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  • Lapiaz – Maryse Vuillermet

    Quand le père Satin voit arriver, au bout du chemin, une 2CV camionnette bleue malmenée par les cahots, il se doute bien que ça va venir amener du changement dans le coin. Dans la voiture, Tony et Isabelle, arrivés tout droit de Paris les fleurs dans les cheveux et le macramé dans la valise. Poussés par une envie de retour à la nature et à la vie simple, ils ont acheté un bout de maison juste au-dessus de la ferme des Satin. Ici, dans le Haut-Jura, à des kilomètres d’une ville digne de ce nom. Pour un retour à la nature, c’est sûr, pense le père Satin, ça va en être un.

    Le moment est venu de raconter. Sinon, l’histoire se perd et, c’est pas bon. Certains disent qu’il faut laisser les secrets enfouis, mais on peut penser différemment, ne pas tout cacher au fond des grottes, des ravins, parce que, de toute façon, un jour, ça ressort.
    Même longtemps après.
    C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface.
    On a plein d’histoires à propos de ça, ils ont mis du rouge dans le Trou de l’Enfer et le rouge est ressorti vers Salins, vers les gorges de la Langouette.
    Le cheval refusait toujours de passer là, et, quinze ans après sa mort, ça s’est effondré, le cheval savait que, sous l’herbe, il y avait un trou, que c’était une doline.
    Voilà, les histoires elle se perdent et, un jour, elles ressortent. Quand c’est le moment !

    Si le père Satin s’amuse et finit par sympathiser avec les jeunes hippies, comme il les appelle, c’est moins le cas de Bernard, son fils, le seul qui est resté et qui reprendra la ferme. L’un, Noël, est parti devenir psychologue, mais revient tous les étés pour aider son frère aux foins. L’autre, Daniel, sème la tempête partout où il passe, et, en ce moment, on ne sait pas trop où il vente. Arlette, la femme de Bernard, est intriguée par les nouveaux venus et aimerait bien devenir copine avec Isabelle, c’est que des femmes, dans les parages, y en a pas masse, et si elle aime sa vie avec sa belle-famille et son petit Paul, un peu de compagnie serait bien appréciable. La mère Satin, elle, si elle n’a rien contre eux, est inquiète, car les changements, comme ça, ça n’amène jamais rien de bon. Et puis franchement, qu’est-ce qu’ils viennent faire ici, au bout de nulle part, sans savoir rien ?

    Bien sûr, elle a raison la mère Satin. L’arrivée du couple dans ce coin reculé du Haut-Jura, lui bohème et aventureux, elle bourgeoise révoltée et traumatisée, perdus dans les bois sans connaître la moindre des choses à faire pour y (sur)vivre va venir bousculer les habitudes et, par le jeu de dominos qu’est la vie, foutre le bordel bien plus qu’on ne l’imaginait.

    On sent que Maryse Vuillermet connaît et aime la région dans laquelle elle déroule son histoire (moi aussi, j’avoue l’avoir acheté d’abord pour ça, et aussi parce qu’on me l’a fortement conseillé). Personnage à part entière en ce qu’il gouverne aux destins des gens, surtout en cette fin des années 70, alors que la vie dans les combes reste très très rude, voire rudimentaire, le massif du Jura, ses grottes, son hiver, et ses lapiaz est le métronome des générations. De la vie de la famille Satin, on comprend les difficultés du temps du père et de sa ferme bovine, ferme que son fils décide de transformer, à son grand dam. On voit le drame se construire, goutte à goutte, comme cette eau qui se faufile et ronge la roche, comme le gel, mordant, qui fera éclater la pierre après des années de fragilisation. Massif karstique, il projette sa géomorphologie sur la vie des gens qui portent leurs blessures, secrets et désirs silencieusement, les voyant s’agrandir, se fissurer mieux jusqu’à ce que l’histoire ressorte, quand plus rien ne peut la retenir.

    Un roman noir très très prenant, qui sent bon l’épicéa et qui mord et pénètre dans ta peau comme le soleil sur les lapiaz et le vent de janvier dans les combes. Une magnifique description d’une région et d’une époque transitoire avec des personnages râpeux et râpés, coincés dans leur rôle et les attentes d’une communauté indispensable quand l’hiver, encore peut tuer. Un excellent roman, donc, à lire surtout en cette saison fraîche ^^

    Éditions du Rouergue

  • Les machines à désir infernales du docteur Hoffman – Angela Carter

    Dans une ville d’un pays d’Amérique du Sud qui borde l’océan, un vieil homme nous raconte sa vie, et surtout son principal fait d’armes : son rôle dans la guerre qui a opposé le Ministre au Dr. Hoffman, une guerre qui a mené la capitale et ses habitants au bord de la folie, défiant la réalité et la raison.

    Desiderio, car tel est le nom de notre héros un peu antipathique, un peu assommant et fascinant par là-même, n’a jamais eu ni l’étoffe ni l’ambition d’un héros. Il s’ennuie beaucoup, trouve la vie en général plutôt vaine, et se détend en faisant des mots croisés, jeu auquel il excelle. Mais cet ennui général, ce détachement vis-à-vis du reste du monde fait que, lorsque le Dr Hoffman lance sa grande offensive sur la capitale, il est le seul à y résister sans difficulté. Le Ministre voit donc en lui l’employé parfait pour les seconder dans leur combat. Desiderio, l’homme apparemment sans passion, se retrouve embringué dans une aventure complètement folle, à la recherche du Dr Hoffman et de sa fille, qui lui est apparu en rêve et lui a ouvert le cœur en deux.

    Les attaques du Dr Hoffman ne sont pas contre les personnes directement, elles s’en prennent à la réalité et viennent peupler la capitale de mirages, de créatures incongrues, improbables, donnent vie au mobilier urbain et font revenir les morts. De plus en plus sophistiquées, il devient compliqué de distinguer les chimères de la réalité, la police de la Détermination se délecte de mettre en place les pires manières d’identifier le rêve de la réalité et la population se noie dans ces folies qui les assaillent de toute part. Desiderio est donc le seul espoir des habitants, dont la mort, sous le coup des mirages ou de la police de la Détermination, semble inexorable.

    Je me souviens de tout.
    Oui.
    Je me souviens parfaitement de tout.
    Pendant la guerre, la ville était pleine de mirages et j’étais jeune. Aujourd’hui tout est très calme. Les ombres tombent comme on s’y attend, et où on s’y attend. Comme je suis vieux et célèbre, on m’a dit que je ferais bien de coucher sur le papier tous mes souvenirs de la Grande Guerre, et aussi parce que je me souvient de tout. Il me faut donc rassembler toutes ces expériences confuses et les remettre dans l’ordre, telles qu’elles se sont déroulées, en commençant par le commencement. Je dois démêler la pelote de ma vie et trouver dans cet écheveau le fil original et unique de mon moi, le moi qui était un jeune homme, qui est devenu un héros et qui a vieilli. Mais d’abord, laissez-moi me présenter.
    Je m’appelle Desiderio.
    J’habitais la ville lorsque notre adversaire, le diabolique docteur Hoffman, la remplit de mirages pour nous rendre fous. Plus rien en ville ne ressemblait à ce qu’il avait été -rien de tout ! Car le docteur Hoffman, voyez-vous, menait une guerre sans merci à la raison humaine. Rien de moins. Oh, les enjeux de la guerre étaient immenses -bien plus que je ne le réalisais alors, parce que j’étais jeune et sardonique et que je n’aimais pas beaucoup la notion d’humanité, pour tout dire, même si on m’expliqua par la suite, une fois devenu un héros, que j’avais sauvé le genre humain.

    C’est un voyage improbable dans lequel se lance Desiderio. A partir d’un fil ténu il part sur les traces du Dr Hoffman et rencontrera un cirque itinérant, une tribu indigène qui vit sur le fleuve, un comte lituanien masochiste, et beaucoup d’autres personnages dont la réalité est chaque fois questionnable. En fil rouge, toujours plus présente, la figue d’Albertina, la fille du Docteur dont Desiderio est tombé amoureux après l’avoir vu en rêve. Entre une réalité ennuyeuse, terre à terre et rassurante et un monde magique, débridé, débordant de désirs ravageurs, Desiderio pourra-t-il et devra-t-il choisir ?

    Buenaventura désabusé, le Desiderio d’Angela Carter traverse des aventures toutes plus dangereuses et perturbantes les unes que les autres, se laissant porter par les rencontres, acteur passif d’une histoire qu’il vit autant qu’il la subit. Avec peu de morale mais sans amoralité franche et revendiquée, il risque sa peau, à défaut de sa santé mentale, tout en découvrant avec intérêt l’histoire du docteur, de ses recherches et ses machines au fil de son enquête. Si les aventures elles-mêmes de Desiderio sont déjà passionnantes, toute la dimension réflexive et assez perchée d’Angela Carter sur cette guerre à la réalité est absolument fascinante ! Il n’y a ni bon ni méchant dans ce combat, car le Ministre comme le Docteur lutte finalement pour eux-mêmes, mus par leur volonté de pouvoir et leurs désirs propres plus que par une volonté d’aller vers un bien commun. L’un défend un rationalité morne, une concrétude palpable détachée de tout désir et affabulation, tandis que le docteur veut imposer le règne de l’imaginaire et du fantasme, libérer les psychés pour nous mettre, peut-être face à nous-mêmes et à chacun de nous.

    Si je tire le fil de mes préoccupations (pour ne pas dire prises de tête) actuelles, je trouve ce roman encore plus fascinant. Si tu prends les nouvelles depuis le début de l’année, lectrice, lecteur, mon chèvre frais, voire depuis avant, hein, ne nous limitons pas (ne nous voilons pas la face), on pourrait se demander ce qui est vrai ou pas. C’est un peu comme si, dans notre réalité à nous, le Ministre et le docteur Hoffman n’étaient qu’un, entité fantomatique qui se balade dans les câbles sous-marins, prenant le faux pour en faire du vrai. Mais un Dr Hoffman encore plus dangereux, car si celui d’Angela Carter assume de vouloir abattre la raison pour le désir et les chimères, les nôtres n’ont pas d’imagination. Enfermés dans leur réalité sèche et étriquée, loin de toute humanité commune, ils veulent raser et le rêve et la réalité des autres pour que tout le monde vivent dans leur tête. Peut-être est-ce cela, la conséquence de la victoire de Desiderio : une troisième voie tout aussi radicale, sans folies communes, sans réalité partagée, sans désirs fulgurants. Seulement une folie, une réalité et un désir brutal, sans partage, sans conséquence, sans fantasme.

    Il y aura des choses bien plus intelligentes à dire sur ce roman, alors surtout n’hésite pas à les partager avec moi ! En tout cas, pour la réflexion, pour la littérature, pour l’imaginaire et pour le plaisir le plus surprenant, il faut lire ce livre, car il n’y a rien de mieux que de se laisser prendre dans une histoire pareille, brillante, dérangeante, jubilatoire, et tout le reste !

    Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Maxime Berrée
    Éditions Inculte

  • L’appel – Leila Guerriero

    En décembre 1977, deux religieuses françaises, des Mères de la place de Mai et un membre d’une ONG sont arrêtés à l’église Santa Cruz par Alfredo Astiz et emmené-es à l’ESMA, l’école nationale de la de marine, avenido del Libertador, à Buenos Aires. Aucune de ces cinq personnes n’en ressortira. Iels sont une poignée parmi les dizaine de milliers de desaparecidos de la période la plus cruelle et brutale de la série de dictatures argentines, celle de Videla, qui s’achèvera en 1983. Avec Astiz, dit-on, il y avait une jeune femme, belle, blonde, Silvia Labayru, qui aurait vendu et participé à l’arrestation des Mères et leurs compagnes et compagnons.

    Silvia Labayru a tout juste 20 ans quand tout cela commence. Elle naît dans une famille plutôt bourgeoise, un père pilote qui vient d’une famille de militaire, et fait des liaisons long courrier pour Aerolineas argentinas, une mère très libérée qui vit et se venge comme elle peut des infidélités de son mari. Une famille plus ou moins unie, assez dysfonctionnelle, dans laquelle Silvia se construit comme elle peut. Admise au Colegia Nacional Buenos Aires, un établissement secondaire très coté qui devrait lui permettre de faire la carrière qu’elle veut, quelle que soit cette carrière, elle va surtout se politiser et rejoindre le mouvement des Montoneros, groupe d’action directe qui prône la lutte armée contre la dictature militaire. C’est enceinte de 5 mois qu’elle se fait arrêtée en décembre 1976 et qu’elle est emmenée à l’ESMA, la sinistre école de la marine.

    Ça a commencé par un cantique en latin, sur une terrasse.
    Il y a du vent le soit du 27 novembre 2022 à Buenos Aires. La terrasse couronne un immeuble à deux étages qui conserve une solide conscience de sa beauté avec cette arrogance raffinée propre aux constructions anciennes. On y accède après avoir traversé un long corridor tapissé de panneaux de verre noircis par la suie – une touche d’humanité, un défaut nécessaire – et après avoir gravi un escalier, ascension virtuose de marbre blanc. Incrustée au centre de l’îlot urbain, la terrasse apparaît comme un sommaire radeau entouré de vagues d’immeubles plus hauts. Le tout semble atteint d’une sécheresse harmonique, d’un ascétisme design (ce qui n’a rien d’étonnant puisque deux des personnes qui habitent ici sont architectes) : des yuccas, des plantes grimpantes, de longs bancs, des chaises en toile pliantes, une banquette avec des coussins blancs. La table, en bois brut, se trouve sous un voile d’ombrage ajouré fouetté par un début de brise muée à présent en vent frais qui dissipe la chaleur ingouvernable de la fin du printemps austral. Sur le barbecue cuisent à feu lent des boudins, du poulet, du bœuf. De temps en temps, l’un de nos hôtes, le photographe Dani Yako, s’en approche pour contrôler la cuisson. Il est, comme toujours, de noir vêtu : polo Lacoste, jeans. Il y a quelques années il avait une remarquable moustache. Maintenant il porte la barbe courte, les mêmes lunettes à monture épaisse. Revenu à table, il lui suffit d’entendre deux ou trois mots pour se raccrocher à la conversation. Normal : il connaît presque toutes les personnes ici présentes depuis 1969, à l’époque, il avait treize ans.

    Leila Guerriero décide de raconter toute l’histoire de Silvia. Elle va mener de longs et nombreux entretiens non seulement avec elle, mais avec ses proches, celles et ceux qui l’ont connu à l’époque ou l’ont rencontré plus tard, pour saisir le plus de nuances possibles, les nombreuses prismes à partir desquels s’écrit la complexe histoire d’une femme enlevée, torturée, violée, exploitée, à qui on a arraché son bébé à la naissance et qui a passé des mois à se demander quand on allait la tuer. Et bien sûr, la vérité, si elle existe, est glissante et aussi difficile à trouver qu’une définition claire du péronisme. En pleine pandémie de Covid, derrière les masques, c’est le souffle d’une histoire argentine qui perle.

    C’est une histoire d’amitié, une histoire de fidélité, de trahison, de rupture.

    C’est sa grossesse, d’abord, qui la sauve. Et sa beauté. Car de tous les témoignages et entretiens que mènent Leila Guerriero auprès des gens qui l’ont connu, les premières paroles sont toujours les mêmes : qu’elle était belle, Silvina, elle faisait tourner la tête de tous les hommes. Quand elle est libérée et exilée en Espagne en 1978, Silvia espère y construire une nouvelle vie avec sa fille et son mari, Alberto Lennie, ancien Monto comme elle. Mais elle est sortie de l’ESMA, elle a survécu, elle est donc forcément une traître. Les gens savent qu’elle était avec Astiz lors de réunions des Mères de la Place de Mai, et sa version de l’histoire importe peu : comme il y a la dictature et les opposants, les morts et les vivants, il y a les résistants et les traîtres. La violence et la survie ne laissent pas de place à plus de complexité.

    -En 1977, sortir de l’ESMA et aller passer Noël avec ta famille, c’était louche, dit Alberto Lennie. Ils ont été cinq mille à y entrer, quatre mille neuf cents cinquante sont morts, un peu plus de soixante-dix ont eu la vie sauve, pourquoi ? J’ai mis des années à le comprendre. Jusqu’à ce que les survivants prennent la parole. À partir de là, il y a eu un récit. Mais en 1977 ? Nous ne comprenions rien.

    Chez les militaires, on fait peu de fioritures. Tous les mercredis, les vols de la mort chargent leur lot de prisonniers torturés assommés au penthotal et larguent les corps lourds dans le Rio de la Plata. Chaque desaparecido est très rapidement considéré comme mort. Plane alors le doute : allez savoir ce qu’ont fait celles et ceux qui ont survécu. Quelle est la part de soumission, de collaboration ? Que fait-on du consentement dans ces cas-là ?

    Silvia Labayru a été la première à poursuivre ses tortionnaires sur le chef d’inculpation de viols, et le combat a été rude pour faire reconnaître cela non seulement par la justice, mais aussi et surtout par ses anciens compagnons, par la société, par ses proches. On en revient sur ce fameux consentement. Silvia, femme à la sexualité ouverte, qui en parle et la vit sans fausse pudeur, le dit sans faux-semblant : qu’il y ait plaisir ou non, quand tu couches avec un mec qui a le pouvoir de te tuer, de tuer ta fille, ton père, ta mère, tes proches, la réponse est claire : tu n’as pas le choix. Mais dans le monde des opposants, des montos surtout, les nuances ont du mal à passer. D’un côté les milicos, bien sûr, se défendent de viol et confirment un consentement total, de l’autre, l’avilissement du corps des femmes violées tire le rideau sur la violence, on décorrèle tout ça de la torture. Et peut-être qu’elle le voulait bien.
    L’étiquette de traître-sse se grave aussi par les manipulations des militaires. Un groupe appelé le « ministaff » serait dans la poche des gradés et collaborerait volontairement. Silvia en ferait partie, chose qu’elle découvrira plus tard. Tout comme elle apprendra plus tard comment elle s’est retrouvée dans ce guêpier à l’église de Santa Cruz, échangée par une autre, car chacun-e fait comme il peut pour sa survie et son honneur.

    Ce qui est fascinant dans le travail de Leila Guerriero est double : d’une part ce portrait creusé, poussé, d’une femme de son adolescence à sa soixantaine. Pour comprendre qui elle est il faut englober toute une vie avec ses contrastes, ses virevoltes, ses creux et ses faiblesses. Toute une vie de lutte, de réflexions, de recherches, d’amour et de sexe : on ne sépare pas la militante prisonnière de la femme entière. Sa vie de mère, ses amours nombreux, volages et perdus, ses retrouvailles avec le crush de jeunesse qu’elle a raté toute sa vie, son chien, ses chats, ses enfants. La psychanalyse et l’immobilier. Les vieux amis.
    D’autre part, la démarche d’enquête en elle-même. Pour ce livre, Leila a fréquenté Silvia pendant de nombreux mois, à coup de longs entretiens parfois très intimes, souvent très durs, et à une période, le Covid, propice à faire ressortir les peurs de chacun. Leila interroge sa posture, ni trop proche ni trop lointaine, les témoignages de chaque proche ou plus lointain et la remise en question parfois des dires de Silvia. Surtout, elle s’interroge sur le pourquoi et le pour quoi ? Pourquoi après toutes ces années revenir là-dessus ? Pourquoi Silvia a-t-elle accepté de lui parler ? Pour aller vers quoi ?

    Alors, durant un certain temps, nous nous employons à reconstruire ce qui était arrivé, et ce qui avait dû arriver pour que ceci arrive, et ce qui cessa d’arriver parce que cela était arrivé. À la fin, en partant, je me demande comment elle va quand le bruit de la conversation s’arrête. Je me réponds toujours la même chose : « Elle est avec son chat, Hugo va bientôt rentrer. » Chaque fois que je la retrouve, elle n’a pas l’air accablée mais au contraire pleine de détermination : « Je vais le faire, et je vais le faire avec toi. » Jamais je ne lui demande pourquoi.

    Si la réponse paraît évidente, poser la question l’est encore plus : pourquoi raconter cette histoire plus de quarante ans après ? On reprochera gentiment à Leila de remuer des choses qui n’ont plus lieu d’être, de s’occuper de sujets que les gens veulent oublier. De chercher une vérité qui n’existe pas. Chacun sa vérité, chacun sa réalité. Dans les eaux troubles du Rio de la Plata, pourtant, des corps attendent encore qu’on se souvienne, qu’on dise leurs noms et leur histoire, qu’on ajoute leur pièce au puzzle interminable de l’histoire de la dictature argentine. Silvia est une pièce aussi insignifiante et importante que les autres, qui vient fracturer les récits simples et simplistes et remet au cœur ce que l’on pense inutile de travailler : l’horreur dictatoriale, la violence de la survie, le piège de l’oubli. Nous toutes et tous sommes responsables de continuer à lire, écouter, interroger les histoires, et Leila Guerriero nous montre avec maestria comment le faire.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik
    Éditions Rivages

  • Les bons voisins – Nina Allan

    Cath a grandi sur une petite île au large de Glasgow,l’île de Bute, reliée au continent (lol) par les allers-retours d’un ferry. Elle y a passé son enfance et son adolescence aux côtés de Shirley, sa meilleure copine, à la mère effacée et au père violent. Jusqu’à ce que la police retrouve Shirley, sa mère et son petit frère morts, assassinés à coups de fusil, et la voiture du père encastrée dans un mur, plus loin, le père mort, dedans, comme déclaration de culpabilité.

    « Tu es sûre que tu veux toujours y aller ? dit Cath. Ton père va piquer sa crise.
    Il est sur le continent toute la journée, dit Shirley, alors il n’en saura rien, pas vrai ?
    Elle pinça les lèvres et se pencha vers la glace. Son image jumelle flotta à sa rencontre et leurs bouches se touchèrent presque. Shirley s’était mis du rouge à lèvres, une teinte quasi violacée appelée Victoria. A cause de la prune Victoria, supposa Cath, ou peut-être de la reine Victoria. Mettez ça et vous aurez des lèvres de reine.
    « Tu veux essayer ? » Shirley offrit à Cath le bâton de rouge dans son cylindre doré. Cath secoua la tête. Elle appréciait l’attirail des cosmétiques, les contours lisses des étuis en plastique brillant, l’éclat satiné du produit dans un poudrier vintage. Par contre elle détestait l’odeur, surtout celle du rouge à lèvres, et la tête que ça lui faisait, comme si sa bouche n’était plus la sienne, mais une bouche sur une affiche.

    Des années plus tard, Cath travaille dans un magasin de disques à Glasgow, et s’est passionnée pour la photo. Elle se focalise d’ailleurs sur « les maisons du crime », ces lieux qui ont connu entre leurs murs des crimes presque banals, si tant est que cela existe. Les meurtres familiaux, les féminicides, la maison d’à côté où il-était-pourtant-si-gentil. Elle ne peut donc pas y échapper, et décide de retourner sur son île, pour revoir la maison de son amie et la photographier. Une fois sur place, elle rencontre Alice, qui a racheté la maison. Les deux femmes se rapprochent et ensemble, soulèvent le linceul de ce crime familial peut-être un peu trop évident, au premier regard.

    Cath a suivi le fil de sa vie, surtout pour quitter cet île et aller vers la grande ville. Alice, elle, fuit Londres et une vie qui l’a faite exploser en plein vol, à la recherche d’une paix qui lui échappe. Aussi inconnues qu’intriguées, les deux femmes sont tout autant à la recherche de réponses que de sens. Si Alice cherche à (re)trouver le pourquoi ou le parce que de sa vie et de ses décisions, pour Cath il s’agit autant de rendre hommage et justice à son amie d’enfance que de se pardonner elle-même, qui aurait peut-être pu agir pour la sauver. Plongée dans ses photographies, miroir d’eau qui reflète, comme le lac, autant ce qui s’y trouve que ce qu’on y jette, elle va découvrir qui était le père de sa meilleure amie, cet homme froid, dur, violent, coupable idéal, père brutal et mari écrasant. Le menuisier de talent, l’homme méfiant, le superstitieux. Son regard en arrière depuis sa taille adulte sur cette famille la bouscule et joue avec ses souvenirs, tout comme le retour sur cette île, l’écrin beau et ennuyeux de l’enfance.

    On savait que Nina Allan était une novelliste hors-pair, qu’elle maniait le roman de science-fiction et fantastique sans faille (il faut lire La fracture, d’ailleurs), elle fait avec Les bons voisins son entrée dans le roman noir (mais pas que), avec, il n’en fallait pas douter, beaucoup de classe. Une enquête policière, du suspense, des intrigues, mais pas que.

    Avec Nina Allan, l’essentiel se joue souvent juste à côté, dans cette zone que l’on distingue du coin de l’œil, dans cette sensation le long des doigts, entre les pages et le vent. Elle s’intéresse tout autant à l’avancée de l’enquête qu’à ce que Cath apprend sur elle, sur ses voisins, sur la communauté dans laquelle elle a grandi. Les souvenirs tronqués, revisités, floutés et les prémonitions, les sensations indéfinissables, justement, mais qui ne trompent pas, moins que la mémoire. Le plus important n’est finalement peut-être pas tant la preuve finale que le dénouement intime de Cath et son chemin vers un apaisement, une déculpabilisation, des retrouvailles avec Shirley.
    Elle nous balade sur les chemins de Bute, dans des creux, vallons et lacs autant peuplés par le vent et le chant du passé, des histoires et du folklore que par les souvenirs, chemins de mémoires, de découvertes, et d’enquêtes, bien sûr ^^

    Pour écouter l’autrice en parler, c’est dans Mauvais genres !

    Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Bernard Sigaud
    Tristram

  • Un lieu ensoleillé pour personnes sombres – Mariana Enriquez

    Une femme qui peut communiquer avec les morts doit, sous la pression de ses voisins, les débarrasser de l’un d’eux particulièrement revêche. Une autre se réveille avec une paralysie faciale inexplicable et qui évolue de manière improbable. Une troisième, en reportage à Los Angeles sur les traces d’une légende urbaine, retrouve les fantômes de son passé. Ailleurs, ce sont des vêtements, sublimes, qui viennent hanter une friperie de crimes passés. Il y a aussi un homme, des hyènes et une maison inquiétante…

    Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. Quel vacarme quand les résidents et les touristes viennent passer le week-end à la plage et parlent de la paix que leur apportent la nature, les nuées dans le ciel bleu d’été, le grignotage des miettes de pain qui tombent dans leur maté ! Inutile de leur expliquer que ces oiseaux femelles ne sont pas ce qu’elles paraissent, même s’ils pourraient s’en rendre compte s’ils les regardaient droit dans les yeux, ces yeux fixes et fous qui exigent leur libération.
    Les oiseaux de nuit

    Une rentrée littéraire est une bonne rentrée quand il y a Mariana dedans. Alors quand elle revient avec un recueil de douze nouvelles, on s’en délecte, on les déguste une à une, en se laissant envahir par les frissons, le dégoût et la crainte qu’elle sait faire naître avec tant de talent. On retrouve dans ce recueil les thématiques favorites de la grande autrice argentine : les corps, de femmes surtout, en mutation, transformation, changés par l’âge, par les expériences, la violence. Elle étend ces violences aux symboles du corps avec cette garde-robe maudite, dans l’incroyable nouvelle « Différentes couleurs composées de larmes« . Des corps bafoués, marqués, qui prennent leur indépendance, s’émancipent de celles qui l’habitent, pour leur grande horreur, ou leur libération.

    On retrouve bien sûr les fantômes de la dictature, à travers ces bâtiments qui restent, préservés ou non, nouveau champ de bataille mémoriel après avoir bu le sang et les larmes des torturé-es, et qui deviennent d’inquiétants phares, des portes vers les profondeurs nécrosées de la société argentine, abritant les désirs sordides des tortionnaires et leurs successeurs. Une vieille maison devenue le lieu de rencontres de la jeunesse, une ancienne usine de frigos entourée de centaines de ces réfrigérateurs laissés à rouiller (si tu as lu « Ça« , tu commences à te sentir mal, normalement ^^), partout plane l’inquiétant, telle une fissure invisible, une déchirure qui s’étiole, effile le tissu d’une normalité qui n’a jamais été assez tangible pour tenir. Car bien souvent, bien sûr, le pire ne vient pas des fantômes, mais des vivants.

    Il faut lire Mariana Enriquez (et surtout Notre part de nuit, je ne te le dirai jamais assez), qui nous laisse regarder par des interstices ce que nous cachons en nous, ce qui suinte autour, ce qui nous attend ensuite, pour nous avaler.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet
    Éditions du Sous-Sol

  • Ici, les lions – Katerina Poladjan

    Helen est berlinoise, et aussi arménienne par sa mère. Passée par la case Russie, la famille d’Helen n’est plus rattachée à l’Arménie que par les souvenirs du départ et quelques photos. Et l’obsession de Sara, sa mère, pour le génocide. Pour Helen, tout ça n’a que peu d’importance. Le jour où elle quitte sa maison et son compagnon Danil pour Erevan, c’est pour y apprendre une technique de reliure spécifique et y travailler à la restauration d’une bible de guérison. Rien de plus. Ou juste un peu de curiosité.

    J’allume le plafonnier. Des piles de papiers et des rouleaux de parchemin sont étalés sur plusieurs tables. Je respire une odeur de terre, d’œuf et de champignon, de poussière de bois et de vieil animal. Mon souffle effleure la couverture du livre, mon souffle est trop chaud, trop chaude aussi ma peau. Je travaille sans gants, m’interromps. Les pages ont été détachées de leur reliure protectrice et soigneusement rangées en piles. Il y a longtemps, ce livre se trouvait peut-être sous l’oreiller d’un malade et, au matin, on attendait son réveil avec angoisse, la paupière qui s’ouvre sur le regard clair de prémices de la guérison. Peut-être les arbres étaient-ils nus, peut-être la vache n’avait-elle pas été déplacée. Dix-sept mille livres et manuscrits sont conservés dans les caves et les magasins des archives, des cartes, des in-folio, des gravures sur des rayonnages, dans des tiroirs et des coffres-forts et, dans le grondement du système d’aération, j’entends de plus en plus distinctement le murmure de leurs mots et de leurs voix.

    Cet évangéliaire qui fait frémir ses mains a vécu bien des vies, et Helen les parcourt au fil de sa restauration, des blessures du papier et des couleurs passées qu’elle ravive avec force délicatesse, les trésors intimes qui attendent entre ses pages, les annotations, derniers mots laissés au monde de personnes oubliées. Être à Erevan, être en Arménie, c’est, pour Helen, malgré tout rouvrir le livre familial. Si les grands-parents ont fui pour la Russie, où ils ont vécu jusqu’à la fin, l’Arménie a toujours été là, l’ombre du Mont Ararat étendue jusqu’à Moscou, jusqu’à Berlin. Si elle n’en a pas hérité la langue, Helen en a le poids, le froid sur la peau. C’est presque à contrecœur, mais contre le cœur des autres qu’elle se décide à gratter les pages abîmées de son histoire familiale pour retrouver d’éventuels proches. Et pendant ce temps, dans les pages de l’évangéliaire, une famille voit sur elle fondre le tranchant des sabres ottomans.

    Ce sont de multiples restaurations qui attendaient à l’ombre de la statue de Mesrop Mashtots, à Erevan. Helen suivra le fil des coutures des histoires qui se déroulent et peut-être remplir les vides sur la carte géographique de la toile familiale. Hic sunt leones.

    Traduit de l’allemand par Corinna Gepner
    Éditions Rivages

  • Le village secret – Susanna Harutyunyan

    Quelque part aux alentours du lac Sevan, au milieu des montagnes, une petite communauté vit cachée, en totale autarcie. Celles et ceux qui errent peuvent y être accepté-es, celles et ceux qui la découvrent par hasard risquent de ne jamais la quitter. Protégé par Harout et son cheval fou, le village passe à côté du temps qui passe, fuyant les violences et les cahots du monde.

    Sato avait promis de tuer l’enfant à la naissance. Elle demandait trente œufs, dont une moitié de dinde, alors qu’elle ne prenait habituellement que dix œufs de poule pour un accouchement, sans compter les nombreuses injures qu’elle recevait s’il s’avérait plus tard que l’enfant était mal élevé. « Qu’elle soit maudite la sage-femme qui t’a mis au monde ! » Les gens s’en prenaient à elle parce qu’ils étaient persuadés qu’on héritait du caractère de celle qui nous avait touché en premier.
    Cette fois-ci, pour qu’elle ne regrette pas sa décision, on avait ajouté un coupon de laine verte. C’est ce que Sato obtint le jour où, aux premières contractions, Nakhchoun se plia en deux, un genou à terre, non loin de la source. Les autres femmes venues chercher de l’eau la prirent par les bras pour la traîner jusque chez elle. Bavakan, la femme du maçon, avait fait signe à Sato de les suivre.
    Chaque fois que les douleurs de Nakhchoun s’estompaient, Sato se dépêchait de sortir de la maison. Les femmes assemblées devant la porte frottaient leurs mains gelées, et leurs regards pleins d’attente semblaient briser le silence.
    – Alors ? demandèrent-elles finalement ?

    Un beau jour, Harout ramène dans sa charrette un groupe, dont une jeune femme enceinte, qui sera baptisée Nakhchoun, « beauté ». Elle et ses compagnons d’infortune ont fui les Turcs et le génocide en cours dans les provinces arméniennes, et Nakhchoun doit son état à la soldatesque turque et kurde, en paiement de sa vie gardée. L’arrivée de la jeune femme, de ses futurs enfants empli du sang et du souvenir de l’ennemi génocidaire chamboule l’équilibre du village et le cœur d’Harout, au passage.

    Tous sont arrivés ici en fuyant, bien souvent le fil d’une épée. Des premiers massacres des années 1895 au génocide de 1915, le sang d’Arménie n’a cessé d’abreuver la terre, et dans son village, Harout tient à ce que tout cela reste loin. Lui seul fait la navette avec l’extérieur, vendre les productions des artisans et acheter le nécessaire qu’ils ne peuvent produire, savoir ce que devient le pays. Mais jamais les nouvelles n’arrivent jusqu’aux villageois. Ce monde isolé vit au rythme du conte infini de Varso, des rumeurs de tromperies et d’amours, du mépris et de la jalousie envers la belle et détestée Nakhchoun et ses filles, en attendant de savoir ce que Dieu leur réserve pour la suite.

    Le froid enserre les corps, le vent emporte les histoires et les âmes, rend fou les êtres et fait passer les heures autour du village et sur les eaux du lac Sevan. Une guerre en chasse une autre, les oppresseurs changent, et le village continue de ne pas changer, croit-il. Vaut-il mieux attendre et s’en remettre à Dieu, ou aller, et s’en remettre à Dieu ?

    Au bord de cette mer intérieure fantastique qu’est le lac Sevan, la montagne devient un sanctuaire et le village d’Harout une arche fantomatique qui n’atteindra sans doute jamais son Ararat, déjà à l’arrêt, échouée sur les récifs du temps et de la violence, pétrifiée tant par sa peur que par son désir et ses rêves.

    Traduit de l’arménien par Nazik Melik Hacopain-Thierry
    Les Argonautes

  • Le cornet acoustique – Leonora Carrington

    Marion Leatherby a 99 ans, a priori toutes ses dents et sa tête aussi. Elle vit au Mexique chez son arrière-petit-fils et sa famille, dans une petite chambre au rez-de-chaussée, près des poules et des chats. Une vie ma foi tranquille, ponctuée de petits rituels, comme les visites à sa chère amie Carmella. Un beau jour, Carmella lui offre un cornet acoustique (parce que si le reste va bien, l’ouïe, un peu moins). Armée de ce magnifique engin, Marion va vite découvrir que sa famille en a un peu ras-le-bol de se coltiner la vieille, et a décidé de la placer dans un hospice…

    Le jour où Carmella me fit cadeau d’un cornet acoustique, elle aurait pu prévoir les conséquences de sa générosité. Carmella n’est pas ce que j’appellerais une fille malicieuse ; il se trouve seulement qu’elle possède un curieux sens de l’humour.
    Le cornet, dans son genre, était un bel appareil. Sans être vraiment moderne, il était très joli avec ses incrustations de motifs floraux d’argent et de nacre, et il se recourbait splendidement comme la corne d’un bison. La beauté n’était pas la seule qualité de ce cornet ; il amplifiait le son à un point tel que, même pour moi, la conversation courante en devenait parfaitement audible.

    Adieu les rêves de voyage en Laponie, les poules et les chats, Marion déménage donc à Santa Brigida, dans l’étrange hospice du Dr Gambit et sa femme, appelé Le puits de la lumière fraternelle. Occupé par une dizaine de vieilles dames qui vivent dans des maisonnettes en forme de gâteau d’anniversaire, de tour, ou d’igloo… le lieu tient tout autant de la maison de retraite que de la secte, le bon docteur et sa femme cherchant à hisser leurs pensionnaires vers un idéal de pureté à travers une ascèse imposée qui ne réjouit que peu Marion. Mais l’endroit est également dominé par le regard peint d’une nonne étrange, un peu lubrique et peu catholique à première vue, Doña Rosalinda Alvarez Cruz de la Cueva, d’El convento de Santa Barbara de Tartarus. Au fil des jours, Marion commence à comprendre les tensions, les jeux de pouvoirs et les mesquineries qui régissent les rapports dans cette étrange maison, et ne tarde pas à comprendre que de mystérieuses aventures lui tendent les bras.

    Leonora Carrington, je t’en avais parlé, pour ses contes (tu peux lire ça ici, si tu veux) , qui étaient déjà une petite merveille de surréalisme, perturbant, vert mousse et parfois envahissant, laissant sur la peau la sensation d’un voile de moisissure qui se rappelle à soi, dans toute son aberration et sa fascination.
    Avec Le cornet acoustique, Leonora Carrington fait des aventures d’une vieille dame et de ses compagnes d’hospice une lutte pour les libertés : celle qui est au-delà des murs de l’hospice, celle qui extirpe du dogme abrutissant de la pseudo-religiosité du Dr Gambit et ses affidées, celle qui met à bas le pouvoir, celle qui fait sortir de soi pour enfin se rencontrer. Avec beaucoup d’humour et de dérision, elle embringue ses héroïnes du quatrième âge vers une transformation totale, une révolution cosmique qui réunira de vieux et vieilles ami-es, des entités ancestrales et des produits de luxe sous l’œillade complice d’une nonne honnis. Et qui sait, peut-être qui si Marion ne peut pas aller en Laponie, c’est la Laponie qui pourrait venir à elle ^^

    Traduit de l’anglais par Henri Parisot
    Préfacé par Annie Le Brun et Daria Schmitt
    Gallimard – L’imaginaire

  • Sous les citrouilles, des pages

    Je continue les notilles sur les lectures faites depuis le mois de janvier, au fil de leur retour en mémoire, et toutes par-faites pour ce début d’automne

    Le jour des corneilles, Jean-François Beauchemin (Libretto)

    Un jeune homme devant un juge se raconte. Accusé d’un crime semble-t-il atroce dont on ignore tout, il conte son enfance, orphelin de mère et sous le joug d’un père aussi fou que perdu et éloigné de toute vie humaine. Au fond d’une forêt, seuls quelques contacts épisodiques avec les habitants d’un village voisin les tiennent aux humains. Il raconte les petites chasses et cueillettes, le fantôme de sa mère morte en couches, les crises violentes du père et les rêves. Dans une langue absolument folle d’inventivité et de désuétude, poétique et brutale, Jean-François Beauchemin a livré un classique unique dans son genre et dans sa matérialité.

    Bain de boue, Ars O’ (Folio SF)

    Lana et Rigal vivent dans la bauge, avec tant d’autres. Sous la domination du Jardinier, ils font partie du groupe des Pelleteux, qui travaillent (dans) la boue. Avant il y avait un ailleurs, et la bauge est une punition, mais on ne sait trop pourquoi. Une chose est sûre, Lana et Rigal ne veulent pas moisir (littéralement) ici. Rejoints par le Puterel roux et la Môme, une gamine qui le suit comme son ombre, ils vont tenter de trouver la limite de la bauge et le début d’autre chose.
    On pense aux Saisons de Maurice Pons, entre autre, en lisant Bain de boue. On est surtout emporté et transporté jusqu’au bout, tant par l’histoire que par les personnages et la langue formidable de ce roman.

    Conque, Perrine Tripier (Gallimard)

    Martabée est mandatée par l’Empereur lui-même pour diriger les fouilles sur un site archéologique nouvellement sorti de terre. Il se dirait qu’on y aurait découvert des vestiges importants qui apporteraient une nouvelle lumière sur la civilisation disparue des Morgondes, illustres et mythologiques ancêtres guerriers, fondation du roman national. Mais sous la roche et la poussière, les secrets pourraient bien bouleverser la nation, et la déontologie de Martabée et de ses collègues.

    Trois ombres, Cyril Pedrosa (Delcourt)

    Joachim vit bien heureux avec ses parents, dans une petite maison jolie à l’orée des bois. Mais un beau jour, trois ombres de cavaliers apparaissent au loin et se rapprochent un peu plus. Au village, Melle Pique est formelle : ils viennent pour Joachim, il doit partir avec eux, c’est ainsi. Mais le père ne l’entend pas de cette oreille et, une nuit, son fils sous le bras, s’enfuit pour semer les trois ombres.
    Pedrosa est très très fort, et il le montre encore une fois. Une BD sublime, un grand voyage initiatique plein d’amour, de rebondissements, de magie et de mystère. Su-per-be, on vous dit.

  • Le ventre de la jungle – Elaine Vilar Madruga

    Une hacienda au beau milieu de la jungle, dans une région sous le joug de militaires et de narcos. Dans l’hacienda, une femme (Santa), son compagnon (Lázaro), sa mère (la Vieille) et une tripotée d’enfants (avec ou sans nom). Des poules aussi. Et tout autour, la jungle, donc. Épaisse, dense, humide, qui susurre des choses aux oreilles des habitant-es, et qui, rougissant, réclame son dû pour leur apporter protection et nourriture.
    Elle réclame du sang pour paiement de toute dette, de ces dons qu’elle leur fait, à Santa, sa mère et Lázaro, grâce auxquels ils survivent. Des enfants, tant et plus. Il faut faire des enfants, les garder en vie, les élever, vifs et vigoureux, en attendant que la jungle se teinte du sang qu’elle veut voir couler sur sa terre. Santa et la Vieille l’ont compris depuis longtemps, et chaque enfant sait qu’un jour lui aussi partira dans la jungle, la seule inconnue étant de savoir qui fera couler le sang.

    Les enfants

    Viendra la nuit, et avec elle le battement des grillons. L’hacienda se transformera en tas de rien que l’obscurité avalera avec sa bouche de monstre. Grand-mère est la seule à oser marcher dans les couloirs quand le soleil s’est caché. Elle n’a pas peur. Elle viendra bientôt chercher les grillons parce qu’elle les déteste, déteste ce cricricri qui ressemble aux pleurs d’un enfant malade. Mais dans cette hacienda, il n’y a pas d’enfants malades. Dans cette hacienda, nous nous évertuons à être fidèles et à nous coucher tôt après avoir récité un Notre Père ; dès que le jour tombe, nous allons dormir, comme les tristes poules dans les basse-cours qui passent leur vie à caqueter au soleil, et qui, sans soleil, ne sont plus des poules mais de la chair morte avec des plumes.

    Pour être une femme utile, il faut faire des enfants. La Vieille ne peut plus, elle qui est arrivée il y a si longtemps avec Santa, puis qui a donné naissance à Ananda. Santa a tout donné, elle a couché et pondu tant et mieux, mais depuis plusieurs mois elle ne saigne plus, saisie sans plus de cérémonie par la vieillesse et l’inutilité. L’équilibre tangue et la jungle finira par ne plus recevoir de sang, par comprendre que la source est en train de se tarir.

    Chapitre après chapitre, iels prennent la parole, enfants, inséminateurs, Vieille, porteuses, pour raconter ce contrat implicite et vital avec la jungle, la vie d’avant, la compréhension et la lutte pour la survie, celle qui exige à peu près tout, et surtout de mettre de côté un petit bout d’humanité. Faut-il céder coûte que coûte aux rougeoiements de la jungle ? Que se passerait-il, si ?

    Il y a d’autres souvenirs que tu n’effacerais pas non plus de ta mémoire. Peu après que ta mère eut dit que tu devais partager la charge des accouchements, Santa vint te trouver dans le jardin, la peau presque bleutée sous ses cernes. Ses dents dépassaient un peu de sa bouche. Elle avait des gencives blanches, squameuses, d’où pendaient des dents telles des éclats d’ivoire. Sa main aux longs doigts, lianes de la jungle où mouraient les pendus, se posèrent sur ton avant-bras et serrèrent fort, si fort que Choclo grogna légèrement malgré la peur que lui inspirait Santa.
    « Fais des gosses ou je te bouffe les yeux, connasse », te menaça ta grande sœur.

    Sensuel, étouffant, perturbant, entre autre, le roman d’Elaine Vilar Madruga ne prend de gants avec personne, surtout pas ses personnages, dont elle fait des apôtres et victimes, enfermé-es entre un passé violent et désormais perpétuateur-ices d’un holocauste dont ils ne connaissent rien si ce n’est sa nécessité, qu’iels font au mieux avec lâcheté, au pire avec un enthousiasme qui ne plaira peut-être pas au dieu de la jungle, à sa bouche salivante et lourde, son ventre grondant et acéré.
    Car tout un chacun sait bien, au fond, où sont les plus terrifiants des monstres, et ce n’est peut-être pas sous le couvert des arbres.

    Éditions les Léonides,
    Traduit de l’espagnol (Cuba) par Margot Nguyen Béraud