Étiquette : argentine

  • Pleines de grâce – Gabriela Cabezón Cámara

    Cleopatra est une travestie qui œuvre dans la villa miseria d’El Poso, à Buenos Aires. Après avoir été tabassée et violée par les flics du coin, elle a une révélation et voit la Vierge (littéralement). Elle arrête la prostitution et veut réaliser la vision et les envies de la mère de Jésus : créer une communauté autonome dans la villa, avec l’aide des dealers, drogué·es, trafiquants, putes et autres laissé·es pour compte. Dans le bidonville d’El Poso, tout prend plus d’ampleur, tout est plus brillant, plus fou, plus vif. La vie, comme la chair. Cleopatra, connue comme la louve blanche, va réussir à embarquer dans son projet divin complètement improbable une bonne partie de la communauté de la villa et essayera d’en sortir quelques-uns de la drogue et de la prostitution, à défaut de la misère.
    Quand Qüity, journaliste du centre-ville, entend parler de cette illuminée et de son projet fou, elle se précipite à El Poso pour couvrir l’événement. Elle se retrouve emportée dans un monde flamboyant, d’une violence brute, ville au cœur d’une ville, dont tout le monde se fout. Elle va ressentir dans sa chair la brutalité de l’extérieur et de l’intérieur, l’abandon et la passion désordonnée et ingérable qui s’empare de cette communauté.
    Cleo et Qüity, tombées folles amoureuses l’une de l’autre, ont dû fuir en Floride, et nous raconte leurs histoires. Plongée en pleine misère, dans la violence crasse des bidonvilles de Buenos Aires, dans la brutalité insoutenable des flics et autres profiteurs de l’abandon. Plongée dans un monde à part.

    Pure matière affolée de hasard, voilà, pensai-je, ce qu’est la vie. C’est là-bas sur l’île que je me suis mise à l’aphorisme, presque à poil, sans une seule de mes affaires, pas même un ordinateur, à peine un peu d’argent et des cartes de crédit que je ne pouvais pas utiliser tant qu’on serait en Argentine. Mes pensées n’étaient que choses pourries, bouts de bois, bouteilles, tas de branchages, préservatifs usagés, morceaux de quai, poupées sans têtes, le reflet de l’amas de déchets que la marée abandonne lorsqu’elle se retire après avoir beaucoup monté. Je me sentais échouée et j’ai cru avoir survécu à un naufrage. Je sais maintenant que personne ne survit à un naufrage. Ceux qui coulent meurent et ceux qui s’en sortent vivent en se noyant.

    Pleines de grâce est comme une plaie ouverte. Ce roman palpite et saigne. Mais c’est une plaie que l’on s’est faite par amour, et on la contemple avec passion. Une plaie que l’on a eue en se battant, le couteau entre les dents, dans nos habits de lumière sur un air de cumbia.

    Gabriela Cabezón Cámara, dans ce roman qui est son premier mais qu’on peut déjà lire à nouveau avec le superbe Les aventures de China Iron (dont je t’ai parlé ici), nous balance sans ménagement dans la crudité de la villa. Entourés de ses personnages, complètement queer et tout aussi maltraités que nous, nous plongeons tête la première dans les aventures et discours extravagants de la mystique Cleopatra, prophète de son temps et de son lieu. Ce n’est pas un roman, c’est un poème, un chant. Cleo et Qüity nous scandent leurs paroles dans le creux de la poitrine, et l’on partage les coups, le feu, les désirs et la fièvre. On (re)trouve déjà ici l’envie de l’autrice de nous emporter dans la vie de personnages hors du commun, luttant contre un système oppressif et (puant le) renfermé pour mener leur vie et être selon leurs envies. La cruauté côtoie la joie la plus folle, l’amour débridé le mépris de classe. Mais dans la chaleur de Buenos Aires, la liberté dansant la cumbia gagne rarement contre la dureté métallique des balles.

    Pleines de grâce est une entrée spectaculaire dans la littérature queer, engagée et flamboyante de Gabriela Cabezón Cámara qui se lit d’un souffle, le cœur en suspens.

    (Magnifiquement) traduit par Guillaume Contré
    10/18 – Les éditions de l’Ogre
    188 pages

  • Notre part de nuit – Mariana Enriquez

    Juan quitte précipitamment Buenos Aires avec son fils Gaspard, 6 ans. Nous sommes en 1981 et les dictatures militaires se succèdent en Argentine. Mais c’est un autre danger que tente de parer Juan. Médium, il œuvre pour une société occulte qui vénère une divinité ténébreuse, l’Obscurité, que lui seul parvient à invoquer. Et il le sait, son fils a lui aussi ce terrible don. Il sait aussi la vie que cela lui réserve : souffrance, dépossession, exploitation, et comme seule libération une mort précoce.
    Atteint d’une grave maladie cardiaque et sentant constamment le souffle froid de la mort sur sa nuque, Juan veut à tout prix protéger son fils de l’enfer qui lui tend les bras s’il devait un jour le remplacer. C’est un bras de fer qui s’engage entre le père et l’Ordre, qui est prêt à tout pour garder sa puissance et obtenir la promesse de l’Obscurité : la vie éternelle.

    Cet Ordre, pourtant, c’est aussi un peu sa famille. Après avoir été acheté à ses parents par l’une des familles dirigeantes, les Reyes-Bradford, il épousera Rosario, leur fille unique. Puissants propriétaires terriens, piliers du capitalisme argentin proches de la junte militaire, exploitants de maté et exploiteurs des populations locales guaranis, les Reyes-Bradford manœuvrent d’une main de fer dans un gant de chair sanguinolente l’Ordre, aux côtés de Florence Mathers. Dans leur sillage, une traînée sombre de corps et de disparitions. Juan les connaît donc intimement, mais peut aussi compter sur certains alliés. Reste à voir si lui, l’ombre planante de sa femme morte dans des circonstances bien suspectes, leur fils Gaspard et ses amis parviendront à survivre dans ce monde entre deux mondes, dans lequel règne une divinité sombre aussi affamée qu’indomptable.

    Une telle lumière ce matin-là et le ciel limpide, à peine une tache blanche dans le bleu brûlant, plus semblable à une traînée de fumée qu’à un nuage. Il était déjà tard, il fallait partir, demain il ferait aussi chaud ; et s’il pleuvait, si l’humidité du fleuve accablait Buenos Aires, il serait incapable de quitter la ville.
    Juan avala sans eau un comprimé contre le mal de tête et entra dans la maison pour réveiller son fils, qui dormait sous un drap. On part, lui dit-il, le secouant doucement. Le garçon se réveilla sur-le-champ. Les autres enfants avaient-ils le sommeil aussi léger, étaient-ils autant sur leurs gardes ?

    Nous suivrons, à différentes époques, les protagonistes de cette histoire folle et monstrueuse. De manière achronologique, Mariana Enriquez nous dévoile par touche les pièces de ce puzzle horrifique. Nous y croiserons Juan et Gaspard, accompagnés chacun de leur bande d’ami·es/proches, qui pour certain·es paieront cher leur attachement à cette famille. Mais aussi Rosario, née au cœur de l’Ordre, artère dirigeante battante, épouse et mère de médiums qui doivent être tués à la tâche pour la cause ultime, et qui devra choisir son camp, entre sa famille de sang et celle de cœur. Ce sont également les vies des trois ami·es de Gaspard qui s’engouffrent dans cette trame gluante et dévorante, avec la ferveur et la fidélité de celles et ceux qui savent leurs vies liées à jamais, sans savoir pourquoi mais sans le remettre en doute. Et chaque étape, complétant la précédente (ou la suivante), nous amène doucement mais violemment vers leur destin.

    On touche ici à la perfection, à tous les niveaux. Mariana Enriquez (Ce que nous avons perdu dans le feu) nous dresse un tableau incroyable de la société argentine, de la fin des années Perón jusqu’au retour de la démocratie, puis les années SIDA. Elle parvient à nous instiller l’atmosphère de chaque époque, les ressentis et la vie des différentes parties et peuples du pays tout au long de cette période violente qui a détruit l’Argentine et les Argentins à petit feu. Avec brio, elle mêle à tout cela une histoire horrifique qui tisse des liens avec les mouvements ésotériques britanniques de la fin du XIXème siècle tout autant qu’avec les croyances et traditions des peuples indigènes et notamment guaranis. On retrouve un peu de King dans la bande d’amis gasparienne, cette amitié incassable et aventureuse prête à tout, si jeune et si sérieuse, balancée des séismes dictatoriaux aux tréfonds mystiques d’une puissance abyssale, les deux dévorants qui se présente sur son chemin ; de la violence d’une enfance lacérée vers une jeune vie d’adulte qui n’aura jamais cicatricée.

    En nous contant tout cela, toute cette incommensurable histoire, par le chemin qui lui plaît, en se détachant du temps, Mariana Enriquez nous emmène loin dans la tête de ses personnages, déchirés de toute part par une réalité impalpable qui les dépasse et les emporte. Sans faux suspense ou autre effet affecté, elle dessine pour nous et déroule les intrications de sa narration avec fluidité, pour un émerveillement constant. Son texte, cru, violent et si beau, réserve à chaque page de superbes moments de littérature, faisant briller l’horreur d’une beauté inacceptable.

    Sous les jacarandas en fleurs dans les rues de Buenos Aires, sur les berges du Paraná, dangereusement tranquille après les chutes d’Iguazú, le Mal rôde, sous une forme ou une autre et le combattre se paie toujours avec du sang. Nous sommes faits pour l’obscurité et portons chacun notre part de nuit, nous sussure Juan. Et dans cette obscure nuit, parmi toutes, une étoile brille et sa lumière éclabousse les ombres pour les magnifier.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
    760 pages
    Éditions du sous-sol

  • Les aventures de China Iron – Gabriela Cabezón Cámara

    Connaissez-vous Martin Fierro ? Figure littéraire argentine, il est l’incarnation du gaucho, le cow-boy argentin qui fait tourner ses bolas dans la pampa, seul parmi ses bêtes dans des kilomètres carrés de vastes espaces désertiques.
    Martin Fierro a été recruté pour aller combattre les indigènes. Il déserte et, à son retour chez lui, sa femme s’est fait la malle avec ses enfants. Martin en profite donc pour aller combattre les injustices de son pays, parce que quitte à être hors-la-loi autant y aller à fond.

    Et sa femme alors ? Où s’en est-elle allée ? C’est à elle que s’intéresse Gabriela Cabezón Cámara. Martin Fierro enrôlé, qu’advient-il d’elle ?

    Ici, Mme Fierro a 14 ans. Mariée de force à son gaucho de mari, elle lui a donné 2 enfants. Et lorsque l’armée l’emporte loin d’elle, elle y voit le chemin vers la reconquête de sa liberté. Laissant ses enfants à un couple de vieux du pueblo, elle part aux côtés de la britannique Elizabeth, Lisa, Liz, une rousse flamboyante qui part, elle, récupérer son écossais de mari indûment enrôlé de force dans l’armée argentine et, au passage, l’estancia qu’ils sont censés gérer.
    Pendant ce voyage, Mme Fierro va se construire un nom, d’abord, s’approprier ce sobriquet de China et le modeler à son image, tout comme le nom de son mari. Puis son corps, puis sa vie. En compagnie de Liz et d’Estreya le chiot, puis de Rosa, le gaucho solitaire croisé sur le chemin, elle va découvrir la pampa et ses habitants, humains, animaux, minéraux.

    Je te le dis tout de go, lectrice, lecteur de mon cœur, je n’ai pas lu la geste épique de Martin Fierro le gaucho. Déjà parce que les gestes épiques c’est pas trop ma came, je l’admets, et ensuite parce que je préfère sa femme, au gaucho. Et toi aussi, tu vas voir.

    China ne sait pas grand-chose du monde, ça elle le sait, mais elle le sent comme personne. Elle déborde d’amour, de curiosité et d’envie de comprendre, elle se gorge de la beauté et de la sensualité de ce qui l’entoure. Elle découvrira l’amour, le beau, l’enivrant, dans les bras de sa Liz. Avec elle, elle apprendra aussi la culture britannique, ces lointaines contrées humides et grises, fantasmatiques enveloppées de son smog mystérieux. Elle rencontrera d’autres hommes, le doux et atypique Rosa, d’abord, puis le colonel Hernandez, maître désobligeant d’une estancia. Enfin les indigènes, qui épousent ce paysage onirique et transperçant et l’habitent en communion.

    Initiation, découverte, fantastique, queer, ce roman se glisse par le chas de nombreux genres et nous les glisse tous entre les lèvres. Par son écriture d’une poésie chaude et charnelle, l’autrice nous imprègne des paysages incroyables et changeant de l’Argentine. Mais dans son voyage, China Iron n’est pas une jeune fille naïve à la recherche d’un but. L’esprit acéré, elle comprend très vite le monde qu’elle découvre, ses rapports de force, ses contraintes et ses espaces de liberté. Elle prend à gorgées pleines les plaisirs et la beauté des gens, des sites, des ciels qui la font danser comme elle crache aux pieds de ceux qui asservissent, contraignent, dominent et ignorent.

    C’était l’éclat. Le chiot sautillait, lumineux, parmi les pattes poussiéreuses et usées des rares habitants qui traînaient encore là-bas : la misère encourage la fissure, elle égratigne lentement, à l’air libre, la peau de ceux qu’elle a fait naître ; elle en fait du cuir sec, la craquelle, impose une morphologie à ses créatures. Ce n’était pas encore le cas du chiot, il irradiait la joie d’être en vie, d’une lumière n’ayant pas encore souffert la triste opacité d’une pauvreté qui, j’en suis convaincue, était davantage un manque d’idées que de quoi que ce soit d’autre. 

    Les aventures de China Iron est un merveilleux conte qui interroge la place des mythes dans nos sociétés et qui, dans une explosion de rage vivifiante, de mots, d’éclairs et de morceaux de ciel, dissémine la passion et la liberté dans le moindre interstice du monde et de nos êtres. Et Saint-Nectaire sait qu’on en a bien besoin.

    Traduit par Guillaume Contré
    Éditions de l’Ogre
    246 pages

  • Des oiseaux plein la bouche – Samantha Schweblin

    Ça commence par deux mecs un peu loubards (surtout un), qui s’arrêtent casser la dalle dans un routier. Mais le tenancier ne semble pas disposé à les servir. Dans un état second car sa femme gît au sol et lui, trop petit ne peut pas atteindre le frigo, au grand dam de ses clients.
    Ça continue sur une autre route. Une jeune mariée, après avoir répondu à un besoin pressant, s’aperçoit que son cher et tendre ne l’a pas attendu. Derrière les toilettes, elle découvre qu’elle n’est pas la seule à avoir subi cet abandon et se demande s’il vaut mieux succomber au désespoir avec ses compagnes d’infortune ou bien s’en arracher pour retrouver la vie.
    On croisera aussi cette jeune fille qui, après le divorce de ses parents et à leur grand désarroi, comment à se nourrir uniquement de moineaux vivants. Cet homme complètement affolé après avoir tué sa femme et avoir dissimulé son corps dans une valise qui se retrouve propulsé grand artiste contemporain par d’autres sans doute plus fous que lui, ou encore cet artiste-peintre un peu psychopathe sur les bords qui se lie d’amitié avec un dentiste et doit, pour lui, s’émanciper de son sujet de prédilection tout en découvrant le plaisir de s’attacher à un autre être humain.

    On trouve de tout dans ce bouquet de nouvelles toutes plus étranges et dérangeantes les unes que les autres. Parfois légèrement à côté du réel, suffisamment pour nous déstabiliser et nous interroger sur le sens de ce que nous vivons avec les personnages, et parfois c’est le regard même du personnage qui souligne l’improbable et le décalage de situations qui devraient être normales. Comme ce jeune homme qui doit faire ses preuves pour rejoindre un gang de Buenos Aires, ou ce petit garçon qui voit ses parents s’éloigner et sa mère se refermer sur elle-même.

    En se tournant vers la route, Felicidad comprend son destin. Il ne l’a pas attendue et, comme si le passé était palpable, elle croit distinguer au loin le faible reflet rouge des feux arrière de la voiture. Dans l’obscurité plane de la campagne, il n’y a que la désillusion et une robe de mariée. Assise sur une pierre près de la porte des toilettes, elle en arrive à la conclusion qu’elle n’aurait pas dû traîner, qu’il aurait mieux valu qu’elle se presse davantage. Elle trouve bizarre d’être là, à faire tomber les petits grains de riz accrochés aux broderies de sa robe, en rase campagne, sans autre perspective que les champs, la route et, au bord de la route, des toilettes pour femmes. 

    Des femmes désespérées

    Avec ses nouvelles, Samantha Schweblin interroge les rapports familiaux, les non-dits et les échanges vide de sens qui tuent, doucement, les relations humaines. Ces petits éléments parfois anodins prennent ici la dimension dévorante d’un gouffre sans fond (parfois littéralement, avec les nouvelles « Le creuseur » et « Sous terre »). Elle montre aussi les contradictions et l’absurdité de notre rapport à la société et aux normes, notre angoisse quand celles-ci disparaissent et notre peur, au moment de les retrouver, de comprendre leur incongruité.

    236 pages
    Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon
    Éditions du Seuil

  • Trafalgar – Angélica Gorodischer

    Trafalgar Medrano est un voyageur de commerce vivant à Rosario, en Argentine. Habitué du café le Burgundy, il y retrouve régulièrement ses amis pour tailler le bout de gras. Car dans sa profession, on se balade pas mal et on en voit, des choses étonnantes et des gens étranges. Multi-produits, Trafalgar n’a de limite que ce que ses clients peuvent acheter et remplit le coffre de sa guimbarde de bois, de kaolin, d’ampoules, de matériel de lecture… Bref, tant que ça s’achète, ça vend !

    Et les amis de Trafalgar adorent quand il raconte ses histoires. Si la réserve de café et de cigarettes brunes est suffisante, alors il n’y a plus qu’à le laisser parler et n’en pas croire ses oreilles. Car Trafalgar travaille dans une vaste zone, qui dépasse la région de Rosario et l’Argentine. Il livre dans tout l’univers, sur des planètes et auprès de peuples que lui seul connaît et dont personne n’a jamais entendu parler. Une planète sans aucune lumière tant son soleil est faible, une autre est dirigée d’une main de fer par mille femmes, celle d’après est comme la Terre, mais quelques 500 ans plus tôt.

    C’est donc à chaque fois avec beaucoup de curiosité, d’impatience et un soupçon de moquerie, quand même, pour les manières et les habitudes de Trafalgar, que ses amis attendent ses récits. Et ce sont elles et eux, donc, qui vont nous les conter à leur tour. Au premier rang de ses fréquentations, l’autrice elle-même, Angélica Gorodischer, et quelques autres. Le récit initial étant raconté pas un tiers plutôt que Trafalagr (à une exception), la narration prend des libertés et les échanges avec Trafalgar, son comportement, son rapport aux autres et à sa vie prennent autant d’importance que l’anecdote qu’il confie devant ses cafés. C’est non seulement le récit qui compte, mais aussi la manière dont il est partagé, les rituels qui l’accompagne.

    « À dix heures moins le quart, la sonnette a retenti. C’était un jeudi d’un de ces insidieux printemps typiques de Rosario : le lundi, ç’avait été l’hiver, le mardi l’été, le mercredi ça s’était couvert au sud et dégagé au nord, et maintenant il faisait froid et tout était gris. Je suis allée ouvrir et c’était Trafalgar Medrano.
    – On est mal, lui ai-je dit, je n’ai pas de café
    – Ah non, m’a-t-il répondu, garde tes menaces pour toi. Je vais en acheter. Au bout d’un moment, il est revenu avec un paquet d’un kilo. Il est entré et s’est assis à la table de la cuisine tandis que je faisais chauffer de l’eau. Il a dit qu’il allait pleuvoir et je lui ai dit encore heureux qu’on ait fait tailler les troènes de Chine la semaine précédente. La chatte est arrivée et s’est frottée contre ses jambes. »
    Des navigateurs

    Ces récits présentés comme des nouvelles se lisent comme un roman (et il nous est demandé de conserver l’ordre des histoires pour la lecture, ce serait en effet dommage de s’en priver !) et joue avec toutes les facettes de la science-fiction. Gorodischer connaît son sujet et nous le montre avec talent et humour. Le voyage dans le temps, l’exploration de ruines, le gouvernement matriarcal, les multivers… Elle parsème également ses récits de références aux auteurs classiques et aux thématiques communes de la science-fiction et joue avec tout cela, tordant, détournant renversant les poncifs et y jetant Trafalgar, ses clopes, son café (et son intérêt très marqué pour les belles femmes) pour voir ce qui se passe.

    On gardera en tête que Trafalgar a été écrit en 1979, pendant la dictature. S’il était déjà aisé de voir quelques critiques et analyses sociales dans les récits voyageurs, cela devient d’autant plus fort pris sous cet angle. Des sociétés de castes meurtrières, des morts qui empêchent l’évolution d’une société, une reine en fuite pour d’obscure raisons, la conquête de l’Amérique Centrale et du Sud par les espagnols… On peut lire beaucoup sous les aventures rocambolesques de Trafalgar, donnant une dimension poignante et profonde à ces nouvelles truculentes.

    J’avais cette autrice en tête depuis un bon moment, et c’est une vraie belle découverte. Malheureusement peu traduite par chez nous, remercions La Volte grâce à qui nous pouvons découvrir cette grande dame de l’imaginaire et des lettres argentines.

    215 pages
    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré
    La Volte

  • Ce que nous avons perdu dans le feu – Mariana Enriquez

    On commence par l’étrange relation entre une femme et le jeune fils d’une junkie dans un quartier chaud de Buenos Aires, sous l’égide de Gauchito Gil. On continue avec un hôtel anciennement école de police pendant la dictature argentine ; ensuite une bande de jeunes filles, fin des années 80, qui se perdent dans la drogue, l’alcool, se réveillant, comme leur pays, avec la gueule à l’envers plus qu’à l’envi, entourées de fantômes. Après, une maison hantée ; un virelangue entêtant dans la caboche d’un guide touristique spécialiste des tueurs en série ; l’ambiance lourde et chargée de la frontière paraguayenne et d’un couple en tension ; de l’auto-mutilation en classe ; Vera le crâne abandonné. Enfin, un voisin louche qui réveille des culpabilités ; une procureure et une murga d’outre-tombe ; un confiné volontaire et une épidémie d’immolations par protestations.

    Douze nouvelles pour découvrir l’univers de Mariana Enriquez, sous sa magnifique couverture. Des nouvelles qui nous emmène dans différents quartiers de Buenos Aires et quelques lieux d’Argentine, à différents moments de l’histoire du pays. Par les histoires étranges de ses personnages, on se retrouve immergé dans l’incertitude et la violence d’une société qui ne sait plus à quel saint se vouer et cherche du sens dans des cultes traditionnels et la sainte trinité drogue-alcool-sexe. Le glauque du quotidien se noie doucement dans un fantastique latent, qui se mêle aux situations et le rend parfois plus tangible que la réalité.

    La première, c’était la fille du métro. Certaines d’entre nous n’étaient pas d’accord ou, du moins, relativisaient son talent, son pouvoir, sa responsabilité : d’après elles, elle n’avait pas déclenché les bûchers toute seule. Seule, pourtant, elle l’était : cette fille-là n’officiait que sur six lignes de métro et personne ne l’accompagnait. Mais elle était inoubliable.

    Avec des personnages parfois paumés, souvent délaissés, elle nous présente différentes facettes d’une société éclatée, morceaux de miroirs éparpillés qui ne reconstitueront jamais une image unique et qui cachent, en arrière-plan, les démons dramatiquement humains qui se dissimulent dans l’ombre des monstres.
    Violence conjugale, familiale, sociétale, perte de repère, abandon, féminisme et lutte de pouvoir, Mariana Enriquez aborde des thèmes très contemporains et nous les propose crus, avec toute leur simplicité brutale, nous faisant ressentir physiquement ses mots et ses histoires, faisant de nous des spectateurs actifs de la déliquescence et des luttes de ses personnages.


    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
    Les éditions du Sous-Sol

    238 pages