Notre château – Emmanuel Régniez

Octave et Véra vivent dans une grande maison, Leur Château. ils vivent là depuis la mort tragique de leurs parents, bien des années auparavant. Ils vivent là seuls, tous les deux. Octave va en ville, une fois par semaine. Le jeudi, toujours. Il va à la librairie acheter des livres pour Véra, et rentre chez eux. Véra ne sort jamais. Seul Octave a gardé ce lien ténu avec le monde extérieur, le jeudi, avec le bus n°35 et la librairie. Pourtant, ce jeudi 31 mars, il en est sûr : alors qu’il était dans le bus n°35, il a vu sa sœur, Véra, dans le bus n°39. Alors qu’elle ne sort jamais, et ne prend surtout pas le bus.

C’est à 11h03, le samedi 02 avril, que l’on a sonné à la porte de Notre Château.
C’était extraordinaire. Cela n’arrive jamais. On ne sonne pas chez nous. On ne sonne jamais à la porte de Notre Château.

Tout a commencé un jeudi. Je ne peux pas me tromper de jour, puisque c’est le jeudi que je vais en ville. Il n’y a que ce jour-là que j’ai pu voir ce que j’ai vu. Je ne vais jamais en ville les autres jours.
Tout a commencé un jeudi et pour être encore plus précis -car il faudra être précis tout au long de ce récit- c’était le jeudi 31 mars.
Tout a commencé le jeudi 31 mars à 14h32.
Voilà très précisément ce qui s’est passé.
Le jeudi 31 mars à 14h32, j’ai vu ma sœur dans le bus n°39 qui va de la Gare à la Cité des 3 Fontaines, en passant par l’Hôtel de Vile.
Je vais tout de suite dire quelque chose : ma sœur ne prend jamais le bus, ma sœur ne va jamais en ville. Elle déteste aller en ville. Elle déteste la ville. Elle déteste le bus et elle me dit chaque jeudi matin quand je pars pour la ville et que je vais prendre le bus : « Mais comment fais-tu pour prendre le bus ? Appelle un taxi. » Chaque jeudi matin, quand je quitte la maison pour me rendre en ville, ma sœur me rappelle son horreur du bus. Ma sœur me rappelle qu’elle n’a jamais pris le bus, qu’elle ne prendra jamais le bus. Ma sœur me rappelle qu’elle déteste le bus. Je sais pourquoi elle ne prend jamais le bus. Je sais pourquoi elle déteste le bus. Je sais aussi pourquoi elle ne comprend pas que moi je prenne le bus. J’y reviendrai.
Je m’appelle Octave. Ma sœur s’appelle Véra. Nous vivons ensemble, dans la même maison, que nous appelons : Notre Château. Nous ne fréquentons personne, ne parlons à personne et vivons tous les deux, rien que tous les deux, dans Notre Château.

Ce jeudi 31 mars, la vie d’Octave bascule. D’autant que Véra, imperturbable, nie en bloc avoir été dans ce foutu bus n°35 qui va de la Gare à la Cité des 3 Fontaines en passant par Hôtel de Ville. Après tout, elle déteste le bus. Bien que sûr de ce qu’il a vu, Octave n’a aucune raison de ne pas croire sa soeur. Mais quand même. Et son attitude, n’est-elle pas étrange ? Lui mentirait-elle malgré tout ? Pourquoi ? Ou serait-il en train de devenir fou ?

Lorsque ma libraire préférée m’a présenté Notre château, j’ai tout de suite pensé à un autre château, avec un autre couple sororal : celui de Shirley Jackson, Merricat et Constance (Nous avons toujours vécu au château, par ici la chronique !). Deux sœurs, des parents morts, un certain mystère et un isolement certain. Une ville lointaine et menaçante. Il y a de ça, et il y a plein d’autres choses dans ce roman complètement hypnotisant dès la première page. Au risque de nous perdre, Emmanuel Régniez donne tout : Octave, complètement chamboulé, est en boucle et répète répète répète ces éléments qui font le concret de son quotidien, comme pour retrouver leur sens réel. L’heure, la date, le bus, L’heure, la date, le bus, l’heureladatelebus, encore et encore. Et puis doucement, il va nous en raconter mieux. Il va nous raconter la maison, ses parents, leur douce vie et ses rêves de château, de prince et de vie de manoir. La mort brutale des parents dans un accident encore plus brutal, et le château, Leur Château. Et eux, juste eux deux. Leur monde tourne autour de leur bibliothèque, que Véra garnit avec ardeur et qui contient encore les livres parentaux, vestige d’une époque encore brumeuse, qu’un souffle qui ne vient pas pourrait disperser.
Et si Véra mentait. Si elle était dans ce bus ?
Et si Véra ne mentait pas. Qui était dans ce bus ?
Et cette maison, qu’ils n’arrivent pas à quitter, qui les tient protégés, pensent-ils, du reste du monde, leur veut-elle finalement du bien, elle qui a été longtemps un mirage.

Notre Château se lit à perdre haleine, il s’accroche aux cils et nous avale. Et au fil des paroles d’Octave, alors que doucement le voile se lève sur leur vie, leur passé et leurs blessures, une nouvelle histoire surgit, et il ne tient qu’à nous de décider laquelle est la plus terrifiante.

Le Tripode

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *