Narval erre dans Buenos Aires, de club en bar, de dealer en appartement à la recherche d’un fix, d’un rail et d’une bière. Accompagné de Facundo, le bel éphèbe mystérieux et de Carolina, il tente de fuir ses démons. Des démons psychologiques, mais aussi fantomatiques, qui prennent l’apparence de créatures terrifiantes qui le pourchassent.
Le jour se levait. L’humidité et la chaleur collaient les draps au dos de Narval, qui s’étira et se pencha à la fenêtre. Les bateaux immobiles étaient illuminés de manière irréelle par les premières lueurs du soleil ; la pièce aussi commençait à s’éclaircir : le lit défait, le lavabo sale dans un coin, la seringue et la cuiller jetées par terre. Narval ne reconnaissait pas le lieu ; il n’arrivait même pas à se rappeler comment il avait terminé là. Il parcourut la pièce du regard. Rien, nulle part, à part une crasse monumentale.
« Avec qui j’ai bien pu passer la nuit », murmura-t-il, même s’il le savait et tentait de chasser l’idée de sa tête, feindre d’avoir oublié.
Il se frotta les bras avec les mains ; il avait froid et envie de vomir. Il enfila son blouson et entreprit de descendre. Il avait dormi tout habillé, chaussures comprises.
Il déambula sur le port, ses chaussures claquant contre le pavé. Il s’assit, les jambes pendant au-dessus de l’eau. L’odeur du Riachuelo était quasi-insupportable, mais Narval s’habitua vite et se mit à contempler la structure en fer tordue du pont immergée dans l’eau noire. En réalité, elle était plutôt droite, mais quand on la regardait, on avait l’impression qu’elle était tordue. Le bruit sec de l’eau sale frappant contre le monstre en métal noir lui donnait la chair de poule, de même que la graisse visqueuse, comme si le Riachuelo était une entité vivante, gluante et obscure, qui ne voulait pas émerger et embrassait les bateaux et le pont.
Les bateaux. Pour lui, les bateaux n’appareillaient jamais, ils demeuraient immobiles, morts, abandonnés. Des fantômes gigantesques, entourés par la brume du matin, une brume qui donnait la sensation de voir les choses comme à travers une vitre embuée.
Dernier roman traduit de la désormais célèbre autrice argentine, La descente, c’est le pire, est en réalité son premier ouvrage, et c’est important de le garder en tête, au risque d’être déçu-e. Sorti en Argentine en 1995, il appartient me semble-t-il entièrement à son époque : on y trouve déjà les thèmes et fascinations de Mariana Enriquez : les marginaux, l’abandon, le surnaturel-fantastique et l’anormalité du réel, le tout baignant dans ce qu’on devine (et que l’on sait car elle le cite régulièrement) être ses influences de l’époque : Anne Rice, Gus van Sant, Stephen King, le rock 90’s… S’il est de moins bonne facture que ses livres suivants, la comparaison ici, comme dit l’adage, n’est pas raison et il est à remettre à sa place, dans sa filiation et sa suite. Là, ça devient intéressant^^
Les deux protagonistes (en vrai trois, mais Carolina arrive un peu plus tard et n’a pas l’aura des deux autres, à mon sens) que sont Narval et Facundo transpirent leur époque. On y verrait un Lestat et un Louie des nuits argentines. L’un perdu, hanté par des vrais et des faux fantômes, cherchant dans la drogue un salut et une mort qui n’arrivent pas et sans autre horizon que le prochain rail ; l’autre, dandy détaché de tout et surtout de lui-même, vendant depuis son adolescence son corps à la rue, jeune homme d’une beauté irréelle qui envoûte toute personne qui croise son regard. Narval a la sensation de n’exister nulle part et de trouver une corporéité dans la défonce et dans la présence des esprits terrifiants qui le harcèlent. Facundo est une poupée, une figure de pâte à modeler façonné par le désir des autres, pour qui sa véritable histoire et ses pensées sont inaccessibles, même aux plus proches. Ces deux-là, amis-amants, s’accrochent l’un à l’autre avec dédain et passion, recherchant dans leur relation l’humanité qui manque à leur vie. Carolina, en (des)équilibre entre les deux, ne vaut pas mieux. Un peu moins cabossée pourtant, elle reste enfermée dans un triangle amoureux qui n’a rien à lui offrir qu’une attente et une frustration carnivore. le seul personnage un peu sain de la bande, à la marge, c’est Mauri, le frère de Carolina, qui regarde de loin et avec lucidité les affres qui engloutissent les autres, lui-même en lutte avec son être, mais le seul à en avoir conscience. Cocasse, il contemple cela en sage, enfermé chez lui pour cause de phobie sociale. Le dehors, c’est le pire.
Car dans l’Argentine post-dictature, cette Argentine qui se démocratise un peu et continue de se néo-libéraliser beaucoup, qui met son passé si récent et ses dizaines de milliers de morts et de desaparecidos sous le tapis (et les assassins en paix), l’avenir n’est pas joyeux. C’est un instantané de cette période qui nous est craché dans ce roman. Avec crudité, avec violence et désespoir, un désir brûlant et mort, incapable de trouver une voie désirable, justement. Narval n’attend rien, son unique lumière est inatteignable et seuls des spectres mutilés, visqueux ou recouverts d’araignées lui apportent un semblant de libération.
Littérairement parlant, on voit déjà une évolution au fil de la lecture, et le style Enriquez se dévoile et se devine, entre ambiance gothique, créatures inquiétantes et maisons hantées. Les bases sont posées, et l’on sait avec quel talent elle y a ensuite construit son œuvre.
En bref, par la voix de trois éclopé-es, Mariana Enriquez raconte une époque qui aurait dû être belle et pleine d’allant, mais qui se laisse ronger par les fantômes des morts que l’on ignore, par les monstres qu’on laisse déambuler. Un premier roman dont on comprend l’importance qu’il a pu avoir en Argentine à s sortie, et qui marque les débuts d’une très grande autrice.
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Pantagenet
Éditions du Sous-Sol
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