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  • Ténèbre – Paul Kawczak

    Le jeune Pierre Claes, géomètre belge de Bruges et de Bruxelles, est envoyé au Congo pour tracer, clairement et définitivement , la frontière nord du territoire, propriété personnelle du roi Léopold II de Belgique. En effet, si les limites des états africains ont bien été tracés à la règle et au cutter lors de la conférence de Berlin quelques années plus tôt, la méconnaissance de la forêt dense et épaisse du centre du continent laisse un flou suffisant pour provoquer quelques échauffourées avec les voisins français. Accompagné par des ouvriers bantous et un aide de camp chinois, ancien bourreau et tatoueur de son état, Pierre Claes quitte Léopoldville pour pénétrer au cœur des ténèbres.

    À coup de chicotte, Henry Morton Stanley achevait de tuer un homme. Un jeune porteur, quinze ans peut-être, un Bembe de Mindouli, recruté à Matadi. Pas le temps de comprendre. La peau douce partout éclatée. Les hautes herbes éclaboussées de cris, de larmes et de sang rose. Les chiens mirent un certain temps avant de relâcher les membres sveltes et inanimés. Le garçon avait eu plus peur d’eux que de la mort, les chiens l’avaient toujours effrayés. Le corps fut laissé là.
    La caravane se remit en marche. Cinq-Cents-soixante-kilomètres environ -selon les estimations de Stanley- avaient été gagnés sur le mystère africain depuis le début de l’expédition. On imagine à peine quel degré de haine pouvait, en 1883, à la solde du roi des Belges Léopold II, motiver une telle progression d’hommes dans les jungles de l’Afrique équatoriale. Une haine blanche, malade, grelottante dans l’insupportable chaleur, fiévreuse, chiasseuse, cadavériquement maigre et exaspérée à la dernière extrémité par les insectes humides et criards. Une haine blanche assoiffée de pays qu’elle haïssait comme sa propre vie, qu’elle haïssait comme on aime, obscène et frissonnante d’excitation.
    Stanley n’avait eu aucune raison particulière de tuer ce porteur. Stanley était une explorateur. Stanley avait retrouvé Livingstone. Stanley était un aventurier. Stanley était mondialement connu. Stanley était un monstre. Un minotaure creusant son labyrinthe, exigeant corps et terres à mesure que croissaient sa gloire et sa puissance.

    Pierre Claes ne connaît pas l’Afrique, il découvre en débarquant à Léopoldville la chaleur et la moiteur de l’air épaissi par l’odeur du sang. Car l’état indépendant du Congo, propriété personnelle du roi Léopold II, c’est un peu le hors-compétition de l’horreur coloniale. Les industriels, aventuriers et administrateurs ouvrent les troncs des arbres à caoutchouc comme les poitrines des hommes et les ventres des femmes. Et Pierre arrive de son petit pays pour parcourir cette immensité équatoriale et ajouter une nouvelle blessure au continent en arrachant définitivement au sol et au ciel la frontière entre la propriété du roi belge et les colonies françaises.
    À ses côté, Xi Xiao. Bourreau de formation, son art ne tient pas de la « simple » mise à mort. Il connaît l’art délicat du lingchi, il sait comment entailler la peau, découper les muscles, ôter les organes de ses victimes en gardant la mort à distance et en régulant la douleur. Xi Xiao tombera irrémédiablement amoureux du géomètre, qui rêve lui de lui confier son corps à cisailler, comme il écorche le cœur de l’Afrique.
    En parallèle et à contre-courant, le docteur Vanderdorpe redescend le fleuve que Pierre Claes remonte. Encore hanté par une histoire d’amour qui aura coupé sa vie en morceaux irréparables, celui qui a fréquenté Baudelaire et Verlaine et traversé les barricades de la Commune a fait du Congo son purgatoire.

    Ce voyage au cœur de la forêt équatoriale nous plonge dans les ténèbres coloniales et les fantasmes enfiévrés d’hommes perdus. Certains y viennent pour exister en détruisant, d’autres pour se détruire eux-mêmes. Pierre s’y fissurera en même temps qu’il trace dans le papier et dans la terre cette limite sanglante, appropriation honteuse, arrachement d’un territoire par cupidité, vanité et haine.
    En traçant cette frontière, en compagnie du bourreau et de ses accompagnateurs locaux, en croisant la route d’une sœur vengeresse, d’un allemand sadique, d’un navigateur polonais, Pierre va se lacérer aux limites de la haine, d’une rage qui sourd de lui-même et coule en affluent torrentiel nourrir le fleuve Congo, ravager l’inhumanité qui s’étend. Son passé, son présent et l’avenir inimaginable, son époque qui cisaille et tranche seront les fils du rasoir, les limites contre lesquelles Pierre va s’effiler à mesure qu’elles se révéleront à lui.

    Avec une écriture qui porte en elle la moiteur chaude et sombre de son histoire, Paul Kawczak fait suinter l’épaisseur des tourments humains de chaque page, éblouissante, d’une beauté charnelle et dévorante.

    La Peuplade / J’ai Lu
    315 pages


  • Nous parlons depuis les ténèbres – Anthologie de nouvelles d’horreur, de gothique et de fantastique sombre

    Une moisson de jeunes ; une pêche « miraculeuse » ; une étrange maladie ; un vallon maudit ? Un voyage interstellaire ; des voleurs d’âmes et des confiseries bien addictives. Retrouver la passion après un accident ; préserver son secret ; retrouver ses traditions.

    Ne dis pas que tu écris de l’horreur. Voilà le conseil qu’on m’a donné, peu avant la sortie de mon roman Widjigo, en fin d’année 2021.
    Personne n’écrit d’horreur en France. D’ailleurs, l’horreur, c’est mal écrit. C’est racoleur. Ça ne se vend pas. C’est commercial. Ce n’est pas une littérature de femmes. Hormis pour quelques auteurs, en général en traduction, sortis par la grâce de la critique et des jeux d’éditions en littérature générale, l’horreur aujourd’hui est encore repoussée aux marges du monde, dans ces zones floues et troubles, quasi ignorées, presque invisibles, où sur les cartes anciennes siégeaient l’interdit et les monstres…
    Et pourtant…
    Pourtant l’horreur et le fantastique sombre étaient là, déjà, dans ces contes que les femmes et la tradition orale reprenaient aux veillées, bien avant que les frères Grimm n’apposent dessus leur nom et leurs morales. Déjà alors, dans ces histoires, des jeunes filles allaient se perdre au fond de forêts sombres et inquiétantes, partaient en quête de châteaux de trolls, suivaient de sombres étrangers ou allaient rencontrer la Mort… et pour résumer s’évadaient déjà des limites de leur existence. C’est de cela dont on se souvenait, au fond, à la fin du conte, de ces images inquiétantes et marquantes, de ces terribles épreuves, bien plus que d’une fin assez interchangeable et normative.

    Préface, Estelle Faye

    J’aurais pu te mettre, comme d’habitude, le premier paragraphe de la première nouvelle de cette anthologie, et ça aurait été une très bonne entrée en matière, n’en doute pas. Mais il me semblait important de prendre cette préface pour ce qu’elle est, non seulement une présentation de l’ouvrage, mais surtout l’explication de la raison d’être, de l’importance de cette anthologie.
    Comme le rappelle Estelle Faye, de tous les genres de l’imaginaire, l’horreur est peut-être celui qui a le moins bonne presse, si tu ne t’appelles pas Clive Barker ou Stephen King, bien sûr. Et si tu en écris mais que l’on peut aussi faire ressortir autre chose de tes textes, on mettra l’accent sur cette autre chose. Pourtant, comme l’écrit ici Estelle Faye, l’horreur, le fantastique, le gothique, sont des manières bien anciennes de raconter des histoires, de transmettre des légendes, des sagesses, des mises en garde. Rien de tel que de jouer sur les peurs pour bien ancrer un conseil, en cela nous serons tous d’accord, non ? Raconter des histoires pour faire peur, écrire du body horror, du fantastique, du terrifiant, c’est savoir tenir sur un fil ténu, réussir à amener le malaise chez le-a lecteurice, rester crédible, trouer l’estomac, faire tourner la tête. C’est une lecture qui passe autant dans la tête que dans le corps, ce sont les mains qui deviennent moites, un réflexe qui voudrait retourner le livre, cacher les mots, et un autre qui veut s’y replonger, qui serre les dents. Ce sont des histoires qui peuvent raconter la réalité du monde d’une manière plus belle et plus terrifiante, qui parviennent à sublimer certains sujets pour nous en faire mieux comprendre les paradoxes, les fascinations qui en émergent. C’est un art de la métaphore, de la construction à nul autre pareil.

    Tenir entre mes mains une anthologie de nouvelles horrifiques francophones écrites par des femmes n’est donc pas aussi anodin que l’on pourrait/devrait l’imaginer. Et si, comme tu viens de le lire et t’en doutes si tu suis mes lectures, j’approuve complètement le principe et l’engagement, tu vas te demander si les promesses sont tenues littérairement, parce qu’on est quand même aussi là pour lire des supers histoires, non ? Et bien oui, les dix nouvelles qui composent ce recueil sont excellentes. Très différentes, dans leurs ambiances et leur style, chacune démontre d’une affinité avec un genre, une thématique, et l’anthologie couvre ainsi une large palette. Fantasy horrifique, créature mythique, gothique, science-fiction, horreur fantastique ou bien réelle… On y trouve de tout, et si, selon ton degré de bichouneté, tu auras plus ou moins peur, en grande trouillarde devant l’éternel chacune des nouvelles m’a bien filé la traquette.

    Sous une couverture qui vaut l’achat à elle seule, tu devrais donc trouver ton terrifiant bonheur parmi cette dizaine d’autrices et d’histoires qui explorent les méandres boueuses de nos peurs et de nos perversités.

    Éditions Goater
    231 pages

  • On adorait les cowboys – Carol Bensimon

    Cora a quitté son Brésil natal pour étudier la mode à Paris. Elle a laissé là-bas, à Porto Alegre, sa mère, son père, sa nouvelle femme et leur futur enfant. Simultanément, son père lui propose de revenir passer quelques temps au pays pour la naissance de son demi-frère et Julia, son amie d’étude, refait surface après des années de silence. Un road-trip dans les tréfonds du Rio Grande do Sul avait été fantasmé dans leur jeunesse, ne serait-il pas temps de le réaliser ?

    Tout ce qu’on a fait, c’est prendre la BR-116, passer sous des ponts avec des publicités pour des villes qu’on n’avait pas la moindre intention de visiter, ou des messages annonçant le retour du Christ et le compte à rebours avant la fin du monde. On a laissé derrière nous les routes de banlieue, qui commencent comme des voies rapides pour finalement se perdre au milieu d’une zone industrielle, de taudis jetés le long d’un ruisseau, où des chiens errants traînent sans presque jamais aboyer, puis on a tracé, tracé jusqu’à ce que la ligne droite devienne virage. C’est moi qui conduisais. Julia avait les pieds sur le tableau de bord. Je n’avais pas souvent la possibilité de la regarder. Quand elle ne connaissait pas les paroles d’un morceau, elle fredonnait. « Tu as changé de coiffure », lu ai-je dit après un rapide coup d’œil sur sa frange. Julia a répondu : « Il y a plus ou moins deux ans, Cora. » On a rigolé tandis qu’on attaquait la route de montagne. C’est comme ça qu’on a commencé notre voyage.
    Ma voiture était restée sans rouler un bon bout de temps, sous une bâche argentée – tel un secret qu’on n’arrive pas à cacher ou un enfant qui essaie de disparaître en mettant ses mains devant les yeux -, entourée de tout un bric-à-brac, dans le garage de ma mère.

    Cora rentre donc au Brésil, non pas tant pour la naissance du petit frère, dont elle ne sait pas tellement quoi faire, que pour Julia et son surgissement improbable et imprévu. Alors que Cora revient de Paris, Julia atterrit depuis le Canada et les deux se lancent sur les routes du Rio Grande do Sul, région du sud du Brésil, frontalière avec l’Uruguay et l’Argentine. De la pampa, des plantations immenses de soja, des mines… un autre monde que Porto Alegre, ou même Soledade, et à des lieues de l’Europe ou du Canada. Mais les retrouvailles entre les deux jeunes femmes soulèvent d’autres questions. Lors de leurs études, elles sont passées d’amies à amantes, des sentiments assumées par Cora, dont la bisexualité était connue de ses proches, mais niés par Julia pour qui la situation était difficile à définir. Une rupture brutale avant son départ au Canada avait achevé de blesser Cora, qui revient donc sans vraiment comprendre ce retour soudain dans sa vie.
    Raconté du point de vue et par la voix de Cora, On adorait les cow-boys est un road-trip à plusieurs étages.
    Le premier étage, géographique, nous emmène avec les deux jeunes femmes dans le Rio Grande do Sol, grande région de cet immense pays qu’est le Brésil. On quitte les grandes villes pour des plus petites, des forêts, d’anciennes mines, la pampa, la frontière proche. Rencontres étonnantes qui s’égrènent au fil des jours, dessinant le tableau d’un Brésil varié et diffracté entre grandes propriétés, anciennes mines, paysages dévastés et gauchos, bien sûr.
    Le second étage sera plus temporel. Cora comme Julia ont connu des jours compliqués, entre divorce parental, reconstruction familiale et secrets de famille. Les longues heures sur la route et les rencontres qu’elles provoquent, la solitude et l’isolement seront l’occasion pour chacun de se confier, de partager des histoires tues pendant longtemps et de comprendre l’autre et soi-même un peu mieux.
    Le dernier étage nous emmène dans ce road-trip plus intime, fusion de la géographie et du temps, et qui conduira les deux jeunes femmes à laisser voyager leurs désirs et leurs émotions pour savoir jusqu’où elles iront, ensemble et chacune de leur côté. Trouver son rôle au milieu des chambardements familiaux, affirmer la place que l’on veut au risque de perdre l’autre, se trouver et s’accepter en allant à l’encontre des pensées familiales et affronter la fragilité provoquée par tous ces tremblements.

    On adorait les cowboys est un roman sensible et incisif, un voyage complexe et subtil dans la vastitude de la vie, sa vacuité parfois, baignée dans une nostalgie lente et poétique qui garde un œil rivé sur l’espoir de la suite.

    Traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec
    Éditions Belfond
    188 pages

  • Portrait huaco – Gabriela Wiener

    Gabriela Wiener, journaliste et écrivaine péruvienne, vient de perdre son père. Elle qui vit en Espagne depuis des années retourne donc à Lima auprès de sa famille pour dire adieu au paternel, qui n’était pas un homme simple. En effet, Raúl Wiener menait une double vie, d’une part « l’officielle » avec sa femme et ses deux filles dont Gabriela, et d’autre part la « parallèle » auprès de sa maîtresse et d’une autre enfant. Et puis à ce père elle doit ce nom de famille tout à fait étranger de Wiener, elleux qui sont les descendant·es de Charles Wiener, explorateur juif autrichien naturalisé français qui a visité (et pillé) le Pérou à la fin du XIXème siècle.
    Être la (potentielle) descendante d’un explorateur-pilleur-de-tombes-, qui a profité de son passage au Pérou pour faire un enfant à une femme et emporter avec lui celui d’une autre, mais qui a raté le Machu Picchu, faut-il en rire ou enrager ?

    Ce qu’il y a de plus étrange à être seule ici, à Paris, dans la salle d’un musée ethnographique, presque sous la tour Eiffel, c’est de penser que toutes ces statuettes qui me ressemblent ont été arrachées au patrimoine culturel de mon pays par un homme dont je porte le nom.
    Dans la vitrine, mon propre reflet se mêle aux contours de ces personnages à la peau marron, avec des yeux semblables à de petites blessures brillantes, des nez et des pommettes de bronze aussi polies que les miennes, au point de former une seule composition, hiératique, naturaliste. Un arrière-arrière-grand-père est à peine un vestige dans la vie de quelqu’un, mais pas lorsque cet ancêtre a emporté en Europe rien moins que quatre mille pièces précolombiennes. Et quand son plus grand mérite est de ne pas avoir trouvé Machu Picchu, mais d’avoir été à deux doigts de le faire.
    Le Musée du quai Branly est dans le VIIe arrondissement de Paris, au milieu du quai qui porte le même nom, et c’est un de ces musées européens qui renferment d’importantes collections d’art non occidental en provenance d’Amérique, d’Asie, d’Afrique et d’Océanie. Autrement dit, ce sont de très beaux musées érigés sur des choses très laides. Comme s’il suffisait de peindre les plafonds avec des motifs aborigènes australiens et d’installer plein de palmiers dans les couloirs pour que nous nous sentions un peu chez nous et oubliions que tout ce qui se trouve à cet endroit devrait être à des milliers de kilomètres de là. Moi y compris.

    Pas facile, donc. D’autant que si papa Wiener est un Blanc, maman, elle, est une chola, Gabriela est donc porteuse des gènes du pilleur et des pillé·es. Ce retour au Pérou est le début d’un grand bouleversement, de beaucoup d’interrogations qui couvaient dans l’existence du père et se retrouvent désormais sans contenant. Il y a son rapport au pays quitté, elle immigrée péruvienne en Espagne, pays colonisateur ; son lien avec son ancêtre et l’histoire familiale qu’il transporte ; sa gestion de cette double vie paternelle, elle qui, partie du Pérou avec Jaime son mari aussi cholo, vit désormais en couple polyamoureux et partageant leur lit et leur vie avec Roci une Espagnole, autre incarnation peut-être dans sa vie de la colonisation. La boucle est bouclée ?

    C’est un grand bond introspectif que fait ici notre narratrice. Un bond ? Un saut, une chute, car rien ne semble vraiment contrôlé, quand bien même l’autrice travaille ces questionnements depuis longtemps. Un jeune journaliste séduisant dans les rues de Lima et c’est le coup de canif dans le contrat polyamoureux ; un bandeau sur un œil et le père devient celui d’un autre ; un chercheur français ayant écrit sur Wiener devient dépositaire de la vérité filiale. Tout vacille et Gabriela doit reconstruire sa réalité pour avancer de nouveau. Elle compose, rencontre, assume, écrit, jalouse, baise, écrit, pleure, recherche, jalouse encore, elle se meut par cette nécessité impérieuse de comprendre ce passé composé pour être capable de continuer à imaginer la suite, retrouver les éléments et le sens de tout ce qui la fait elle, parmi le monde.

    Questionnement intime et enquête historique et social, dans ce « roman » Gabriela Wiener passe en revue les sujets majeurs qui traversent sa vie et irriguent en débordant la société. La décolonisation des vies est-elle un doux rêve ? C’est surtout un travail brutal qui ne cesse jamais et qui remet et est constamment remis en question pour la narratrice, qui passe par l’histoire de son pays, l’histoire familiale, celle de ses propres amours et de sa sexualité.

    Un récit drôle (oui oui), incisif, qui sème ses remous dans le corps et le regard, morcèle, recolle et fissure pour que chacun·e puisse y prendre ce qui colmatera les failles pour former une nouvelle carte, inconnue, chemin après chemin.

    Traduit de l’espagnol (Pérou) par Laura Alcoba
    Éditions Métailié
    160 pages

  • Sirena Selena – Mayra Santos-Febres

    Martha Divine, tenancière du bar/bordel Danubio Azul à San Juan, a l’œil et l’oreille pour repérer les talents cachés, voire honteux. Au Danubio Azul, elle présente (elle l’espère) les meilleurs shows drag de l’île. Alors quand elle entend la voix de Sirena Selena, cette voix de cristal dans ce corps si frêle, elle sait qu’elle tient là une pépite d’or brut, et peut-être bien son ticket vers l’opération finale qui fera d’elle, enfin, la femme qu’elle veut être.

    Coque de noix de coco, ivre d’effervescence bleue, au nom des dieux parle, suave Selena, succulente sirène des plages illuminées, raconte-toi sous un spotlight, lunatique Selena. Tu connais les désirs effrénés des nuits urbaines. Toi, mémoire de lointains orgasmes réduits à quelques bribes d’enregistrement. Toi et tes sept chignons sans âme comme un oiseau sélénite, un oiseau photoconducteur d’insolentes électrodes. Tu es celle que tu es, Sirena Selena… et tu sors de ta lune en papier pour chanter de vieilles chansons de Lucy Fabery, de Sylvia Rexach, de Guadalupe Raymond la sybarite, dans ta robe de chagrin, devant un cortège d’adorateurs…

    La gloire pour Sirena Selena, Martha Divine la voit en République Dominicaine, l’île d’à côté. Alors ni une ni deux, une fois le numéro rodé, elles embarquent pour Santo Domingo, ses hôtels luxueux, ses riches hommes d’affaire et leurs penchants inassouvis. Martha est sûre d’elle, non seulement elle a l’œil et l’oreille, mais elle a le nez aussi, un sacré sens des affaires. Sirena, elle, sous ses airs d’ingénus, a déjà vécu mille vies, autant de morts et sait l’effet qu’elle fait, lorsqu’elle endosse son rôle, lorsque son port, ses robes dévalent le long des battements des cœurs qui trébuchent et sa voix s’empare des souffles courts des spectateurs, qui ne savent plus ce qu’ils désirent : elle, lui, eux, la vie, l’amour, les blessures.

    Lectrice, lecteur, mon souffle, tu le sais, il suffit parfois d’un simple titre pour se laisser porter. Sirena Selena, déjà, c’est joli. Mais Sirena Selena vestida de pena, c’est merveilleux. Et la promesse a été tenue. Ce roman, comme beaucoup de romans racontant la vie d’homosexuels, trans, drag dans certaines régions du monde, mêle l’espoir et la violence, la brutalité et la passion. Mais ici, c’est la passion, l’espoir et leur magie qui prennent le dessus. Martha Divine et Selena vont passer une semaine à Santo Domingo, chacune avec ses attentes, et cette semaine, qui sera pour chacune, d’une manière ou d’une autre, un accomplissement, un tournant, est aussi un regard sur le passé, ce qu’elles ont traversé pour en arriver là. Les familles brisées, aimées, recomposées ; les ami-es mortes ; les amant·es passioné·es et perdu·es, et toujours une rage pailletée d’aller vers ce qui brûle au fond des tripes : danser, briller, exploser de glamour et les mettre, tous, à leurs pieds. Mais toujours avec classe et élégance. Qu’ils croisent Martha et sa grande expérience, son regard aiguisé et son pragmatisme ou Selena et sa fougue, la fragilité apparente et insoutenable qu’elle dégage, les hommes et les femmes sur leur chemin ne peuvent que recueillir le souffle puissant de leur passage.

    Poétique, fort, enlevé et opulent, Sirena Selena suit les mouvements des tissus, des perruques et des nouveaux départs. Le roman foisonne, nous porte d’envers en revers, d’ourlets en coutures dans toutes les facettes de ces personnages lumineux et complexes, montrant leur vérité au monde. Les vies de Martha et Selena racontent aussi la vie de leurs ami·es, celle d’une région aux facettes multiples, carte postale touristique au recto, violence, abandon et combat au verso. Mayra Santos-Febres nous le raconte avec une force délicate pleine d’étincelles, aussi légère et puissante que la danse sans musique de deux jeunes garçons, pas de deux vers un avenir de possibles.

    Traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo
    Éditions Zulma
    329 pages

  • Son corps et autres célébrations – Carmen Maria Machado

    La vie sexuelle et amoureuse d’un couple perturbé par l’étrange et intouchable ruban nouée autour du cou de l’épouse ; la liste des amant-es d’une femme alors que le monde est touché par une maladie contagieuse et mortelle ; la recension par le menu de douze saisons de New York unité spéciale ; des femmes qui deviennent transparentes avant de disparaître ; une perte de poids aux conséquences déchirantes ; une résidence artistique aux allures de retour dans le passé ; une soirée, des bleus, une caméra et des dialogues dans des pornos que personne n’entend, sauf elle.

    (Si vous lisez cette histoire à voix haute, vous êtes prié de prendre les voix suivantes :
    MOI : enfant, voix aigüe, sans intérêt ; devenue femme, même chose.
    LE GARÇON QUI DEVIENT UN HOMME PUIS MON MARI : forte, sans le faire exprès.MON PÈRE : aimable, tonitruante ; celle de votre père ou de l’homme qui vous auriez aimé avoir pour père.
    MON FILS : petit, voix douce, un rien zézayante ; adulte, la même que mon mari.
    LES AUTRES FEMMES : voix interchangeables avec la mienne.)

    Au départ, je sais avant lui que je le veux. Ça ne se fait pas et c’est pourtant ce que je vais faire. Je suis avec mes parents à une soirée chez des voisins et j’ai dix-sept ans. Dans la cuisine, je bois un demi-verre de vin blanc avec la fille de la maison, adolescente elle aussi. Mon père ne remarque rien. Tout est lisse comme une peinture à l’huile encore fraîche.Le garçon est de dos. Je vois les muscles de son cou et de ses épaules, son corps légèrement comprimé dans la chemise boutonnée, façon travailleur qui se serait habillé pour aller danser. Pourtant, j’ai l’embarras du choix. Je suis belle. J’ai une jolie bouche. Des seins qui débordent de mes robes, innocents et pervers. Je suis une fille bien, de bonne famille. Il a quelque chose d’un peu rugueux, à la manière des hommes parfois, qui me donne envie. Et il donne l’impression d’avoir la même envie.

    Pour reprendre le titre de l’une des nouvelles, ce sont ici huit textes comme huit bouchées, huit saveurs qui se glissent dans ton œil, lectrice, lecteur, ma célébration, pénètrent dans ton système nerveux, se coulent sur ta peau et l’électrisent, entre inquiétude et excitation.
    Carmen Maria Machado explore les corps féminins sous toutes leurs coutures, formes, injonctions, violences et désirs. Dans Le point du mari, la narratrice se marie jeune avec un homme qu’elle aime, à qui elle se donne, semble-t-il, avec délectation, accepte beaucoup, y compris le fameux point du mari après son accouchement. Mais celui-ci ne voyant que ce qui lui manque, est obsédé par ce ruban au cou de son épouse, qu’il ne peut toucher. Encore et encore il y revient, malgré les demandes de sa femme. Et cette obsession deviendra celle de leur fils, en grandissant. Huit bouchées raconte le besoin d’une femme de perdre du poids sous la pression de ses sœurs et de la société. Mais l’opération qu’elle subit, sil elle lui donne la silhouette dont tout le monde rêve, glisse aussi dans les tréfonds de sa vie et de sa maison le corps rejeté, haï, fantôme abandonné qui pèsera toujours sur sa vie.
    En résidence conduit une autrice dans une maison isolée, à Devil’s Throat, pour une résidence d’artistes. Alors que les peintres, photographes, sculpteurs et poétesses profitent du lieu et se gargarisent de leurs œuvres, notre autrice se rappelle le lieu comme le camp scout annuel pendant lequel elle s’est découverte et a vécu humiliation et mépris. Le passé se décalque sur le présent et s’y mêle, peut-être au point de l’y garder prisonnière.
    Particulièrement monstrueux est sans doute la pièce maîtresse de ce recueil. Ici, Carmen Maria Machado s’empare de la célèbre série New York unité spéciale, qui raconte les enquêtes sur les crimes sexuels de deux détectives, et la tord, la creuse, soulève les corps et les âmes. Les deux détectives voient apparaître leurs doubles parfaits et maléfiques, l’une est hantée par les jeunes victimes des viols qui imbibent son quotidien et habitent son être tandis que l’autre se perd dans les secrets de sa femme et ses propres désirs. Exercice incroyable s’il en est, elle fait de cette série stéréotypique dans sa construction un objet complètement métaphysique et fantastique, dérangeant et pénétrant.

    Les huit nouvelles explorent les désirs et la place du corps, celui qu’on arrache, qu’on caresse et embrasse, repousse, lacère, violente. Elles racontent aussi ce que le corps et l’âme se donnent et se confient, les effets des uns sur les autres. Tout autant littéraire, féministe et politique, Carmen Maria Machado interroge ici le couple, hétéro ou lesbien, la famille, le regard de la société sur le corps des femmes et son rapport à la violence qu’on lui inflige. Les narratrices racontent leur histoire et les histoires qui les ont bercées, rappelant combien la violence sur les femmes et leur corps est ancrée (et encrée) dans les contes, les légendes urbaines et les comptines.

    Fantastique, tragique, horrifique, noire, grinçante, Carmen Maria Machado met ses mains partout et sort de la glaise des histoires marquantes et singulières, de ces perturbations obsessionnelles dans la chair auxquelles on revient toujours.

    Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Papot
    Éditions Points
    305 pages

  • Les bâtardes – Arelis Uribe

    Deux cousines séparées par une dispute entre mères se retrouvent quelques années plus tard ; une chienne seule dans une rue, la nuit ; une passion naissante entre deux jeunes femmes qui n’ont rien en commun ; les premières amours virtuels qui prennent corps, parfois qu’on le veuille ou non et sans que l’on ne sache quel sera ce corps ; une visite bouleversante dans une école du sud ; une question irrépondue sur le stockage des heures perdues en attendant le 29 février ; deux amies inséparables séparées, qui, peut-être vont se retrouver.

    Quand j’étais petite, avec ma cousine, on s’embrassait. On jouait à la poupée Barbie, à manger de la terre ou à frapper dans nos mains en chantant. Je passais un week-end sur deux chez elle. On dormait dans son lit. Parfois, on enlevait le haut de nos pyjamas et on jouait à plaquer nos tétons les uns contre les autres, à l’époque ce n’était que deux taches rosées sur un buste plat. On avait toujours été ensemble. Nos mères étaient tombées enceintes à deux mois d’intervalle. Elles nous avaient allaitées en même temps, changées en même temps, on avait eu la varicelle en même temps. Il était presque évident que plus tard on habiterait ensemble et qu’on jouerait à la dînette et à la poupée, cette fois dans la vie réelle. Je croyais que ce serait toujours elle et moi. Mais les adultes abîment tout.

    Huit nouvelles pour raconter le Chili à hauteur de jeunes filles et femmes dont le quotidien, morne, semble se limiter à une vie de banlieue grise, un lycée triste et décrépi, des amitiés fortes vouées à se dissoudre dans des injonctions sociales strictes, des amours écrasées par les classes sociales et les avenues qui séparent les quartiers populaires des résidences bourgeoises de Santiago. À l’ombre de la cordillère, le Pacifique n’existe pas et Santiago est une île au milieu d’un Chili lui-même insulaire. Pas de misérabilisme, de défaitisme, de grandes tragédies ici, seulement une vie quotidienne que les narratrices habitent en ayant l’impression qu’une autre vie leur échappe. La vie des établissements privés inatteignables, seule porte vers la réussite sociale, le beau mariage avec un homme blanc, les voyages en Europe. Avec leurs airs de journaux intimes, de confessions sous un arbre à l’oreille d’une amie dont on aurait presque honte du contenu tellement il nous paraît insignifiant et peu intéressant, les nouvelles d’Arelis Uribe racontent les jours ignorés de celles que le Chili met de côté. L’insécurité des rues la nuit qui pousse une jeune étudiante à se reconnaître dans cette petite chienne qui trottine à ses côtés, inconsciente, contrairement à la narratrice, du danger qui la guette. Les écoles délabrées, dans les quartiers populaires de Santiago, de l’Araucanie et d’ailleurs, là où la beauté renversante du paysage tranche avec la pauvreté, le racisme et la violence sociale qui enserrent les filles. La grossesse adolescente qui vient tuer le jeu de l’enfance, les possibilités d’un rêve qui n’existait pas et ancre l’enfermement dans un schéma qui n’en finit plus de se répéter.
    En racontant ce qui, pour elles, sont des petites déceptions de la vie, les premiers flirts déçus, le mépris pour les peuples autochtones et les métis qui se glissent jusque dans les conversations d’enfants, elles prennent voix, elles trouvent une parole jusqu’alors étouffée et qui, peut-être, a rejoint le cri de l’estallido social de 2019 dans un souffle rageur. Car les héroïnes d’Arelis Uribe comprennent, consciemment ou non, qu’elles sont prisonnières d’un ogre, de ce système néo-libéral autoritaire dont le Chili ne parvient pas à se libérer, d’un monde dans lequel, pour la majorité, la Bolivie est un ailleurs lointain et l’Araucanie une histoire médiatique de violences. Il suffirait peut-être d’une entorse, d’un coup de tête et de possibles retrouvailles pour prendre en main, ne serait-ce qu’un instant, un peu de pouvoir sur sa vie.

    Arelis Uribe donne un porte-voix à ces jeunes femmes, métisses, pauvres ou juste pas assez fortunées pour pouvoir prétendre à autre chose, amoureuses déçues d’avance qui perçoivent leur vie comme insignifiante, et y apporte tout son sens. Elle leur donne, enfin, leur place et leur importance.

    Traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Millon
    Postface de Gabriela Wiener
    Quidam éditeur
    113 pages

  • L’impératrice du Sel et de la Fortune – Nghi Vo

    L’adelphe Chih, de l’abbaye des Collines-Chantantes, est en route pour la capitale de l’empire. Elle y assistera à l’éclipse du mois, ainsi qu’à la première cérémonie du Dragon de l’impératrice. En chemin, elle fait halte au bord du lac Écarlate où il rencontre Sun, alias Lapin, ancienne servante de l’impératrice In-yo. Accompagné de son neixin, la piquante huppe Presque-Brillante, il va séjourner quelques temps auprès de la vieille dame, et découvrir son histoire.

    « Quelque chose veut te manger, lança Presque-Brillante, perchée sur un arbre voisin. Je ne lui en voudrais pas s’il y parvient. »
    Un tintement. Chih se remit debout et examina soigneusement le cordon de clochettes qui entourait le bivouac. Un instant, elle se crut de retour à l’abbaye des Collines-Chantantes, en retard pur une nouvelle tournée de prières, de corvées et de laçons, mais les Collines-Chantantes n’étaient ordinairement pas baignées d’une odeur de fantômes et de pin humide. On n’y sentait pas se dresser les poils de ses bras en signe d’alarme ni bondir son cœur dans sa poitrine sous l’effet de la panique.
    Les clochettes étaient de nouveau immobiles.
    « J’ignore ce que c’était, mais le danger est passé. Tu peux redescendre. »
    La huppe poussa un gazouillis, qui parvint à exprimer en deux notes tant le doute que l’exaspération. Néanmoins, elle se posa sur la tête de Chih, où elle se balança, mal à l’aise.
    « Les protections doivent toujours être en place. Nous sommes très près du lac Écarlate à présent.
    -Nous ne serions jamais arrivés si loin si on ne les avait pas neutralisées. »
    Chih y réfléchit un instant, puis enfila ses sandales et se glissa sous le cordon de clochettes.
    Effarouchée, Presque-Brillante s’envola dans un tourbillon de plumes avant de redescendre sur l’épaule de l’être humain.
    « Adelphe Chih, regagne tout de suite le campement ! Tu vas te faire tuer et je serai obligée de rendre compte à notre Céleste de ton irresponsabilité.
    -Je compte sur la précision de ton rapport, rétorque Chih d’un air absent. Maintenant, chut ! Je crois distinguer ce qui a fait ce raffut. »
    La huppe exprima son mécontentement d’un battement d’ailes mais enfonça plus fermement ses griffes dans l’habit de Chih. En débit de sa bravade, celle-ci se sentit réconfortée par la présence de la neixin sur son épaule et elle leva la main pour lui caresser doucement la crête avant de s’avancer entre les pins.

    Vendue pendant sa plus tendre enfance au palais impérial, Lapin passe plusieurs années à laver et récurer les couloirs puis les chambres du palais. Lorsque l’empereur prend pour femme In-yo, fille d’un seigneur du Nord vaincu, Lapin se sent fascinée par cette jeune femme forte et méprisée par le reste de la cour, qui la prend pour une barbare déchue venue de contrées sauvages. Elle l’accompagnera plusieurs années, pendant son séjour au palais puis lors de son exil au bord du lac Écarlate.
    Chih, dont la mission est, entre autres, de recueillir les histoires pour tramer la grande histoire, découvrira la destinée improbable de cette femme du peuple qui aura vécu aux côtés d’une impératrice puissante dont les actes transformeront le pays. Au détour de leurs conversations provoquées par la découverte d’objets disparates disséminés dans la maison, elle apprendra le grand intérêt de l’impératrice pour les voyants et autres devins, la surveillance constante dont elle faisait l’objet de la part du pouvoir impérial, la sororité qui grandira entre Lapin et elle, mais aussi avec les dames de compagnie qui ne feront que passer à Fortune-Prospère, afin d’éviter justement, de trop grands liens.

    Cette novela, premier tome des Archives des Collines-Chantantes, nous entraîne dans un monde qui mêle traditions, folklore et géo-politique aux résonances chinoises et sud asiatique, peut-être lao ou vietnamiennes. Derrière cette forme courte qui se lit avec facilité, sous ses allures de livres de souvenirs décousus, Nghi Vo nous raconte surtout la résistance d’une femme face à la domination de son peuple et sa lutte pour survivre malgré le danger qu’elle représente. Elle nous montre aussi comment la grande histoire, celle qui pourrait être la plus importante, celle de l’impératrice, prend un sens complètement autre quand elle se reflète dans celle de Lapin. Elle parle enfin, à travers l’adelphe Chih et son oiseau, de la transmission et de l’importance égale des récits pour avoir une vue la plus grande et la plus complète possible des vies, dans leur complexité et leurs variétés.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mikael Cabon
    Éditions L’atalante
    120 pages

  • La saison des ouragans – Fernanda Melchor

    La Matosa est un petit village mexicain, quelque part entre Mexico et la mer, mais plutôt très éloigné des deux. Assez éloigné aussi des champs de pétrole, suffisamment pour que les emplois lui échappent. Entouré de champs de canne à sucre, le village entasse les cabanes bancales faites de tôles et de briques, colmatées à la sueur et aux cris. Seule, une grande maison à la sortie. C’est celle de la Sorcière. Cette femme terrifiante tiendrait ses pouvoirs autant de sa mère que du diable, et propose aux femmes potions et sorts, et aux hommes plaisirs charnels et drogues. Mais un beau jour, on découvre le cadavre de la Sorcière dans une rivière.

    Ils sont arrivés jusqu’au canal par le fossé qui monte depuis la rivière, armés de frondes prêtes pour la bataille, les yeux à peine ouverts, comme si le soleil de midi les avait cousus. Ils étaient cinq et le chef était le seul à avoir un maillot de bain : un short rouge qui étincelait au milieu des plants de canne à sucre, assoiffés et encore bas en ce début du mois de mai. Le reste de la troupe le suivait en caleçon, tous les quatre avaient des bottines en caoutchouc et portaient à tour de rôle le seau rempli de petits graviers que le matin même ils avaient pris dans la rivière ; tous les quatre, renfrognés et farouches, étaient tellement disposés à s’offrir en sacrifice que même le plus petit d’entre eux n’aurait pas osé avouer qu’il avait peur mais avançait prudemment derrière ses camarades, l’élastique de la fronde bandé entre ses mains et un caillou bien serré au creux de la lanière de cuir, prêt à être lancé sur ce qui pourrait surgir en cas d’embuscade. Ils progressaient sous le chant du passereau recruté pour jouer les sentinelles dans les arbres, dans leur dos, sous le tintement des feuilles violemment écartées, ou le bourdonnement des pierres fendant l’air tout près d’eux, ou encore sous la brise chaude pleine d’urubus éthérés se découpant sur un ciel presque blanc, dans une puanteur plus redoutable encore qu’une poignée de sable jetée au visage, une véritable infection qui donnait envie de cracher pour éviter qu’elle ne s’enfonce jusque dans les tripes et qui leur ôtait l’envie d’avancer.

    Trois hommes seront suspectés de cet assassinat : Luismi, Munra et Brando. Mais ce n’est pas dans une enquête policière que nous allons nous embourber, dans la moiteur collante et étouffante de La Matosa, mais dans la vie quotidienne morne, violente et sans issue de ses habitant-es.

    Lectrice, lecteur, adorée tempête en mon cœur, il va te falloir prendre une grande inspiration et retenir ton souffle à l’ouverture de ce livre, qui te laissera asphyxiée et exsangue, mais emplie de cette urgence et cette colère qui habite nos narrateurices. Fernanda Melchor nous raconte ce drame à travers les voix de différents protagonistes. Yesenia, aussi surnommée Lézard, qui doit veiller sur sa grand-mère et ses sœurs, et tente de gérer un cousin qui joue la fille de l’air tout en bénéficiant de l’amour aveugle et irrationnel de l’aïeule, nourrissant chez la jeune fille une jalousie proche de la rage. Munra, qui fut un homme séduisant et séducteur avant un accident qui le laissa boiteux, et qui partage sa vie avec Chabela et Luismi, fils inutile et junkie de celle-ci. C’est lui qui conduisait le camion dans lequel la Sorcière a été emmené dans la rivière. Nous écouterons Norma, qui a fui sa mère, ses six frères et sœurs et le corps lourd de son beau-père et est tombé sur Luismi en arrivant dans la région. Elle, elle est allée voir la Sorcière pour un avortement. C’est interdit et il y a eu des complications. Et puis Brando, qui traîne avec Luismi et d’autres potes, tuant l’ennui et ratant les cours pour prouver à chaque minute qu’il est un homme. Paumé, macho, homophobe et empli de fantasmes, à la recherche d’un père qui a refait sa vie ailleurs et d’une vie moins ennuyeuse.

    Dans ce récit croisé, roman choral, chaque personnage amène avec sa vie des éléments du puzzle de la vie du village, son histoire, ses conflits. La Sorcière, fille de sa mère la Sorcière, incarnait les craintes et les désirs. On la disait riche, très, puissante, trop, aguicheuse, mais on le taisait. Cristallisation des frustrations, symbole de ce qui ne peut pas être défini ni contrôlé, la tristesse et le pathétique potentiel du quotidien de la Sorcière est transcendé par ce que les habitants, femmes, et surtout hommes, veulent y voir, et donc maîtriser entièrement.
    Alors que les gangs, la drogue, la corruption déciment et écrasent, l’air se charge d’humidité, l’électricité dans l’air grésille, et dans un souffle, chacun hurle au vent sa rage et sa vérité, ses raisons de haïr ou d’aimer. Dans un style puissant et physique, une écriture charnelle, dure et parfois suffocante, Fernanda Melchor nous installe dans l’œil d’un cyclone qui ne cessera jamais.

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Laura Alcoba
    Le livre de poche
    284 pages

  • Matrix – Lauren Groff

    Marie de France, bâtarde au sang royal, est venue en Angleterre après la mort de sa mère. Elle vit à la cour d’Aliénor pendant quelque temps, avant que celle-ci ne l’envoie devenir prieure d’un couvent au fin fond de la campagne anglaise. Vue et vécue comme une punition, cette mise à l’écart va se transformer, pour Marie, en une épiphanie qui lui permettra d’exprimer toute sa puissance et ses idéaux.

    Elle sort de sa forêt seule sur son cheval. Âgée de dix-sept ans, dans la froide bruine de mars, Marie, qui vient de France.
    An de grâce 1158, le monde attend avec lassitude la fin du carême. Bientôt ce sera Pâques, qui vient tôt cette année. Dans les champs, les graines se déploient dans le sol noir et glacial, prêtes à jaillir à l’air libre. Pour la première fois, Marie voit l’abbaye, pâle et hautaine au sommet d’une butte dans cette vallée humide où les nuées venues de l’océan se tordent contre les collines et déversent leurs averses incessantes. La plupart du temps, l’endroit est émeraude et saphir, il éclate sous la pluie, rempli de pinsons, moutons, moucherons, champignons délicats émergeant du riche humus, mais en cette fin d’hiver, tout est grisaille et ombres.
    Sa vieille jument de guerre avance d’un pas mélancolique et laborieux, et un faucon merlin frissonne dans sa cage en rotin posée sur la malle, derrière Marie.
    Le vent se tait. Les arbres cessent de s’agiter.
    Marie a l’impression que la campagne tout entière observe son avancée.

    La vie de Marie de France est assez trouble. Je ne te ferai pas l’affront, lectrice, lecteur, ma douce amie, de tenter d’en dresser les faits connus, parce que je suis nulle en histoire de France et en royauté. Ici, Lauren Groff s’appuie sur les faits connus et nous conte sa version de la vie oubliée mais importante de cette femme de poigne. Grande, laide, bâtarde, si l’on écoute les ragot de la cour, Marie n’a pas grand-chose pour elle, si ce n’est d’être malgré tout fille de roi. Lorsqu’elle arrive dans cette abbaye, elle y trouve des nonnes affamées, un cheptel moribond et des caisses vides. Au cours des décennies qu’elle y passera comme prieure puis abbesse, l’abbaye va prospérer et devenir un lieu de culture, de libération, ce qui ne se fera pas sans jalousie.
    L’utopie créée par Marie dans son abbaye prend plusieurs niveaux. Quelque peu frondeuse sur les bords, elle s’affranchira sans peur de certaines règles édictées par l’Église : enluminures, gros travaux, confessions… Elle veut donner à chaque femme accueillie dans ce lieu protégée la possibilité de s’épanouir dans ses tâches et de s’émanciper, tout en aidant les villageois, les vilains et donc remplir au mieux leur mission chrétienne. Elle veut aussi montrer à Aliénor ce dont elle est capable, l’éblouir, la charmer, elle, son grand amour. Car Marie est également lesbienne devant l’éternel. Sous sa gouvernance, l’abbaye aura plutôt tendance à encourager les amours saphiques et nos chères nonnes s’en donneront à corps et à cœur joie !

    Lauren Groff nous raconte donc la vie résolument rebelle d’une femme incroyable qui aura transformé son exil en bataille pour l’émancipation des femmes et leur protection, la poésie et l’amour. Utopie sororale forte, poétique et d’une grande fluidité, Matrix se lit d’une traite et amène un peu de douceur et d’onirisme dans une époque que l’on imagine violente et écrasante. Marie, femme hors-norme rattachée à la mythique famille Plantagenêt porte en elle la conviction des Croisées de sa famille, la même intelligence politique et stratégique qu’Aliénor avec qui elle gardera un lien fort toute sa vie et l’aura des mystiques, guidée par les visions qui l’habitent. Entourée d’une communauté de femmes pleines de ressources qu’elle tentera de porter à leur meilleur, Marie fera l’expérience des autres et d’elle-même dans la construction et la vie de cette micro-société qui déborde sur le monde qui l’entoure.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Carine Chichereau
    Éditions de l’Olivier
    301 pages