Auteur/autrice : Marcelline Perrard

  • La fille de l’Espagnole – Karina Sainz Borgo

    Adelaida Falcón vient de perdre sa mère, avec qui elle partageait un même nom et un appartement à Caracas. Nous sommes plus ou moins maintenant, ou dans ces eaux-là, et Adelaida affronte deux deuils : la mort de sa mère, qui l’a élevé seule, et celle de son pays, qui brûle et se tue chaque jour un peu plus. Alors que les Fils de la Révolution pillent et massacrent, Adelaida trouve refuge dans l’appartement de sa voisine, Aurora Peralta, dont la mère arriva d’Espagne quelques décennies plus tôt. Mais Aurora est morte, elle aussi. Et dans son appartement, toute une vie, de la nourriture, des euros et un passeport européen.

    Nous avons enterré ma mère avec ses affaires : sa robe bleue, ses chaussures noires à talons plats et ses lunettes à double foyer. Impossible de faire nos adieux autrement. Impossible de dissocier cette tenue de son souvenir. Impossible de la rendre incomplète à la terre. Nous avons tout inhumé, parce que après sa mort il ne nous restait plus rien. Pas même la présence de l’une pour l’autre. Ce jour-là, nous nous sommes effondrées d’épuisement. Elle dans son cercueil en bois ; moi sur la chaise sans accoudoirs d’une chapelle en ruine, la seule disponible parmi les cinq ou six que j’ai cherchées pour organiser la veillée funèbre et que j’ai pu réserver pour trois heures seulement. Plus que de funérailles, la ville regorgeait de fours. Les gens y entraient et en sortaient comme ces pains qui se faisaient rares sur les étagères et pleuvaient dru dans notre mémoire quand la faim revenait.

    Jetée hors de chez elle par une milice de femmes, frappée et humiliée, Adelaida tente de reprendre ses esprits entre les murs d’une autre. Elle se replonge dans son enfance, les vacances auprès de ses tantes dans une petite ville sur la côte et la vie avec sa mère. Et sous ses fenêtres, des combats incessants, guerilleras urbaines entre les Fils et Filles de la Révolution, leurs opposants et toute personne ne semblant pas assez transcendée par le grand leader du pays, ou qui passait par là.
    On découvrira touche après touche l’histoire personnelle d’Adelaida, recouverte du sang et des plaies ouvertes par la violence de la dictature qui s’étend.

    Près de 7 millions de Venezuelien·nes ont quitté leur pays ces dernières années. 7 millions. Plus que la population des trois états baltes. L’équivalent de la Bulgarie. C’est le plus grand exode qu’ait connu l’Amérique latine, le second au monde après la Syrie dans l’histoire contemporaine.
    Que sommes-nous prêt·es à accepter lorsque notre quotidien s’écroule ? Jusqu’où serions-nous prêt·es à aller pour survivre ? Partir, ne plus (jamais) revenir. Dispersion. Diaspora. Celles et ceux qui sont ailleurs, celles et ceux qui sont resté·es.

    C’est un récit de survie, le récit de ce qui précède un exode que la narratrice sait vital mais qui reste une idée insupportable. Partir, abandonner sa mère, bien que déjà morte, abandonner ce qui reste de sa famille, laisser sa culture, son histoire, son pays, ses ami·es. Être étrangère chez soi, le devenir ailleurs. Le devenir à soi, littéralement ? Adelaida, au milieu du fracas des combats et des luttes pour maintenir l’illusion d’un quotidien dans un nuage de poussière et de gravats, devra faire des choix, quitte à s’oublier.

    Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante
    Éditions Folio
    286 pages

    Pour creuser le sujet : La Mission de l’ONU au Venezuela dénonce des crimes contre l’humanité dans la répression de l’opposition (Le Monde)

  • Homo sapienne – Niviaq Korneliussen

    À Nuuk, capitale du Groenland, 5 jeunes gens tentent de trouver leur place et leur identité. Fia, en couple avec Piitaq, est sur le point d’exploser sans comprendre vraiment pourquoi. Son frère, Inuk, lutte contre qui il est et la trahison de sa meilleure amie, Arnaq, qui elle, de fête en fête, goulot à la bouche, papillonne d’histoire d’un soir en coup d’une nuit. Ivik doute de qui elle est et n’est pas, et Sara, pleine d’émotions et vide de sens, cherche un moyen de s’apaiser.

    Nos projets
    1. Mes études terminées et nos revenus assurés, nous achèterons une maison avec beaucoup de pièces et un balcon.
    2. Nous nous marierons.
    3. Nous ferons trois-quatre enfants.
    4. Tous les jours, nous irons faire nos courses après le travail et nous rentrerons en voiture.
    5. Nous vieillirons et nous mourrons.

    Piitaq. Un homme. Trois ans. Des milliers de projets. Des millions d’invitations à dîner. Séances d’aspirateur et de ménage qui tendent incessamment vers l’infini. Sourires faux qui s’enlaidissent. Baisers secs qui se figent comme du poisson séché. Il faut éviter le mauvais sexe. Mes orgasmes simulés sont de moins en moins crédibles. Mais nous continuons à faire nos projets.
    Les journées s’assombrissent. Le vide en moi s’agrandit. Mon amour n’a plus aucun goût. Ma jeunesse vieillit. Ce qui me maintient en vie se dirige uniquement vers la mort. Ma vie s’est usée, flétrie. Quelle vie ? Mon cœur ? C’est une machine.

    Chacune des voix qui s’exprime dans le livre de Niviaq Korneliussen est à un croisement de sa vie. Et ce croisement est assez terrifiant. C’est un gouffre sombre, une forêt épaisse, deux morceaux de banquise qui se rapprochent en grondant. Et pourtant, c’est un saut à prendre, une traversée à faire. Celle qui demande sans doute le plus de courage et de solitude. Nos cinq voix vont devoir se confronter à elles-mêmes, à leurs amours, leurs émois, leur âme.

    Niviaq Korneliussen nous fait visiter leurs pensées intimes dans un style allant du tranchant de la résignation désespérée et pourtant inacceptable à la poésie de la chute prochaine et irrémédiable. Elle raconte avec une grande précision et beaucoup d’empathie la complexité d’exister tel que l’on se (re)sent lorsque la norme écrase de tout son poids le champ des possibles, la soudaineté brutale d’une compréhension floue qui tombe sur le coin de l’œil et dont on devine qu’elle va tout chambouler, qu’il s’agisse d’un regard avec cette fille pendant une soirée ou de la distance que l’on met avec son ou sa partenaire. Tous ces moments qui tremblent, vibrent et obligent à la décision, à un choix qui viendra de très loin, avec beaucoup de douleur sûrement, mais peut-être beaucoup de beau et de sérénité, après.

    Choisir c‘est renoncer, choisir c’est s’affirmer, et les personnages de Niviaq Korneliussen ont leur vie à hurler sur les toits. Un cri primal pour des thèmes on ne peut plus contemporains et une autrice à suivre.

    Traduit du danois par Inès Jorgensen
    Éditions 10/18 – La Peuplade
    190 pages

  • Le chien noir – Lucie Baratte

    Il était une fois une jeune fille de 16 ans, la princesse Eugénie, fille du roi d’un puissant royaume. Son père, le terrible roi Cruel, était un homme tyrannique et violent. Un beau jour, il décide de la marier au mystérieux roi Barbiche, seigneur d’une contrée lointaine. La jeune Eugénie part avec son nouvel époux, un homme aussi flamboyant que sombre, à la barbe noire bestiale et fournie et aux yeux de feu. En chemin, au cours d’un terrible orage qui fait trembler la forêt, elle sauve un jeune chien noir, qui deviendra son compagnon dans sa vie de malheur et de solitude.

    Il était une fois, une fois plus vieille, une fois plus sombre, dans un pays forcément très loin d’ici, un roi si cruel qu’on le croyait descendant d’un ogre. Il avait épousé une femme belle et froide comme la nuit qui lui avait donné une fille belle et gaie comme le jour. Puis la reine mourut, succombant paraît-il aux méchancetés de son mari.
    Bien des années après ce drame, la petite princesse était devenue jeune fille. L’éclat de sa beauté troublait tous ceux qui s’attardaient à la contempler. De longs cheveux d’un noir intense, lisses, lourds et épais, entouraient un visage ovale aux lignes pures. Ses yeux, comme ceux des grandes héroïnes, vous contaient le monde dans ses reflets vert et or. Un sourire, et le rose de ses joues attirait votre attention sur l’exquise douceur promise par la finesse de sa peau. Et c’est dans ce même instant que vous baissiez le regard, gêné par votre curiosité à la vue de la grande tache ténébreuse qui coulait, régulière, le long de son visage, de l’œil gauche au bas de la joue.

    Nous les connaissons toutes et tous, ces contes, ces histoires racontées encore et encore, dans leur version Andersen/Perrault/Grimm/Disney. Leurs rebonds, leurs ressorts n’ont plus de secrets pour nous, ce qui fait de l’exercice de leur réécriture quelque chose d’aussi amusant que risqué.
    Lucie Baratte reprend ici en grande partie Barbe-Bleue, mais aussi un peu de La Belle et la Bête. Allons à l’essentiel, j’ai été presque tout à fait convaincue, si ce n’est la fin, qui m’a laissé sur la mienne. Je ne te dévoilerai rien ici, lectrice, lecteur, mon doux rêve, mais j’ai espéré jusqu’au bout un dénouement qui n’irait pas dans ce sens-là, justement, pour la tendre Eugénie. Une issue libérée de tout homme et elle-même seule héroïne de sa propre liberté. C’est un parti-pris, faisons donc avec.
    Une fois cela dit, il serait à mon avis dommage de se priver de cette lecture, car le texte est absolument superbe. Lucie Baratte connaît ses contes sur le bout des doigts et reprend avec souplesse et délectation leurs rythmes, leurs tics et leurs archétypes. On trouvera d’autres références, toutes amenées avec malice et intelligence : qui la reconnaît s’en amusera, et qui non ne s’en trouvera pas lésé. Les quelques anachronismes glissés ça et là le sont également avec beaucoup de justesse et sans trop en faire, la beauté du geste servant tout autant le sens du récit et ajoute même un nouveau niveau à cette réinterprétation.
    Tout cela nous est conté avec une langue d’une noirceur poétique incroyable. Les mots et les phrases se murmurent à nos oreilles, confidences sombres et envoûtantes d’histoires oubliées à force d’être répétées et qui se réveillent à l’appel de la formule incantatoire bien connue Il était une fois.

    Une belle réécriture qui déroule toute la palette des noirs, de la nuit au charbon en passant par la Chine et le corbeau, un conte de fée gothique et moderne raconté dans le souffle d’une mélopée fascinante.

    Éditions du Typhon
    185 pages

  • Un poulpe à la gorge – Zerocalcare

    L’enfance, l’âge des amitiés, des blessures et des défis à la con. Zero et son ami Secco en sont de grands pratiquants dans la cour de l’école Voltaire, tandis que les surveillants se galochent et sous le regard critique et blasé de leur copine Sarah. Un crâne humain, découvert lors d’une de ces expéditions, va provoquer bien des remous dans la petite école et dans la jeune caboche déjà pleine de tornades de questions du jeune Zero, des questions et des mystères qui auront un écho jusqu’à l’âge adulte.

    Lectrice, lecteur, ma douce, je ne t’ai pas encore parlé de Zerocalcare par ici. Et pourtant, dans mon peu de culture BD, il a une place juste à côté de Riad Sattouf et Marjane Satrapi. L’auteur italien qui a grandi dans le quartier de Rebibbia à Rome, punk, anarchiste, engagé dans le tissu social et culturel de son quartier tant aimé, n’a pas son pareil pour conter les petites histoires du quotidien et en faire des fresques épiques et décalées, pour illustrer les tourments existentiels, des plus futiles (s’il en existe vraiment) aux plus tortueux. Avec beaucoup d’humour et d’émotion il nous raconte ses histoires et les vies qui sillonnent la sienne.
    Il développe ici en trois temps la prégnance des histoires d’enfance, de ces aventures que l’on se créé et qui modèlent nos jeunes vies sans que l’on se doute de la résonnance qu’elles auront plusieurs années plus tard. La culpabilité d’une dénonciation honteuse, les secrets enfouis, les peines cachées. Zerocalcare se tient (et nous tient) en équilibre sur le fil de l’humour noir, de la dérision et du mal-être. Il tire sa peine, plein de remords, de regrets et de doutes, cherchant dans son enfance et sa jeunesse un peu de joie, ou la source de ses questionnements incessants.

    Bourrée d’humour et de tendresse, Un poulpe à la gorge nous décrit autant les tourments intérieurs hérités des bêtises de l’enfance que des réflexions plus complexes sur l’évolution des relations au fil du temps, et la perception de la vie elle-même par un jeune homme qui essaie de comprendre le monde avec ce qu’il leur donne, à ses ami-es, son quartier, et à lui.

    Merci au beau travail de traduction de Brune Seban, qui nous fait profiter du dialecte romain pour nous laisser au plus près de l’œuvre !

    Traduit de l’italien par Brune Seban
    Editions Cambourakis
    207 pages

  • L’amie prodigieuse – Elena Ferrante

    Lena et Lila se connaissent depuis l’enfance. Lorsque, déjà âgée, Lila disparaît dans la nature, Lena revient sur leur histoire. Leur amitié naissante dans la cour de l’école et de l’immeuble d’un quartier pauvre de Naples, les camarades de classe, les études, les amours, les affrontements. Dans l’Italie du Sud d’après-guerre, chaque famille vit et survit en tenant son rang ou en tentant de le dépasser. Les enfants portent dans leur nom les actes de leurs parents, et les filles l’honneur de leur famille.

    Ce matin, Rino m’a téléphoné, j’ai cru qu’il voulait encore de l’argent et me suis préparée à le lui refuser. Mais le motif de son appel était tout autre : sa mère avait disparu.
    « Depuis combien de temps ?
    – Quinze jours.
    – Et c’est maintenant que tu m’appelles ? »Mon ton a dû lui paraître hostile ; pourtant je n’étais ni en colère ni indignée, juste un tantinet sarcastique. Il a tenté de répliquer mais n’a pu émettre qu’une réponse confuse, gênée, moitié en dialecte et moitié en italien. Il s’était mis dans la tête, m’a-t-il expliqué, que sa mère était en vadrouille quelque part dans Naples, comme d’habitude.« Même la nuit
    ? Tu sais comment elle est.
    – D’accord, mais quinze jours d’absence, tu trouves ça normal ?
    – Ben oui. Ça fait longtemps que tu ne l’as pas vue, c’est encore pire : elle n’a jamais sommeil, elle va et vient, elle fait tout ce qui lui passe par la tête. »
    Il avait quand même fini par s’inquiéter. Il avait interrogé tout le monde, fait le tour des hôpitaux et s’était même adressé à la police. Rien, sa mère n’était nulle part.

    L’amitié de Lena et Lila se constitue, dès leur plus tendre enfance, de ce mélange de fascination, de crainte et de fidélité infaillible dont sont faites les rencontres inoubliables. Se défiant continuellement, les deux petites se rapprochent en testant leurs limites et celles de leur univers. Lila la téméraire, un peu méchante et détachée ; Lena la gentille, discrète et obéissante. Obsédée par son amie, elle fera tout pour être à la hauteur de ses attentes, tant dans ses postures et ses attitudes qu’à l’école où elle deviendra l’une des meilleures élèves et poursuivra, avec l’appui de son institutrice, des études en collège puis au lycée, aux côtés des enfants les plus riches du quartier. Lila, malgré son intelligence vive et acérée, n’aura pas cette chance et rejoindra bien vite la cordonnerie familiale, mais sans perdre de vue ni ses ambitions, ni ce désir violent de révolte et d’émancipation. Nous passons auprès d’elle une dizaine d’années, de leur enfance à leur adolescence et luttons à leurs côtés. Car la vie quotidienne pour une jeune fille, dans le Naples des années 50/60, est un combat, et nos deux héroïnes en prennent pleinement conscience. Trouver sa place dans sa famille et peut-être s’en affranchir, au risque de tout perdre. Comprendre les enjeux et conflits de pouvoirs qui régissent le fonctionnement de cette société en vase clos qu’est leur quartier napolitain. Se construire face à toutes ces injonctions, celles qui sont clairement posées, potentiellement entre deux baffes, celles que l’on a ancrées en soi, celles qui naissent avec les années et les groupes d’ami-es. Lena devra apprendre à exister pour elle-même, en-dehors de son amitié pour Lila, et peut-être en-dehors du cadre familier du quartier, dont les études vont l’éloigner petit à petit.

    Témoins et actrices centrales de la valse des existences de ce monde qui absorbe et reflète les échos du monde, Lena et Lila tracent leur route, parfois de la pointe des pieds, parfois à grands cris, et lient leur destin irrémédiablement, de ces liens incompréhensibles par les autres, parfois délétères car trop grands pour soi, mais absolument vitaux.

    Traduit de l’italien par Elsa Damien
    Éditions Gallimard
    389 pages

  • Les vilaines – Camila Sosa Villada

    Dans le parc Sarmiento de Córdoba, quand le soleil se couche et la lune s’allume derrière les arbres, on entend des clic-clac, des rires, des sifflements, des gémissements et des coups, des cris, des pleurs. La nuit, le parc appartient aux prostituées trans de la ville. Parmi elles, Camila, qui a fui son village de province pour enfin naître à elle-même et vivre au milieu de sa nouvelle famille de trans, ses sœurs, toutes arrivées là avec leurs bagages, leur(s) histoire(s) et leurs bleus qu’elles cachent sous un maquillage éclatant. Elles vivent dans la grande maison rose de tante Encarna, la mère de toutes les trans du parc. Âgée de 178 ans, une poitrine gonflée à l’huile de moteur et le corps comme une carte routière de la violence argentine, la tante veille sur son troupeau et accueille les brebis égarées. Un soir, dans le parc, au milieu des arbres, des grottes, des seringues et des capotes, ce sont des cris différents qu’attrape l’oreille aiguisée de tante Encarna. Blotti dans les buissons, sous les ronces, c’est un bébé qui pleure.

    La nuit est profonde : il gèle dans le parc. De très vieux arbres qui viennent de perdre leurs feuilles semblent adresser au ciel une prière indéchiffrable, mais essentielle pour la végétation. Un groupe de trans fait sa maraude. Elles sont protégées par la futaie. Elles semblent faire partie d’un même corps, être les cellules d’un même animal. C’est comme ça qu’elles bougent, comme si elles formaient un troupeau. Les clients passent dans leurs voitures, ralentissent quand ils voient le groupe, et, parmi les trans, en choisissent une qu’ils appellent d’un geste. L’élue accourt. C’est comme ça que ça se passe, nuit après nuit.
    Le parc Sarmiento se trouve au cœur de la ville. C’est un vaste poumon vert, avec un zoo et un parc d’attraction. La nuit, les lieux deviennent sauvages. Les trans attendent sous les arbres ou devant les voitures, elles promènent leurs charmes dans la gueule du loup, devant la statue de Dante, la statue historique qui donne son nom à l’avenue. Chaque nuit, les trans surgissent du fond de cet enfer, mais personne n’écrit à ce sujet, elles jaillissent afin de faire renaître le printemps.

    La tante Encarna emportera ce petit enfant dans son sac à main. Il sera baptisé Éclat des Yeux. Les trans, elles, continuent leurs vies, avec ce petit être improbable en plus et une tante Encarna habitée par son nouveau rôle de mère.
    Camila va nous présenter toutes ces filles en talons, robes moulantes et armures de fer. Elle va aussi nous raconter son histoire. Touche par touche, elle nous révèle une photographie sur laquelle les passants bien-pensants les regardent les yeux en feu et la bave aux lèvres ; sur laquelle les clients ont la main à la braguette, le cœur brûlant et le pied leste ; sur laquelle la sororité n’est pas juste un concept, mais une question de vie et de mort, aussi. La jeune María, sourde-muette, Natalí la louve-garou, Laura la femme enceinte, la seule née femme du groupe. Il y a aussi les Hommes sans Tête, arrivés meurtris par la guerre d’un pays lointain et qui errent, inoffensifs et perdus. Et Camila, donc, qui a laissé derrière elle un père alcoolique et une mère écrasée par son absence de place. À Córdoba, elle va étudier, et faire le trottoir. Elle raconte sa part de coups, des coups de chance, des coups de foudre et des coups de couteau, la maison rose de tante Encarna, la magie de Machi Trans, prêtresse de toutes les trans. Elle nous parle d’amour, de haine, de douleur, de repossession, de (re)naissance et de vie.

    On se doute que dans ce roman, la part autobiographique est grande. La vie de Camila Sosa Villada aurait pu trouver une incarnation dans un personnage d’Almodóvar. Mais elle est née en Argentine, et son histoire se pare de réalisme magique, de poésie et de mystère. Sur la crête d’une vague incessante, on glisse d’un morceau de vie à l’autre, la légèreté de certains moments balayée brutalement par le goût du sang qui coule entre les dents. Il y a beaucoup d’amour et de lucidité dans le roman de Camila Sosa Villada, beaucoup de tristesse et malgré tout, toujours, une grande rage d’espérance.

    Sous le patronage de la Difunta Correa, les trans du parc Sarmiento de Córdoba, tante Encarna et Éclat des yeux savent que chaque jour de plus est un miracle qui peut s’évaporer dans un souffle dont on ignorait qu’il serait le dernier.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba
    204 pages
    Éditions Métailié

  • Les tambours du dieu noir – P.Djèlí Clark

    La Nouvelle-Orléans, 1880 (à peu près). Alors que la guerre de Sécession ne cesse pas vraiment, la Nouvelle-Orléans bénéficie d’un statut de territoire indépendant sur lequel l’esclavage n’a plus cours.
    La jeune LaVrille (Jacqueline, pour les taquins), orpheline de 13 ans, vit dans les rues de la ville en faisant délicatement les poches des passants. Un beau jour, elle surprend la conversation de soldats Confédérés et comprend que ceux-ci tentent de mettre la main sur une arme terrible : les tambours du dieu noir. C’est une course contre la montre qui va commencer pour LaVrille, Ann-Marie, la belle capitaine de dirigeable et sa troupe, pour arrêter les Confédérés avant qu’il ne soit trop tard.

    La Nouvelle-Orléans dort jamais, disait ma maman. Comme si la ville savait pas comment faire. Pour s’en mettre plein les mirettes, il suffit de prendre le funiculaire et de grimper au sommet d’un des grands murs, là où les dirigeables viennent s’amarrer toutes les heures. Ces immenses murailles de métal font le tour de la Big Miss. De là-haut, on voit la Nouvelle Alger sur la rive ouest, avec ses chantiers navals asphyxiés de fumées d’usine où les ouvriers grouillent comme des fourmis au milieu des squelettes de navires en construction. A l’opposé, y a les quartiers du centre-ville, piquetés de lampes à gaz qui scintillent comme des étoiles. On aperçoit le Mur est, près du lac Borgne, et celui au nord qui s’étire comme un croissant de lune autour du marais Pontchartrain – que la plupart des gens surnomment la Ville Morte.

    La Vrille est une jeune aventurière comme on les aime : vive, indépendante, connaissant les bas-fonds et les milieux interlopes de sa ville, et surtout la tête pleine de rêves. Frêle silhouette dansante dans les rues de Crescent City, elle ne craint rien que de devoir porter des jupes à froufrous, les soldats Confédérés, et les tempêtes noires. Car en plus des ouragans et autres cyclones, la Nouvelle-Orléans essuie une fois l’an des tempêtes terribles et quelque peu divines, écho incessant d’une arme utilisée par Haïti pour mettre en déroute les armées napoléoniennes vengeresses, les tambours de Shango, le dieu noir.
    Apprenant donc de manière fortuite les intentions des Confédérés, elle file mettre en branle son réseau et c’est accompagné d’Ann-Marie St Augustine, capitaine du dirigeable des Isles Libres Le détrousseur de Minuit, et son équipage, d’un réseau de nonnes surprenantes et d’Oya, la déesse des tempêtes arrivée d’Afrique avec ses ancêtres et qui lui tient compagnie, qu’elle tentera de sauver la Nouvelle-Orléans, et le monde !

    La Nouvelle-Orléans, de la magie, du steampunk, un bout de vaudou et des dirigeables, que demande le peuple ? Et bien pas grand-chose de plus, car cette novella va au bout des attentes qu’elle nous faisait ! Une histoire très bien menée, des personnages attachants et très bien posés en quelques lignes, un univers original et une écriture qui mêle créole caribéen et parler des rues néo-orléanaises. En une quatre-vingtaine de pages, P. Djèli Clark nous déroule son histoire avec vivacité, efficacité et sans fausse note. On se délecte de la traduction qui nous fait profiter de ce mélange des langues.

    Cette novella est suivie d’une autre, qui nous plonge dans une toute autre atmosphère, avec néanmoins quelques similitudes. L’étrange affaire du djinn du Caire nous emmène au début du XXème siècle dans une Égypte qui a vu revenir tout un tas d’êtres fantastiques parmi les humains. Agente du ministère de l’alchimie, des enchantements et des entités surnaturelles, Fatma el-Sha’arawi enquête sur la mort d’un djinn. Tout pousse à croire au suicide, mais divers éléments vont la pousser à chercher plus loin, et lever le voile sur une machination démoniaque.
    On retrouve ici, comme dans la précédente nouvelle, une bonne poignée de steampunk et de magie. L’arrivée de ces créatures puissantes a transformé le pays, lui donnant une nouvelle place dans le monde. La fusion des traditions locales, religieuses et folkloriques s’équilibrent parfaitement et notre protagoniste, Fatma el Sha’arawi, est posée en quelques lignes, forte, indépendante et moderne, une vision adulte, peut-être de ce que deviendra LaVrille ?

    Avec ces deux novellas, P. Djèlí Clark investit deux régions et cultures peu explorées et nous propose des histoires efficaces et prenantes peuplées de personnages attachants et d’idées magiques ! Une belle découverte qui en appelle d’autres ^^

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Montier
    L’Atalante
    137 pages

  • Nuit couleur larme / The black holes – Borja González

    Cristina, Gloria et Laura, trois copines d’une ville ennuyante, montent un groupe de punk. Bien dans l’esprit, aucune d’elles ne sait jouer d’un instrument. Passionnée par Stephen Hawking, Laura baptise le groupe Black Holes et en compose les paroles, obscures et impénétrables.
    Pendant ce temps (ou pas… ou si ?) au XIXè siècle, la jeune Teresa tente tant bien que mal de se dresser contre les conventions sociales et se passionne pour l’écriture de nouvelles et poèmes fantastiques et horrifiques.

    Teresa tient une librairie spécialisée dans l’occultisme et la magie dans une ville particulièrement insipide. Elle semble n’avoir qu’une cliente récurrente, la jeune Matilde, qui lui tape un peu sur les nerfs d’ailleurs. Un soir, elle s’enfonce dans les profondeurs de la forêt pour y invoquer un démon. C’est la démone Laura, qui s’incarne, quelque peu déçue de ne pas être au Japon, et lui propose de réaliser un de ses vœux. Mais Teresa ne sait pas vraiment ce qu’elle veut.

    J’aime beaucoup flâner à la bibliothèque pour les bandes dessinées. N’y connaissant pas grand-chose, j’y trouve toujours des œuvres intrigantes et que je n’aurais pas forcément tenté autrement (en bref : vive la bibliothèque !). C’est donc forte de cette promesse de mystère que j’ai emprunté d’abord Nuit couleur larme (franchement, un titre pareil, ça s’emprunte forcément), puis The black holes de Borja González, et que je t’en parle conjointement aujourd’hui.

    Je ne sais pas exactement quels sont les liens volontaires entre ces deux albums, je n’ai pas tant cherché parce que ça me plaisait de les tisser moi-même.

    Je peux déjà te parler, lectrice, lecteur, ma nuit, de ces très beaux dessins. Les deux albums ont comme particularité de ne pas nous proposer de visages pour les protagonistes. Aucune de nos héroïnes n’a de traits, nous les reconnaîtrons par leurs vêtements, leurs attitudes, leurs cheveux, leur caractère… Pour autant, si cela surprend au premier abord, très rapidement ces expressions, ces visages, nous les imaginons, les créons, ou nous en détachons. Les planches sont très simples, les décors ont un côté dépouillé qui vient renforcer l’impression d’étrangeté qui se dégage au fil des histoires, et l’auteur joue sur les couleurs pour nous emmener d’une ambiance à une autre, d’une temporalité à l’autre.

    La Teresa qui tente d’échapper à son destin pour écrire ses histoires fantastiques est-elle la même que celle qui tient une librairie occulte et écrit un fanzine d’horreur ? Laura la démone pourrait-elle être Laura la punk ? Et Cristina, la jeune femme dont on apprend la disparition au début de Nuit couleur larme, serait-elle l’amie de Gloria et Laura, la troisième des Black Holes ? Beaucoup de passerelles entre les temps, entre les cieux, entre les tomes se dessinent sur ces deux albums. Prise individuellement, chaque histoire porte son lot d’étrangeté et de poésie. Nuit couleur larme nous propose de rentrer doucement dans la vie de Teresa et cette tristesse agressive qu’elle ne parvient pas à éclairer. Est-elle à la recherche de sa place dans un monde qui n’est pas complètement le sien ? The black holes oscille entre la fougue d’un trio blasé et la peur d’une jeune femme étouffée, enfermée. Borja González raconte l’isolement, la solitude, l’incompréhension. Mais aussi l’art, les liens, la force des deux. Les racines s’emmêlent et se mêlent aux rues, pour mieux dissimuler les créatures, humaines ou autres, qui observent et dansent la valse qui se déroule dans ces bois.

    Si les histoires, quelque peu obscures, peuvent être perturbantes, je t’invite malgré tout à t’y laisser aller, te laisser porter. D’une part par les dessins et l’atmosphère envoûtante qui s’en dégagent, et d’autre part pour la poésie, le mystère, justement, ce sentiment d’incertitude, dont l’ombre nous montre en filigrane les points de convergence entre les vies, entre les temps, entre elles et nous.

    Traduit de l’espagnol par Christilla Vasserot
    Dargaud
    122 pages / 142 pages

  • Le nazi et le barbier – Edgar Hilsenrath

    Max Schulz a grandi à Wieshalle, près de l’angle des rues Schiller et Goethe. Fils bâtard d’un potentiel de 5 pères, élevé par un beau-père violeur d’enfants et médiocre coiffeur, il passe son enfance et son adolescence avec Itzig Finkelstein, le fils juif du coiffeur juif Chaïm Finkelstein et de sa femme Sarah Finkelstein. Puis arrive une bien étrange moustache, et Max Schulz se rue allègrement dans le fanatisme nazi : SA puis SS, génocidaire au camp de Laubwalde en Pologne. Après la guerre, de retour en Allemagne, il faut sauver sa peau. Un nazi, surtout génocidaire, est une denrée recherchée par les Américains comme les Soviétiques…

    Je me présente : Max Schulz, fils illégitime mais Aryen pure souche de Minna Schulz, au moment de ma naissance servante dans la maison du fourreur juif Abramowitz. Mes origines aryennes pure souche ne font aucun doute, car l’arbre généalogique de ma mère, ladite Minna Schulz, sans aller jusqu’à la bataille d’Arminius, remonte au moins jusqu’à Frédéric le Grand. Tout de même. Je ne peux pas dire avec certitude qui était mon père, mais une chose est sûre, c’était l’un des cinq suivants :
    HUBERT NAGLER, le boucher ;
    FRANZ HEINRICH WIELAND, le serrurier ;
    HANS HUBER, l’apprenti maçon;
    WILHELM HOPFENSTANGE, le cocher;
    Ou ADALBERT HENNEMANN, le majordome.
    J’ai fait examiner en détail les arbres généalogiques de chacun de mes cinq pères, et je peux vous assurer que l’origine aryenne de chacun des cinq a été établie de manière irréfutable.
    […]Itzig Finkelstein habitait la maison d’à côté. Il avait mon âge ou, pour être plus précis… permettez-moi de le dire comme ça : Itzig Finkelstein a vu le jour exactement deux minutes et vingt-deux secondes après que la sage-femme Marguerite Grosbide m’eut délivré d’un coup sec et vigoureux de l’obscur ventre de ma mère… si tant est qu’on puisse parler de ma vie comme d’une délivrance… car tout compte fait, mon parcours tendrait plutôt à prouver le contraire.

    Lectrice, lecteur, ma vie, je t’invite à te plonger dans l’esprit tortueux de Max Schulz, alias Itzig Finkelstein, génocidaire et barbier. Dans ce style cru, cynique et drôle qui le caractérise, Edgar Hilsenrath nous raconte le nazisme et la guerre du point de vue d’un SS, homme plutôt moyen dans tous les domaines (sauf l’art de la coiffure, peut-être). Max Schulz l’aryen ressemble aux caricatures des juifs, nez crochu, lèvres charnues, cheveux noirs, tandis qu’Itzig Finkelstein le juif illumine les rues de sa blondeur et vole au ciel le bleu de ses yeux. Enfants, souvent on les confond, prenant l’aryen pour le juif. Longtemps, Max n’en a cure. Et puis il voit le Messie lors de son Sermon sur la Montagne, qui prend l’apparence d’un discours du petit moustachu moisi bas du front à Wieshalle. Dès lors, et sans plus se poser de questions, il mettra sa petite pierre à l’édifice du nazisme, de la guerre et de l’extermination des Juifs d’Europe. Après maintes péripéties impliquant une crise cardiaque, une ogresse avide de dieux déchus et une veuve de guerre, il gagne Berlin où il met en place son plan de survie. Il deviendra son ami d’enfance Itzig, fils de Chaïm, juif et barbier. Il se gavera jusqu’à plus soif de l’histoire du peuple juif, de ses traditions, de ses ambitions, et c’est donc en toute logique qu’il quittera l’Allemagne pour participer à la création d’Israël. Bien qu’être humain moyen à tendance médiocre, Max Schluz, alias Itzig Finkelstein n’est pas pour autant un abruti. Il nous raconte dans les moindres détails la toile infinie de ses pensées et de ses identités qui finissent par se fondre, se repousser. S’il n’interroge pas directement son rôle dans la Shoah et sa part de responsabilité, il épouse la souffrance des Juifs avec tant de sincérité (la même qui l’a conduit à embrasser le nazisme et à mitrailler des Juifs devant des fosses communes à Laubwalde) que ses personnalités s’interrogent, s’exilent, se cherchent au fil de sa vie, de sa transmutation et de son voyage, des ruines de Berlin à la forêt des six millions.

    […] Et je peux voir le vent. Je peux le voir !
    Et il me semble que le vent vient de la forêt des six millions. Le vent ! Et le vent agrippe les rideaux blancs devant ma fenêtre. Et les secoue.
    Et peu à peu ils s’obscurcissent, les rideaux de la fenêtre. Deviennent de plus en plus sombres, se décrochent, deviennent des ailes, des ailes noires, commencent à battre, se laissent porter par le vent, le vent venu de la forêt des six millions. Et les ailes me saisissent, agrippent mes bras écartés. Et le vent me soulève, porte mes ailes, et me porte aussi. Quelque part. Là-bas !

    Comme dans Le retour au pays de Jossel Wassermann, c’est peut-être le vent qui aidera Max Schulz à se retrouver. Dans son souffle chaud, transportant avec lui la mémoire des morts et l’histoire de chacun, de Pohodna à Beth David, de Laubwalde à L’Exitus, à la recherche de l’esprit de Dieu, de l’esprit des gens et de la vérité, Max Schulz alias Itzig Finkelstein, génocidaire et pionner d’Israël trouvera peut-être une forme de libération, à défaut de l’entendement. Mais peut-être que, comme de Dieu, il n’existe pas de vérité entendable.
    Le vent continuera de souffler, apportant à nous les paroles inaudibles de chaque arbre de la forêt des six millions.

    Traduit de l’allemand par Jörg Stickan & Sacha Zilberfarb
    Le Tripode / Points
    490 pages

  • Eltonsbrody – Edgar Mittelholzer

    Mr Woodsley, jeune peintre londonien, arrive à La Barbade pour quelques jours et quelques tableaux. Mais devant l’affluence des hôtels de la côte, il lui est proposé de se faire loger chez l’habitant. L’habitante, en l’occurrence, puisqu’il va toquer à la porte de Mrs. Scaife dans la grande et imposante demeure d’Eltonsbrody, sise en haut d’une colline balayée par les vents.
    La vieille et veuve Mrs. Scaife est ravie de son nouvel hôte, lui-même comblé de cette hôtesse excentrique mais adorable. Jusqu’à cette étrange soirée, pendant laquelle le comportement de la vieille dame prend une pente glissante et inquiétante, marquant le début d’événements mystérieux et terrifiants. Elle tient des propos au mieux provocateurs, voire menaçants, des odeurs étranges envahissent certaines pièces de la maison, le vent, qui déferle constamment sur cette colline, semble se glisser sous les portes, entre les pieds des chaises et jusque dans les jambes des pantalons. Les cinq domestiques de Mrs Scaife s’alarment eux aussi de ces phénomènes et de l’attitude de leur maîtresse. Et lorsqu’un drame arrive, tous pressentent que ce n’est que le début…

    J’ai lu nombre d’histoires horrifiques, tant factuelles que fictionnelles. Pour ces dernières, j’ai constaté que l’auteur manipulait généralement les faits de manière à ce que ses lecteurs puissent attendre la fin confortablement, assurés que tout tournerait bien pour les protagonistes probes et vertueux. En dépit de l’ambiance lourde et indigeste, en dépit de l’horreur sombre et ignoble menaçant tout le monde, les Bons s’en sortiront sains et saufs, tandis que les Mauvais seront justement châtiés. J’aimerais m’apprêter à écrire une histoire de ce genre – ce n’est malheureusement pas le cas. Les événements que je suis sur le point de relater pourraient constituer une fiction véritablement terrifiante, et, si j’étais bon journaliste (ou, mieux encore, romancier), je pourrais la colorer joliment et y adjoindre pléthore de frissons, puis réarranger les situations afin que les Bons et les Vertueux s’en sortent non seulement sains et saufs, mais puissent également vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants.

    Une maison isolée et proche d’un cimetière qui craque sous les assauts du vent, des pièces fermées à clef, des traces dans la poussière et une vieille dame au sourire barbouillé de folie, tout est là pour nous faire passer quelques heures assez inquiétantes ! Le narrateur, Mr Woodsley, nous raconte a posteriori son séjour à La Barbade et cette rencontre avec l’horreur et la démence, lorsqu’il comprend doucement que son hôtesse pourrait bien être au mieux une folle inquiétante, au pire une meurtrière assumée. Sans jamais se laisser démonter et avec l’aide des domestiques, il va tenter de rassembler toutes les pièces du puzzle (et leurs os), de la mort du défunt mari une dizaine d’années plus tôt à cette odeur de formol et cette attente impatiente de la tragédie qui électrise toute la maisonnée.

    Et si nous creusions, grâce aux éléments biographiques, un peu sous ce (très bon) vernis gothique qui marche formidablement. En bonne trouillarde (tu l’aurais peut-être remarqué, lectrice, lecteur, ma passion, je suis facilement impressionnable) je regardais d’un mauvais œil mes volets cogner contre le mur tandis que je progressais dans ma lecture.
    Edgar Mittelholzer, nous explique la note des éditeurs, est un écrivain né au Guyana au début du XXème siècle, d’un père d’origine européenne et d’une mère créole à la peau claire. Lui naîtra avec la peau sombre, trop sombre pour l’époque. Il finira par quitter les Caraïbes pour Londres, où il rencontrera Leonard Woolf (le mari de), qui l’aidera à être publié, et deviendra ainsi le premier auteur caribéen à connaître le succès au Royaume-Uni. Il se suicidera en 1965.

    La vielle Mrs Scaife, blanche et pauvre, est la veuve du défunt Dr Scaife, noir et riche. Ce mariage de raison et d’amour donna un enfant, Mitchell, qui épousa une créole portugaise et eut un fils, Gregory. L’amour que porte Mrs Scaife à son petit-fils n’a d’égal que l’aversion qu’elle éprouve envers son fils et sa belle-fille. On peut retrouver dans ce portrait quelque chose de la vie de Mittelholzer, rejeté par ses parents car né trop noir alors que son ascendance lui permettait d’être plus blanc, plus présentable. On retrouve dans la société barbadienne décrite par l’auteur la ségrégation raciale bien ancrée de l’époque et les conséquences sociales qui en découlent. Les barbadiens sont pauvres, sans éducation et infantilisés, et la nuance des peaux cloue définitivement aux barreaux de l’échelle sociale.

    La mer caraïbe et les brises océanes charrient avec elles une odeur de putréfaction dont Mittelholzer n’a jamais pu se débarrasser et qu’il instille dans ce roman. Sous cette excellente couche de mystère et d’horreur surnaturelle, une autre horreur pointe, extrêmement réelle et infiniment plus meurtrière.

    Traduit de l’anglais (Guyana) par Benjamin Kuntzer
    Éditions du Typhon
    258 pages