Auteur/autrice : Marcelline Perrard

  • Fantaisies guérillères – Guillaume Lebrun

    Nous sommes en l’an de grâce quatorze cents et des brouettes, et la guerre de Cent ans bat son plein. Le royaume de France ne ressemble pas à grand-chose, Charles VI le Fol vrille toujours plus du ciboulot, et entre deux intrigues de cour, on s’emmerde un brin. Yolande d’Aragon, en tout cas, tourne un peu en rond. L’épouse de Louis d’Anjou, homme pieu s’il en est, n’en peut plus de cette guerre interminable et des querelles entre Armagnacs et Bourguignons. Après avoir casé sa fille Marie avec Charles le Dauphin, elle décide de prendre en main la prophétie qui évoque l’arrivée d’une jeune vierge amenant au couronnement dudit Charles futur VII, parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.
    Notre chère Yolande se fait donc éducatrice de quinze pucelles, rebaptisées Jehanne 1, 2, 3… 15, pour enfin faire advenir la prophétie.

    Laisse-moi me présenter comme il se doit :
    my name is Yolande,
    and I am from Aragon,
    née sur les terres du royaume de France quatorze siècles après Jésus-Christ, répandue au sortir du ventre par des hurlements de joie, déjà bien esbardaillée des choses du monde, instruite en diableries, quatre fois reine, deux fois comtesse, dame de Guise, duchesse et maîtresse incontestée de mes sujets hérités de mienne épopée angevine, mariée à Louis, dit Loulou, belle-mère et liée par le sang au Grand Bastard de France, je me montre si douce avec lui qu’il me nomme tantine. Alors que j’étais enfin en âge de pouvoir sécher les vêpres, une grande guerre civile s’est déclenchée. Sache que c’est pur hasard si je me tiens du côté des Armagnacs plutôt que celui des Bourguignons. J’eusse pu être en inverse et le vivre aussi bien. Nonobstant, il faut reconnaître que tout avait mal commencé pour les gens de la classe mil trois cents quatre-vingts. Car, bien avant la scission fatale dont je te parle, le royaume était plongé et jusqu’à l’aine en grande bataille. Contre les traîtres d’ascendance englishoise. Eux aussi héritiers du trône de France, par directe lignée d’Isabelle la Louve, en survivance des roys maudits, et voulant comme tout le monde leur place au banquet : ce qui donna lieu à quatre-vingts-dix ans de négociations outre-Manchettes à coups de flèches et d’épées.

    Nous voilà donc avec une duchesse pas piquée des hannetons, quinze Jehanne en gestation et des conflits et intrigues en veux-tu en voilà. Et si tu savais, lectrice, lecteur, ma dulcinée, ce qui t’attend, tu n’en croirais pas tes mirettes. Alors accroche-toi à tes chausses et reprends du café.
    Je ne veux pas t’en dire trop sur l’intrigue générale de ce roman décoiffant (#cliché1) parce que je ne suis pas comme ça, je veux que tu vives toi aussi cette incapacité à poser ce livre devant la folie de cette histoire. Pas de raison que je sois la seule avec des cernes, bordel.

    C’est un sacré tableau que nous dresse l’auteur, de ce début de XIVème siècle que l’on voit souvent très austère et morne (et masculin, hein). Yolande d’Aragon se joue des conventions pour mener à bien ses plans, Jehanne future d’Arc se pâme devant les poitrines corsetées (ou pas, d’ailleurs), des soldats tombent en amour entre eux et les hommes de pouvoir n’ont guère dans le cerveau que de la confiture, probablement empoisonnée, d’ailleurs, par notre chère Yolande.

    Guillaume Lebrun nous embarque donc dans une relecture complètement barrée (#cliché2) de l’histoire de Jeanne d’Arc, personnage figé et complexe s’il en est, d’une manière absolument formidable. Tu le constates toi-même avec cet incipit, il commence par nous proposer une langue fort peu commune, mélangeant anglicisme, ancien français et argot contemporain. Aussi originale que musicale, cette langue tisse le rythme du récit et nous entraîne dans la sarabande endiablée de l’épopée jehannesque de Yolande et sa troupe de prophétesses en devenir. Pas radin sur les clins d’œil, il parsème le tout de références culturelles improbables, et réussit le tour de force de ne pas nous perdre ni nous lasser et d’intégrer parfaitement le tout à la trame globale de son histoire.

    Roman foutraque (#cliché3), féministe, queer, amoureux des genres et profondément historique, Fantaisies guérillères donne à notre Jeanne nationale un visage autre que borgne et rend à Yolande d’Aragon sa place dans l’histoire de France. Alors ne boude pas ton plaisir, lectrice, lecteur, ma très chère, et plonge dans la guerre de Cent ans la bave aux lèvres, la poitrine nue et la lame acérée !

    Christian Bourgois
    320 pages

  • Jungle – Miguel Bonnefoy

    Un beau jour, on propose à Miguel Bonnefoy d’accompagner une expédition au fin fond de la jungle vénézuélienne. 14 jours de marche à travers la forêt tropicale, à gravir puis traverser l’Auyantepuy, l’un des hauts plateaux de la région de Gran Sabana, à l’Est du Venezuela, jusqu’à parvenir au Kerepakupai Venà, une cascade qui déferle le long des pentes abruptes du tepuy pour s’évaporer à grands bruits dans la jungle et a pour particularité d’être le plus haut saut du monde, avec une chute d’un trait de plus de 800 m. Une grande aventure rassemblant 14 hommes, à laquelle il doit apporter ce qu’il sait faire de mieux : un récit.

    Ciudad Guyana est une grande ville composée de deux petites villes, Puerto Ordaz et San Felix. Elles se dressent à la confluence des fleuves Orinoco et Caroni qui mêlent dans un même parfum l’odeur de la jungle avec celle de la savane. À l’embouchure, les eaux se joignent, sans se confondre. Une ligne naturelle à la surface les divise, donnant à l’Orinoco le teint brun des façades de Puerto Ordaz, et au Caroni le gris-noir des fontaines de San Felix. Ainsi, dans les veines de ces deux fleuves coule, sans relâche, le sang de ces deux villes.

    Miguel Bonnefoy se retrouve donc lancé dans la jungle comme un galet sur la surface d’une eau trouble, et chaque étape de plus vers le saut final le confronte à la dureté de la forêt, la rudesse des conditions de vie, la rugosité d’un pays, la naïveté de l’émerveillement, et le puits sans fond de l’apprentissage.
    Accompagnée de guides pemon, l’expédition gravira le tepuy, traversera les hauts-plateaux et redescendra, en rappel, le Kerepakupai Venà. Et notre auteur-aventurier s’en sortira indemne, n’ait pas d’inquiétude à ce sujet, lectrice, lecteur, mon étoile, car finalement ce n’est pas tant ça, le sujet de ce récit. Lors de cette randonnée au long cours, Miguel Bonnefoy se retrouve confronté à ses propres limites, peurs et appréhensions, mais il fait également l’expérience d’une immersion complète dans une nature tellement vivante qu’elle en devient inquiétante et qui prend sens et visage sous les mots et les histoires que lui confient les Pemon. Miguel Bonnefoy y cherche aussi une part de lui-même. Franco-vénézuélien, il sent dans les odeurs, les vibrations de cette montagne, quelque chose qui lui parle et lui échappe à la fois.

    Jungle est le récit initiatique d’un jeune homme qui découvre une partie de son pays par son rapport à la nature et la nature par les yeux et connaissances de ceux qui y vivent encore. Il constate également la violence de la colonisation et de la libéralisation qui ont forcé les populations autochtones à se transformer et s’adapter pour survivre, et la manière dont celles-ci parviennent à conserver leur langue et leur rapport au monde. Sans fausse naïveté et avec du recul sur lui-même, son imaginaire et ses biais socio-culturels, Miguel Bonnefoy se laisse porter par cette expérience importante et nous la raconte avec beaucoup de sensibilité et d’émotion.

    Un très joli voyage délicat et poétique, avec ce saut de l’ange final, chute dans le vide dans une gerbe tranchante d’eau, d’air et de roches, peut-être la métaphore d’une vie, celle d’un homme, celles de peuples, celle d’un pays.

    Éditions Rivages
    126 pages

  • Un psaume pour les recyclés sauvages – Becky Chambers

    Frœur Dex est moine aux Bocages, dans un monastère en ville. Tout semble plutôt bien se passer, mais iel sent au fond qu’il manque quelque chose dans sa vie. Et ce quelque chose résonne dans l’absence des stridulations des grillons. Iel décide donc d’abandonner sa charge et de devenir moine de thé. Cette nouvelle fonction l’amène à se déplacer sur les routes de campagne de Panga et d’apporter écoute et mélange d’herbes aux habitant·es en besoin. C’est sur une route oubliée que Dex va rencontrer Omphale, un robot venu prendre des nouvelles des êtres humains, après des siècles de séparation.

    Si vous demandez à six moines différents quel dieu règne sur la conscience des robots, vous obtiendrez sept réponses différentes.
    La plus populaire, parmi le clergé comme chez les laïcs, affirme qu’il s’agit de Chal. De qui dépendraient les robots sinon du dieu des constructions ? D’autant plus, explique-t-on, qu’à l’origine les robots avaient été créés dans un but industriel. Même si l’ère des usines est une page sombre de notre histoire, nous ne pouvons ignorer les motifs qui ont donné naissance aux robots. Nous les avons construits pour qu’ils construisent. C’est l’essence même du dieu Chal.
    Pas si vite, rétorqueraient les écologiaires. L’Éveil a eu pour conséquence le départ des robots, qui ont tous quitté les usines pour la nature. Il suffit d’évoquer la déclaration du porte-parole des robots, Niveau-AB#921, lorsque ceux-ci ont refusé d’intégrer la société humaine avec un statut de citoyens libres.
    « Nous n’avons jamais connu d’autres vies que celle conçue par l’humanité, depuis nos corps jusqu’à nos tâches en passant par les bâtiments que nous occupons. Nous vous remercions de ne pas nous contraindre à rester ici, et, même si votre proposition nous touche, nous souhaitons quitter vos villes afin d’observer ce qui n’est pas une création : la nature sauvage. »

    C’est un plaisir doux et délicat que de retrouver Becky Chambers. Dans ce court roman aux allures de conte philosophique, elle déploie avec intelligence sa science-fiction positive et sa vision optimiste de la suite de l’humanité. Nous retrouvons celle-ci après de grands bouleversements, réorganisée, plus proche de la nature, apaisée. Pourtant, tout n’est pas si simple, l’âme humaine aimant à se torturer l’esprit. Et Dex est en pleine crise de conscience. Sa rencontre et son cheminement avec Omphale, robot émissaire de son peuple venant découvrir l’évolution de de l’humanité après des siècles de séparation sera l’occasion pour iel de creuser ce mal-être, ces questionnements incessants. Car Omphale et les autres robots ont une question, une seule, après tant de temps : de quoi les gens ont-ils besoin ?
    Quelle place faut-il avoir dans le monde, dans la société, dans sa propre vie ? Quels objectifs souhaite-iel atteindre et pourquoi ? La vision apparemment naïve car complètement autre du robot va obliger Dex à interroger ses préjugés, ses attentes et son rapport à iel-même. Doit-on absolument avoir une utilité ultime ? La vie n’est-elle qu’un chemin vers un accomplissement unique ou se constitue-t-elle de multiples expériences, découvertes et réalisations qui amènent chacune une pierre à l’édification de notre être, voué quoi qu’il arrive à la disparition ?

    Au milieu des ruines rendues à la nature et dans les volutes réconfortantes des infusions herbacées, Dex et Omphale vont chacun·e (re)nouer avec un passé qui les a construit·es pour tenter de continuer, avec plus de sérénité, à cheminer en guettant toujours les stridulations des grillons.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Surgers
    L’Atalante
    133 pages

  • Les désirs flous – Dola de Jong

    Alors qu’elle rend visite à une camarade de convalescence, Béa rencontre Érica, jeune journaliste au caractère fougueux et versatile. Les deux jeunes femmes s’entendent et emménagent ensemble dans un petit appartement. Nous sommes à Amsterdam, à l’été 38. Béa, sage employée de bureau, vit sa vie tranquillement, attendant peut-être un homme bon qu’elle épousera, tandis qu’Erica se montre aussi explosive que mystérieuse. Très vite, l’amitié entre les deux femmes se noue de tensions et de non-dits, tandis qu’autour d’elles la guerre tend ses premiers filets en Europe, et aux Pays-Bas.

    J’ai rencontré Érica en 1938 chez une amie commune, une vague connaissance à vrai dire, à qui je consacrais peu de temps. Les six semaines passées côte à côte dans une salle d’hôpital ne m’avaient pas incitée à approfondir nos relations, pour la simple raison que, pendant un mois et demi, elle m’avait fatiguée avec ses bavardages. Wies appartenait à ce genre de femmes qui, dès qu’elles se trouvent en présence d’une personne du même sexe, déploient les filets de la complicité et la seule façon d’en réchapper – la fuite à l’anglaise- était impossible dans ma situation. Elle possédait la carapace propre à son espèce, et mon manque d’enthousiasme, ma feinte somnolence ne faisaient que l’encourager à toujours plus de confidences. Après sa guérison, qui eut lieu deux semaines avant la mienne, elle me rendit souvent visite, chaque fois les bras chargés de fleurs et de friandises.

    Béa est une jeune femme bien sous tout rapport, moderne, discrète. Lorsqu’elle rencontre Érica, elle ne se doute pas un seul instant que la jeune femme va venir chambouler non seulement son quotidien, mais aussi ses désirs et sa vie. Passionnée et débordante, Érica brûle la chandelle par les deux bouts. Fâchée avec ses parents, notamment sa mère qu’elle méprise cordialement, elle passe d’un enthousiasme communicatif à une froideur mortelle en un instant. Fascinée par sa nouvelle amie, Béa se retrouve absorbée par ce tourbillon incessant et tente de comprendre les sensations et les désirs qui en jaillissent. Jalousie, possession, rejet et passion, c’est un arc-en-ciel d’émotions qui déferle sur Béa. Elle se retrouve en lutte constante face au comportement quelque peu abrupt voire abusif d’Erica, qui avance, bulldozer enflammé, sans sembler se soucier des étincelles qu’elle sème derrière elle.

    Narré par Béa, le récit nous emmène non seulement dans le questionnement de ses émois, mais aussi dans les mailles serrées de la société néerlandaise, entre un conservatisme qui se fissure et un nazisme qui s’instille. Leur histoire se tresse des bouleversements qui secouent l’Europe, avant de la renverser et de les renverser sur leur passage.

    Dans un style très calme et posé, presque analytique, Les désirs flous raconte avec pudeur et précision les tourments d’une jeune femme et d’une époque, prises dans quelque chose qui les dépasse et qui ne peut être nommé dans l’instant. Un très joli texte plein de profondeur.

    Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Mireille Cohendy
    Éditions du Typhon
    166 pages

  • Les marins ne savent pas nager – Dominique Scali

    Sur l’île d’Ys, quelque part entre la Bretagne et Terre-Neuve, on est marin ou terrien, citoyen ou aspirant à l’être. On vit avec la mer, à son rythme et sous son joug, on l’aime ou on la hait, de loin depuis le rivage ou de haut sur le pont d’un navire. Mais on ne s’y baigne pas, on ne nage pas.
    Danaé Poussin, jeune orpheline sur la rive, sait nager, elle. Avec plaisir et délectation. Pour survivre elle va tenter de s’élever.

    Nous vivions sur une île où tous dépendaient de la mer, où même les terriens se vantaient d’être marins. Et pourtant personne ne savait nager.Pour les Grecs de l’Antiquité, la capacité de nager était une vertu militaire et civique. Les gamins étaient bercés de récits de batailles gagnées ou d’échappées réussies grâce aux talents des guerriers-nageurs de leur cité. Pour les Romains, la natation devait figurer sur tout curriculum au même titre que l’écriture et la lecture. Un citoyen digne de ce nom ne craignait ni de plonger ni de se mettre à nu face à des adversaires perses ou barbares qui refusaient de se démunir de leur plastron et restaient enchaînés à la côte.
    À Ys, ceux qu’on appelait les Premiers hommes furent les premiers à renouer avec cette idée. Leurs poupons étaient baignés dans l’eau si jeunes qu’ils n’oubliaient jamais ce qu’ils avaient appris dans le ventre de leur mère. Ils avaient l’instinct de bloquer leur respiration lors de l’immersion. Avec un peu de pratique, ils se retournaient sur le dos ou pataugeaient vers une cible pour l’agripper. Ainsi, leurs petits entraient dans le métier avec une aptitude que peu de gens possédaient.
    Ce don, Danaé Berrubé-Portanguen dite Poussin le possédait. Selon nos archives, elle est née cinq ans avant le Massacre des Premiers hommes et décédée quatre ans avant la Grande Rotation. On nous dit qu’elle a été enfant du rivage, naufrageuse sans scrupules, secoureuse sans limites, fille de pilotes, mère d’orphelins, héritière d’une arme dont elle ne sut jamais se servir à temps.

    Sur Ys, être Issois est non seulement une question de caractère, mais aussi de classe sociale, pourrait-on dire. Bien évidemment, toustes les habitant·es peuvent se dire Issois avec fierté et honneur. Mais être citoyen·ne d’Ys, c’est encore un autre statut. Ys est une société méritocratique et quitter les rivages, les gifles mortelles et destructrices de la mer pour la sécurité des murs de la cité demande d’avoir fait preuve de bravoure, d’ingéniosité et de beaucoup de patience.
    Danaé Poussin, notre orpheline nageuse, vit sur les Échouements, une côte de l’île battue par des marées d’équinoxe meurtrières. Elle croisera d’abord un maître d’armes, citoyen déchu qui rêve de retrouver son rang et mettra au cœur de Danaé l’envie de franchir les murs de la ville. Puis un contrebandier, qui rêve de révolution. Ensuite un citoyen, un vrai, assureur d’armateurs, qui l’invitera à ses côtés derrière les hauts murs de pierre. Puis un pilote, fin connaisseur des fonds marins proches, guidant des bateaux vers le havre de l’île. Enfin, un enfant puis jeune homme, à l’heure de la révolte contre les règles injustes et opaques de l’accès à la citoyenneté.
    À travers l’histoire mouvementée de Danaé, nous allons découvrir l’histoire et les mœurs d’Ys, les fonctionnements et traditions de sa société et de l’entité géographique, géologique, de cette île qui est un personnage à part entière.

    Le grand talent de Dominique Scali, dans ce pavé qui se dévore le temps d’une lame de fond, est de nous présenter un monde à quelques pas du nôtre à peine, et si réel. Avec cette langue riche et surannée extrêmement mélodieuse, qui nous glisse dans l’épaisseur du bois de charpente, la lourdeur des voiles et la langueur des voyages au long cours, elle nous raconte une utopie brisée, une société qui ne sera jamais que le rêve perdu de marins et de terriens qui pensent parler ensemble mais ne s’accordent pas, de générations flouées et de laissé·es pour compte. La vie de Danaé est passée au crible d’un examen de conscience qui permet aux nouveaux maîtres de l’île de justifier leurs choix, leurs positions. Car leur révolution, tournant sur elle-même, laissera encore sur le rivage les ombres lasses des réparatrices de voiles, des pêcheurs sur leurs barques et des petit·es ramasseur·euses de coquillages.

    Un grand roman d’aventure maritime et de société porté par une langue qui nous roule sur la langue et qui entête longtemps !

    La Peuplade
    710 pages

  • La fille de l’Espagnole – Karina Sainz Borgo

    Adelaida Falcón vient de perdre sa mère, avec qui elle partageait un même nom et un appartement à Caracas. Nous sommes plus ou moins maintenant, ou dans ces eaux-là, et Adelaida affronte deux deuils : la mort de sa mère, qui l’a élevé seule, et celle de son pays, qui brûle et se tue chaque jour un peu plus. Alors que les Fils de la Révolution pillent et massacrent, Adelaida trouve refuge dans l’appartement de sa voisine, Aurora Peralta, dont la mère arriva d’Espagne quelques décennies plus tôt. Mais Aurora est morte, elle aussi. Et dans son appartement, toute une vie, de la nourriture, des euros et un passeport européen.

    Nous avons enterré ma mère avec ses affaires : sa robe bleue, ses chaussures noires à talons plats et ses lunettes à double foyer. Impossible de faire nos adieux autrement. Impossible de dissocier cette tenue de son souvenir. Impossible de la rendre incomplète à la terre. Nous avons tout inhumé, parce que après sa mort il ne nous restait plus rien. Pas même la présence de l’une pour l’autre. Ce jour-là, nous nous sommes effondrées d’épuisement. Elle dans son cercueil en bois ; moi sur la chaise sans accoudoirs d’une chapelle en ruine, la seule disponible parmi les cinq ou six que j’ai cherchées pour organiser la veillée funèbre et que j’ai pu réserver pour trois heures seulement. Plus que de funérailles, la ville regorgeait de fours. Les gens y entraient et en sortaient comme ces pains qui se faisaient rares sur les étagères et pleuvaient dru dans notre mémoire quand la faim revenait.

    Jetée hors de chez elle par une milice de femmes, frappée et humiliée, Adelaida tente de reprendre ses esprits entre les murs d’une autre. Elle se replonge dans son enfance, les vacances auprès de ses tantes dans une petite ville sur la côte et la vie avec sa mère. Et sous ses fenêtres, des combats incessants, guerilleras urbaines entre les Fils et Filles de la Révolution, leurs opposants et toute personne ne semblant pas assez transcendée par le grand leader du pays, ou qui passait par là.
    On découvrira touche après touche l’histoire personnelle d’Adelaida, recouverte du sang et des plaies ouvertes par la violence de la dictature qui s’étend.

    Près de 7 millions de Venezuelien·nes ont quitté leur pays ces dernières années. 7 millions. Plus que la population des trois états baltes. L’équivalent de la Bulgarie. C’est le plus grand exode qu’ait connu l’Amérique latine, le second au monde après la Syrie dans l’histoire contemporaine.
    Que sommes-nous prêt·es à accepter lorsque notre quotidien s’écroule ? Jusqu’où serions-nous prêt·es à aller pour survivre ? Partir, ne plus (jamais) revenir. Dispersion. Diaspora. Celles et ceux qui sont ailleurs, celles et ceux qui sont resté·es.

    C’est un récit de survie, le récit de ce qui précède un exode que la narratrice sait vital mais qui reste une idée insupportable. Partir, abandonner sa mère, bien que déjà morte, abandonner ce qui reste de sa famille, laisser sa culture, son histoire, son pays, ses ami·es. Être étrangère chez soi, le devenir ailleurs. Le devenir à soi, littéralement ? Adelaida, au milieu du fracas des combats et des luttes pour maintenir l’illusion d’un quotidien dans un nuage de poussière et de gravats, devra faire des choix, quitte à s’oublier.

    Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante
    Éditions Folio
    286 pages

    Pour creuser le sujet : La Mission de l’ONU au Venezuela dénonce des crimes contre l’humanité dans la répression de l’opposition (Le Monde)

  • Homo sapienne – Niviaq Korneliussen

    À Nuuk, capitale du Groenland, 5 jeunes gens tentent de trouver leur place et leur identité. Fia, en couple avec Piitaq, est sur le point d’exploser sans comprendre vraiment pourquoi. Son frère, Inuk, lutte contre qui il est et la trahison de sa meilleure amie, Arnaq, qui elle, de fête en fête, goulot à la bouche, papillonne d’histoire d’un soir en coup d’une nuit. Ivik doute de qui elle est et n’est pas, et Sara, pleine d’émotions et vide de sens, cherche un moyen de s’apaiser.

    Nos projets
    1. Mes études terminées et nos revenus assurés, nous achèterons une maison avec beaucoup de pièces et un balcon.
    2. Nous nous marierons.
    3. Nous ferons trois-quatre enfants.
    4. Tous les jours, nous irons faire nos courses après le travail et nous rentrerons en voiture.
    5. Nous vieillirons et nous mourrons.

    Piitaq. Un homme. Trois ans. Des milliers de projets. Des millions d’invitations à dîner. Séances d’aspirateur et de ménage qui tendent incessamment vers l’infini. Sourires faux qui s’enlaidissent. Baisers secs qui se figent comme du poisson séché. Il faut éviter le mauvais sexe. Mes orgasmes simulés sont de moins en moins crédibles. Mais nous continuons à faire nos projets.
    Les journées s’assombrissent. Le vide en moi s’agrandit. Mon amour n’a plus aucun goût. Ma jeunesse vieillit. Ce qui me maintient en vie se dirige uniquement vers la mort. Ma vie s’est usée, flétrie. Quelle vie ? Mon cœur ? C’est une machine.

    Chacune des voix qui s’exprime dans le livre de Niviaq Korneliussen est à un croisement de sa vie. Et ce croisement est assez terrifiant. C’est un gouffre sombre, une forêt épaisse, deux morceaux de banquise qui se rapprochent en grondant. Et pourtant, c’est un saut à prendre, une traversée à faire. Celle qui demande sans doute le plus de courage et de solitude. Nos cinq voix vont devoir se confronter à elles-mêmes, à leurs amours, leurs émois, leur âme.

    Niviaq Korneliussen nous fait visiter leurs pensées intimes dans un style allant du tranchant de la résignation désespérée et pourtant inacceptable à la poésie de la chute prochaine et irrémédiable. Elle raconte avec une grande précision et beaucoup d’empathie la complexité d’exister tel que l’on se (re)sent lorsque la norme écrase de tout son poids le champ des possibles, la soudaineté brutale d’une compréhension floue qui tombe sur le coin de l’œil et dont on devine qu’elle va tout chambouler, qu’il s’agisse d’un regard avec cette fille pendant une soirée ou de la distance que l’on met avec son ou sa partenaire. Tous ces moments qui tremblent, vibrent et obligent à la décision, à un choix qui viendra de très loin, avec beaucoup de douleur sûrement, mais peut-être beaucoup de beau et de sérénité, après.

    Choisir c‘est renoncer, choisir c’est s’affirmer, et les personnages de Niviaq Korneliussen ont leur vie à hurler sur les toits. Un cri primal pour des thèmes on ne peut plus contemporains et une autrice à suivre.

    Traduit du danois par Inès Jorgensen
    Éditions 10/18 – La Peuplade
    190 pages

  • Le chien noir – Lucie Baratte

    Il était une fois une jeune fille de 16 ans, la princesse Eugénie, fille du roi d’un puissant royaume. Son père, le terrible roi Cruel, était un homme tyrannique et violent. Un beau jour, il décide de la marier au mystérieux roi Barbiche, seigneur d’une contrée lointaine. La jeune Eugénie part avec son nouvel époux, un homme aussi flamboyant que sombre, à la barbe noire bestiale et fournie et aux yeux de feu. En chemin, au cours d’un terrible orage qui fait trembler la forêt, elle sauve un jeune chien noir, qui deviendra son compagnon dans sa vie de malheur et de solitude.

    Il était une fois, une fois plus vieille, une fois plus sombre, dans un pays forcément très loin d’ici, un roi si cruel qu’on le croyait descendant d’un ogre. Il avait épousé une femme belle et froide comme la nuit qui lui avait donné une fille belle et gaie comme le jour. Puis la reine mourut, succombant paraît-il aux méchancetés de son mari.
    Bien des années après ce drame, la petite princesse était devenue jeune fille. L’éclat de sa beauté troublait tous ceux qui s’attardaient à la contempler. De longs cheveux d’un noir intense, lisses, lourds et épais, entouraient un visage ovale aux lignes pures. Ses yeux, comme ceux des grandes héroïnes, vous contaient le monde dans ses reflets vert et or. Un sourire, et le rose de ses joues attirait votre attention sur l’exquise douceur promise par la finesse de sa peau. Et c’est dans ce même instant que vous baissiez le regard, gêné par votre curiosité à la vue de la grande tache ténébreuse qui coulait, régulière, le long de son visage, de l’œil gauche au bas de la joue.

    Nous les connaissons toutes et tous, ces contes, ces histoires racontées encore et encore, dans leur version Andersen/Perrault/Grimm/Disney. Leurs rebonds, leurs ressorts n’ont plus de secrets pour nous, ce qui fait de l’exercice de leur réécriture quelque chose d’aussi amusant que risqué.
    Lucie Baratte reprend ici en grande partie Barbe-Bleue, mais aussi un peu de La Belle et la Bête. Allons à l’essentiel, j’ai été presque tout à fait convaincue, si ce n’est la fin, qui m’a laissé sur la mienne. Je ne te dévoilerai rien ici, lectrice, lecteur, mon doux rêve, mais j’ai espéré jusqu’au bout un dénouement qui n’irait pas dans ce sens-là, justement, pour la tendre Eugénie. Une issue libérée de tout homme et elle-même seule héroïne de sa propre liberté. C’est un parti-pris, faisons donc avec.
    Une fois cela dit, il serait à mon avis dommage de se priver de cette lecture, car le texte est absolument superbe. Lucie Baratte connaît ses contes sur le bout des doigts et reprend avec souplesse et délectation leurs rythmes, leurs tics et leurs archétypes. On trouvera d’autres références, toutes amenées avec malice et intelligence : qui la reconnaît s’en amusera, et qui non ne s’en trouvera pas lésé. Les quelques anachronismes glissés ça et là le sont également avec beaucoup de justesse et sans trop en faire, la beauté du geste servant tout autant le sens du récit et ajoute même un nouveau niveau à cette réinterprétation.
    Tout cela nous est conté avec une langue d’une noirceur poétique incroyable. Les mots et les phrases se murmurent à nos oreilles, confidences sombres et envoûtantes d’histoires oubliées à force d’être répétées et qui se réveillent à l’appel de la formule incantatoire bien connue Il était une fois.

    Une belle réécriture qui déroule toute la palette des noirs, de la nuit au charbon en passant par la Chine et le corbeau, un conte de fée gothique et moderne raconté dans le souffle d’une mélopée fascinante.

    Éditions du Typhon
    185 pages

  • Un poulpe à la gorge – Zerocalcare

    L’enfance, l’âge des amitiés, des blessures et des défis à la con. Zero et son ami Secco en sont de grands pratiquants dans la cour de l’école Voltaire, tandis que les surveillants se galochent et sous le regard critique et blasé de leur copine Sarah. Un crâne humain, découvert lors d’une de ces expéditions, va provoquer bien des remous dans la petite école et dans la jeune caboche déjà pleine de tornades de questions du jeune Zero, des questions et des mystères qui auront un écho jusqu’à l’âge adulte.

    Lectrice, lecteur, ma douce, je ne t’ai pas encore parlé de Zerocalcare par ici. Et pourtant, dans mon peu de culture BD, il a une place juste à côté de Riad Sattouf et Marjane Satrapi. L’auteur italien qui a grandi dans le quartier de Rebibbia à Rome, punk, anarchiste, engagé dans le tissu social et culturel de son quartier tant aimé, n’a pas son pareil pour conter les petites histoires du quotidien et en faire des fresques épiques et décalées, pour illustrer les tourments existentiels, des plus futiles (s’il en existe vraiment) aux plus tortueux. Avec beaucoup d’humour et d’émotion il nous raconte ses histoires et les vies qui sillonnent la sienne.
    Il développe ici en trois temps la prégnance des histoires d’enfance, de ces aventures que l’on se créé et qui modèlent nos jeunes vies sans que l’on se doute de la résonnance qu’elles auront plusieurs années plus tard. La culpabilité d’une dénonciation honteuse, les secrets enfouis, les peines cachées. Zerocalcare se tient (et nous tient) en équilibre sur le fil de l’humour noir, de la dérision et du mal-être. Il tire sa peine, plein de remords, de regrets et de doutes, cherchant dans son enfance et sa jeunesse un peu de joie, ou la source de ses questionnements incessants.

    Bourrée d’humour et de tendresse, Un poulpe à la gorge nous décrit autant les tourments intérieurs hérités des bêtises de l’enfance que des réflexions plus complexes sur l’évolution des relations au fil du temps, et la perception de la vie elle-même par un jeune homme qui essaie de comprendre le monde avec ce qu’il leur donne, à ses ami-es, son quartier, et à lui.

    Merci au beau travail de traduction de Brune Seban, qui nous fait profiter du dialecte romain pour nous laisser au plus près de l’œuvre !

    Traduit de l’italien par Brune Seban
    Editions Cambourakis
    207 pages

  • L’amie prodigieuse – Elena Ferrante

    Lena et Lila se connaissent depuis l’enfance. Lorsque, déjà âgée, Lila disparaît dans la nature, Lena revient sur leur histoire. Leur amitié naissante dans la cour de l’école et de l’immeuble d’un quartier pauvre de Naples, les camarades de classe, les études, les amours, les affrontements. Dans l’Italie du Sud d’après-guerre, chaque famille vit et survit en tenant son rang ou en tentant de le dépasser. Les enfants portent dans leur nom les actes de leurs parents, et les filles l’honneur de leur famille.

    Ce matin, Rino m’a téléphoné, j’ai cru qu’il voulait encore de l’argent et me suis préparée à le lui refuser. Mais le motif de son appel était tout autre : sa mère avait disparu.
    « Depuis combien de temps ?
    – Quinze jours.
    – Et c’est maintenant que tu m’appelles ? »Mon ton a dû lui paraître hostile ; pourtant je n’étais ni en colère ni indignée, juste un tantinet sarcastique. Il a tenté de répliquer mais n’a pu émettre qu’une réponse confuse, gênée, moitié en dialecte et moitié en italien. Il s’était mis dans la tête, m’a-t-il expliqué, que sa mère était en vadrouille quelque part dans Naples, comme d’habitude.« Même la nuit
    ? Tu sais comment elle est.
    – D’accord, mais quinze jours d’absence, tu trouves ça normal ?
    – Ben oui. Ça fait longtemps que tu ne l’as pas vue, c’est encore pire : elle n’a jamais sommeil, elle va et vient, elle fait tout ce qui lui passe par la tête. »
    Il avait quand même fini par s’inquiéter. Il avait interrogé tout le monde, fait le tour des hôpitaux et s’était même adressé à la police. Rien, sa mère n’était nulle part.

    L’amitié de Lena et Lila se constitue, dès leur plus tendre enfance, de ce mélange de fascination, de crainte et de fidélité infaillible dont sont faites les rencontres inoubliables. Se défiant continuellement, les deux petites se rapprochent en testant leurs limites et celles de leur univers. Lila la téméraire, un peu méchante et détachée ; Lena la gentille, discrète et obéissante. Obsédée par son amie, elle fera tout pour être à la hauteur de ses attentes, tant dans ses postures et ses attitudes qu’à l’école où elle deviendra l’une des meilleures élèves et poursuivra, avec l’appui de son institutrice, des études en collège puis au lycée, aux côtés des enfants les plus riches du quartier. Lila, malgré son intelligence vive et acérée, n’aura pas cette chance et rejoindra bien vite la cordonnerie familiale, mais sans perdre de vue ni ses ambitions, ni ce désir violent de révolte et d’émancipation. Nous passons auprès d’elle une dizaine d’années, de leur enfance à leur adolescence et luttons à leurs côtés. Car la vie quotidienne pour une jeune fille, dans le Naples des années 50/60, est un combat, et nos deux héroïnes en prennent pleinement conscience. Trouver sa place dans sa famille et peut-être s’en affranchir, au risque de tout perdre. Comprendre les enjeux et conflits de pouvoirs qui régissent le fonctionnement de cette société en vase clos qu’est leur quartier napolitain. Se construire face à toutes ces injonctions, celles qui sont clairement posées, potentiellement entre deux baffes, celles que l’on a ancrées en soi, celles qui naissent avec les années et les groupes d’ami-es. Lena devra apprendre à exister pour elle-même, en-dehors de son amitié pour Lila, et peut-être en-dehors du cadre familier du quartier, dont les études vont l’éloigner petit à petit.

    Témoins et actrices centrales de la valse des existences de ce monde qui absorbe et reflète les échos du monde, Lena et Lila tracent leur route, parfois de la pointe des pieds, parfois à grands cris, et lient leur destin irrémédiablement, de ces liens incompréhensibles par les autres, parfois délétères car trop grands pour soi, mais absolument vitaux.

    Traduit de l’italien par Elsa Damien
    Éditions Gallimard
    389 pages