Le Troisième Reich – Roberto Bolaño

Udo Berger, un jeune Ouest-allemand, part en vacances en Espagne avec sa chère et tendre Ingeborg. Il retrouve, sur la Costa Brava, les paysages et l’hôtel de son enfance, toujours tenu par la belle Frau Else et son mari. La plage, le soleil, les boîtes de nuit, l’endroit semble parfait pour occuper de jeunes gens dans le désœuvrement suave des congés. Mais Udo a l’esprit occupé par autre chose. C’est un joueur de Wargame, et il travaille à la rédaction d’un article sur les stratégies à mettre en place pour l’un d’eux : le troisième Reich. Afin de travailler un peu son style, lui qui n’est pas un grand pratiquant de l’écrit, il décide de tenir son journal.
Un jeune homme étonnant que cet Udo. Très assuré, presque arrogant, il porte un œil critique et jugeant sur tout ce et ceux qui l’entoure. A peine arrivé à l’hôtel qu’il terrifie et humilie une jeune femme de chambre pour obtenir la table sur laquelle installer son plateau de jeu. Tandis qu’Ingeborg se plonge dans la vie littorale, Udo se retire dans leur chambre d’hôtel, déplaçant chars russes et régiments de la Wehrmacht, rejouant des batailles déjà perdues, plongeant dans l’esprit de généraux vaincus et jugés.

Lors de ses sorties, Ingeborg fera la rencontre d’un autre couple d’Allemands, Charly et Hanna. Ces quatre-là se retrouveront pour picoler et faire la tournée des boîtes, croisant sur leur chemin le Loup et l’Agneau, habitants du coin, et le Brûlé, loueur de pédalo défiguré, qui serait originaire d’Amérique latine et dont les brûlures ne seraient pas accidentelles.
Entourés d’hommes soit mystérieux tel le Brûlé dont il ignore tout et qui ne livre rien, ou comme Charly et les deux Espagnols, brusques et violents qui se déploient dans l’alcool et semblent capables d’écraser les autres pour leur plaisir, Udo se réfugie dans son wargame et entame un jeu désespéré de séduction avec Frau Else, figure froide et distante, gérante, épouse d’un homme mourant, fantasme d’une adolescence qui s’éloigne.
Puis un drame, évoqué, anticipé, évité avant de devenir réel, et c’est le monde qui bascule. Udo perd pied. Pour se raccrocher, il entamera une partie de Troisième Reich avec le Brûlé, qui incarnera avec force et vigueur les armées Alliées.

Par la fenêtre pénètrent la rumeur de la mer mêlée aux rires des derniers noctambules, un bruit qui est peut-être celui que font les serveurs en rangeant les tables de la terrasse, de temps à autre celui d’une voiture roulant au pas sur le Paseo Maritimo et des bourdonnements sourds et inidentifiables provenant des autres chambres de l’hôtel. Ingeborg dort ; son visage est apreil à celui d’un ange dont rien ne trouble le sommeil ; sur la table de nuit, il y a un verre de lait auquel elle n’a pas touché et qui maintenant doit être tiède et, à côté de son oreiller, à demi recouvert par le drap, un livre de l’enquêteur Florian Linden dont elle n’a lu que deux pages avant de sombrer dans le sommeil. À moi, il m’arrive tout le contraire : la chaleur et la fatigue m’ôtent le sommeil. En général, je dors bien, entre sept et huit heures par jour, de onze heures du soir à sept heures du matin, même s’il est rare que je me couche fatigué.Le matin, je me réveille frais comme un gardon, avec une énergie qui ne faiblit pas au bout de huit ou dix heures d’activité. Autant qu’il me souvienne, il en a toujours été ainsi, et c’est dans ma nature.

Roman de jeunesse de Bolaño découvert après sa mort, c’est pour ma part ma première incursion dans l’œuvre du grand auteur chilien.  Avec l’appréhension dû à ce que l’on peut entendre sur les romans écartés par l’auteur de son vivant et leur publication posthume, je me suis donc plongée dans les pensées d’Udo.
Méthodique et tacticien, Udo rejoue à l’envi les batailles les plus meurtrières de la guerre pour mener l’Allemagne vers la victoire. Loin de toute pensée idéologique, seule semble compter pour lui la beauté de la stratégie bien menée. S’il lit et peut admirer certains généraux, ce n’est que pour leur connaissance de l’art de la guerre, en dépit de tout le reste. Mais le nazisme, contrairement à ce qu’il semble croire, n’a pas disparu avec la fin de la guerre. Les meurtrissures, les déchirures et l’insoutenable mal qu’il a déchaîné continuent d’errer. Le Brûlé n’en serait-il pas une des victimes, prêt à tout pour rejouer cette guerre, lui aussi, et empêcher encore une fois leur victoire ? Peut-on anodinement rejouer des batailles sanguinaires menées par des généraux génocidaires ?

Bolaño interroge, à travers Udo, notre rapport au mal, la fascination qui peut en découler et le décalage que l’on peut avoir par rapport à tout cela. Fascisme, nazisme, mais aussi la violence quotidienne et notre perception, notre réaction face à celle-ci. Dans la torpeur de l’été espagnol, tout cela nous enserre doucement, discrètement, insidieusement, jusqu’à l’étouffement.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio
Christian Bourgois
412 pages

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