Étiquette : lgbtqia

  • Les seigneurs de Bohen – Estelle Faye

    Les margraves ont renversé les seigneurs Wurms il y a de cela des siècles et gouvernent depuis les terres de Bohen. Le premier d’entre eux, Ardan le Pieux, renversé par ses alliés, les a maudits, condamnant les dynasties impériales à s’éteindre après trois générations. Iaroslav est le 3ème de sa famille, et, l’âme mélancolique, s’attend à être renversé par l’un de ces vassaux, tandis que ses filles prennent leur rang dans le clergé, la cour ou la magie. Pourtant, c’est un autre bouleversement qui pourrait démanteler l’empire. Car partout la colère gronde, des mercenaires défient les margraves et portent avec eux des paroles de libération et d’émancipation. Des Havres aux monts Sicambre, de Serna Chernik aux mines de Katow Ser, l’empire tremble sans le savoir.

    J’ai vu changer la face du monde. Je n’ai que très peu influencé le cours des événements, mais, au fond, peut-être n’était-ce pas mon rôle. J’étais agent des Empereurs, des derniers Empereurs de Bohen.
    certains soirs, alors que le vent couche les longues herbes de la steppe et que le froid ankylose mes mains ridées, de ces soirs porteurs d’orage où le Vieux Stepovoï, sur son cheval maigre, les cheveux fous, réveille les esprits des anciens nomades, les souvenirs de ma longue vie me reviennent en mémoire, les images défilent sur la toile mouvante de la steppe, l’herbe gris-vert aux reflets d’argent. Malgré moi, je plisse les paupières, je scrute le crépuscule ; malgré moi, je guette un rayon vert à l’horizon. Un miroitement lointain du Palais d’Ambre Vert, de la citadelle des Empereurs. Même si le Palais n’existe plus.
    J’ai passé tant de crépuscules, quand j’étais enfant, à attendre cet éclat vert. À rêver de partir, de quitter la steppe pour découvrir le vaste monde. Et le monde, alors, c’était l’Empire.
    C’était possible de partir. C’était facile, même, pour les gens comme moi. Quand j’étais adolescente, dans ma steppe qui n’a pas nom, affalée sur l’encolure de mon cheval, en surveillant les troupeaux de cahirnes, je me répétais doucement les mots de cet autre monde. Là-bas, disait-on, les gens ne vénéraient ni le Vent ni l’Hiver, ils ne laissaient pas d’offrandes pour le Vieux Stepovoï, mais priaient un Dieu Absent.
    Je travaillais mon don tout en surveillant d’un œil mes placides cahirnes. Ceux qui revenaient de l’Empire nous décrivaient les splendeurs de Serba Chernik, de la capitale aux mille ponts, aux murailles plus hautes qu’un pan de colline, où les hommes étaient plus nombreux que les feuilles dans une forêt de bouleaux. Nos aînés nous racontaient encore le commerce sur le Grand Fleuve, les bateaux plus larges que la tente d’une tribu, et les mines immenses de Katow-Ser, où des nuées d’esclaves arrachaient à la terre le lirium couleur d’étoile, un métal d’une pureté irréelle que mes semblables sur la steppe appellent le sang blanc de Bohen.

    Notre conteuse sera Ioulia la Perdrix, une changeforme venue des steppes et espionne impériale, qui aura suivi certain-es des protagonistes de la chute de l’Empire. Cette chute ne sera pas venue des manigances aristocratiques, des manœuvres politiques de vassaux rếvant de leur liberté et de leur pouvoir. Elle aura mûrit pendant des décennies, aura poussé dans le coeur d’hommes et de femmes de tout le territoire, se sera diffusé par les mots, les contes, les paroles et un petit livre interdit. Elle sera portée par les actions de femmes et d’hommes que rien n’appelait à devenir des révolté-es, mais qui, face au danger, à la nécessité ou à l’amour, auront décidé de faire ce qui leur semblait juste, de tenter le coup, d’unir leurs forces à d’autres et advienne que pourra.
    Nous suivrons Sainte-Étoile le bretteur, Sorenz le chien de guerre, Maëve la morguenne des Havres, Sigalit la jeune Essène ou encore Wens, le clerc prisonnier. Poursuivant chacun-e leur propre but, poussé par l’égoïsme, la nécessité ou le désespoir, iels se retrouveront une pièce de la révolte, une partie du souffle qui fera s’effondrer l’Empire.

    Depuis quelques temps, j’avais bien envie de me remettre à lire de la fantasy. Mais pas des séries d’une dizaine de tomes, parfois jamais finies, racontant encore et toujours l’histoire du jeune orphelin en fait héritier du trône qui retrouve sa place et sauve le monde. ras la casquette. Et puis en écoutant (plusieurs fois) cette excellente série de LSD sur la fantasy dans laquelle intervient Estelle Faye (entre autre), je me suis souvenue que j’avais beaucoup apprécie Widjigo et que j’avais dans ma bibliothèque Les seigneurs de Bohen, qui m’attendait patiemment. Qu’à cela ne tienne, c’était donc partie. Et ce fut une riche idée !

    D’abord parce que l’histoire est excellente : très bien menée, sans temps mort malgré sa longueur (on est autour des 700 pages sur la version poche), le livre se dévore en un rien et Estelle Faye sait garder ses lecteur-ices en haleine. Ensuite parce qu’elle s’amuse avec le genre et ses archétypes. On retrouve ce qu’on vient y chercher, notamment en termes d’univers (la région maritime, le désert, les montagnes, les mines, la capitale sublime et menaçante et ses bas-fonds), ici relevé d’influences d’Europe centrale, orientale et slaves tant dans les noms que dans les folklores qu’elle convoque. On retrouve des personnages aux origines mystérieuses, des pouvoirs inconnus, un passé trouble et des créatures sanguinaires. Les différents lieux sont merveilleusement décrits, nous transportant par les odeurs et les sensations dans la jungle lourde de Bo-Chaï, les mines infernales de Katow-Ser ou les immenses et hypnotisantes plages des Havres. Là où Estelle Faye veut nous surprendre, c’est avec ses personnages. Outre le fait de ne pas tellement s’intéresser aux puissants, empereurs et autres potentats, elle fait déjà la part belle aux personnages féminins, qui tiennent le haut du pavé et tiennent la dragée haute à leurs homologues masculins. Sans créer un monde idyllique dans lequel les femmes sont égales aux hommes, loin de là, elles laissent à d’autres la place de faire-valoir désirables, de potiches à sauver, pour prendre leur place et leur puissance dans le déroulement du récit. On trouvera parmi toute la chorale de belles représentations LGBT qui ne renient pas leurs désirs (et Estelle Faye ne renie pas les passages de romances (parfois trop à mon goût, mais c’est très personnel ^)), et le désir, les espoirs, la psychologie des protagonistes fait partie des moteurs de l’histoire. Chaque personnage est creusé et malaxé, la psyché et le passé de chacun-e vient mettre son grain dans leur parcours et faire de cette révolution l’addition des actions d’une multitude. De ce fait, ce qui intéresse l’autrice, me semble-t-il, ce ne sont pas tant les batailles et les actes héroïques que les gens qui y participent. On s’épargne donc les longues scènes de sièges et d’affrontements pour se concentrer sur le chemin que suivent nos héroïnes et héros. Et Ioulia la Perdrix nous guide, par des interludes fort appréciables qui ellipsent certaines parties de l’intrigue.

    En bref, si le roman n’est pas exempt de défauts et peut perturber voire déplaire aux aficionados du genre (sans être une fan de dark fantasy, je ne suis pas convaincue par cette classification, mais c’est une autre histoire), il est un page-turner saisissant et original, a la grande qualité d’être un one-shot (bien que depuis une suite soit sortie, mais le roman en lui-même se suffit (mais j’ai quand même bien envie de refaire un saut en Bohen, un de ces quatre)), et de mettre au premier plan les marginaux, les petites gens qui pour une fois, ne subissent pas les bouleversements mais en sont le cœur, en utilisant des folklores (slaves, juifs…) un peu moins courant que les traditionnels celtes et nordiques et faisant de certaines innovations techniques (la poudre, l’imprimerie) des éléments centraux de son histoire. Je ne boude pas mon plaisir, et reviendrai non seulement en Bohen, mais aussi dans d’autres romans de l’autrice ^^

    Éditions Folio SF/Critic

  • La descente, c’est le pire – Mariana Enriquez

    Narval erre dans Buenos Aires, de club en bar, de dealer en appartement à la recherche d’un fix, d’un rail et d’une bière. Accompagné de Facundo, le bel éphèbe mystérieux et de Carolina, il tente de fuir ses démons. Des démons psychologiques, mais aussi fantomatiques, qui prennent l’apparence de créatures terrifiantes qui le pourchassent.

    Le jour se levait. L’humidité et la chaleur collaient les draps au dos de Narval, qui s’étira et se pencha à la fenêtre. Les bateaux immobiles étaient illuminés de manière irréelle par les premières lueurs du soleil ; la pièce aussi commençait à s’éclaircir : le lit défait, le lavabo sale dans un coin, la seringue et la cuiller jetées par terre. Narval ne reconnaissait pas le lieu ; il n’arrivait même pas à se rappeler comment il avait terminé là. Il parcourut la pièce du regard. Rien, nulle part, à part une crasse monumentale.
    « Avec qui j’ai bien pu passer la nuit », murmura-t-il, même s’il le savait et tentait de chasser l’idée de sa tête, feindre d’avoir oublié.
    Il se frotta les bras avec les mains ; il avait froid et envie de vomir. Il enfila son blouson et entreprit de descendre. Il avait dormi tout habillé, chaussures comprises.
    Il déambula sur le port, ses chaussures claquant contre le pavé. Il s’assit, les jambes pendant au-dessus de l’eau. L’odeur du Riachuelo était quasi-insupportable, mais Narval s’habitua vite et se mit à contempler la structure en fer tordue du pont immergée dans l’eau noire. En réalité, elle était plutôt droite, mais quand on la regardait, on avait l’impression qu’elle était tordue. Le bruit sec de l’eau sale frappant contre le monstre en métal noir lui donnait la chair de poule, de même que la graisse visqueuse, comme si le Riachuelo était une entité vivante, gluante et obscure, qui ne voulait pas émerger et embrassait les bateaux et le pont.
    Les bateaux. Pour lui, les bateaux n’appareillaient jamais, ils demeuraient immobiles, morts, abandonnés. Des fantômes gigantesques, entourés par la brume du matin, une brume qui donnait la sensation de voir les choses comme à travers une vitre embuée.

    Dernier roman traduit de la désormais célèbre autrice argentine, La descente, c’est le pire, est en réalité son premier ouvrage, et c’est important de le garder en tête, au risque d’être déçu-e. Sorti en Argentine en 1995, il appartient me semble-t-il entièrement à son époque : on y trouve déjà les thèmes et fascinations de Mariana Enriquez : les marginaux, l’abandon, le surnaturel-fantastique et l’anormalité du réel, le tout baignant dans ce qu’on devine (et que l’on sait car elle le cite régulièrement) être ses influences de l’époque : Anne Rice, Gus van Sant, Stephen King, le rock 90’s… S’il est de moins bonne facture que ses livres suivants, la comparaison ici, comme dit l’adage, n’est pas raison et il est à remettre à sa place, dans sa filiation et sa suite. Là, ça devient intéressant^^

    Les deux protagonistes (en vrai trois, mais Carolina arrive un peu plus tard et n’a pas l’aura des deux autres, à mon sens) que sont Narval et Facundo transpirent leur époque. On y verrait un Lestat et un Louie des nuits argentines. L’un perdu, hanté par des vrais et des faux fantômes, cherchant dans la drogue un salut et une mort qui n’arrivent pas et sans autre horizon que le prochain rail ; l’autre, dandy détaché de tout et surtout de lui-même, vendant depuis son adolescence son corps à la rue, jeune homme d’une beauté irréelle qui envoûte toute personne qui croise son regard. Narval a la sensation de n’exister nulle part et de trouver une corporéité dans la défonce et dans la présence des esprits terrifiants qui le harcèlent. Facundo est une poupée, une figure de pâte à modeler façonné par le désir des autres, pour qui sa véritable histoire et ses pensées sont inaccessibles, même aux plus proches. Ces deux-là, amis-amants, s’accrochent l’un à l’autre avec dédain et passion, recherchant dans leur relation l’humanité qui manque à leur vie. Carolina, en (des)équilibre entre les deux, ne vaut pas mieux. Un peu moins cabossée pourtant, elle reste enfermée dans un triangle amoureux qui n’a rien à lui offrir qu’une attente et une frustration carnivore. le seul personnage un peu sain de la bande, à la marge, c’est Mauri, le frère de Carolina, qui regarde de loin et avec lucidité les affres qui engloutissent les autres, lui-même en lutte avec son être, mais le seul à en avoir conscience. Cocasse, il contemple cela en sage, enfermé chez lui pour cause de phobie sociale. Le dehors, c’est le pire.
    Car dans l’Argentine post-dictature, cette Argentine qui se démocratise un peu et continue de se néo-libéraliser beaucoup, qui met son passé si récent et ses dizaines de milliers de morts et de desaparecidos sous le tapis (et les assassins en paix), l’avenir n’est pas joyeux. C’est un instantané de cette période qui nous est craché dans ce roman. Avec crudité, avec violence et désespoir, un désir brûlant et mort, incapable de trouver une voie désirable, justement. Narval n’attend rien, son unique lumière est inatteignable et seuls des spectres mutilés, visqueux ou recouverts d’araignées lui apportent un semblant de libération.

    Littérairement parlant, on voit déjà une évolution au fil de la lecture, et le style Enriquez se dévoile et se devine, entre ambiance gothique, créatures inquiétantes et maisons hantées. Les bases sont posées, et l’on sait avec quel talent elle y a ensuite construit son œuvre.

    En bref, par la voix de trois éclopé-es, Mariana Enriquez raconte une époque qui aurait dû être belle et pleine d’allant, mais qui se laisse ronger par les fantômes des morts que l’on ignore, par les monstres qu’on laisse déambuler. Un premier roman dont on comprend l’importance qu’il a pu avoir en Argentine à s sortie, et qui marque les débuts d’une très grande autrice.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Pantagenet
    Éditions du Sous-Sol

  • Mondes de poche – Brenda Peynado

    Raquel Petra, archéologue, est agente à l’institut. Elle, son épouse Marlena (biologiste) et leur équipe travaillent à analyser et recenser les mondes de poche (MDP pour les intimes). Ces micro-univers, parfois à peine plus grands qu’un placard, dissimulés dans les replis de notre monde, pourraient apporter à l’humanité de nouveaux savoirs, de nouvelles ressources et, alors que la Terre est de plus en plus polluée, détruite, guerroyée, un nouvel habitat.

    Ma vieille montre vibre et s’allume, ayant reçu un message du central de l’institut, en ce matin où je fête mon trente-huitième anniversaire. Un drone frutero aux pattes frêles me tend une mangue par la fenêtre ouverte. Je tends quant à moi mes paumes ouvertes comme en supplique. Gros et lourd, le fruit tombe dedans. C’est une nouvelle sous-espèce au prix exorbitant cultivée dans MDP 3751, possession de l’United Future Fruit Company. Mon liencom me notifie par un signal sonore le débit de mon compte et le drone s’envole en direction du New Malecón. La mangue roule dans mon assiette.
    Je coupe en croisillons une de tranches dorées, la retourne pour que les bouts découpés s’écratent. Quand j’ai mis le feu dans MDP 3751, ce qui m’a valu ma disgrâce, j’espérais empêcher définitivement la production de cette mangue et de ses semblables. J’ai littéralement sous les yeux le fruit de mon échec.
    Je plante une bougie entre les morceaux de mangue qui saillent, une grande bougie en paraffine fabriquée à partir d’un produit dérivé du pétrole extrait de MDP 7694 avant que son écosystème succombe aux marées noires qui ont tout recouvert. Encore un monde de poche à l’écologie massacrée, encore une évolution de notre époque. J’allume la bougie, qui crépite et flambe comme j’ai vu le faire les cultures de mangue. Joyeux anniversaire, moi.
    Accepte les temps nouveaux, m’a-t-on dit quand je suis ressortie de MDP 3845 -et que quarante ans m’ont été volés en quelques secondes de temps relatif. Quand j’ai vu tout ce que j’avais perdu pendant ces quarante années : l’institut transformé, le monde que je connaissais abîmé d’un bout à l’autre par la guerre, mes parents et ma fille disparus, plus d’autre refuge que ma femme et le monde de poche autour de mon cou. Eh bien, voyez comme je les accepte : j’ai beau ne plus être l’agente Raquel Petra de l’institut, je fête mon anniversaire quand même.

    Le constat n’est pas fameux. Alors qu’elle et son équipe font partie de l’élite de l’institut, avec la joie, l’enthousiasme et l’arrogance qui va avec, emplie de la fierté de découvrir de nouveaux mondes et de la certitude que tout ira au bien commun, Raquel commet, malgré elle, une erreur, et se retrouve en un battement de cil à faire un saut de quarante ans en avant. Car les mondes de poche ont leur propre temps : on en trouve à temps long, dans lesquels passer une journée et revenir sur Terre quelques instants seulement après son entrée, et à temps court, comme MDP 3845, qui a détruit la vie de Raquel. Le monde qu’elle retrouve après 40 ans et quelques secondes est radicalement changé : ravagé par la guerre, les MDP vont l’objet de spéculation, développement et courses au profit par des entreprises privées. Le plus grand bien n’existe pas, l’institut est un fantôme sans aucun pouvoir ni financement. S’adapter, se terrer ou se révolter, tels sont les choix de Raquel.

    La collection Une Heure Lumière, que je n’avais pas feuilleté depuis un moment, ne m’a encore jamais déçue et cet opus maintient cette qualité. Mondes de poche est une novella non seulement très efficace dans sa narration -on le lit d’une traite ou presque tant elle est prenante mais aussi dans son récit. Très sombre malgré les paysages et atmosphères parfois enchanteresses de Saint Domingue, le livre porte en lui de nombreux sujets qu’il parvient à dérouler et évoquer avec intelligence et brutalité dans ce format ma foi délicieux et complexe du récit court. Raquel est portée par le rêve fou de retrouver dans un MDP les descendants des Taïnos (voire les Taïnos eux-mêmes) qui auraient trouvé refuge dans ces déchirures discrètes après l’arrivée des colonisateurs. Elle est également convaincue du bien-fondé du travail de l’institut, de faire partie des protectrices de ces espaces fragiles et si importants, sans prendre plus d’attention à ce qui s’effondre et gronde dans le monde. Ayant tout perdu ou presque, elle se prendra en plein cœur l’aigreur, la misère et la cupidité qu’elle avait ignoré avant. Se cloîtrer ou bien (s’)affronter, tel sera le choix de Raquel.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Gilles Goullet
    Le Bélial

  • Voir venir – Lucile Novat

    Vanessa est étudiante en biologie, et aussi pionne dans un établissement de Saint-Denis. Plus spécifiquement, pionne en internat, mais pas n’importe quel internat : elle travaille à la maison d’éducation de la légion d’honneur, établissement public réservé aux filles, petites-filles et arrière-petites-filles des récipiendaires de certaines petites médailles. Là, Vanessa encadre, accompagne et se lie avec de jeunes filles d’horizons différents, ayant en commun la présence dans leur lignée d’une médaille remise pour diverses raisons. Les amitiés qui se créent, elles, tiennent plus de ces fils qui se nouent, qu’on le veuille ou non, sur des goûts, des sensations, des désirs et des douleurs. Lou, Suzanne, Yas et Adèle se sont trouvées dans ce lieu et sont devenues ce groupe, soudées, inséparables, qui traversent la vie et le temps comme une entité unique.

    23h59
    Il y a des pensionnats perdus dans la brume des Alpes italiennes, gardés par des religieuses dont on voit passer l’ombre le soir sur les murailles. Il y en a en Allemagne, lovés dans des clairières, où la voix des enfants bruisse entre les aulnes. Auxx confins de l’Oural, de toutes petites écoles dorment dans la toundra enneigée, tandis qu’en Amérique les glorieuses Seven Sisters offrent au soleil leurs façades nervurées de lierre.
    À bien des égards, le pensionnat de cette histoire leur ressemble. La aussi, l’uniforme marine des adolescentes fait oublier en quelle année on est ; pareillement, la solitude de leur forteresse les tient à l’écart du monde – protégées et captives.
    Mais ce pensionnat-là, il n’est pas caché dans la forêt, et même si sa bâtisse a quelque chose des palais qu’on voit briller sur les collines, même si son parc recèle ses mystères de craquements nocturnes, ici, au-delà des hauts murs, ce n’est pas le lac de Garde, et ce n’est pas la Virginie, pas plus que la steppe, non : c’est Saint-Denis
    il se tient sur une place ouverte à tous les vents. Ses pierres épousent la basilique où sont les tombeaux des rois, des reines. Si l’on n’y prête pas attention, on pourrait le confondre, le manquer. On pourrait croire, si l’on se laisse distraire par la splendeur de l’église – sa flèche sise au milieu de la ville- que ce long mur aveugle partant vers le sud n’est qu’une dépendance, un enclos pour les moines, bien que l’on sache, au fond, si l’on fait l’effort d’y penser, que les moines sont partis depuis des siècles. Ce qui pourrait nous échapper également, c’est qu’aujourd’hui, et depuis longtemps déjà – on devrait le savoir, c’est une vieille histoire- celles qui vivent ici sont des jeunes filles qu’on a déposées là pour tout autre chose que la prière.
    On serait tenté de dire : elles sont comme vous et moi – mais ça ne serait pas tout à fait vrai. Ce n’est pas si facile, de savoir en quoi elles diffèrent, mais il faut bien admettre que quelque chose dans cette interminable gestation à l’abri du vacarme, dans cette gémellité qu’a tissé le temps long de leur réclusion, les décale imperceptiblement de ce qu’on pourrait se figurer, si l’on tâchait de s’imaginer, disons, de façon spontanée, une adolescente.
    À l’heure où je parle, quatre d’entre elles se sont glissées, par un soir de bal, du dortoir de l’école à la crypte de la basilique.

    Vanessa donc, fille du cru de Saint-Denis, élève intelligente mais perturbatrice, comme on dit, a fini par faire son bonhomme de chemin, par étudier et avancer pour elle, et a trouvé ce poste, derrière les murs épais qui borde la basilique des monarques. Au milieu de ces jeunes filles, dans ce cadre qui ne correspond en rien à ce qu’elle a pu connaître, Vanessa a posé ses valises, pris ses marques et apporté sa touche. Elle navigue avec aisance dans les couloirs pesant de l’école pour veiller au respect des règles, mais se laisse aller à une certaine familiarité avec les pensionnaires, décalée de sa vie, de son milieu, du leur. Entre deux discussions avec des ami-es dans une porte dérobée et un flirt avec la nouvelle prof, elle regarde particulièrement notre clan des 4, Yas, Adèle, Suzanne et Lou, qui vacillent entre l’enfance et l’adolescence, la liberté que ces hauts murs offrent face à une vie familiale austère, enfermante ou limitatrice. L’amitié mène à tout, et nous suivrons le chemin de ces quatre-là, qui emmèneront Vanessa avec elles, qu’elle le veuille ou non.

    je te le dis de suite, je suis un peu partagée sur ce roman. S’il m’a séduite rapidement par son ton, son lyrisme et son atmosphère de conte macabre, il m’a parfois laissé de côté, spectatrice circonspecte et un peu perdue notamment face à des personnages qui ne m’ont pas toujours touchés. Parfois un peu lisses, peut-être, un peu convenus, aussi ? Je ne saurais dire. Je pense aussi que je m’étais mon histoire, que j’avais imaginé des choses, dans ce cadre si propice aux fantasmes. Un château caché en ville, des jeunes filles cloîtrées, une atmosphère s’était répandue dans ma tête comme une brume empoisonnée.

    Pour autant, je ne voudrais pas ignorer les qualités de ce premier roman, écrit avec brio et qui pourra contenter nombre de lecteurices, je pense. Lucile Novat nous emmène dans son histoire et les couloirs de ce pensionnat improbable et ne perd pas le fil de sa narration et son but. Si je n’ai pas toujours été bien contentée et aurais aimé que les pierres de Saint-Denis me griffent un peu mieux la peau, c’est une autrice à suivre, assurément.

    Éditions du Sous-Sol

  • Primevère et perce-neige

    La fin de l’hiver se précipite et j’ai une pile à chroniquer grande comme ça ! En attendant les billets plus poussés pour certains titres, voici quelques mots sur d’autres !

    La mise à mort du tétras lyre, David Combet

    Depuis son jeune âge, Pierre accompagne régulièrement son père et Édouard, un ami du paternel, randonner dans les Alpes, sur le chemin du lac Noir et du col du Grand Duc. Jeune garçon émerveillé par la nature, sa sensibilité l’éloignera de son père au fil des années. Devenu artiste, Pierre se perd et s’égare dans sa carrière, ses envies, ses désirs et revient à ces randonnées entre hommes, à la virilité attendue, la violence des hommes et sa place à construire.
    Un très très bel album aux couleurs folles, fait à l’acrylique, qui raconte le parcours d’un jeune garçon devenu homme aux prises avec sa masculinité et celle qu’on veut lui imposer, son désir d’être et d’aimer et celui, souvent contradictoire, des autres. Violences et masculinisme, David Combet interroge des sujets complexes avec une grande précision, des planches éblouissantes et des personnages plein de subtilités. À lire vraiment !

    La télépathie nationale, Roque Larraquy

    Dans les années 30 en Argentine, un groupe de bourgeois mené par Amado Dam et son assistant a comme projet la création d’un « parc ethnographique » dans lequel ils exhiberaient les peuples autochtones d’Amérique du Sud au reste des Argentins. Mais Amado Dam fera une découverte extraordinaire lors de la rencontre avec une tribu péruvienne, fera capoter le projet, et changera le cours de l’histoire argentine.
    Un roman très étonnant, assez perturbant, qui commence de manière assez caustique pour finir en faisant froid dans le dos. J’aurais aimé un peu plus, je crois, mais le roman m’étant resté en tête un moment, il a fait son effet ^^

    Le livre de M, Peng Shepherd

    Un beau jour, Hemu Joshi, jeune indien, perd son ombre. Il est le premier touché par ce qui ressemble à une épidémie qui se propage rapidement à travers le monde. Avec leur ombre, c’est leur mémoire qui finit par disparaître, avec des conséquences parfois dramatiques. Aux États-Unis, on suivra Maxine et Ori, elle qui quitte son mari après avoir perdu son ombre pour ne pas risquer de lui faire du mal et lui infliger sa lente disparition, lui qui part ensuite à sa recherche. Il y aura aussi Naz, une Iranienne championne de tir à l’arc venue à Boston pour s’entraîner et qui se retrouve seule au milieu du chaos. Et le mystérieux amnésique, qui a perdu la mémoire dans un accident de voiture et semble immunisé contre cette vague de « désombrage ». Tous croiseront d’autres personnes, d’autres groupes, et construiront de nouvelles manières de vivre, avec toujours l’espoir d’une guérison et de retrouvailles dans le havre qui, disent les rumeurs, se créé à la Nouvelle-Orléans.
    Il y aurait des choses à reprocher à ce livre post-apo trempé dans le fantastique : un peu trop long, parfois un peu lent, parfois convenu et attendu. MAIS les personnages, principaux comme secondaires, sont forts, touchants, riches d’une épaisseur rare, le récit foisonne d’idées formidables qui donne à l’histoire une dimension philosophique, c’est très bien écrit (et traduit par la formidable Anne-Sylvie Homassel)et très prenant. Bref, un excellent roman que ses faiblesses ne pénalisent pas outre mesure.

    Burro cacao, Lucía Etchart

    Après le formidable Tupamadre, qui m’avait emporté par son jeu sur la langue et la douce brutalité avec laquelle L. Etchart nous faisait entrer dans son intimité familiale, elle revient avec Burro Cacao, un recueil de poésie, en vers et en prose. Divisé en plusieurs parties, agrémenté de visuels (collages, memes, photos…), les différents textes sont des instantanés de moments de vie, de réflexions, discussions, toujours racontées avec cette langue écrite phonétique, littérale, augmenté d’espagnol et d’anglais. Elle raconte la vie en France, le racisme, la misogynie, l’amour, le sexe, la dépression, bref, la vie avec toute sa violence, sa richesse et ses déchirures. Toujours avec un humour noir parfois un peu crasse, provocateur, et beaucoup d’acuité !

  • Sauvagines – Gabrielle Filteau-Chiba

    Raphaëlle est garde-forestière dans la forêt québecoise du Kamouraska, frontalière avec le voisin états-unien et proche de la Gaspésie. Un coin sauvage, plein d’arbres, d’animaux, de neige, de fleurs, de lichens, d’insectes… Bref, plein de vie principalement pas humaine. Sauf des chasseurs bien sûr. Son travail, entre autre, c’est de veiller au respect des règles de chasse et de trappe et de lutter contre le braconnage, et ça braconne sec. Sa jeune chienne a survécu de justesse aux colliers d’un braconnier, et alors qu’elle décide de la venger et de retrouver le responsable, celui-ci semble prendre les devants : Raphaëlle se rend compte qu’elle est observée. Alors que l’automne se resserre et l’hiver approche, les dangers qui l’entourent prennent une nouvelle forme, plus inquiétante qu’une ourse ou une tempête de neige.

    Sauvagines, je l’ai découvert après ma lecture, fait partie d’une trilogie qui reprend les mêmes personnages. Deuxième roman sur les trois, je ne me suis absolument pas sentie perdue de ne pas avoir lu le premier, j’imagine que les trois peuvent se lire tout à fait indépendamment. Je trouve que c’est le cas pour celui-ci, donc si, comme moi, tu n’as pas lu Encabanée, bah c’est pas grave, tu peux lire Sauvagines quand même ^^

    Bienvenue dans le Canada sauvage ! Celui que l’on imagine, vu d’ici en Europe, beau, teint des mille couleurs de feu des arbres et avec des ours cachés derrière chaque tronc d’arbres. C’est presque ça, d’ailleurs, mais pas tout à fait. Raphaëlle aussi rêve d’un Kamouraska paisible, dans lequel les animaux et les arbres n’auraient à craindre ni les quotas de chasse ni les coupes à blanc. Mais malheureusement pour elle et son idéalisme, non seulement les animaux sont traqués pour finir en toques ou en manteaux avec une violence brute, les arbres rasés avec un grand plaisir et chaque décision de son ministère ne fait qu’étendre la latitude d’action laissée aux chasseurs : fin de protection de certaines espèces, baisse voire suppression de quotas, et une grande mansuétude face aux infractions de certains. Car ici comme ailleurs, malgré la faible densité de population, on trouve des castes de puissants, des dominants qui se montrent, s’imposent et violentent le vivant dans son ensemble. Et ça, Raphaëlle a de plus en plus de mal à le supporter. Elle qui a quitté une famille étouffante et traditionnelle, pour ne pas dire traditionaliste ; la seule à avoir hérité de quelques traits d’une arrière-grand-mère autochtone dont elle ne sait rien, espérait protéger cette forêt et participer à une véritable vie de communs entre chaque être vivant, humains et non-humain, qui l’habite. Mais non.

    La vendetta dans laquelle elle se lance, d’abord seule puis avec le soutien de son mentor, Lionel, garde forestier à la retraite, la plonge dans cette face sombre des réglementation, dans la technocratie et le mépris des gens des bureaux qui décident comment gérer un coin dans lequel ils n’ont jamais mis les pieds, et qu’à Saint-Bruno-de-Kamouraska comme à Montréal, il y a les hommes puissants et les autres. Au fil de son enquête, passant alternativement de chasseuse à chassée, la noirceur et l’impuissance font vagues, et il lui faudra de la flamboyance pour retourner vers le vertige des grands espaces.

    Deuxième roman d’une trilogie kamouraskienne, Sauvagines se lit tout seul, porté par cette langue toujours étonnante aux oreilles d’un-e français-e, aussi orale que poétique, qui laisse sur la peau les épines et les ronces, la neige qui vient et la boue qui précède et tire avec elle l’euphorie et l’oppression des étendues canadiennes. Si j’ai trouvé la fin un peu facile, le flot du roman m’a emmenée jusqu’au bout sans difficulté et je ne boude pas mon plaisir. je retournerai au Kamouraska avec beaucoup de plaisir !

    Éditions Stock – Éditions Folio

  • La maison aux pattes de poulet – GennaRose Nethercott

    Bellatine et Isaac Yaga ne se sont pas vus depuis longtemps, depuis que le grand frère a quitté le domicile familial, et sa petite sœur, pour aller vivre la vie de hobo sur les routes et chemins de fer des États-Unis. Lui écume le pays en bonimenteur de foire, elle s’est établie tout juste comme menuisière dans le Vermont. Un beau jour, un courrier bien étonnant les rassemble sur le port de New York. Une arrière-arrière-grand-mère ukrainienne, la dernière génération avant la migration aux États-Unis, leur a légué quelque chose à tous deux, ses plus jeunes héritiers. C’est avec, au choix, horreur, stupeur et amusement, que les deux Yaga découvrent sur les docks new-yorkais une caisse immense et, dedans une maison de type forestière, dressée sur deux puissantes pattes de poulet.

    Voyez : c’est Kali tragus, le soude-bouc, ou chardon de Russie. Une plante qui tient de la masse échevelée, des fleurs vertes qui se font aussitôt feuilles de la même couleur. Tige striée de rouge et de violet comme un poignet couvert d’ecchymoses. Les feuilles, donc, sont bordées d’épines aussi acérées que des aiguilles à coudre. Ne les maniez qu’avec des gants -ou ne les touchez pas, c’est préférable. Si les épines vous déchirent la peau, faites celui ou celle qui n’a rien senti. L’époque n’aime pas les geignards. Il y a de pires blessures que celle que vous inflige le chardon. Vraiment pires, bien pries.
    Le chardon de Russie se gorge de vie dans les climats les plus arides. Il prospère en terre inquiète -s’épanouit dans des lieux d’anormale violence. Dans les blés incendiés. Les champs assoiffés. Les terres fertiles ravagées par la maladie. Rien de cela ne l’empêche de survivre. De croître et de se multiplier. Croître, oui, de dix centimètres à près d’un mètre. Après sa mort, il se brise à ras du sol et voyage par le monde, semant ses graines en tout lieux. Le chardon se déplace comme une bête vivante, virevolte et valse dans le vent d’été, lèche la poussière et danse le shimmy dans les espaces désarticulés.

    Isaac et Bellatine sont des descendants de Juifs ukrainiens qui ont fui les pogroms et gagné, comme des milliers d’autres, une terre promise (parce qu’il paraît qu’en Amérique, il n’y a pas de chats). Mais de cette histoire, si ce n’est un nom de famille peu anglophone, un judaïsme pas très prégnant et un théâtre de marionnettes familial aux histoires teintées de folklore slave, ils ne savent pas grand-chose. L’arrivée impromptue de cette maison centenaire dans leur vie moderne les plongera brusquement dans ce passé, car la maisonnette est traquée par un danger qui semble venir de loin.

    Lectrice, lecteur, chardon qui échappe à ma peau, si tu as la flemme de lire plus avant, arrête-toi là et va chercher ce livre, parce que vraiment c’est un plaisir sans fin. L’histoire est passionnante, l’écriture superbe et le tout très intelligent et touchant. Voilà. Tu peux aller dans ta librairie/bibliothèque la plus proche.
    Sinon, pour creuser un peu plus, quand même, c’est ci-après.

    Il se nommerait Ombrelongue, celui qui recherche la maison. Homme au charme un peu suranné et à l’accent russe aussi désuet que plaisant, il aborde avec amabilité les inconnus avant de les envoûter, faisant ressortir leurs peurs les plus grandes et les rages enfouies. Violence, aveuglement et pulsion sont ses étendards à travers les années et les continents. Mais pourquoi court-il donc après cette maison qui court ? Est-ce une traque ou des retrouvailles ? Bellatine et Isaac, rejoints par Rummy, Sparrow et Shona, membres d’un groupe de folk underground, puis par Winifred, vont devoir apprendre à se faire confiance, découvrir l’histoire de leur famille et des histoires qui peut-être les entouraient dans le silence depuis longtemps.

    La référence à Baba Yaga est évidente, de l’isba jugée sur ses deux pattes de poulet au nom de famille de nos héros. Mais plus qu’une référence à une légende en particulier, c’est à tout ce qu’elle pourrait synthétiser et représenter que s’attache, me semble-t-il, GennaRose Nethercott. C’est à un folklore slave ici intégré et partagé par les communautés juives d’Europe centrale et de l’Est, et qui s’imprègne à son tour de l’histoire de ces shtetls qui ont vu les flammes des pogroms ravager leurs vies, avant que le tambours ne changent de rythme et d’origine mais pour le même destin poussé par la même haine.
    L’histoire de nos héritiers alterne avec l’histoire de l’isba, contée par elle-même et se jouant un peu de nous. Saurons-nous identifier le vrai du faux, le folklore de l’histoire, l’horreur imaginée de l’horreur réelle ? Qu’est-ce qui aura le plus de poids et au final le plus d’importance ? L’histoire de Baba Yaga est multiple (on en parle d’ailleurs pour et dans ce livre-ci) et ses symboliques variées, selon qui conte et ce qu’il veut dire. Il faut aussi parfois passer par des souvenirs, des histoires, des racontars, pour retrouver la trame d’un récit perdu dont l’ombre flotte seulement au milieu de bout de contes, de bouts de mémoires qui s’étiolent car plus personne ne les garde. La petite isba, dernier souvenir d’un shtetl détruit est désormais la seule gardienne de son histoire et de celle de ses habitants, mais aussi de ce que les hommes se font entre eux, de cette rage aveugle, cette violence brute qui, par un tour de passe-passe aussi incompréhensible qu’insupportable, est capable d’être oublié et de se répéter, ad lib.
    Le shtetl de Gedenkrovka porte en son nom le souvenir dont il a besoin pour continuer à vivre, il appelle à lui les témoins, les héritiers qui pourront se rappeler et dire que la violence la plus sourde, celle qui finit dans un océan de flammes, commence bien avant les premiers cris et les premières armes.

    C’est un hommage aux contes, au folklore, aux histoires qui disent tout pour que l’on oublie rien et qui sont souvent les premières qui doivent être tues lorsque le bruit des bottes et les claquements de talons deviennent trop forts. Avec beaucoup d’humour et de larmes, GennaRose Nethercott et sa poésie nous offre ici un roman absolument superbe, qui se dévore d’un coup et reste longtemps dans l’estomac, la peau et le cœur. On remercie et on rend grâce (on ne le fait jamais assez) au merveilleux travail de traduction d’Anne-Sylvie Homassel, parce que des livres comme ça on ne voudrait pas passer à côté, et nous avons la chance d’avoir des traducteurices qui nous les rendent à leur mesure. Merci.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Sylvie Homassel
    Éditions Albin Michel Imaginaire
    523 pages

  • Les brises de décembre – Marvel Moreno

    Nous sommes à Barranquilla, dans les années 50 puis les suivantes. On croisera Lina, Dora, Catalina, Beatriz et leur famille, représentantes de la bourgeoisie colombienne, qui descendantes de colonisateurs espagnols, d’immigrés italiens, les blancs, les métisses, les branches paysannes… De leur jeunesse, celles de leurs aïeux, à leur mort ou presque, on plongera dans les strates les plus malsaines et les plus violentes de la bonne société barranquillera.

    « Je suis le Seigneur, ton Dieu, le puissant, le jaloux, qui punit la méchanceté des parents chez leurs enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération. »
    Car la Bible, qui, aux yeux de sa grand-mère, renfermait tous les préjugés capables de rendre l’homme honteux de ses origines, et non seulement de ses origines, mais aussi des pulsions et désirs inhérents à sa nature, transformant le bref instant de la vie en un enfer de culpabilité et de remords, de frustration et d’agressivité, la Bible, donc, contenait également toute la sagesse d’un monde qu’elle avait aidé à créer depuis l’époque où elle fut écrite, et il fallait la lire soigneusement et méditer sur ses affirmations, pur aussi arbitraires qu’elles parussent afin de comprendre parfaitement le pourquoi et le comment de sa propre misère et de celle d’autrui. Ainsi, lorsque quelque événement venait troubler la surface confuse, bien qu’à première vue sereine, des existences identiques qui, depuis plus de cent cinquante années, avaient constitué l’élite de la ville, sa grand-mère, assise dans une fauteuil en osier, au milieu de la cacophonie des grillons et de l’air dense, écrasant, de deux heures de l’après-midi, lui rappelait la malédiction biblique, en lui expliquant que les faits, ou plutôt leur origine, remontaient à un siècle, ou plusieurs, et qu’elle-même, sa grand-mère, s’y était attendue depuis l’âge de raison, depuis qu’elle était capable d’établir des liens de cause à effet.

    Ces vies nous les découvrons par le regard de Lina, qui raconte ses aventures et celles de ses amies, au fil des années, à trois femmes : sa grand-mère Jimena et ses grands-tantes, Eloisa et Irene. Toutes les trois connues et respectées, craintes, avec leur aura de mystère voire de scandale. Comme le dit dès le début la grand-mère, les événements qui viennent heurter la vie de sa petite-fille et ses amies n’arrivent pas de nulle part. À chaque nouveau scandale, nouvelle question, nouveau mariage, les trois anciennes, telles les Parques de Barranquilla, déroulent le fil des années antérieures, des vies précédentes, remontant à l’origine des familles et des folies qui s’égrainent à chaque génération. Les violences conjugales, les jalousies, les revanches, les vengeances… Chaque jeune fille récupère dans son corps et son foyer son histoire et celle du mari et avance avec les armes qui viennent avec. Immobilisme, folie ou libération.
    Marvel Moreno est une figure importante des lettres colombiennes, qui a passé une grande partie de sa vie en France, où elle est morte en 1995. Longtemps oubliée en Colombie et dans les autres pays hispanophones, elle commence à revenir sur le devant de la scène. Issue elle-même de la haute société de Barranquilla, elle fréquente pendant un temps les cercles littéraires au même moment que Gabriel Gárcia Marquez. Dans Les brises de décembre, elle nous emmène dans ce milieu qu’elle connaît si bien pour en montrer la violence sourde, le lourd silence et la manière dont le patriarcat pose des chaînes de fer sur les femmes et les filles.
    En trois partie, on creuse donc la vie de trois amies de Lina, sous le regard et l’analyse pointue, parfois silencieuse, mais toujours très lucide et intelligente, de l’une de ses aïeules : Jimena, Eloisa, Irene. Elles connaissent l’historique de chacune de ses jeunes femmes, elles qui ont fréquenté en leur temps leur mère, grand-mère, père ou oncle. Chaque partie est également introduite par une citation biblique et son commentaire par l’aïeule avec qui Lina échange. L’héritage, la rébellion, la différence sont les tremplins pour découdre les violences de toutes sortes qui émaillent leur vie. Il n’est pas de manichéisme ici non plus : si les femmes sont les victimes d’un système de domination tant sociale que patriarcal, inférieures en tant que femmes mais pourtant précieuses en même temps, garantes de l’honneur et de la vertu de la famille et du couple, les hommes ne sont pas violents par nature, chacun-e est l’héritier-e de son histoire, qui vient peser et posséder selon les marges de liberté autorisées. L’une peut s’en arroger plus, attraper un coin de liberté et s’en emparer, en conscience du déclassement qui ira avec et qui pèsera tant sur elle que sur ses enfants. L’histoire dira si les enfants en garderont la liberté ou l’opprobre.

    C’est un roman extrêmement fort, complexe et engagée, qui exige de toi toute ton attention, l’autrice aimant les digressions et circonvolutions pour agréger à la trame quelques détails, anecdotes et saillies piquantes sur les situations, mais jamais pour rien. On y trouvera aussi une critique de la religion qui réchauffe le cœur et de sublimes parties poétiques et un peu mystiques, un jeu de miroirs, de recherches porté par les brises chaudes de décembre.

    Traduit de l’espagnol (Colombie) par Eduardo Jiménez
    Éditions Pavillons poche – Robert Laffont
    483 pages

  • Tupamadre – L. Etchart

    Lucía est la petite dernière d’une famille multiplement décomposée et recomposée. Deux sœurs et un frère avec qui elle partage des parents, un chat, une ville (Montevideo), deux langues. La sienne, l’espagnol, et la leur en partie, le français. Ses parents ont été membres des MLN – Tupamaros dans les années 60-70 (à vérifier), et ont vécu en exil en France pendant plusieurs années. Lucía, arrivée plus tard, ne connaît que l’Uruguay, les rues de Montevideo, et ces femmes qui semblent reconnaître sa mère dans la rue.

    Mon pere il a touché a rien. Il touche pas. Il s approche pas. Il dort de son coté. Tes lunettes sont la. Ton livre marqué a la page 69. Trop drole. Tes médicaments. L ampoule de morfine ouverte, remplie. Je caresse tes lunetes. Je colle mon nez a ton oreiller. j ouvre ton tiroir. Tes collections. Tes petites boites avec dedans des boites plus petites avec dedans toutes sortes de petites merdes. Une dent, une chaussete bébé, tous les petits mots que je tai fais pour tes aniversaires, des cailloux, des tickets de bus, des feuilles seches, des bouts d ongles ?
    Des chouchous des bouts de tissu. Cest infini.
    Et la
    Derriere tout
    Au fin fond du tiroir
    Un tout petit carnet.

    Le français, c’est la langue dans laquelle elle nous raconte ces vies. Un français bien à elle, imprégné de sonorités personnelles, badigeonné de castillan et gratiné de parler, un français qui ferait hurler l’Académie (pour notre plus grand plaisir) et qui nous précipite dans ses pensées. Peut-être est-ce une petite revanche personnelle, elle qui entendait sa mère et ses sœurs parler dans cette langue étrangère quand elle était enfant et que le reste de la famille ne voulait pas qu’elle comprenne. Peut-être est-ce par défi, elle fille de révolutionnaires, queer, cherchant un autre modèle, un bien à elle. Peut-être est-ce parce que parfois il faut pouvoir inventer sa propre langue, sa propre orthographe et sa gram-mère pour que le récit soit au plus près du vécu et que le vécu colle à l’histoire.

    L’histoire, justement. C’est la sienne et celle de sa famille, celle de sa mère surtout. Cette femme forte et étrange, un peu étrangère sur les bords à sa propre fille. Cette femme que d’autres appellent par un autre nom, qui tait son passé, n’en laisse échapper que des morceaux qui risquent de s’effriter si Lucía pose une question ou respire au mauvais moment de la narration. Une mère qui tombe malade et qui s’apprête à disparaître avec toute l’histoire. Verónica/Susana/María.
    L’histoire à elle, à Lucia, qui dès petite se sait différente, une gouine comme une autre mais pas une petite fille comme les autres, qui essaie de cacher sa queerness avant de la vivre pleinement. Une fille pour qui les putes sont des « meufs wow » et la cumbia prend ses airs de « palala ». Dont le frère aîné, absent, se nomme Liber Túpac et dont l’absence et le nom contiennent déjà une part de l’histoire familial. Et dont la mère est apostrophée, parfois dans la rue, par des femmes très émues.

    C’est le cancer qui tombe en dernier sur sa mère, un mauvais, qui ronge le corps et attaque ce temps déjà insaisissable. Les corps changent, se meuvent, s’affaissent. Les identités maternelles multiples permettent de mettre à l’écart un temps la maladie, mais l’organisme est insensible aux alias.
    Au fil de cette langue hybride, intime et puissante, Lucía replonge dans ses souvenirs, convoquant la mère seule, la famille, les ami-es qui convoquent eux-mêmes le passé, la France, la prison, les non-dits. On découvre une personne, une autre, puis une autre, qui émergent dans les remémorations, les rêves, les listes et les télénovelas, points d’accroche pour plonger dans les non-dits d’une lutte passée qui a laissé des traces cachées tant dans le pays, dans la famille que dans les combattants.

    Avec sa langue propre, L. Etchart propose une autre manière d’aborder cette recherche intime et politique en prenant le contre-pied de tout pour trouver peut-être sa propre compréhension de tout cela.

    Éditions Terrasses
    209 pages

    .

  • La mauvaise habitude – Alana S. Portero

    Nous sommes à Madrid, dans les années 1980, d’abord. Notre petite protagoniste vit avec sa famille dans le quartier ouvrier de San Blas. Alors que la démocratie revient en Espagne, que la Movida s’empare de la capitale, San Blas voit errer dans ses rues une jeunesse égarée dans l’héroïne et le chômage. Les immeubles décrépis abritent tant des voisin-es soudé-es et solidaires que des hommes violents, des déjà nostalgiques de Franco et des marginaux. La famille de notre narratrice semble des plus classiques, modeste, honnête, sans histoire. Mais dans sa tête et son corps, c’est un tourment sans fin. Car si elle n’aime rien tant que danser sur Madonna, se maquiller et s’imaginer dans des robes extravagantes, pour tout le monde, elle, c’est Alejandro, le deuxième fils de la famille. Et les deux identités sont de plus en plus difficile à porter au fil des années.

    J’ai vu chuter tels des anges en phase terminale une génération entière de garçons. Des adolescents à la peau grise auxquels il manquait des dents et qui sentaient l’ammoniaque et l’urine. Leurs silhouettes de Christs morts de Mantegna flanquaient la calle Amposta, la sortie du métro San Blas et les pelouses du parc El Paraiso. Criblés d’aiguilles tel saint Sébastien. Assis ou couchés n’importe comment. Bougeant à peine, lents et syncopés comme des poupées cassées. Affichant le grand sourire des crucifiés. Sans défense, flottant déjà hors de toute atteinte. Je les ai vu se propager, s’engourdir jusqu’à la quiétude finale, puis se décomposer dans la fange de notre quartier au nom de saint et pourtant abandonné de Dieu.
    La première fois que je suis tombée amoureuse, ce fut de l’un de ces anges. Il s’était jeté par la fenêtre de l’appartement de ses parents qui se trouvait juste au-dessus de notre rez-de-chaussée de trente-cinq mètres carrés, une seringue plantée dans le pied. Mon voisin Efrén avait été retrouvé mort dans la rue, à moitié nu, devant ma porte. Je n’avais pas encore six ans, je portais un patch sur l’œil et je bégayais.

    Celle que nous appellerons A sait, dès toute petite, que son corps n’est pas le bon, qu’elle n’est pas ce fils, ce petit garçon que tous les autres voient. Entourée d’hommes un peu brusques, quand ils sont gentils, voire brutaux ou carrément violents, violeurs, racistes et misogynes, elle ne parvient pas non plus à se raccrocher à quoi que ce soit dans cette identité masculine qui s’étale devant elle. Au fil des années et des rues surgiront dans sa vie des personnes qui lui permettront de se construire, se connaître, s’affirmer ou se recroqueviller tandis que Madrid se transforme elle aussi.
    Le premier amour partagé et les premières confessions qui viennent donner corps à son identité profonde ; la voisine un peu sorcière et exclue ; l’ogre d’à côté ; l’homme viscéralement dangereux. Il y a aussi le tenancier du bar gay et son mur de disparus ; les prostituées travesties brisées, humiliées mais battantes et fières. Et puis Margarita.

    C’est ma préférée, Margarita. Celle qui m’a fait pleurer à chaque fois, celle qui a fait sortir toute l’émotion qui affleure depuis le début de ce livre et qui d’un coup jaillit dans une humanité et une émotion pudique, et pourtant si puissante. Alana S. Portero sait raconter et décrire ses personnages, faire miroiter leurs complexes, leur complexité et leurs facettes. Beaux, laids, touchants, révoltants, remuants… on ressent chacun dans sa chair, la leur et la nôtre, et celle d’A, marquée au fer rouge par chacune de ces rencontres, qui l’amèneront à trouver la femme qui dansait en son sein depuis son enfance.

    C’est aussi le portrait d’une ville et d’une époque, de l’Espagne post-franquisme, de Madrid après la Movida. Le SIDA est passé par là, la drogue fait des ravages, les oubliés d’avant sont toujours mis de côté. Travail, famille, football, le troisième pilier étant le plus sûr de la sainte trinité. Et au milieu, La Perruque, Margarita, Jay, Eugenia et les filles… Étincelles, comètes ou roc, toutes et tous viennent illuminer la ville de leur rage d’être, de leur lutte et leurs espoirs et sèment chez A autant de graines et d’exemples, d’expériences pour résister et exister.

    Un très beau roman et une magnifique série de portraits et de vies, sensible et rude dans les fantasmagoriques rues madrilènes.

    Traduit de l’espagnol (Espagne) par Margot Nguyen Béraud
    Flammarion
    262 pages