Les champs de la lune – Catherine Dufour

La Lune devenu le refuge des humains une fois la terre entièrement saccagée et inhabitable. Après des années de guerres, encore, différentes cités ont poussé dans les tunnels de lave et l’humanité s’est retrouvé un rythme de vie, et de nouvelles infrastructures. Parmi elles, on trouve à proximité de la cité de Mut la ferme Lalande, gérée de main de maître, de fer et de vert par El-Jarline, accompagnée de son chat augmenté Trym.

Les différentes fermes de la Lune, dont celle du cratère Lalande, ravitaillent les villes soulunaires et leurs habitants en produits vrais. Mais comme le souligne avec grand sérieux El-Jarline, elles sont également primordiales pour nourrir les sens. Car dans ce monde de gris et de poussière, qui n’aurait pour seule chanson que celle du vent dans le vide, les fermes agricoles rassemblent tout ce qu’il peut exister de vivants non-humains, de couleurs, d’odeurs et d’émotions. Légumes et fruits, fleurs, quelques arbres, un étang, El-Jarline cultive autant les produits nécessaires à la survie que l’alliance parfaite entre les différentes plantes qu’elle cultive, soigne, sauve et dissémine. La ferme ouvre ses portes par moment pour les citadins, qui viennent profiter de cet îlot flamboyant et de l’immensité du ciel, et El-Jarline fraye de temps à autre avec Laurisse le jardinier et Zante le zoologue, menant expérimentations et préservations des espèces pour qu’elles trouvent leur nouvelle voix dans la poussière lunaire.
Poussée par la Commanderie de Mut à parfaire ses rapports, El-Jarline nous partage autant ses observations, ses impressions que ses ressentis sur le monde dans lequel elle évolue. Au service des Soulunaires sans vraiment faire partie de leur société, elle regarde de loin, amusée et navrée de voir de quelle manière les humains continuent à détruire ce qui les entoure et ignorer le vivant hors d’eux. Pourtant, au milieu des plaines et cratères, émergent du régolithe (la poussière lunaire) des temples, asiles et autres cris dans le vide qui accueillent les espoirs et les fantômes des premiers réfugiés.

Répondant à la demande de la Commanderie, elle accueille Sileqi, une petite fille un peu perdue et laissée pour compte par sa famille, qui montre des prédispositions certaines et une grande sensibilité vers le vivant non-humain. Cette rencontre va s’insinuer dans l’esprit d’El-Jarline et doucement modifier sa manière de voir le monde et de réagir, d’exister avec les autres et notamment la société Soulunaire. Elle va se détacher de ses engagements premiers pour s’intéresser aux autres problèmes des villes, comme la fièvre aspic, qui décime depuis de très longues années, sans sélection, les habitant-es des tubes de lave. Elle s’interrogera de plus en plus sur cette faculté des êtres humains à produire tant de beau, tant d’art et tant de colère et de sang ; cette capacité à ignorer son passé, à dominer et détruire et aimer à la fois.
Aux côtés de la petite fille, de son fidèle Trym et des quelques naufragé-es qui viennent parfois passer le temps dans le jardin avant de continuer un long voyage, elle se transforme, comme ses plantes, sous la pression de son environnement et de ses lectures et regarde le monde avec une poésie aussi magnifiante que désenchantée.

Tu passeras par toutes les émotions possibles, lectrice, lecteur, ma grelinette, en parcourant la Lune avec El-Jarline. Tu seras touchée, étonnée, émue, rageuse et désespérée, le tout sous le couvert puissant de la prose dufourienne, particulièrement poétique et enserrante, qui fait pousser sur ta peau une colère augmentée de dents de régolithe face à au gâchis et à l’inconséquence des Soulunaires. Un peu comme quand tu regardes par la fenêtre, mais raconté par Catherine Dufour, ce qui est un sacré plus. Un très beau et grand roman.

Le livre de poche / Robert Laffont-Ailleurs et demain

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