Mâchoires – Mónica Ojeda

couverture Mâchoires

Fernanda et ses inséparables copines sont lycéennes dans le très prestigieux collège-lycée privé Delta de l’Opus Dei, qui accueille la fine fleur féminine de la haute de Guayaquil. Fille d’une fervente militante anti-avortement et sœur d’un frère mort, potentiellement de sa main, elle et ses copines sont les popus du lycée. Mais la vie est assez morne, quand on vit dans un quartier ultra-sécurisé et qu’on peut faire régner sa loi un peu partout. Adeptes de creepypastas et d’histoires horrifiques en général, la petite bande va investir un immeuble en ruine, entouré d’eau stagnante, rempli de serpents et autres reptiles au sang froid et à la dent dure pour y tracer et repousser leurs limites.
De son côté, Miss Clara prend sa première rentrée dans ce collège-lycée privé. Fille de prof qui se glisse dans les vêtements (et le corps) de sa défunte mère, elle espère que ce nouvel établissement sera également un coup d’éponge sur le traumatisme et l’humiliation que lui ont fait subir deux élèves de son ancien bahut.
Fernanda, la rebelle, la meneuse, émerge pourtant un jour pieds et poings liés dans une cabane au fin fond de la forêt équatorienne, avec pour seul horizon la jungle dense et moite et un volcan. La ravisseuse n’est autre que Miss Clara, qui a décidé de lui donner une bonne leçon. Mais pour quelle raison ? Ça, Fernanda n’en a pas la moindre idée.

Elle ouvrit les paupières et toutes les ombres du jour qui se brisait s’engouffrèrent en elle. Ces taches volumineuses -« L’opacité est l’esprit des objets », disait son psychanalyste- laissaient deviner des meubles en piteux état et, plus loin, un corps fantomatique qui nettoyait le sol avec un balai-serpillère pour hobbit. « Merde ». Elle cracha sur le plancher contre lequel s’écrasait le côté le plus laid de son visage de Twiggy-face-of-1966. « Merde ». Sa voix semblait sortir d’un vieux dessin animé en noir et blanc. Elle s’imagina là où elle était, par terre mais avec le visage de Twiggy, qui était en réalité le sien, mis à part la couleur canard-en-plastique des sourcils du mannequin anglais; des sourcils canard-de-bain qui ne ressemblait en rien à la paille brûlée non épilée des siens. Même si elle ne pouvait pas se voir, elle savait exactement dans quelle position gisait son corps et devinait l’expression peu gracieuse qu’elle devait avoir en ce si bref instant de lucidité. La pleine conscience de son image lui donna une fausse sensation de contrôle mais ne la tranquillisa pas pour autant car, malheureusement, la connaissance de soi ne transformait personne en Wonder Woman, ce qu’elle avait besoin d’être pour se libérer des cordes qui lui liaient les mains et les jambes, comme les actrices les plus glamour de ses thrillers préférés.

L’adolescence, cette période monstrueuse de transformation des corps et des esprits, de lutte violente pour exister par soi-même mais surtout par les autres, par ses amies qui sont le centre de la vie, et contre les mères, ces figures déformées et dévorantes qui ne lâchent jamais prises. Fernanda souffre en silence du manque d’affection donné par sa mère, tandis qu’Annelise, sa meilleure amie, sa sœur de cœur, sa passion, méprise la sienne pour les humiliations qu’elle lui fait vivre depuis l’enfance. Miss Clara, elle, s’est fondue dans le corps et la vie de sa génitrice pour avoir l’impression d’exister, elle s’est glissée entre les dents acides et tranchantes de celle qui l’a mise au monde et rabaissée jusqu’à sa mort.
La bande de lycéennes jouera à se faire peur en se perdant dans une mythologie créée par Annelise, la plus belle, la plus inventive, la plus extrême, peut-être ? Emportées par la cosmogonie du Dieu blanc, une divinité morbide et violente, elles se lancent dans des défis qui dépassent vite l’envie de frisson propre à la sensation d’immortalité adolescente. Pour vivre une vie d’adulte, il faut aller loin, se faire mal et faire du mal à celles qu’on aime. Leurs dents claqueront de peur et de désir, s’enfonceront dans les chairs pour dévorer les émotions ardentes et incompréhensibles que leurs esprits ne contrôlent pas et que leurs corps exultent.

Mónica Ojeda nous emmène dans les entrailles émaillées des relations. Mère et filles, amies ou amantes, les attaches entre les personnages de ce roman sont tout sauf simples ou saines. On se rejette, on se dégoute, on se frappe et on se lèche, on se goûte, on s’embrasse et on se mord. Mettant au creux de son texte (et en exergue) la phrase de Lacan « Un grand crocodile dans la bouche duquel vous êtes – c’est ça, la mère », elle développe au fil du texte et dans une langue palpitante, oppressante et addictive, cette brutalité latente ou manifeste qui naît de la dualité entre une mère et sa fille, et de la domination intrinsèque à toute relation passionnée et constituante. Fernanda et Annelise, amies fusionnelles depuis l’enfance, partagent en grandissant la même passion pur les histoires d’horreur et le même rejet de leurs mères pathétiques, fausses et rejetantes. Entre amitié et amour, passion et soumission, la ligne est mouvante et les mâchoires se referment, emprisonnant les jeunes filles dans la fausseté de leur vie publique et l’onirisme cosmique, indicible et pervers de leurs fantasmes. Miss Clara Lopez Valverde a, elle, embrassé cette prison de dents et d’os, en se dévouant corps et âme à sa mère malade et méprisante, dont elle aspire la moelle jusqu’à la dernière goutte, pour exister en-dehors d’elle-même et être à la hauteur d’attentes qui ne seront jamais comblées.
C’est un monde de femmes, autant que la société dans laquelle elles évoluent n’est pas pour elle, voire contre elles. Les hommes passent, rapidement, de loin, souvent loin d’être prêts pour ce que vivent, pensent et se font vivre les filles et femmes qu’ils croisent. Ils se sentent dominants et contrôleurs mais ne sauraient imaginer ou même deviner ce qui se trame derrière ces bouches juvéniles et désirables, derrières ces sourires prudes et carnassiers.

Mâchoires est un roman terrifiant et fascinant sur les relations intimes et passionnelles entre les mères et leurs filles, les amies, les enseignantes et leurs élèves, ces liens troubles, brusques, sur lesquels nous pensons avoir une emprise et un contrôle mais, qui irrémédiablement nous échappe et laisse sortir le monstre, toutes dents dehors, et son envie inassouvie de dévorer et d’être dévoré.

Traduit de l’espagnol par Alba-Marina Escalón
Gallimard
320 pages

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