă  la rĂ©daction d’un article sur les stratĂ©gies Ă  mettre en place pour l’un d’eux : le troisiĂšme Reich. Afin de travailler un peu son style, lui qui n’est pas un grand pratiquant de l’écrit, il dĂ©cide de tenir son journal.
    Un jeune homme Ă©tonnant que cet Udo. TrĂšs assurĂ©, presque arrogant, il porte un Ɠil critique et jugeant sur tout ce et ceux qui l’entoure. A peine arrivĂ© Ă  l’hĂŽtel qu’il terrifie et humilie une jeune femme de chambre pour obtenir la table sur laquelle installer son plateau de jeu. Tandis qu’Ingeborg se plonge dans la vie littorale, Udo se retire dans leur chambre d’hĂŽtel, dĂ©plaçant chars russes et rĂ©giments de la Wehrmacht, rejouant des batailles dĂ©jĂ  perdues, plongeant dans l’esprit de gĂ©nĂ©raux vaincus et jugĂ©s.

    Lors de ses sorties, Ingeborg fera la rencontre d’un autre couple d’Allemands, Charly et Hanna. Ces quatre-lĂ  se retrouveront pour picoler et faire la tournĂ©e des boĂźtes, croisant sur leur chemin le Loup et l’Agneau, habitants du coin, et le BrĂ»lĂ©, loueur de pĂ©dalo dĂ©figurĂ©, qui serait originaire d’AmĂ©rique latine et dont les brĂ»lures ne seraient pas accidentelles.
    EntourĂ©s d’hommes soit mystĂ©rieux tel le BrĂ»lĂ© dont il ignore tout et qui ne livre rien, ou comme Charly et les deux Espagnols, brusques et violents qui se dĂ©ploient dans l’alcool et semblent capables d’écraser les autres pour leur plaisir, Udo se rĂ©fugie dans son wargame et entame un jeu dĂ©sespĂ©rĂ© de sĂ©duction avec Frau Else, figure froide et distante, gĂ©rante, Ă©pouse d’un homme mourant, fantasme d’une adolescence qui s’éloigne.
    Puis un drame, Ă©voquĂ©, anticipĂ©, Ă©vitĂ© avant de devenir rĂ©el, et c’est le monde qui bascule. Udo perd pied. Pour se raccrocher, il entamera une partie de TroisiĂšme Reich avec le BrĂ»lĂ©, qui incarnera avec force et vigueur les armĂ©es AlliĂ©es.

    Par la fenĂȘtre pĂ©nĂštrent la rumeur de la mer mĂȘlĂ©e aux rires des derniers noctambules, un bruit qui est peut-ĂȘtre celui que font les serveurs en rangeant les tables de la terrasse, de temps Ă  autre celui d’une voiture roulant au pas sur le Paseo Maritimo et des bourdonnements sourds et inidentifiables provenant des autres chambres de l’hĂŽtel. Ingeborg dort ; son visage est pareil Ă  celui d’un ange dont rien ne trouble le sommeil ; sur la table de nuit, il y a un verre de lait auquel elle n’a pas touchĂ© et qui maintenant doit ĂȘtre tiĂšde et, Ă  cĂŽtĂ© de son oreiller, Ă  demi recouvert par le drap, un livre de l’enquĂȘteur Florian Linden dont elle n’a lu que deux pages avant de sombrer dans le sommeil. À moi, il m’arrive tout le contraire : la chaleur et la fatigue m’ĂŽtent le sommeil. En gĂ©nĂ©ral, je dors bien, entre sept et huit heures par jour, de onze heures du soir Ă  sept heures du matin, mĂȘme s’il est rare que je me couche fatiguĂ©.Le matin, je me rĂ©veille frais comme un gardon, avec une Ă©nergie qui ne faiblit pas au bout de huit ou dix heures d’activitĂ©. Autant qu’il me souvienne, il en a toujours Ă©tĂ© ainsi, et c’est dans ma nature.

    Roman de jeunesse de Bolaño dĂ©couvert aprĂšs sa mort, c’est pour ma part ma premiĂšre incursion dans l’Ɠuvre du grand auteur chilien.  Avec l’apprĂ©hension dĂ» Ă  ce que l’on peut entendre sur les romans Ă©cartĂ©s par l’auteur de son vivant et leur publication posthume, je me suis donc plongĂ©e dans les pensĂ©es d’Udo.
    MĂ©thodique et tacticien, Udo rejoue Ă  l’envi les batailles les plus meurtriĂšres de la guerre pour mener l’Allemagne vers la victoire. Loin de toute pensĂ©e idĂ©ologique, seule semble compter pour lui la beautĂ© de la stratĂ©gie bien menĂ©e. S’il lit et peut admirer certains gĂ©nĂ©raux, ce n’est que pour leur connaissance de l’art de la guerre, en dĂ©pit de tout le reste. Mais le nazisme, contrairement Ă  ce qu’il semble croire, n’a pas disparu avec la fin de la guerre. Les meurtrissures, les dĂ©chirures et l’insoutenable mal qu’il a dĂ©chaĂźnĂ© continuent d’errer. Le BrĂ»lĂ© n’en serait-il pas une des victimes, prĂȘt Ă  tout pour rejouer cette guerre, lui aussi, et empĂȘcher encore une fois leur victoire ? Peut-on anodinement rejouer des batailles sanguinaires menĂ©es par des gĂ©nĂ©raux gĂ©nocidaires ?

    Bolaño interroge, Ă  travers Udo, notre rapport au mal, la fascination qui peut en dĂ©couler et le dĂ©calage que l’on peut avoir par rapport Ă  tout cela. Fascisme, nazisme, mais aussi la violence quotidienne et notre perception, notre rĂ©action face Ă  celle-ci. Dans la torpeur de l’étĂ© espagnol, tout cela nous enserre doucement, discrĂštement, insidieusement, jusqu’à l’étouffement.

    Traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio
    Christian Bourgois
    412 pages

  • Pleines de grĂące – Gabriela CabezĂłn CĂĄmara

    Cleopatra est une travestie qui Ɠuvre dans la villa miseria d’El Poso, Ă  Buenos Aires. AprĂšs avoir Ă©tĂ© tabassĂ©e et violĂ©e par les flics du coin, elle a une rĂ©vĂ©lation et voit la Vierge (littĂ©ralement). Elle arrĂȘte la prostitution et veut rĂ©aliser la vision et les envies de la mĂšre de JĂ©sus : crĂ©er une communautĂ© autonome dans la villa, avec l’aide des dealers, drogué·es, trafiquants, putes et autres laissé·es pour compte. Dans le bidonville d’El Poso, tout prend plus d’ampleur, tout est plus brillant, plus fou, plus vif. La vie, comme la chair. Cleopatra, connue comme la louve blanche, va rĂ©ussir Ă  embarquer dans son projet divin complĂštement improbable une bonne partie de la communautĂ© de la villa et essayera d’en sortir quelques-uns de la drogue et de la prostitution, Ă  dĂ©faut de la misĂšre.
    Quand QĂŒity, journaliste du centre-ville, entend parler de cette illuminĂ©e et de son projet fou, elle se prĂ©cipite Ă  El Poso pour couvrir l’évĂ©nement. Elle se retrouve emportĂ©e dans un monde flamboyant, d’une violence brute, ville au cƓur d’une ville, dont tout le monde se fout. Elle va ressentir dans sa chair la brutalitĂ© de l’extĂ©rieur et de l’intĂ©rieur, l’abandon et la passion dĂ©sordonnĂ©e et ingĂ©rable qui s’empare de cette communautĂ©.
    Cleo et QĂŒity, tombĂ©es folles amoureuses l’une de l’autre, ont dĂ» fuir en Floride, et nous raconte leurs histoires. PlongĂ©e en pleine misĂšre, dans la violence crasse des bidonvilles de Buenos Aires, dans la brutalitĂ© insoutenable des flics et autres profiteurs de l’abandon. PlongĂ©e dans un monde Ă  part.

    Pure matiĂšre affolĂ©e de hasard, voilĂ , pensai-je, ce qu’est la vie. C’est lĂ -bas sur l’Ăźle que je me suis mise Ă  l’aphorisme, presque Ă  poil, sans une seule de mes affaires, pas mĂȘme un ordinateur, Ă  peine un peu d’argent et des cartes de crĂ©dit que je ne pouvais pas utiliser tant qu’on serait en Argentine. Mes pensĂ©es n’Ă©taient que choses pourries, bouts de bois, bouteilles, tas de branchages, prĂ©servatifs usagĂ©s, morceaux de quai, poupĂ©es sans tĂȘtes, le reflet de l’amas de dĂ©chets que la marĂ©e abandonne lorsqu’elle se retire aprĂšs avoir beaucoup montĂ©. Je me sentais Ă©chouĂ©e et j’ai cru avoir survĂ©cu Ă  un naufrage. Je sais maintenant que personne ne survit Ă  un naufrage. Ceux qui coulent meurent et ceux qui s’en sortent vivent en se noyant.

    Pleines de grñce est comme une plaie ouverte. Ce roman palpite et saigne. Mais c’est une plaie que l’on s’est faite par amour, et on la contemple avec passion. Une plaie que l’on a eue en se battant, le couteau entre les dents, dans nos habits de lumiùre sur un air de cumbia.

    Gabriela CabezĂłn CĂĄmara, dans ce roman qui est son premier mais qu’on peut dĂ©jĂ  lire Ă  nouveau avec le superbe Les aventures de China Iron (dont je t’ai parlĂ© ici), nous balance sans mĂ©nagement dans la cruditĂ© de la villa. EntourĂ©s de ses personnages, complĂštement queer et tout aussi maltraitĂ©s que nous, nous plongeons tĂȘte la premiĂšre dans les aventures et discours extravagants de la mystique Cleopatra, prophĂšte de son temps et de son lieu. Ce n’est pas un roman, c’est un poĂšme, un chant. Cleo et QĂŒity nous scandent leurs paroles dans le creux de la poitrine, et l’on partage les coups, le feu, les dĂ©sirs et la fiĂšvre. On (re)trouve dĂ©jĂ  ici l’envie de l’autrice de nous emporter dans la vie de personnages hors du commun, luttant contre un systĂšme oppressif et (puant le) renfermĂ© pour mener leur vie et ĂȘtre selon leurs envies. La cruautĂ© cĂŽtoie la joie la plus folle, l’amour dĂ©bridĂ© le mĂ©pris de classe. Mais dans la chaleur de Buenos Aires, la libertĂ© dansant la cumbia gagne rarement contre la duretĂ© mĂ©tallique des balles.

    Pleines de grĂące est une entrĂ©e spectaculaire dans la littĂ©rature queer, engagĂ©e et flamboyante de Gabriela CabezĂłn CĂĄmara qui se lit d’un souffle, le cƓur en suspens.

    (Magnifiquement) traduit par Guillaume Contré
    10/18 – Les Ă©ditions de l’Ogre
    188 pages

  • Dessiner encore – Coco

    Quand j’ai entendu aux infos, ce 7 janvier 2015, qu’il y avait eu une attaque contre Charlie Hebdo, je n’ai pas tout de suite pris la mesure du drame. Je repensais aux attaques prĂ©cĂ©dentes contre l’hebdomadaire, violentes, mais sans morts, tout en me prĂ©parant un Ă©niĂšme thĂ©. Et puis le journal a continuĂ©, et j’ai compris que non, ce n’était pas pareil. Cette fois, ce n’était pas une nouvelle tentative d’intimidation, de faire peur. Cette fois, nous avions basculĂ© dans l’abĂźme. Je me rappelle, le lendemain au rĂ©veil, des silences pleins de larmes dans la matinale de France Inter, retour indicible Ă  la rĂ©alitĂ©, et des jours suivants, embuĂ©s, embrumĂ©s. Et des mois suivants. Noirs, sanglants, terrifiants et incomprĂ©hensibles.
    Ce 7 janvier, Coco a survĂ©cu. Alors qu’elle quitte la confĂ©rence de rĂ©daction pour aller chercher sa fille Ă  la crĂšche, elle se retrouve sous le canon des kalachs des assassins, et devra les mener jusqu’aux bureaux. Une place inimaginable.

    Dans Dessiner encore, elle raconte donc ses attentats. Mais pas que. Elle nous raconte aussi son Charlie, la place de ce journal dans son parcours, l’apprentissage auprĂšs de ces grands noms du dessin satirique, les confĂ©rences de rĂ©daction au milieu de ce groupe bruyant et dĂ©batteur, qui refaisait le monde en le bousculant de la pointe du crayon. La prĂ©sence de Cabu Ă  l’autre bout de la table de rĂ©daction, les premiers reportages confiĂ©s par Charb, et la pression constante autour du journal. Car Charlie, ce n’est pas n’importe quel journal. Impertinent indispensable pour certains, raciste, insultant, bĂȘte pour d’autres, les qualificatifs ne manquent pas, comme les dĂ©bats, rĂ©currents, sur les unes, les caricatures et autres productions du canard. Coco raconte tout cela, Ă  travers le prisme de sa survie. La place de Charlie dans sa vie et dans la vie du pays, dans l’espace mĂ©diatique, politique, traçant, de dessins en polĂ©miques, le chemin bientĂŽt ensanglantĂ© vers le 7 janvier.

    Comment reprendre sa vie quand on a vu ses collĂšgues, ses amis mourir, et qu’un hasard monstrueux nous laisse debout ? Coco, depuis les attentats, est submergĂ©e par une lame de fond qui la frappe, l’emporte, la plaque au sol. Elle essaie de comprendre, de trouver du sens Ă  l’insensĂ©. Dans ce beau pavĂ©, elle partage son chaos intĂ©rieur dans des planches d’une grande profondeur. La peur, l’enfermement dans le traumatisme et les tentatives diverses pour en sortir, les moments de lĂ©gĂšretĂ© passĂ©s qui se battent dĂ©sormais avec les fantĂŽmes ressortent de ses pages, en noir et blanc et bleu puis dans d’éclatantes planches aux traits simples et aux couleurs saisissantes qui tentent de faire surface, comme Coco tente de flotter sur cette mer traumatique. Au fil des Ă©changes avec son psy, elle essaie donc de cerner son 7 janvier et tout ce qui s’y rattache, d’accepter cette faille qui sera toujours lĂ  et apprendre Ă  y funambuler.

    Pour celles et ceux qui, comme moi, ne connaissaient de Coco que son crayon satirique, c’est Ă©galement une superbe dĂ©couverte d’une autre facette artistique de la dessinatrice. Elle propose un travail trĂšs poĂ©tique et imagĂ©, qui nous embarque d’autant plus dans sa lutte intĂ©rieure.

    Un témoignage nécessaire dans un livre dur et poignant à la beauté apaisante.

    353 pages
    Les ArĂšnes BD

  • La grippe coloniale – Hu-Chao-Si, Appollo

    Le Port – 1919

    AprĂšs 5 ans d’une guerre dont tous espĂ©raient qu’elle serait la derniĂšre, le « Madona Â» ramĂšne chez eux environ 1600 poilus, des CrĂ©oles qui regagnent aprĂšs toutes ces annĂ©es la colonie française de la RĂ©union. Évariste, Grondin, Voltaire et Camille, troufion, tirailleur, officier, projettent dans la douceur de l’hiver approchant leurs projets de vie et leurs rĂȘves, leurs ambitions pour eux et leur Ăźle. Mais cette quiĂ©tude sera de courte durĂ©e. Le « Madona Â», en plus des enfants de la RĂ©union, a amenĂ© dans sa cale la grippe espagnole


    Variation sur le mĂȘme thĂšme
 Depuis dĂ©but 2020, il est Ă©trange de lire une Ɠuvre parlant maladie et pandĂ©mie, les choses ne rĂ©sonnent plus de la mĂȘme maniĂšre. Ici, nous remontons un siĂšcle en arriĂšre, avec la premiĂšre pandĂ©mie de ce siĂšcle, la grande, celle qui est restĂ©e dans les mĂ©moires, la grippe espagnole. Le sachiez-tu, lectrice, lecteur, cette grippe Ă©tait a priori aussi espagnole que moi et les premiers cas auraient Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©s aux États-Unis et en France. On estime le nombre de morts entre 20 et 100 millions. VoilĂ  pour la parenthĂšse wikipĂ©dia, revenons Ă  nos moutons !
    Nos 4 survivants des tranchĂ©es espĂšrent donc retrouver une vie calme et paisible, sur leur Ăźle, Ă  l’époque colonie française. L’arrivĂ©e de la grippe espagnole, dont tout le monde pensait qu’elle oublierait la RĂ©union, vient bouleverser non seulement la vie des RĂ©unionnais, mais aussi l’équilibre entre les populations de l’üle, mettant en exergue, comme souvent dans les situations de crise, les diffĂ©rences sociales et le racisme, Ă  l’époque plutĂŽt bien implantĂ© dans la sociĂ©tĂ©. (Oh, wait
)

    Les deux tomes vont nous raconter l’arrivĂ©e de l’épidĂ©mie sur l’üle, les tentatives d’alerte et les dĂ©nĂ©gations des gestionnaires, pour qui tout ça n’est finalement qu’un problĂšme de pauvres, puis la fuite, dĂ©sespĂ©rĂ©e, de la population vers les cirques et les Hauts, lieux de protection dans les mĂ©moires, qui ont accueillis les esclaves en fuite ou les pirates Ă  la recherche d’un salut. Enfin, la vie avec la maladie, la lutte quotidienne, l’organisation et les fissures dans la sociĂ©tĂ©, qui Ă©clatent quand chacun croit devoir Ă©craser l’autre pour survivre. DĂ©cidĂ©ment
 quel jour on est dĂ©jĂ  ?

    Évariste, crĂ©ole sans histoire, si ce n’est que sa sƓur a Ă©pousĂ© un boutiquier Chinois, ce qui ne passe pas trĂšs bien, aidera le Dr Souprayen, un Malbar qui luttera tant que faire se peut contre la maladie et pour limiter au mieux sa propagation. Camille, lui, fils de l’aristocratie revenu dĂ©figurĂ©, se perdra dans la vanitĂ© de sa classe et d’un monde qu’il voit fini. Grondin, l’increvable, colmate ses traumas de guerre avec des traumas Ă©pidĂ©mique. Voltaire, le cafre envoyĂ© avec les tirailleurs sĂ©nĂ©galais parce que français d’accord, mais noir quand mĂȘme, et revenu hĂ©ros de guerre, rĂȘve et veut se battre dĂ©sormais pour une vĂ©ritable Ă©mancipation des peuples colonisĂ©s et anciens esclaves, pensant que cette guerre et ses ravages, son « plus jamais ça Â» pourra changer les choses.
    IdĂ©alisme et rĂ©signation, la vie et la lutte contre la grippe espagnole dans la colonie rĂ©unionnaise rĂ©sume bien l’état d’esprit de l’entre-deux guerres. Avec cette reprĂ©sentation de la vie coloniale, les deux auteurs dressent un tableau trĂšs intĂ©ressant pour comprendre, un siĂšcle aprĂšs, les dynamiques d’une sociĂ©tĂ© en mouvement, encore figĂ©e dans ses certitudes de colonisateurs, de propriĂ©taires, de blancs, gardant tant que faire se peut mainmise sur les organisations sociales et coupant les jambes des tentatives d’envolĂ©es de celles et ceux qui veulent faire rĂ©sonner les vibrations changeantes du monde.

    Avec beaucoup de talent et ce qu’il faut d’émotion pour nous serrer les tripes quand il faut, Huo-Chao-Si et Appollo racontent le sĂ©isme causĂ© par une terrible Ă©pidĂ©mie qui ravage la planĂšte et fige la RĂ©union dans la terreur, mais aussi la vague, sous-marine, de l’avancĂ©e inexorable du monde, de son Ă©cartĂšlement sous des Ă -coups diamĂ©tralement opposĂ©s impulsĂ©s par les idĂ©ologies naissantes ou mourantes.

    Une trĂšs belle bande-dessinĂ©e, miroir de notre Ă©poque, et qui m’a permis d’en apprendre beaucoup sur l’histoire de la RĂ©union, bien trop mĂ©connue.

    Vents d’Ouest
    Deux tomes

  • Notre part de nuit – Mariana Enriquez

    Juan quitte prĂ©cipitamment Buenos Aires avec son fils Gaspard, 6 ans. Nous sommes en 1981 et les dictatures militaires se succĂšdent en Argentine. Mais c’est un autre danger que tente de parer Juan. MĂ©dium, il Ɠuvre pour une sociĂ©tĂ© occulte qui vĂ©nĂšre une divinitĂ© tĂ©nĂ©breuse, l’ObscuritĂ©, que lui seul parvient Ă  invoquer. Et il le sait, son fils a lui aussi ce terrible don. Il sait aussi la vie que cela lui rĂ©serve : souffrance, dĂ©possession, exploitation, et comme seule libĂ©ration une mort prĂ©coce.
    Atteint d’une grave maladie cardiaque et sentant constamment le souffle froid de la mort sur sa nuque, Juan veut Ă  tout prix protĂ©ger son fils de l’enfer qui lui tend les bras s’il devait un jour le remplacer. C’est un bras de fer qui s’engage entre le pĂšre et l’Ordre, qui est prĂȘt Ă  tout pour garder sa puissance et obtenir la promesse de l’ObscuritĂ© : la vie Ă©ternelle.

    Cet Ordre, pourtant, c’est aussi un peu sa famille. AprĂšs avoir Ă©tĂ© achetĂ© Ă  ses parents par l’une des familles dirigeantes, les Reyes-Bradford, il Ă©pousera Rosario, leur fille unique. Puissants propriĂ©taires terriens, piliers du capitalisme argentin proches de la junte militaire, exploitants de matĂ© et exploiteurs des populations locales guaranis, les Reyes-Bradford manƓuvrent d’une main de fer dans un gant de chair sanguinolente l’Ordre, aux cĂŽtĂ©s de Florence Mathers. Dans leur sillage, une traĂźnĂ©e sombre de corps et de disparitions. Juan les connaĂźt donc intimement, mais peut aussi compter sur certains alliĂ©s. Reste Ă  voir si lui, l’ombre planante de sa femme morte dans des circonstances bien suspectes, leur fils Gaspard et ses amis parviendront Ă  survivre dans ce monde entre deux mondes, dans lequel rĂšgne une divinitĂ© sombre aussi affamĂ©e qu’indomptable.

    Une telle lumiĂšre ce matin-lĂ  et le ciel limpide, Ă  peine une tache blanche dans le bleu brĂ»lant, plus semblable Ă  une traĂźnĂ©e de fumĂ©e qu’Ă  un nuage. Il Ă©tait dĂ©jĂ  tard, il fallait partir, demain il ferait aussi chaud ; et s’il pleuvait, si l’humiditĂ© du fleuve accablait Buenos Aires, il serait incapable de quitter la ville.
    Juan avala sans eau un comprimĂ© contre le mal de tĂȘte et entra dans la maison pour rĂ©veiller son fils, qui dormait sous un drap. On part, lui dit-il, le secouant doucement. Le garçon se rĂ©veilla sur-le-champ. Les autres enfants avaient-ils le sommeil aussi lĂ©ger, Ă©taient-ils autant sur leurs gardes ?

    Nous suivrons, Ă  diffĂ©rentes Ă©poques, les protagonistes de cette histoire folle et monstrueuse. De maniĂšre achronologique, Mariana Enriquez nous dĂ©voile par touche les piĂšces de ce puzzle horrifique. Nous y croiserons Juan et Gaspard, accompagnĂ©s chacun de leur bande d’ami·es/proches, qui pour certain·es paieront cher leur attachement Ă  cette famille. Mais aussi Rosario, nĂ©e au cƓur de l’Ordre, artĂšre dirigeante battante, Ă©pouse et mĂšre de mĂ©diums qui doivent ĂȘtre tuĂ©s Ă  la tĂąche pour la cause ultime, et qui devra choisir son camp, entre sa famille de sang et celle de cƓur. Ce sont Ă©galement les vies des trois ami·es de Gaspard qui s’engouffrent dans cette trame gluante et dĂ©vorante, avec la ferveur et la fidĂ©litĂ© de celles et ceux qui savent leurs vies liĂ©es Ă  jamais, sans savoir pourquoi mais sans le remettre en doute. Et chaque Ă©tape, complĂ©tant la prĂ©cĂ©dente (ou la suivante), nous amĂšne doucement mais violemment vers leur destin.

    On touche ici Ă  la perfection, Ă  tous les niveaux. Mariana Enriquez (Ce que nous avons perdu dans le feu) nous dresse un tableau incroyable de la sociĂ©tĂ© argentine, de la fin des annĂ©es PerĂłn jusqu’au retour de la dĂ©mocratie, puis les annĂ©es SIDA. Elle parvient Ă  nous instiller l’atmosphĂšre de chaque Ă©poque, les ressentis et la vie des diffĂ©rentes parties et peuples du pays tout au long de cette pĂ©riode violente qui a dĂ©truit l’Argentine et les Argentins Ă  petit feu. Avec brio, elle mĂȘle Ă  tout cela une histoire horrifique qui tisse des liens avec les mouvements Ă©sotĂ©riques britanniques de la fin du XIXĂšme siĂšcle tout autant qu’avec les croyances et traditions des peuples indigĂšnes et notamment guaranis. On retrouve un peu de King dans la bande d’amis gasparienne, cette amitiĂ© incassable et aventureuse prĂȘte Ă  tout, si jeune et si sĂ©rieuse, balancĂ©e des sĂ©ismes dictatoriaux aux trĂ©fonds mystiques d’une puissance abyssale, les deux dĂ©vorants qui se prĂ©sente sur son chemin ; de la violence d’une enfance lacĂ©rĂ©e vers une jeune vie d’adulte qui n’aura jamais cicatricĂ©e.

    En nous contant tout cela, toute cette incommensurable histoire, par le chemin qui lui plaĂźt, en se dĂ©tachant du temps, Mariana Enriquez nous emmĂšne loin dans la tĂȘte de ses personnages, dĂ©chirĂ©s de toute part par une rĂ©alitĂ© impalpable qui les dĂ©passe et les emporte. Sans faux suspense ou autre effet affectĂ©, elle dessine pour nous et dĂ©roule les intrications de sa narration avec fluiditĂ©, pour un Ă©merveillement constant. Son texte, cru, violent et si beau, rĂ©serve Ă  chaque page de superbes moments de littĂ©rature, faisant briller l’horreur d’une beautĂ© inacceptable.

    Sous les jacarandas en fleurs dans les rues de Buenos Aires, sur les berges du ParanĂĄ, dangereusement tranquille aprĂšs les chutes d’IguazĂș, le Mal rĂŽde, sous une forme ou une autre et le combattre se paie toujours avec du sang. Nous sommes faits pour l’obscuritĂ© et portons chacun notre part de nuit, nous sussure Juan. Et dans cette obscure nuit, parmi toutes, une Ă©toile brille et sa lumiĂšre Ă©clabousse les ombres pour les magnifier.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
    760 pages
    Éditions du sous-sol

  • AnaĂŻs Nin sur la mer des mensonges – LĂ©onie Bischoff

    AnaĂŻs et son Ă©poux Hugo vivent Ă  Paris depuis quelques annĂ©es dĂ©jĂ . Lui banquier, elle femme de banquier, ils dĂ©bordent tous deux d’une folle Ă©nergie crĂ©atrice. Mais AnaĂŻs Ă©touffe. TiraillĂ©e entre son amour pour son mari, ce besoin de crĂ©ation, des dĂ©sirs grandissants et inavouables, AnaĂŻs cherche dĂ©sespĂ©rĂ©ment sa place et sa vie et lutte contre elle-mĂȘme, contre le dĂ©sir qu’elle suscite, inlassablement chez les autres, contre son passĂ© et ses secrets, quitte Ă  se noyer.

    AnaĂŻs Nin fait partie de ces noms qui rĂ©sonnent entourĂ©s d’images, de fumĂ©es et de mystĂšres dans mon esprit. Elle fait Ă©galement partie des ces autrices et auteurs qui m’impressionnent beaucoup et que je n’ai jamais lu. Cette magnifique bande-dessinĂ©e est donc une introduction parfaite au personnage, sa vie, ses Ɠuvres et ses questionnements.
    Connue comme la premiĂšre femme ayant publiĂ©e des Ɠuvres Ă©rotiques, AnaĂŻs Nin est surtout l’autrice insatiable de journaux intimes. Elle y confie depuis sa jeunesse son quotidien et ses rĂ©flexions. ArrivĂ©e Ă  Paris, cette jeune femme brillante, ouverte et belle va rencontrer et lier amitiĂ© avec de nombreux·ses auteurices, se passionner pour la psychanalyse et vivre des amours passionnĂ©es avec notamment Henry James et sa femme June. Sa libertĂ© sexuelle fait d’ailleurs partie de son aura et elle apparaĂźt comme une figure de l’amour libre et du dĂ©sir sans frein.

    Je suis le miroir du dĂ©sir des hommes. Et les personnages que j’incarne pour eux allument le feu de leur crĂ©ativitĂ©

    Cette somptueuse bande-dessinĂ©e (je reviendrai juste aprĂšs sur ce cĂŽtĂ©-lĂ  avec mes peu de mots) m’a permis de dĂ©couvrir une AnaĂŻs Nin beaucoup plus complexe que celle que j’avais pu imaginer (comme c’est Ă©tonnant
). PassionnĂ©e et dĂ©bordante, elle souhaite par-dessus tout Ă©crire un roman, faire sortir d’elle ce qui l’étreint et partager avec les autres ces choses qui dansent et vibrent en elle. Mais sauter le pas est chose complexe, et la vie mondaine et bourgeoise de Paris n’aide pas Ă  s’exprimer. L’attentisme de son Ă©poux la rend malade et elle se bat contre elle-mĂȘme, contre ce qu’elle prend pour un Ă©goĂŻsme dĂ©vorant, contre une sensualitĂ© Ă  fleur de peau qu’elle n’ose aborder. Sa rencontre avec Henry Miller sera un tournant dans sa carriĂšre d’écrivaine et leur relation l’étincelle qui dĂ©liera son poignet et son esprit. Mais plus encore la rencontre avec June Miller sera importante dans son cheminement.
    Femme pleinement ancrĂ©e dans son Ă©poque, elle frĂ©quentera tant les Ă©crivain·es que les psychanalystes ou les peintres et tracera son chemin de vie, moral, sentimental, en slalomant entre les conventions sociales d’une premiĂšre moitiĂ© du XXĂšme siĂšcle qui effleure l’ivresse de la libertĂ©, mais oĂč rĂ©sonne, au loin, quelque marche funeste. AnaĂŻs Nin sait que pour ĂȘtre pleinement vivante, en accord avec elle-mĂȘme et le miroir que lui renvoie ses journaux intimes, elle doit se libĂ©rer des attentes qui pĂšsent sur elle, qu’elle peut parfois aussi s’imposer, et se laisser guider par son instinct. C’est seulement ainsi qu’elle pourra, peut-ĂȘtre, unir ses dĂ©sirs et le monde.

    Je t’ai dit que c’était beau, lectrice, lecteur ? Tu n’imagines mĂȘme pas. Avec un dessin qui semble trĂšs minimaliste, peu de traits, et une palette de couleurs restreintes, LĂ©onie Bischoff créé un monde. D’une grande finesse et d’une folle profondeur, les dessins viennent souligner les pensĂ©es d’AnaĂŻs, ses questionnements, ses plongĂ©es dĂ©sespĂ©rĂ©es et illustre magnifiquement sa souffrance et la dualitĂ© qui la dĂ©chire. Chaque page nous immerge un peu plus dans la psychĂ© d’AnaĂŻs et nous aide Ă  la comprendre Ă  l’accompagner, et Ă  la dĂ©sirer, un peu, nous aussi !

    Un sublime album, qui vaut autant le dĂ©tour pour son dessin incomparable que pour la superbe maniĂšre de nous emmener aux cĂŽtĂ©s d’une femme complexe et libĂ©ratrice en gardant les nuances et la profondeur de sa vie et de ses pensĂ©es. Et c’est trĂšs beau. Je vous l’ai dĂ©jĂ  dit que c’était beau ?

    190 pages
    Casterman