Zogru est un spectre sorti de terre au XVè siècle dans la campagne roumaine. Le premier être humain qu’il a croisé, c’est Pampou, qui travaille pour le compte du seigneur local. Zogru découvre qu’il peut prendre possession du corps de Pampou, et d’autres, s’en servir comme d’un vaisseau pour se déplacer, échanger, agir dans le monde tout en ayant accès à leurs connaissances, sensations et émotions. Il décide d’en profiter, parce que c’est assez sympa, quand même ^^
Il ne lui restait plus qu’à attendre Andréï Ionescou. Il était content et mécontent à la fois, impatient et en même temps résolu à vivre cette rencontre. Il la voulait mémorable, il tenait à obtenir la satisfaction dont il avait tant besoin. Il n’avait jamais pu imaginer qu’il en arriverait à ce point, qu’il en perdrait son assurance et surtout cet optimisme qui lui avait permis de vivre des siècles sur la terre.
Il avait vécu tant de choses qu’il se rappelait à peine ce qu’il avait éprouvé au début ; cet état de détachement, de curiosité, la pulsation vraie de ses désirs d’alors.
Il était sorti de son berceau douillet de la terre un beau jour de printemps, en l’année 1460, pendant la Semaine Sainte. Il ne savait pas très bien ce qui lui arrivait, ni dans quel univers il entrait, il était sous l’impulsion tumultueuse du besoin de quitter ce lieu chaud et douillet où il avait si longtemps sommeillé, caressé par une vapeur humide et puissamment parfumée. Sans idée précise, il avait bondi, irrésistiblement attiré par un monde dont il était bien loin d’imaginer la séduisante beauté.
Pampou sera sa première possession, d’une série longue de plusieurs siècles. De la Roumanie de Vlad l’Empaleur à celle post-Ceaucescu, Zogru va traverser le temps et les gens en perturbant leur vie et en tentant de s’en mêler, en Amélie Poulain du monde des morts. Sauf que Zogru laisse au cou de ses victimes deux petites marques, morsures de vampire qu’il n’est pas, enfin pas vraiment, bien qu’il soit un peu vampirisant quand même. Sa longue traversée temporelle le gardera aux côtés des premières familles rencontrées et il bousculera donc souvent les mêmes vies, tel le fantôme mystérieux qui hante les histoires une génération après l’autre. Spectre fasciné et un peu fleur bleue, il a aussi tendance à tomber amoureux régulièrement, ce qui n’est pas facile facile quand on ne possède pas d’incarnation propre, et que la possession des êtres a tendance à les user rapidement.
Road-trip dans l’histoire roumaine mené avec humour et un poil de satire, les aventures de Zogru s’amusent du folklore réel, imaginaire et fantasmé de la Roumanie. De Vlad Dracul le faux vampire à Ceaucescu le vrai sanguinaire, Zogru assiste et participe à différents moments clefs du pays, tentant d’aider, d’orienter ou de punir celles et ceux qu’il habite. Animé d’un sens de la justice qui lui est propre, il sera le visage (changeant et invisible) de nombres de perturbations pour les Roumain-es qui croiseront son chemin et seront l’objet ou l’instrument de sa vengeance ou de ses réparations.
Si j’ai pu regretter au fil de la lecture un petit manque de notes de bas de page pour contextualiser certains épisodes de l’histoire roumaine, qui peuvent être opaques (pour ne pas dire inconnues) des lecteur-ices étranger-es (en tout cas de moi), ainsi que de nombreuses coquilles, Doina Ruști propose là un roman non seulement divertissant et amusant, mais assez piquant par moment, qui montre les nombreuses variations des âmes humaines par le prisme d’une âme qui les habite et les regarde, dépendant et exclu de cette chair et de cette mortalité qui fait notre humanité.
Traduit du roumain par Florica Courriol
Éditions du Typhon
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