Alex, Abigail et Judith, trois ami-es d’enfance du village de Rivière-Brûlée partent camper quelques jours dans les bois à proximité de chez eux, en ce beau mois d’août. Déposé par le père de Judith à l’entrée d’un chemin, il repassera les prendre trois jours plus tard, alors qu’aura commencé la foire estivale annuelle du village. Gilbert Lavoie, le paternel en question, regarde partir le petit groupe avec une pointe d’angoisse au creux du ventre, qui ne fera que grandir au fil des heures et des jours. Il ne se doute pas à quel point il avait alors raison d’angoisser.
Mardi 18 août
Le mardi 18 août d’une année dont on se souviendrait plus tard comme d’une année de deuil et de stupéfaction, trois adolescents de Rivière-Brûlée, un village perdu parmi les collines, avaient quitté la maison familiale sitôt après le déjeuner, aussi excités que s’ils partaient escalader l’Everest, pour aller camper près de la rivière qui avait donné son nom à leur localité, un cours d’eau ayant depuis longtemps oublié les feux qui avaient ravagé ses rives à l’époque où la région ne comptait que quelques âmes.
Jusqu’à ce mardi resplendissant, la Brûlée était un lieu qui inspirait la confiance et où on ne s’imaginait pas que le mal puisse s’inviter. Un débit paisible, des rochers qui émergeaient et vous permettaient, au plus fort de l’été, de sauter d’une rive à l’autre sans trop vous mouiller, des bandes de sable gris et des arbres, issu de la cendre de leurs ancêtres, des feuillus par dizaines, qui se courbaient sur ses eaux et offraient leur ombre à qui voulait observer le scintillement des truites entre les pierres.
Un coin de pays que les gens des environs avaient fait leur, ainsi qu’on fait sienne une maison, une montagne, une prairie dans laquelle on peut se reconnaître et avoir l’impression de toucher la matière qui nous constitue. Les seuls incidents recensés près de la Brûlée au fil des décennies concernaient des promeneurs téméraires qui avaient voulu braver ses crues, des gamins qui s’étaient entaillés les pieds sur ses caps, des pêcheurs plus ivres qu’alertes y avaient piqué du nez avant de se réveiller brusquement en battant des jambes et des bras. Des histoire qui suscitaient la moquerie, mais aucune mort tragique, aucune noyade, aucun de ces drames qui font naître les légendes et transforment les nuits en repaires d’ombres habités par les figures d’une nouvelle hantise, esprits malins ou monstres à visage humain qu’on redoute ensuite de voir apparaître à s fenêtre.
Harnachés de leurs tentes, duvets, alcools et marshmallows, les trois aventuriers installent leur campement et rapidement s’amusent (ou pas) à se faire peur. Bien vite, ils se rendent compte que non seulement ils ne sont pas seuls, ce qui est plausible dans une forêt fréquentée tant par des randonneurs, trappeurs que des braconniers et leurs proies, mais qu’ils sont observés. Commence alors un jeu de dupes, une chasse qu’ils ne peuvent éviter et dont l’issue semble jouée d’avance.
L’un de mes livres préférés, ou peut-être devrais-je dire l’un de ceux qui m’a le plus marquée quand j’étais gamine, c’est La petite fille qui aimait Tom Gordon, de Stephen King. Alors autant te dire, lectrice, lecteur, ma clairière, que les histoires de jeunes gens perdus et traqués dans les bois, ça me plaît autant que ça m’effraie ^^ Ce roman me semblait donc parfait pour découvrir Andrée A. Michaud, que je ne connaissais pas et ai découvert dans mon poste de radio, lors d’un épisode de Mauvais genres (dont voici le lien qui s’ouvre dans un nouvel onglet). J’avais beaucoup aimé l’entretien avec la dame et m’était donc ruée dans ma librairie. Et alors ? Bah c’était super.
Ce qui happe rapidement dans Proies, c’est le ton. Andrée Michaud nous installe sur des gradins avec vue sur cette forêt qu’on imagine immense, les verdures canadiennes, des arbres à perte de vue, denses, sombres, entremêlés, percés de-ci de-là de légères travées où sillonnent des cours d’eau. Des forêts dans lesquelles on entre sans savoir si l’on pourra en sortir. Assis-es là, en sécurité, elle nous raconte une histoire, avec l’emphase et le tragique d’un chœur grec, nous laissant d’emblée savoir que cette histoire sera terrible, qu’il y aura des morts, des deuils et des âmes perdues. La seule question sera qui, comment, et s’il existe un pourquoi. Les deux premières questions trouvent vite un début de réponse. Sans divulgâcher nullement, mais le qui n’est pas tellement la partie intéressante, et nous serons d’ailleurs tout autant avec les proies qu’avec le chasseur. Ce qui sourd au milieu des sapins et pendant les préparatifs de la foire annuelle de Rivière-Brûlée, c’est le pourquoi, le comment, et leurs résonances. Que se passe-t-il dans une si petite communauté quand certains de leurs enfants sont menacés, brutalisés, quand les choses se sentent et se devinent sans se dire, quand on ne veut ni voir ni croire ?
C’est une histoire de chasse, de survie et de lâcheté, un tableau grandiose et antique d’une scène archétypale, le récit d’un emballement incontrôlé dont chacun-e est un rouage. Huis-clos sous la canopée canadienne et dans les rues et les secrets d’un village isolé, Proies viendra te hanter ton été et tes envies de bivouac. Un excellent roman sur tous les plans qui donne surtout envie d’en lire mieux d’Andrée Michaud !
Éditions Rivages/Noir
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