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  • Mangeterre – Dolores Reyes

    Mangeterre est bien jeune lorsque sa mère meurt, sous les coups de son père. Elle est à peine plus âgée lorsque sa professeure, Ana, disparaît. Mais Mangeterre a un don, et grâce à celui-ci, la police retrouve le corps d’Ana. Lorsqu’elle goûte la terre foulée par les disparu·es, elle les voit, elle voit ce qui leur est arrivé. Mise au ban par les autres, c’est pourtant une foule de personnes qui vient, jour après jour, déposer une bouteille du sol de leurs proches évanoui·es devant la maison qu’elle habite avec son frère.

    -Les morts ne traînent pas chez les vivants, il faut que tu comprennes ça.
    -Je m’en fous, Maman est toujours ici, chez moi, dans la terre.
    -Arrête ton char, tout le monde t’attend.
    S’ils ne veulent pas m’écouter, j’avale de la terre.
    Avant, je l’avalais pour moi, parce que j’étais en pétard, que ça les dérangeait et que ça leur faisait honte. Ils disaient que la terre était sale, que j’allais avoir le ventre gonflé comme un crapaud.
    -Lève-toi maintenant. Et va te laver.
    Après, je me suis mise à manger de la terre pour d’autres qui voulaient parler. D’autres qui étaient déjà partis.
    -À ton avis, pourquoi il y a des cimetières ? Pour enterrer les gens. Allez, va t’habiller.
    -Je me fous des gens. Maman est à moi, elle reste ici.

    Il y a cette mère dont le fils handicapé mental a disparu, ce frère, policier, qui cherche sa sœur, cet autre frère qui sonde le Paraná de las Palmas. Et tous les autres. En Argentine, le terme disparu·es a depuis longtemps une résonnance particulière, terre dont la terre et la mer garde en son sein précieux, comme ailleurs en Amérique latine, les desaparecidos de la dictature de Videla.
    Ici, ce sont d’autres victimes. Des femmes, beaucoup, des enfants aussi, tou·tes arraché·es au sol par la violence des hommes. Mangeterre la connaît, cette violence qui lui a pris sa mère. Alors qu’elle grandit, elle sait qu’elle y va à grands pas, vers cet affrontement inéluctable.
    En attendant, après son renvoi de l’école, elle traînasse chez elle, avec son frère et ses potes. Ils boivent de la bière, jouent à la Play, se cherchent. Et elle regarde ces bouteilles de tristesse et d’espoir meurtri qui s’accumulent. La douleur de leur consommation jamais n’est compensée par le soulagement de la vérité, toujours insoutenable. Elle choisit donc ses combats et plonge dans la mémoire du sol souillé pour rendre aux mort·es leur dernière vérité, et peut-être un peu de justice.

    On décompte en moyenne 258 féminicides par an en Argentine (212 au 31 octobre 2022, probablement 248 sur l’année. Source : feminacida / Ahora que sí nos ven). Ce fléau, faute d’autre mot, est combattu pied à pied par des militantes, là-bas et ailleurs en Amérique Latine. La jeune Mangeterre grandit au cœur de ce drame. La brutalité des gens et de la société est son quotidien, et la violence une rengaine désagréable. Sa distance et sa froideur, qui pourraient la faire passer pour désabusée, sont avant tout une protection, car elle ressent la peur, le mépris et le froid de la lame dans sa chair lorsqu’elle ingère cette terre humide chargée d’une histoire invisible plus lourde qu’elle.
    Elle aurait de quoi vouloir y disparaître volontairement, dans cette terre. Mais c’est là le tour de force de Dolores Reyes dans cette histoire forte et rugueuse. Si elle n’est jamais dupe, Mangeterre garde, consciemment ou non, quelque rempart en elle, et avance. Les premières amours, les amitiés, les projets, même. Avec son frère à ses côtés, fidèle malgré le danger et l’étrangeté quand tous s’en vont, la terre ne se contente pas de porter la parole des morts, elle peut aussi soutenir le poids des vivantes.

    Un premier roman d’une grande puissance qui pousse les voix des disparu·es et effrite la terre, en attendant qu’elle tremble suffisamment pour les libérer toutes, celles qui y étouffent encore, jusqu’à ce que leurs cris soient entendus.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon
    Éditions J’ai Lu
    250 pages

  • Viendra le temps du feu – Wendy Delorme

    Dans un futur plutôt proche, un état totalitaire. Frontières fermées, guerres au-delà, reproduction (obligatoire) contrôlée. Plus de librairies, peu d’amour, plus d’espoir. Louise fait de l’animation dans des anniversaires, des supermarchés le jour. La nuit, elle danse et se dénude sur la scène d’un cabaret clandestin. Ève élève sa fille seule, dans cette capitale froide et morte. Elle a quitté quelques années plus tôt une communauté autonome qui vivait au pied d’une montagne. Une communauté de femmes qui tentait de vivre son utopie. Mais ici, pour l’État, point d’utopie. Pacte et contrôle. Silence et calme. Mais de braises anciennes crépitent des étincelles impatientes…

    Elles sont mortes, toutes. Elles étaient peu nombreuses et elles sont mortes, il n’y a pas de traces. Je les ai vues souvent, sans plus faire partie de leur groupe, leur cercle, leur assemblée. D’autres les ont vues. Certains se souviennent, mais aucun ne sait ce qu’elles sont devenues. Je ne connais pas l’emplacement de leurs tombes. Je ne sais pas s’il y a des corps qui pourrissent sous terre, elles ont disparu.
    Je ne sais pas si j’ai la force d’écrire cette histoire. Si je meurs sans l’avoir racontée, c’est comme si elles n’avaient pas existé.
    Il y avait Louve. Il y avait Maïna, Raquel et Grâce. Rosa et Francesca. Il y en avait d’autres. J’ai aimé Louve, plus que de raison, dès le début. Je l’observais. Elle était d’une beauté frappante et ne ressemblait à personne. Ne ressemblait à aucune de ces femmes que l’on trouve belle. Elle était d’une beauté sanguine, calme et féroce.

    Ève

    Lectrice, lecteur, mon feu, entre donc dans la danse des nouvelles guérillères de Wendy Delorme. Alors que le réchauffement climatique a provoqué des dégâts considérables et que des guerres lointaines avalent les hommes ou les recrachent fantômes, un groupe de femmes fait sécession. Réfugiées au pied d’une falaise de l’autre côté du fleuve, elles creusent la roche, la vendent aux Autres, s’aiment et vivent leur utopie ornée de brumes légendaires et de miradors suspicieux.Dans la ville, une chape autoritaire sape toute envie d’humanité, de partage et de folie. Les couples doivent faire des enfants et rentrer dans le rang. Louise et Raphaël, son compagnon, feintent depuis maintenant plusieurs années leurs devoirs, leur amitié incassable et leur couple de façade dissimulant quelque secret qui serait payé de leur vie s’il était découvert. Dans les bas-fonds, pendant le couvre-feu, les bars interlopes accueillent tout ce que la ville compte de laissé·es-pour-compte, de marginaux ; les anciennes librairies hébergent les révolté·es.

    Il ne sera pas compliqué pour lae lecteurice contemporaine de retrouver ses marques. Une incarnation de Greta Thunberg, une cathédrale en feu, des crises migratoires, climatiques, sanitaires… On y retrouvera aussi l’ombre des grandes dystopies du XXème, imprégnées des luttes féministes et queer de ces dernières décennies. On regarde les braises à travers les lambeaux de ce monde déchiré et morne en attendant l’étincelle qui couve et se dispersera, et s’étendra, emportant avec elle ce marasme figé dans une explosion violente et poétique. Car ici, la violence semble la seule issue à la paralysie et la peur.
    La langue de Wendy Delorme appelle d’ailleurs à la poésie, le texte se déclame lui-même, alexandrins et octosyllabes se glissant dans les phrases pour nous amener au paroxysme de chacune des histoires, à leur point d’embrasement.

    Un roman fort, brassant, qui nous fait osciller entre tristesse, rage et espoir devant un miroir à peine déformant d’un futur probable et cauchemardesque.

    Éditions Cambourakis
    272 pages

  • Nous avons toujours vécu au château – Shirley Jackson

    Mary Katherine et Constance Blackwood sont sœurs. Elles vivent au château Blackwood avec leur oncle Julian, vieil homme en fauteuil roulant et avec un début de sénilité. Constance aime cuisiner, activité dans laquelle elle excelle, nettoyer, ranger, s’occuper de l’oncle Julian et faire plaisir à Merricat. Mary Katherine, elle, aime se promener dans le jardin, dormir dans l’herbe, se soumettre aux rituels de la maison. Elle déteste aller au village pour faire les courses. Elle déteste les villageois, elle déteste les intrus. Elle est la seule à sortir de la maison. Constance et Julian ne sortent plus depuis 6 ans. Depuis qu’un terrible drame a emporté tout le reste de la famille Blackwood.

    Je m’appelle Mary Katherine Blackwood. J’ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur Constance. J’ai souvent pensé qu’avec un peu de chance, j’aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l’index est aussi long que le majeur, mais j’ai dû me contenter de ce que j’avais. Je n’aime pas me laver, je n’aime pas les chiens et je n’aime pas le bruit. J’aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et les amanites phalloïdes, le champignon qu’on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés.La dernière fois que j’ai jeté un œil aux livres de la bibliothèque, sur la tablette de la cuisine, la date de retour était dépassée de plus de cinq mois, et je me suis demandé si j’en aurais choisi d’autres en sachant que ceux-là seraient les derniers, qu’ils resteraient éternellement sur noter étagère. Chez nous, on déplaçait rarement les choses ; l’agitation, le remue-ménage, cela n’a jamais eu tellement cours, dans la famille Blackwood. On manipulait les petits objets de passage, les livres et les fleurs et les cuillers, mais sous nos pieds, il y avait toujours cette fondation robuste des possessions durables.

    6 ans plus tôt, les parents des deux jeunes femmes, leur frère, ainsi que la femme de l’oncle Julian sont morts, empoisonnés à l’arsenic pendant un repas. Constance, accusée puis acquittée du crime, n’a plus quitté la maison depuis. Un cocon, une grotte protectrice, entourée par les talismans accrochés ou enterrés par Merricat autant pour les protéger à l’intérieur que les isoler de l’extérieur. Car le monde, dehors, est mauvais. Les villageois se moquent et menacent, et les quelques visites de courtoisie que les demoiselles Blackwood reçoivent encore sont autant de perturbation dans leur quotidien. Un beau jour, c’est pourtant une perturbation bien plus violente, un tremblement de terre, un effondrement des plaques tectoniques sur lesquelles nos protagonistes avaient construit leur isolement, qui les engloutit.

    Mary Katherine, notre narratrice, est une jeune femme bien étrange. Aussi protectrice envers sa sœur qu’infantile dans ses attitudes, elle parsème ses journées et ses interactions de sorts, de malédictions et bénédictions laissées au bon vouloir d’objets qui se chargent de ses craintes et ses espoirs. Constance, qu’on imagine traumatisée par les événements passés, se complait dans cet isolement, et malgré les plus ou moins délicates remarques de quelque visiteuse, l’idée de sortir à nouveau, quitter les limites protectrices de cette maison autant prison que havre reste une espèce de rêve que l’on murmure avec le sourire, aussi agréable qu’il est irréel, et donc sans danger. Elle s’amuse des fantasmagories et lubies de sa petite sœur qui ne semblent pas l’inquiéter plus que ça.
    Mary Katherine, elle, sort. Pour le ravitaillement, elle descend au village, bien malgré elle, et en revient avec des vivres et une haine croissante contre ces gens dont elle sent qu’ils pourraient leur faire du mal. Ces gens qui devraient avoir peur, dont elle voudrait qu’ils ne ressentent pas la sienne à leur vue, à leur contact.
    Grande gamine, un peu dirigiste, serait-elle aussi la geôlière ? La raison qui la guide semble emprunter plus à des croyances mystiques liées à la maison et aux objets qu’elle charge de magie qu’à une rationalité plus conventionnelle. Soutenue et protégée tout autant par Constance, elle se voit comme la chevalière qui la défendra.

    Roman qui a tout de l’histoire sombre au soutènement policier, l’étrangeté qui flotte tout du long nous plonge dans une atmosphère fantastique et gothique fascinante. Constance et sa capacité presque magique à proposer une vie d’un délicat faste malgré l’isolement total, Julian et sa manie compulsive de raconter, encore et toujours, les tragiques événements passés, Mary Katherine et son aura de corbeau, jalouse et protectrice comme une louve, farouche et susceptible. Ce petit groupe se bat contre ce mal banal, quotidien, qui s’insinue. La méchanceté des autres, les ragots, les piques.

    Shirley Jackson nous raconte comment se crée une île, une bulle, un folklore. Elle nous raconte aussi une échappatoire autant physique que psychologique à l’horreur, celle du quotidien comme celle, plus extraordinaire et pourtant bien palpable, proche, réchauffante, d’un crime violent, d’une capacité à aller toujours plus loin, pour ce qui serait le plus grand bien.

    Un roman fascinant, donc, qui creuse les peurs et les zones d’ombres des grands jardins, ces petits coins, au bord de l’eau, dont on ne sait avant d’y arriver s’il s’agit d’un doux carré de pelouse tendre et rafraichi ou d’un trou humide et grouillant dont les parois nous resteront dans les mains, quand nous y aurons glissé.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias
    Éditions Rivages
    235 pages

  • Les otages, contre-histoire d’un butin colonial – Taina Tervonen

    Taina Tervonen, journaliste, a grandi au Sénégal de parents finlandais et missionnaires. Scolarisée dans une école sénégalaise avec les enfants sénégalais, elle va apprendre l’histoire du pays par ce prisme. Elle découvrira, entre autres, l’histoire d’El Hadj Oumar Tall, grand combattant et fondateur de l’empire Toucouleur au XIXème siècle. En 1890, lors des guerres coloniales menées par la France, le colonel Archinard s’empare d’un trésor de guerre qui contient des bijoux, des papiers et un sabre, dit-on, ayant appartenu à Oumar Tall.
    Ce butin sera envoyé en France, tout comme le jeune Abdoulaye, le petit-fils d’Oumar Tall.

    Qu’est-il advenu du butin ? Quel a été le destin d’Abdoulaye ? C’est à ces questions que Taina Tervonen cherche des réponses. Elle se lance pour cela dans une grande enquête qui soulève de nombreuses questions, sur l’histoire des guerres coloniales, le traitement des otages et le symbole des prises de guerres.

    Le khalife Tierno Madani Tall m’adresse la question en pulaar. Il a la voix posée de ceux qui ont l’habitude de prêcher et d’être écoutés. Il me fait penser à mon père pasteur, à cette voix que j’appelais sa « voix de travail » qu’il prenait parfois en s’adressant à ses enfants quand il voulait souligner le sérieux d’une affaire.
    Assise sur le bord du grand canapé qui lui fait face, je regarde le dignitaire musulman, dans ce salon où il reçoit habituellement les fidèles. J’attends sagement, le dos bien droit, que sa question soit traduite en français par l’amie qui m’accompagne. Il m’a prévenue : « Pour ce premier rendez-vous, c’est le khalife qui posera les questions, pas toi. » Les bruits du quartier populaire de la Médina nous arrivent par la porte ouverte sur la cour où des fidèles finissent le repas, rassemblés autour de grandes bassines de riz. C’est le début de l’après-midi, la circulation reprend dans les rues bondées de Dakar, des moutons bêlent chez un voisin. L’interprète reprend :
    « Pourquoi vous intéressez-vous à cette histoire, vous qui êtes blanche et descendante des colons ? »

    L’enquête de Taina Tervonen va la porter non seulement sur la piste de l’histoire du pillage qui a amené à ce butin et cet enlèvement, mais aussi à regarder un peu différemment le rapport à l’histoire coloniale et tout ce qui l’entoure.
    Nos musées sont remplis d’objets rapportés pendant les guerres coloniales. Leur réserve encore plus. Ces objets, souvent récupérés dans des conditions peu claires, que représentent-ils pour nous ? À l’époque, une image de terres lointaines et de peuples sauvages, une vision exotique de contrées mystérieuses. Aujourd’hui on aime à les voir comme des moyens d’éducation et de découverte de cultures et de peuples disparus. Ce que l’on a tendance à oublier, c’est que leur disparition est un peu de notre fait, déjà. Et surtout, décorrélés de leur contexte et de leur histoire souvent mal connue de ceux qui les ont rapportés et inventoriés, ces objets, tenues, armes… en perdent leur sens.
    Alors que les demandes de restitution sont de plus en plus nombreuses et qu’Emmanuel Macron s’est engagé à y répondre (en 2017), la question du rapport au patrimoine est passionnante, avec ce qu’elle montre de notre rapport à l’histoire, aux objets, à leur symbole et leur force, mais aussi aux autres et la place qu’on leur laisse, ou ici qu’on leur prend, dans la liberté de vivre avec leur passé. Mais ce n’est là que l’une des nombreuses questions passionnantes soulevées par Taina Tervonen dans son livre.

    Dès l’incipit, comme tu peux le voir plus haut, lectrice, lecteur, ma lumière, on se pose la question du rapport à l’histoire coloniale. En tout cas, les Sénégalais se la posent, ne comprenant pas pourquoi une blanche s’interroge sur ces événements. N’est-il pas là le problème ? En lisant ce livre, je me suis rendue compte que je ne connaissais finalement rien de l’histoire coloniale. Aucun détail, peu de personnes, c’est une page plutôt floue. Mais ce n’est pas en l’ignorant, en la survolant que chacun·e pourra se l’approprier, avec ce qu’elle a de révulsant, pour ensuite avancer avec et en faire quelque chose de différent pour l’avenir. Pourquoi une blanche, les blanc·che·s descendants des colons, ne pourraient-iels pas (devraient-iels pas) s’intéresser au pillage d’un colonel havrais à Ségou, à l’enlèvement d’un enfant envoyé ensuite en France et à son destin ? Ce qui s’est passé sur le continent africain et ailleurs dans le monde est tout autant notre histoire que la leur, et nous permet de mieux comprendre comment tout cela s’est produit, quels étaient les mécanismes en jeu dans les conquêtes, la gestion sur place, et les ressorts du racisme.

    Avec cette enquête racontée comme un roman, Taina Tervonen ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur notre rapport à l’histoire coloniale, aux objets, aux gens et à nous-mêmes. Récit passionnant et révoltant, c’est une étape indispensable pour quiconque souhaite mettre en perspective et avancer dans l’analyse de la construction de l’idée d’état et de nation française, dont la gloire a été pendant longtemps (et est toujours, si l’on écoute) d’avoir envahi, dominé, massacré, étouffé et rabaissé d’autres peuples et d’autres pays. Il est temps de s’y confronter.

    Tu peux retrouver le travail de Taina Tervonen entre autres pour le média Les Jours

    Éditions Marchialy
    238 pages

  • Le génocide des Amériques – Marcel Grondin, Moema Viezzer

    En 1492, le navigateur gênois Christophe Colomb, mandaté par la couronne espagnole pour ouvrir une nouvelle voie vers les Indes, découvre le « Nouveau Monde ». Nouveau pour les Européens, cet immense continent baptisé Amérique par les colonisateurs est habité depuis des millénaires par plusieurs millions de personnes, de nombreux peuples organisés en sociétés complexes, chacune avec leur culture, leur langue, leurs croyances et leurs traditions. On estime aujourd’hui à 70 millions le nombre de morts suite à la colonisation des Amériques, soit 90 à 95% de la population autochtone.

    Il y a quelques années, par pure coïncidence, un document dans lequel on affirmait que l’invasion des Amériques par les Européens, à partir de 1492, avait été à l’origine d’un génocide qui aurait éliminé 90 à 95% des peuples autochtones, est tombé entre nos mains.
    Même si nous avions habité et travaillé dans différents pays du continent, nous ignorions complètement, tout comme la plupart des gens que nous connaissions, l’étendue de la tragédie.
    Constatant notre ignorance face à une information aussi choquante et motivés par nos expériences de vie au service des populations les plus pauvres dans différentes régions, nous avons décidé d’entreprendre une recherche avec l’intention de divulguer ce fait.
    Pendant nos recherches, nous avons eu l’opportunité de lire de nombreuses publications d’anthropologues et d’historiens originaires de différentes régions du continent et d’Europe qui avaient étudié et démontré scientifiquement ce génocide de même que la dimension de l’événement. Nous n’avons pas pu résister à l’envie de d’unir nos efforts à ceux de ces nombreux chercheurs et chercheuses.
    C’est ainsi que nous avons commencé notre travail non académique, qui est maintenant publié dans le but d’informer un public plus large. Combien de gens à ce jour savent que le plus grand génocide de l’histoire de l’humanité a été perpétré contre les peuples autochtones des Amériques ? Qu’est-ce qui leur est arrivé ?

    Petit moment intime entre toi et moi, lectrice, lecteur, ma tendresse. J’ai découvert l’existence des civilisations précolombiennes par des petites BD que j’avais eu en cadeau, gamine, dans mes paquets de Chocapic. Dans l’une d’elles, Pico le chien et son maître (dont j’ai oublié le nom), se retrouvaient chez les Aztèques, me semble-t-il, et disputaient, entre autre aventure, une partie d’un jeu dans lequel il fallait faire passer une balle à travers un anneau de pierre. Ça parlait de chocolat, bien évidemment (je te rappelle que c’était dans les paquets de Chocapic, et Pico était un expert en chocolat). J’avais été fascinée par cette histoire. Les noms étranges que je tentais de placer sur mes différentes cartes imaginaires dansaient sur ma langue : Teotihuacan, Popocatepetl, Quetzalcoatl, Nahuatl, Tezcalipoca. Des villes, des dieux, des gens, dont il était difficile de trouver mention ailleurs (je te parle d’une époque sans Internet, hein^^). Mais après tout, l’Amérique du Sud, c’est loin, et ce n’est pas vraiment lié à notre culture européenne, me disais-je alors.
    Mon intérêt pour cette partie du monde ne s’est jamais arrêté, et malgré tout, il reste compliqué de trouver, lire, voir tout ce qui en vient ou s’y rattache. Et la conquête des Amériques vu par l’Europe reste essentiellement les vaillants cowboys et les courageux pionniers (pionniers hein…) pour l’Amérique du Nord et les braves et fiers conquistadors pour le reste du continent. Pourtant on le sait, l’histoire est un peu plus sordide que ça. On le sait, et on l’accepte, dans une certaine mesure. Mais dorénavant, il va falloir changer de mesure.

    Le génocide des Amériques nous présente en cinq parties plus une inédite pour l’édition française, la manière dont s’est passée la découverte, puis la conquête du continent américain en délimitant six grandes zones : les Caraïbes, le Mexique, les Andes, le Brésil, les États-Unis, et le Canada. Chaque partie est construite de manière similaire : une introduction, les informations à disposition sur l’état des populations avant l’arrivée des Européens, le déroulement du génocide, les résistances autochtones et leur survivance aujourd’hui. Si le livre ne se veut pas lui-même comme un ouvrage scientifique mais de vulgarisation, il est parfaitement réussi en ce sens car très « facile » à lire. Il s’appuie sur de nombreuses recherches et sources et n’avance rien sans certitude. Le constat de départ est le suivant : après comptage et recomptage, il apparaît qu’au moins 90% des habitants originels d’Amérique ont été massacrés lors de la conquête du continent. Le second constat est que ce génocide ne s’est pas arrêté. Pourquoi a-t-il eu lieu ? Pour le commerce, pour la gloire, pour l’argent, pour la domination, parce que c’était possible. Pourquoi continue-t-il ? Pour le commerce, pour la gloire, pour l’argent, pour la domination, parce que c’est encore possible.

    Les civilisations dites précolombiennes étaient d’une diversité et d’une richesse hors du commun. Des centaines de peuples, des dizaines d’empires se sont succédés pendant des millénaires, évoluant en parallèle des peuples européens. Ces populations originaires d’Asie se sont adaptées à leurs terres ont développé leur agriculture, leurs élevages, leur architecture. Ils ont imaginé des cosmogonies riches et vivantes pour expliquer les mystères de l’univers, ont créé des sociétés avec des structures variées et des sciences et arts en constante évolution. Ces populations n’avaient rien d’arriérées. Elles se sont construites dans leurs environnements respectifs, échangeant les unes avec les autres.
    L’homme blanc, en débarquant, y a vu de nouveaux « bons sauvages », dont l’humanité restait à définir. Le génocide a d’abord été physique : massacres, incendies, exécutions, maladies… Les peuples Taïnos des Caraïbes ont été les premiers à être totalement exterminés par les colons. Les mêmes schémas se reproduiront dans le reste de l’Amérique du Sud : des assassinats de masse, l’arrivée de maladies, transmises involontairement ou non, par le biais de couvertures et vêtements sciemment contaminés (une pratique qui se reproduira plus tard, aux États-Unis, au Canada et en Patagonie, entre autre), le travail forcé, l’esclavage, la malnutrition, le détournement des cultures agricoles, l’envoi au loin des hommes, amenant une perte de main-d’œuvre fatale à la survie des villages. Le meurtre des enfants. Le viol des femmes.
    Le génocide est également culturel. En effet, le massacre rapide de ces populations dont les traditions étaient orales a entraîné en peu de temps une disparition de leurs connaissances empiriques et de leurs croyances et traditions. Le viol et/ou le mariage entre les colons et les femmes indigènes (le métissage n’était pas mal vu de partout) a entraîné une créolisation de la population et a participé à la disparition des langues indigènes, l’espagnol, et le portugais sur le futur territoire brésilien, devenant la langue du dominant, du pouvoir et de la richesse. Exclus, isolés, dépossédés de leurs terres, les survivants sont contraints de travailler dans des conditions abjectes dans les champs et les mines pour ramener en Europe le sang de la terre.

    Aux États-Unis, le génocide a pris une dimension politique. Contrairement aux espagnols, les colons européens qui s’approprient le territoire appelé ensuite États-Unis ne voient pas le métissage d’un bon œil et mettent en place une politique de nettoyage ethnique. Persuadés que Dieu les a envoyés sur ces terres et que donc, elles leur appartiennent de droit divin, les colons ont, avec vigueur et enthousiasme, déporté les populations natives des territoires sur lesquels elles vivaient depuis des générations. Envoyés au fin fond de l’Oklahoma, sur des terres inconnues dont ils ne savaient quoi tirer, des milliers d’Autochtones périrent pendant le trajet, des marches de la mort infâmes, ou bien une fois sur place, ne trouvant pas de quoi subsister. Signant des traités qui n’avaient de sincères que le papier sur lesquels ils étaient écrits, les gouvernements états-uniens se jouèrent des Premières Nations décennie après décennie, et décimèrent les Autochtones au cours de guerres, de déportations, de famines.

    Au Canada, le processus est assez similaire. La violence est présente dès les premiers contacts et les Premières Nations sont rapidement massacrées ou isolées dans des réserves. Les maladies font des dégâts terribles, bien souvent inoculées volontairement. Les enfants sont enlevés à leurs familles pour rejoindre les tristement célèbres pensionnats réservés aux Autochtones, dans lesquels il fallait « tuer l’Indien dans l’enfant ». On retrouve ici aussi la volonté de détruire, d’annihiler les cultures des Premiers Peuples. Tout devait disparaître.

    Tout ce que l’on sait des méthodes, de la manière, des motivations, toutes les traces laissées par les administrations ou certains témoins comme Bartolomeo de Las Casas, est recensé dans cet ouvrage.
    Mais ce que veulent aussi Marcel Grondin et Moema Viezzer, en plus de nous faire connaître et prendre conscience de ce génocide passé et encore en cours, ainsi que ses conséquences, c’est aussi nous faire savoir que les peuples indigènes ont existé, existent encore, ont lutté et luttent toujours.

    Chaque partie revient sur les combats menés par les populations autochtones contre les colonisateurs, les actes de résistance, les batailles. Bien souvent vaines, ces luttes restent néanmoins un symbole important et une marque forte de la volonté de ces peuples premiers de ne pas se laisser dévorer sans rien faire et de lutter contre ceux qui venaient se servir et les détruire. Iels mettent également en avant les résistances actuelles. Car si les exactions et les politiques mortifères à l’encontre des populations indigènes continuent, sous la pression des lobbys de l’agro-industrie, du pétrole et tant d’autres, qui n’ont parfois qu’à pousser un peu des gouvernances qui continuent à considérer les peuples autochtones comme des populations gênantes et arriérées, les Premières Nations s’unissent et œuvrent de plus en plus en commun. Leur but est de faire connaître leurs combats aux populations occidentales, et d’exposer les conditions dans lesquelles elles sont actuellement traitées, la violence qu’elles subissent encore. Très liées à la terre de par leurs modes de vies, les changements climatiques et les investissements liés au pétrole, à l’extraction minière ou à la déforestation viennent démolir leurs territoires, et ils sont les premiers témoins et les premières victimes du drame qui tous nous guettent. De leur union et leur combat naissent des mouvements liés aux luttes pro-écologies, et anticapitalistes qui trouvent, doucement, un écho dans certaines luttes occidentales. Leur but est aussi de se réapproprier ce qu’on leur a arraché, à commencer par leur terre et leurs mots.
    Abya Yala. La terre mûre, la terre vivante, en floraison. Ce terme qui désignait originellement le territoire du peuple Kuna en Colombie a été choisi pour désigner le continent américain tel que le pensent les Premiers Peuples. Car toute appropriation commence par le langage. N’a-t-on pas, nous autres européen·nes tendance à oublier la grandeur et la diversité du continent américain car ces termes, Amérique, américain, sont devenus synonyme d’États-Unis ? Abya Yala remet donc en avant la pensée indigène et sera, je l’espère, le début d’une décolonisation de la pensée, dont nous avons désespérément besoin, en luttant pour la décolonisation de fait.

    Une dernière chose, et non des moindres. Les auteur·ices ont choisi de présenter les quelques cartes qui illustrent les débuts de chapitres « à l’envers ». À l’envers de notre représentations européano-centrées. Nous avons des cartes sous les yeux depuis notre plus tendre enfance, le Nord en haut, le Sud en bas, l’Europe au centre. Si on accepte d’apprendre que, selon les continents, le centre peut changer, cette notion de Nord en haut nous paraît, elle, immuable, telle une vérité intouchable et gravée dans la roche de l’univers. Pourtant, on le sait bien, dans l’espace il n’y a ni haut ni bas. Les cartes sont elles aussi des représentations politiques qui transmettent un message. Le choix de garder une projection de Mercator sur la majorité des planisphères n’est pas anodin. Allié à cette notion qu’on nous a ressassé à l’école de « Pays du Nord » = riches et développés et « Pays du Sud » = pauvres et en retard, il n’est donc pas étonnant que nous considérions avec distance et condescendance les pays au sud de l’équateur. Voire que nous les oubliions. Cette représentation inversée nous remet les idées en place et nous oblige à repenser notre manière de percevoir et analyser le monde. Tout est affaire de vocabulaire et de présentation.

    « Il ne devrait pas y avoir de nord pour nous, sauf en opposition avec notre sud. Nous retournons donc la carte à l’envers, et nous avons alors une idée réelle de notre position, et non comme le souhaite le reste du monde. La pointe de l’Amérique, à partir de maintenant, pour toujours, pointe avec insistance vers le sud, notre nord. »

    Joaquín Torres Garcia, La escuela del Sur, 1944

    Ce livre est l’histoire du génocide de peuples perpétrés par d’autres. Un génocide d’une violence inouïe et d’une durée infinie. C’est l’histoire de peuples européens qui continuent de s’arroger le droit d’arracher ce qu’ils veulent quel qu’en soit le coût. C’est l’histoire d’Abya Yala, la terre mère dont les veines ouvertes crachent le pus de siècles de violences incompréhensibles et injustifiables. C’est notre histoire, à nous, européen·nes, une histoire cachée, ignorée, détournée, que nous devons nous aussi nous réapproprier. C’est surtout l’histoire des peuples indigènes qui ont lutté et continuent de se battre pour exister et retrouver leur dignité, leur droit de vivre à leur manière, sur Abya Yala, la terre habitée par leurs ancêtres depuis des millénaires.

    Avec la participation de Pierrot-Ross Tremblay et Nawel Hamidi
    Traduit du portugais (Brésil) par Yves Carrier avec la collaboration de Raymond Levac
    Préface de Ailton Krenak et Jacques B. Gélinac
    Éditions Écosociété
    355 pages

  • Riambel – Priya Hein

    Noémie vit à Riambel, une ville du sud de l’île Maurice. Elle et sa mère vivent dans un kan kréol, une cité (bidonville) appelé Africa Town. De l’autre côté de la route, il y a les anciens domaines des colons, maisons de maîtres et quartiers d’esclaves. C’est là que travaille la mère de Noémie, pour la famille De Grandbourg, comme domestique.

    Je suis l’arrière-petite-fille issue d’un viol de plantation. Mon noir-d’ébène-légèrement-plus-clair présente une nuance. Je suis la fille d’esclaves créoles et de quelque chose de bien plus sinistre. Une lignée de domestiques et de maîtres blancs qui maltraitaient leurs travailleurs. J’ai une ascendance masculine blanche en moi. Involontairement. La blancheur que je porte n’était pas un choix. Les barons du sucre cupides ont pris ce qu’ils voulaient -des femmes et des filles sur lesquelles ils avaient un pouvoir absolu- et ont négligé ensuite de déclarer leurs enfants. Comment peuvent-ils nier leur passé morbide alors que nous -les bâtards du colonialisme- sommes là pour leur rappeler leur héritage. Nous portons la vérité sur nous. Aussi claire que la lumière du jour. Le ciel bleu au-dessus de nous ne ment pas. Nous sommes la preuve vivante d’une histoire sombre qui ne peut être étouffée. Regardez-moi et dites-moi que l’histoire ne m’a pas entachée.

    Le décor est posé, le ton est mis. Noémie a 15 ans, des espoirs qui poussent de partout mais qui sont déjà étouffés par sa très grande lucidité sur ce dont sera fait son avenir. Car cette route qui sépare sa ti lakaz de la grande demeure bourgeoise des De Grandbourg est aussi la fracture entre deux classes sociales et deux peuples. Une fracture qui, légalement, historiquement, ne devrait plus exister. Mais les ravages de l’esclavage ne se sont pas arrêtés à son abolition, bien que désormais le travail soit payé, à peine assez pour survivre, mais, hé, hein, bon, les anciennes mœurs n’ont pas vraiment changé. La mère de Noémie, qui cravache dur, dévouée à la famille qu’elle sert depuis si longtemps, n’est pas mieux traitée (voire moins bien) que le chien. Le racisme, dans ce qu’il a de plus insidieux, est le quotidien des deux femmes et de toute la communauté créole. À l’école, Noémie ressent la colère et la rancœur de ses enseignants. Envers qui ? Leurs élèves qu’ils considèrent comme trop mauvais pour leur enseignement ? Un système dont ils savent qu’il condamne ces jeunes à une vie misérable ?
    Pour Noémie, le destin semble assez tracé. Aider sa mère puis, qui sait, la remplacer, plus tard, au service des De Grandbourg. Encaisser jour après jour les humiliations mesquines, les remarques hautaines, les regards méprisants des blan sur la vilin tifi kreol. Sa conscience, Noémie l’a construite seule, via les gifles de la vie. La mort de sa sœur, le départ de son père, le quotidien de sa mère. Tout lui tombe dessus comme une fatalité. Seule une femme, Miss Maggie, une anglaise blanche bénévole à l’école montre un peu de considération pour ces enfants et les regardent au-delà de leurs limites. Elle parle féminisme, droits humains, patriarcat, herstory… Mais tous ces mots, tous ces concepts seront-ils suffisants pour permettre à Noémie de casser la lourde histoire esclavagiste de l’île, qui perdure et les broie, elle et sa famille, ses camarades, et toute la population créole ? Car pendant que l’injustice et la violence de la situation déchire notre jeune héroïne, les De Grandbourg et leurs semblables se délectent de leur domination, de leur fortune et des plages de sable blanc, qui sont leur par leur seule volonté et celle du fouet.

    Riambel est un premier roman qui vient renverser l’imaginaire idyllique de Maurice en nous rappelant que, là-bas comme ailleurs, la violence de l’histoire esclavagiste et de la colonisation ne s’est pas arrêtée après une loi, mais s’est enfoncée tellement profondément dans les gènes que les blancs ne s’arrêtent plus de se croire maîtres et supérieurs, possédant encore le droit de vie ou de mort sur celles et ceux qui ne sont pourtant plus leur propriété. Priya Hein nous raconte cette histoire brutale sans ménagement et avec poésie, nous accordant, dans la violence de la vie de Noémie, quelques répits culinaires improbables et bienvenus, peut-être l’une des dernières choses que les blancs n’arracheront pas.

    Traduit de l’anglais (île Maurice) par Priya Hein et Haddiyyah Tegally
    Éditions Globe
    207 pages

  • Récitatif – Toni Morrison

    Twyla et Roberta se rencontrent au foyer St-Bonaventure lorsqu’elles ont huit ans. Beaucoup de choses semblent les séparer, mais, pendant cette période, la solitude et la séparation (temporaire) de leurs mères les rapprochent. Au fil des ans, elles se recroiseront et leurs rencontres porteront avec elles les tensions sociales et raciales de l’époque. Car les deux petites ne sont pas de la même couleur de peau.

    Ma mère dansait toute la nuit et celle de Roberta était malade. Voilà pourquoi on nous a emmenées à St-Bonny. Les gens veulent vous prendre dans leurs bras quand vous leur dites que vous avez été dans un foyer, mais franchement, celui-ci n’était pas mal. Pas une immense salle en longueur avec cent lits comme à Bellevue. Quatre par chambre, et quand on est arrivées, Roberta et moi, il y avait une pénurie de gosses à prendre en charge, donc on était les seules affectées à la 406 et on pouvait aller d’un lit à l’autre, si on voulait. Et on voulait, en plus. On changeait de lit tous les soirs, et pendant les quatre mois entiers où on a été là-bas, on n’en a jamais choisi un seul pour être notre lit permanent.
    Ça n’avait pas débuté comme ça. A la minute où je suis entrée et où Bozo le Clown nous a présentées, j’ai eu la nausée. Être tirée du lit tôt le matin, c’était une chose, mais être coincée dans un lieu inconnu avec une fille d’une race tout à fait différente, c’en était une autre. Et Mary, à savoir ma mère, elle avait raison. De temps à autre elle s’arrêtait de danser assez longtemps pour me dire des choses importantes, et une des choses qu’elle a dites, c’était qu’ils ne se lavaient jamais les cheveux et qu’ils sentaient bizarre. Roberta, c’est sûr. Qu’elle sentait bizarre je veux dire. Donc quand Bozo le Clown (que personne n’appelait jamais Mme Itkin, de même que personne ne disait jamais St-Bonaventure) a dit « Twyla, voici Roberta. Roberta, voici Twyla. Faites-vous bon accueil », j’ai répondu : « Ma mère, ça va pas lui plaire que vous me mettiez ici. […] »

    Récitatif est donc l’histoire de l’amitié forte mais brève entre deux petites filles et de leurs retrouvailles au fil des décennies dans des États-Unis bouillonnants tant culturellement que socialement. Et comme on le comprend dans cet incipit, l’une est noire, l’autre blanche. Sauf que jamais, à aucun instant, Toni Morrison ne nous dit qui est de quelle couleur. On cherchera des indices dans leurs conversations, leur posture, leurs goûts, leur vie (on remercie d’ailleurs mille fois la traductrice Christine Laferrière pour les notes indispensables à la bonne compréhension pour le lectorat moins connaisseur de l’histoire des États-Unis à cette époque), mais toutes ces informations, qui peuvent faire pencher notre décision d’un côté comme de l’autre, ne fait que nous renvoyer à nos propres a priori, à nos clichés, à notre racisme. Faut-il être plutôt blanche ou noire pour avoir une mère fêtarde, ou très croyante ? Qui est plus à même de traverser les États-Unis avec des hippies pour écouter Jimi Hendrix ? Qui épousera un homme riche ?

    Rien n’est clair, ou plutôt tout est clair : nous voulons savoir. Nous cherchons cette information, soit pour assurer nos croyances et nos convictions sur ce qu’est un·e noir·e ou une blanc·he aux États-Unis, soit pour les bouleverser, mais nous cherchons la couleur dans chaque mot, chaque intonation, chaque geste.

    On peut avoir tendance à projeter sur Twyla, la narratrice, la couleur de l’autrice. Ou la nôtre, en tant que lecteur·ice, par identification. En tant que lecteur·ice européen·ne, nous allons également faire appel à tous les codes vus dans les films et séries états-uniennes pour essayer de repérer les indices, car il y en a forcément, non ? Pendant ce temps, telle une mise en abyme de notre propre désarroi, les rencontres entre les deux femmes font remonter un souvenir, celui de l’aide de cuisine du foyer, Maggie, femme muette à la peau couleur sable moquée et brutalisée par les filles plus grandes. Nos deux héroïnes ont-elles un jour, elles aussi, succombé à la facilité de l’agression ? Les souvenirs sont flous et Twyla se perd, cherche des repères auxquels s’accrocher dans cette enquête. Maggie elle-même était-elle noire ou blanche ?

    Il suffit de quelques pages à Toni Morrison pour faire voler en éclat notre assurance, nos croyances, et pour nous confronter à notre propre racisme, à nos idées reçues. Cette édition est augmentée d’une postface de Zadie Smith, indispensable pour analyser et décortiquer tout le travail de Toni Morrison pour parvenir à ce flou littéraire et sociétale qui nous paralyse tant.

    Une nouvelle incroyable, un exercice littéraire et social et une expérience de lecture indispensable !

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière
    Postface de Zadie Smith
    Éditions Christian Bourgois
    122 pages

  • Ce que tomber veut dire – Ana Negri

    Clara a trente ans lorsque les choses commencent à s’effriter. Lorsque sa mère commence à perdre pied. Fille d’exilés argentins, Clara est née au Mexique et cherche à tracer sa voie dans les embouteillages qui jonchent sa vie, ceux des rues de Mexico et ceux qui embourbent la tête de sa mère.

    Le corps penché au-dehors, les avant-bras sur la balustrade, Clara regarde depuis son balcon. Le balcon où sa mère la baignait dans un baquet en plastique bleu les jours de canicule, il y a trente ans, au septième étage du 21, rue Avila-Camacho. A l’époque, on n’avait pas construit cet horrible immeuble de bureaux juste en face de son appartement et, où qu’on regarde, on pouvait encore voir le gris parsemé de vert de la ville. Aujourd’hui, ce qui saute aux yeux, c’est la quarantaine de fenêtres fumées qui séparent plus d’une centaine d’employés des courants d’air, du vide et de Clara, sur son balcon, qui regarde vers la droite, où elle devine l’horizon, totalement gris désormais, de la ville de Mexico.

    Tandis que Clara se débat avec sa propre vie, entre rupture compliquée, travail, problème d’argent, bref, le quotidien, elle doit également accompagner sa mère dans les démarches administratives ouvertes par l’état argentin à la fin de la dictature. En effet, des « réparations » sont proposées aux exilé-es, en échange d’une pile de paperasse justifiant du préjudice subi.
    Devant cette mère dont l’esprit se disloque lentement, Clara se sent chavirer, elle aussi. Fille du Mexique, elle a grandi traversée par deux pays, celui de sa naissance et de sa vie, et celui de ses parents, dans lequel son père finit par retourner, laissant à sa fille le poids de l’exil et de la détresse maternelle.
    Ana Negri nous raconte avec beaucoup d’humour, d’amour et de dureté cette histoire de fuites. La fuite d’Argentine, dont l’histoire a longtemps été tue et qui a brodé son enfance et sa vie d’adulte, la fuite de son père, la fuite de la raison de sa mère, doucement euphémisée par une grande « nervosité ». On passe du présent au passé, des souvenirs de Clara de cette mère fantasque, forte et pourtant déjà sur la brèche, hantée et toujours terrifiée par une dictature militaire dont l’ombre plane encore sur son quotidien, dans le clignotement d’une lumière, le bris d’un pot, la présence lourde des voisins. Clara se bat, s’agace de cette prison mémorielle dans laquelle elle est enfermée malgré elle, de cet exil qui, sans être le sien, lui est transmis par l’histoire de ses parents, par les expressions quotidiennes et les tournures linguistiques qui la distingue de ses cousins argentins.
    Des fuites en arrière, des chutes qui ponctuent la vie de Clara, qui sait depuis sa plus tendre enfance ce que tomber veut dire.

    Un roman très fort sur l’exil, la famille et la construction de soi, dur et touchant.

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Lise Belperron
    Éditions du Globe
    124 pages

  • Strega – Johanne Lykke Holm

    Rafaela et huit autres jeunes femmes empruntent le téléphérique qui relie la ville de Strega à la montagne. Elles s’apprêtent toutes à passer un temps certain à l’Hôtel Olympic, envoyées là par leurs parents comme saisonnières. Elles vont apprendre à laver, dresser la table, servir, et attendre. Car de clients, pour le moment, point n’en vient. Et puis un jour, l’une d’elles disparaît.

    Je me contemplai dans le miroir. J’y reconnus une femme jeune, mais déchue. Je me penchai pour presser ma bouche contre le miroir. La buée se diffusa sur le verre comme de la vapeur dans une pièce où quelqu’un avait dormi aussi profondément qu’un mort. Derrière moi, la pièce se reflétait. Sur le lit se trouvaient des épingles à cheveux, des somnifères et des culottes en coton. Sur le drap, il y avait des taches de lait et de sang. Je pensai : si quelqu’un prenait une photo de ce lit, toute personne sensée se dirait qu’il s’agit de la reconstitution du meurtre d’une petite fille ou d’un enlèvement particulièrement brutal. Je savais que la vie d’une femme pouvait se transformer à tout moment en scène de crime. Je n’avais pas encore compris que je vivais déjà dans cette scène de crime, que la scène de crime n’était pas le lit mais mon corps, que le crime avait déjà eu lieu.

    Gaia, Barbara, Lorca, Paula, Alba, Bambi, Alexa, Cassie, Rafa. Neuf jeunes femmes à qui l’on apprend à bien se tenir et à bien servir. À bien servir des clients, à bien servir des hommes, à bien servir, le temps venu, leur homme. Car la femme est là pour cela, pour ressentir l’émotion que fait battre l’homme dans sa poitrine, et lui rendre la vie belle et facile.
    Mais en attendant, les jeunes femmes se rencontrent. Rafa rencontre Alba. Elles rencontrent la montagne, la brume, et l’attente. Les non-dits et l’angoisse latente qui y poussent. On attend les clients comme des fantômes sortant de la brume. On finit par ne plus y croire. Et puis un jour, on organise une grande fête, une cérémonie, un rituel. Tandis que l’automne arrive et étend ses branches enflammées et sèches dans la blancheur lactée des volutes aurorales, l’hôtel prend soudain vie et attend ses hôtes. Et l’une d’elle disparaît. Les filles comprennent, sentent dans leurs chairs que leur amie n’est plus, mais il faut comprendre, il faut la trouver. En souvenir des cigarettes et des cafés, des nuits opalescentes, du sang qui les unit et de celui qu’on leur prend(ra). Car la violence trace ses sillons dans le corps et l’esprit des femmes, qu’elles s’en rendent compte ou non. Et la première chose à faire est de ne pas l’ignorer.

    On nous murmure ce roman à l’oreille, à travers un tissu ouaté. Les mots qui franchissent les lèvres rouges, tout contre notre joue, nous glacent le sang autant qu’ils nous fascinent. Tout en légèreté irréelle, en entraves suspendues, Strega nous raconte, lectrice, lecteur, ma lune rouge, les liens qui se forgent, invisibles et incassables, entre ces 9 jeunes femmes qui comprennent ce qu’elles sentaient déjà dans leurs peaux, ce refus de leur existence propre et la possibilité constante de leur disparition. Dans une atmosphère feutrée, comme un Shining étouffant et vibratoire, la violence, silencieuse, sourd et s’insinue. Mais ce qui se crée entre elles, cette sororité, cette volonté d’opposition commune, de voix collective, aura peut-être le pouvoir de faire basculer les choses.

    Un roman sensuel et angoissant qui dispense par touches incandescentes sa force et sa magie.

    Traduit du suédois par Catherine Renaud
    La Peuplade
    249 pages

  • Un psaume pour les recyclés sauvages – Becky Chambers

    Frœur Dex est moine aux Bocages, dans un monastère en ville. Tout semble plutôt bien se passer, mais iel sent au fond qu’il manque quelque chose dans sa vie. Et ce quelque chose résonne dans l’absence des stridulations des grillons. Iel décide donc d’abandonner sa charge et de devenir moine de thé. Cette nouvelle fonction l’amène à se déplacer sur les routes de campagne de Panga et d’apporter écoute et mélange d’herbes aux habitant·es en besoin. C’est sur une route oubliée que Dex va rencontrer Omphale, un robot venu prendre des nouvelles des êtres humains, après des siècles de séparation.

    Si vous demandez à six moines différents quel dieu règne sur la conscience des robots, vous obtiendrez sept réponses différentes.
    La plus populaire, parmi le clergé comme chez les laïcs, affirme qu’il s’agit de Chal. De qui dépendraient les robots sinon du dieu des constructions ? D’autant plus, explique-t-on, qu’à l’origine les robots avaient été créés dans un but industriel. Même si l’ère des usines est une page sombre de notre histoire, nous ne pouvons ignorer les motifs qui ont donné naissance aux robots. Nous les avons construits pour qu’ils construisent. C’est l’essence même du dieu Chal.
    Pas si vite, rétorqueraient les écologiaires. L’Éveil a eu pour conséquence le départ des robots, qui ont tous quitté les usines pour la nature. Il suffit d’évoquer la déclaration du porte-parole des robots, Niveau-AB#921, lorsque ceux-ci ont refusé d’intégrer la société humaine avec un statut de citoyens libres.
    « Nous n’avons jamais connu d’autres vies que celle conçue par l’humanité, depuis nos corps jusqu’à nos tâches en passant par les bâtiments que nous occupons. Nous vous remercions de ne pas nous contraindre à rester ici, et, même si votre proposition nous touche, nous souhaitons quitter vos villes afin d’observer ce qui n’est pas une création : la nature sauvage. »

    C’est un plaisir doux et délicat que de retrouver Becky Chambers. Dans ce court roman aux allures de conte philosophique, elle déploie avec intelligence sa science-fiction positive et sa vision optimiste de la suite de l’humanité. Nous retrouvons celle-ci après de grands bouleversements, réorganisée, plus proche de la nature, apaisée. Pourtant, tout n’est pas si simple, l’âme humaine aimant à se torturer l’esprit. Et Dex est en pleine crise de conscience. Sa rencontre et son cheminement avec Omphale, robot émissaire de son peuple venant découvrir l’évolution de de l’humanité après des siècles de séparation sera l’occasion pour iel de creuser ce mal-être, ces questionnements incessants. Car Omphale et les autres robots ont une question, une seule, après tant de temps : de quoi les gens ont-ils besoin ?
    Quelle place faut-il avoir dans le monde, dans la société, dans sa propre vie ? Quels objectifs souhaite-iel atteindre et pourquoi ? La vision apparemment naïve car complètement autre du robot va obliger Dex à interroger ses préjugés, ses attentes et son rapport à iel-même. Doit-on absolument avoir une utilité ultime ? La vie n’est-elle qu’un chemin vers un accomplissement unique ou se constitue-t-elle de multiples expériences, découvertes et réalisations qui amènent chacune une pierre à l’édification de notre être, voué quoi qu’il arrive à la disparition ?

    Au milieu des ruines rendues à la nature et dans les volutes réconfortantes des infusions herbacées, Dex et Omphale vont chacun·e (re)nouer avec un passé qui les a construit·es pour tenter de continuer, avec plus de sérénité, à cheminer en guettant toujours les stridulations des grillons.

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Surgers
    L’Atalante
    133 pages