Dans une région isolée d’un pays sans nom, sur les terres du seigneur Ambroisie et de son fils, quelques maisons se succèdent dans le lieu-dit Les Montées. Il y a celle de Rose, la guérisseuse qui vit là seule. Il y a ensuite les deux maisons jumelles, des jumelles justement. Ambre et Aelis y vivent avec leur époux respectifs, Léon et Eugène, et les trois fils d’Aelis : Germain, Arthaud et Mayeul. La vie est rude, les cœurs secs et fermés, à tout le moins silencieux. Jusqu’au jour où, portée par on ne sait quel vent capricieux, une gamine débarque dans la cour de Rose.
La terre frémit sous leurs pas lourds. Ils se hâtent, de cette lenteur presque hypnotique des grands corps épuisés après une journée de labeur – interrompue bien avant l’heure, quand l’enfant est venu.
Ils vont côté à côte l’homme et le cheval, puant l’un et l’autre la sueur séchée sur leur peau rugueuse, le premier essuie la poussière qui fait du gris sur son front et l’autre secoue la tête pour se débarrasser des mouches. L’enfant marche devant, se retourne pour les attendre. Il ne dit rien mais tout dans son attitude trahit son impatience. Il aimerait qu’ils se pressent, que l’homme que l’on appelle Eugène-le-Fort soit aussi rapide que le vent. Il voudrait que le puissant cheval s’élance et se jette et les emmène sur son dos parce que là-bas, Aelis – ou est-ce Ambre ? il ne sait pas – lui a répété d’une voix de terre : Va vite. Dis-lui que c’est grave.
Et l’enfant a couru à s’en déchirer la poitrine. Au bord du fleuve, il a hélé la passeuse avec des cris qui ressemblaient à des rugissements, il a trépigné sur le bas – couru encore, tout juste le pied posé sur la rive. Il a traversé les bois, croisé quelques hommes voûtés par-dessus les champs qui lui ont montré une direction d’un bras las, il a cherché au bord des forêts sombres la silhouette de l’imposant cheval cheval doré, ne s’est arrêté qu’à ses pieds. Là, il a délivré son message d’urgence et Eugène aussitôt s’est empressé de défaire les traits de la bête, abandonnant le tronc qu’ils débardaient au milieu d’une clairière. L’enfant a alors pensé qu’ils rentreraient comme avait dit la maîtresse de maison – vite, très vite. pourtant les deux êtres qui le suivent avancent à pas pesants, de longues enjambées engourdies et interminables, le poids de la journée ne leur permet pas mieux, à l’homme et au cheval, c’est ainsi. Eugène en son cœur hurle cependant qu’il arrive, hurle qu’on l’attende.
Ce pourrait être un Moyen-Âge ou un futur lointain, dans quelque région montagneuse et boisé. Ce qu’il est arrivé, lectrice, lecteur, mon attente, tu le sauras plus tard, au fil des pages. Car d’abord il faut rencontrer ce petit monde, les habitant-es des Montées et leur rude quotidien, fait de faim, d’espoirs vains et de craintes : la peur du froid, de la famine, de la maladie, de l’amour manqué et d’Ambroisie-le-fils. Et lorsqu’à cet univers s’adjoint la jeune pousse folle qu’on appellera Madelaine, dont personne, même elle, ne sait rien, c’est un autre vent, d’autres peurs qui s’ajoutent. Pourtant, Madelaine ne fait que vivre, participer et prendre sa part à la vie de chacun, avec sa vigueur et son esprit. Mais elle a du mal, semble-t-il, avec l’injustice, avec la violence des uns et la domination des autres. Il ne nous reste qu’à découvrir de quel tempête elle sera le souffle, celui d’une révolte, d’un changement, ou de nouveaux malheurs.
Fortement conseillé par ma libraire, je suis allée vers Madelaine sans trop savoir qu’y trouver, n’ayant jamais lu de livre de la pourtant prolifique Sandrine Collette. Et bien je n’ai pas été déçue. Dans ce roman aussi âpre que les hivers des Montées et poussiéreux comme les champs en été, Sandrine Collette nous confronte à nos lois et morales, nos espoirs et les leurs et n’a crainte de nous faire saigner. À nous de prendre ou non, de décider qu’en faire, de pleurer en coin ou en coin de sourire. Tu en probablement sortiras plein-e de boue, les cheveux emmêlés et le cœur à l’envers, seul-e face à tes démons et ceux des Montées. Et c’est pour ça que c’est bien !
Le livre de poche
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