Trafalgar – Angélica Gorodischer

Trafalgar Medrano est un voyageur de commerce vivant à Rosario, en Argentine. Habitué du café le Burgundy, il y retrouve régulièrement ses amis pour tailler le bout de gras. Car dans sa profession, on se balade pas mal et on en voit, des choses étonnantes et des gens étranges. Multi-produits, Trafalgar n’a de limite que ce que ses clients peuvent acheter et remplit le coffre de sa guimbarde de bois, de kaolin, d’ampoules, de matériel de lecture… Bref, tant que ça s’achète, ça vend !

Et les amis de Trafalgar adorent quand il raconte ses histoires. Si la réserve de café et de cigarettes brunes est suffisante, alors il n’y a plus qu’à le laisser parler et n’en pas croire ses oreilles. Car Trafalgar travaille dans une vaste zone, qui dépasse la région de Rosario et l’Argentine. Il livre dans tout l’univers, sur des planètes et auprès de peuples que lui seul connaît et dont personne n’a jamais entendu parler. Une planète sans aucune lumière tant son soleil est faible, une autre est dirigée d’une main de fer par mille femmes, celle d’après est comme la Terre, mais quelques 500 ans plus tôt.

C’est donc à chaque fois avec beaucoup de curiosité, d’impatience et un soupçon de moquerie, quand même, pour les manières et les habitudes de Trafalgar, que ses amis attendent ses récits. Et ce sont elles et eux, donc, qui vont nous les conter à leur tour. Au premier rang de ses fréquentations, l’autrice elle-même, Angélica Gorodischer, et quelques autres. Le récit initial étant raconté pas un tiers plutôt que Trafalagr (à une exception), la narration prend des libertés et les échanges avec Trafalgar, son comportement, son rapport aux autres et à sa vie prennent autant d’importance que l’anecdote qu’il confie devant ses cafés. C’est non seulement le récit qui compte, mais aussi la manière dont il est partagé, les rituels qui l’accompagne.

« À dix heures moins le quart, la sonnette a retenti. C’était un jeudi d’un de ces insidieux printemps typiques de Rosario : le lundi, ç’avait été l’hiver, le mardi l’été, le mercredi ça s’était couvert au sud et dégagé au nord, et maintenant il faisait froid et tout était gris. Je suis allée ouvrir et c’était Trafalgar Medrano.
– On est mal, lui ai-je dit, je n’ai pas de café
– Ah non, m’a-t-il répondu, garde tes menaces pour toi. Je vais en acheter. Au bout d’un moment, il est revenu avec un paquet d’un kilo. Il est entré et s’est assis à la table de la cuisine tandis que je faisais chauffer de l’eau. Il a dit qu’il allait pleuvoir et je lui ai dit encore heureux qu’on ait fait tailler les troènes de Chine la semaine précédente. La chatte est arrivée et s’est frottée contre ses jambes. »
Des navigateurs

Ces récits présentés comme des nouvelles se lisent comme un roman (et il nous est demandé de conserver l’ordre des histoires pour la lecture, ce serait en effet dommage de s’en priver !) et joue avec toutes les facettes de la science-fiction. Gorodischer connaît son sujet et nous le montre avec talent et humour. Le voyage dans le temps, l’exploration de ruines, le gouvernement matriarcal, les multivers… Elle parsème également ses récits de références aux auteurs classiques et aux thématiques communes de la science-fiction et joue avec tout cela, tordant, détournant renversant les poncifs et y jetant Trafalgar, ses clopes, son café (et son intérêt très marqué pour les belles femmes) pour voir ce qui se passe.

On gardera en tête que Trafalgar a été écrit en 1979, pendant la dictature. S’il était déjà aisé de voir quelques critiques et analyses sociales dans les récits voyageurs, cela devient d’autant plus fort pris sous cet angle. Des sociétés de castes meurtrières, des morts qui empêchent l’évolution d’une société, une reine en fuite pour d’obscure raisons, la conquête de l’Amérique Centrale et du Sud par les espagnols… On peut lire beaucoup sous les aventures rocambolesques de Trafalgar, donnant une dimension poignante et profonde à ces nouvelles truculentes.

J’avais cette autrice en tête depuis un bon moment, et c’est une vraie belle découverte. Malheureusement peu traduite par chez nous, remercions La Volte grâce à qui nous pouvons découvrir cette grande dame de l’imaginaire et des lettres argentines.

215 pages
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré
La Volte

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