Ferme les yeux. Sens sur ta peau lâair qui vibre, sous tes pieds le craquement des feuilles attĂ©nuĂ© par la douceur de lâherbe. Du bout des doigts, effleure les hautes herbes, qui picotent la pulpe et sâaccrochent Ă tes manches. Tu sens dans ton cou la caresse rĂąpeuse des branches qui se glissent sous ton col et ta bouche sâemplit de cette odeur de bois, un peu humide, qui sâalourdit dĂ©jĂ de la chaleur du soleil. Et dans ta tĂȘte, ce vertige de verts, marrons, bleus, jaune, la perspective troublante des bois, lâimmensitĂ© des champs.
Catherine Meurisse a grandi Ă la campagne. Ses parents les emmĂšnent, elle et sa sĆur, loin de la ville. Pour eux câest leur chance, une nouvelle vie, de nouvelles possibilitĂ©s. Une ferme Ă retaper, de nouveaux camarades, Ă deux pattes et Ă quatre, et des boutures, partout, tout le temps !
Catherine et sa sĆur sont passionnĂ©es par tout ce qui les entoure. Les fouilles archĂ©ologiques des deux gamines mettent au jour des fers Ă cheval, des fossiles de coquillage et autres merveilles quâelles exposent avec fiertĂ©, prenant exemple sur Pierre Loti et son musĂ©e dâenfant. SensibilisĂ©es par leurs parents Ă la protection de cette nature dĂ©naturĂ©e par lâagriculture intensive mais aussi Ă sa force et ses ressources, elles la font leur et sâen imprĂšgnent empiriquement et mentalement, par la lecture et les arts. On trouve dans le jardin familial le rosier de Marcel Proust Ă cĂŽtĂ© des arbres dâenfance des parents. La bouture ici est autant une question dâhorticulture que de transmission. Au pied de Swann, le platane centenaire, Catherine se nourrit de ces grands espaces multiples et contradictoires, se construit dans cette campagne qui lutte pour conserver une authenticitĂ© maltraitĂ©e par les rendements agricoles et la vision idĂ©alisĂ©e dâurbains qui viennent y chercher des instants authentiques venus dâimages surannĂ©es.


Ce magnifique album est un mĂ©lange parfait de poĂ©sie, de rĂȘves dâenfant et de rĂ©alisme mordant. Catherine Meurisse nous y prĂ©sente, dans de magnifiques planches, les dĂ©cors de son enfance, des paysages champĂȘtres et forestiers, la naissance du jardin familial qui se peuple des anecdotes et des histoires qui nourrissent la famille. Ce beau tableau, terrain de jeu et de dĂ©couverte dâune enfant pleine de fantaisie, nâest pas aveugle des torsions et des mensonges amenĂ©s par les politiques publiques, par ce paradoxe dâune vie rurale essentialisĂ©e et diminuĂ©e, vidĂ©e et dĂ©naturĂ©e. La propagande traditionnaliste du Puy du Fou camouflĂ©e derriĂšre un spectacle grandiose se heurte heureusement aux groupes folkloriques locaux et Ă lâarrivĂ©e dâune troupe roumaine, aprĂšs la chute du rideau de fer, prouvant aux fillettes que lâhistoire est en mouvement et que la culture et les traditions se partagent et se lient encore mieux en-dehors des murs dâun parc.
Elle mĂȘle avec humour les merveilles de ses souvenirs dâenfance avec son regard adulte, sur cette dĂ©couverte de Futuroland (actuel Futuroscope) et sa vision dâun futur dĂ©jĂ dĂ©passĂ©, ou de lâinauguration dâun parc dâactivitĂ©s de plein-air et le dĂ©licat mĂ©pris des institutions pour ces gens loin de tout.
Mais le cĆur de cet album est ce mariage sublime de la nature et de la culture. Car chez Catherine Meurisse, les deux se nourrissent et grandissent ensemble. Elle dĂ©couvre Ă travers les Ćuvres littĂ©raires et les tableaux du Louvre des reprĂ©sentations sublimes de paysages par de grands noms de la peinture et y retrouve ses paysages, son quotidien. Il nâexiste pas de fossĂ© entre son monde campagnard et la Grande galerie du Louvre, car les Ćuvres quâelle abrite rĂ©sonne de la mĂȘme beautĂ© que celle qui lâĂ©merveille chaque jour et quâelle apprĂ©hende par chaque pore de sa peau.
Avec beaucoup dâhumour et de sensibilitĂ©, Catherine Meurisse nous invite dans son jardin dâenfance, source de sa passion pour le dessin et les arts. Ce jardin, les parents de Catherine et Fanny lâont voulu pour leurs filles autant que pour eux-mĂȘmes. Transmettre ce besoin dâespace et cette proximitĂ© avec la nature est tout aussi important que de partager la reprĂ©sentation de cette nature par la littĂ©rature. Car lâune comme lâautre contiennent un peu de nous, de nos histoires et de nos rĂȘves, nos croyances et nos souvenirs, et constituent lâhĂ©ritage le plus riche, le plus universel et le plus personnel.
90 pages
Dargaud




