Les margraves ont renversé les seigneurs Wurms il y a de cela des siècles et gouvernent depuis les terres de Bohen. Le premier d’entre eux, Ardan le Pieux, renversé par ses alliés, les a maudits, condamnant les dynasties impériales à s’éteindre après trois générations. Iaroslav est le 3ème de sa famille, et, l’âme mélancolique, s’attend à être renversé par l’un de ces vassaux, tandis que ses filles prennent leur rang dans le clergé, la cour ou la magie. Pourtant, c’est un autre bouleversement qui pourrait démanteler l’empire. Car partout la colère gronde, des mercenaires défient les margraves et portent avec eux des paroles de libération et d’émancipation. Des Havres aux monts Sicambre, de Serna Chernik aux mines de Katow Ser, l’empire tremble sans le savoir.
J’ai vu changer la face du monde. Je n’ai que très peu influencé le cours des événements, mais, au fond, peut-être n’était-ce pas mon rôle. J’étais agent des Empereurs, des derniers Empereurs de Bohen.
certains soirs, alors que le vent couche les longues herbes de la steppe et que le froid ankylose mes mains ridées, de ces soirs porteurs d’orage où le Vieux Stepovoï, sur son cheval maigre, les cheveux fous, réveille les esprits des anciens nomades, les souvenirs de ma longue vie me reviennent en mémoire, les images défilent sur la toile mouvante de la steppe, l’herbe gris-vert aux reflets d’argent. Malgré moi, je plisse les paupières, je scrute le crépuscule ; malgré moi, je guette un rayon vert à l’horizon. Un miroitement lointain du Palais d’Ambre Vert, de la citadelle des Empereurs. Même si le Palais n’existe plus.
J’ai passé tant de crépuscules, quand j’étais enfant, à attendre cet éclat vert. À rêver de partir, de quitter la steppe pour découvrir le vaste monde. Et le monde, alors, c’était l’Empire.
C’était possible de partir. C’était facile, même, pour les gens comme moi. Quand j’étais adolescente, dans ma steppe qui n’a pas nom, affalée sur l’encolure de mon cheval, en surveillant les troupeaux de cahirnes, je me répétais doucement les mots de cet autre monde. Là-bas, disait-on, les gens ne vénéraient ni le Vent ni l’Hiver, ils ne laissaient pas d’offrandes pour le Vieux Stepovoï, mais priaient un Dieu Absent.
Je travaillais mon don tout en surveillant d’un œil mes placides cahirnes. Ceux qui revenaient de l’Empire nous décrivaient les splendeurs de Serba Chernik, de la capitale aux mille ponts, aux murailles plus hautes qu’un pan de colline, où les hommes étaient plus nombreux que les feuilles dans une forêt de bouleaux. Nos aînés nous racontaient encore le commerce sur le Grand Fleuve, les bateaux plus larges que la tente d’une tribu, et les mines immenses de Katow-Ser, où des nuées d’esclaves arrachaient à la terre le lirium couleur d’étoile, un métal d’une pureté irréelle que mes semblables sur la steppe appellent le sang blanc de Bohen.
Notre conteuse sera Ioulia la Perdrix, une changeforme venue des steppes et espionne impériale, qui aura suivi certain-es des protagonistes de la chute de l’Empire. Cette chute ne sera pas venue des manigances aristocratiques, des manœuvres politiques de vassaux rếvant de leur liberté et de leur pouvoir. Elle aura mûrit pendant des décennies, aura poussé dans le coeur d’hommes et de femmes de tout le territoire, se sera diffusé par les mots, les contes, les paroles et un petit livre interdit. Elle sera portée par les actions de femmes et d’hommes que rien n’appelait à devenir des révolté-es, mais qui, face au danger, à la nécessité ou à l’amour, auront décidé de faire ce qui leur semblait juste, de tenter le coup, d’unir leurs forces à d’autres et advienne que pourra.
Nous suivrons Sainte-Étoile le bretteur, Sorenz le chien de guerre, Maëve la morguenne des Havres, Sigalit la jeune Essène ou encore Wens, le clerc prisonnier. Poursuivant chacun-e leur propre but, poussé par l’égoïsme, la nécessité ou le désespoir, iels se retrouveront une pièce de la révolte, une partie du souffle qui fera s’effondrer l’Empire.
Depuis quelques temps, j’avais bien envie de me remettre à lire de la fantasy. Mais pas des séries d’une dizaine de tomes, parfois jamais finies, racontant encore et toujours l’histoire du jeune orphelin en fait héritier du trône qui retrouve sa place et sauve le monde. ras la casquette. Et puis en écoutant (plusieurs fois) cette excellente série de LSD sur la fantasy dans laquelle intervient Estelle Faye (entre autre), je me suis souvenue que j’avais beaucoup apprécie Widjigo et que j’avais dans ma bibliothèque Les seigneurs de Bohen, qui m’attendait patiemment. Qu’à cela ne tienne, c’était donc partie. Et ce fut une riche idée !
D’abord parce que l’histoire est excellente : très bien menée, sans temps mort malgré sa longueur (on est autour des 700 pages sur la version poche), le livre se dévore en un rien et Estelle Faye sait garder ses lecteur-ices en haleine. Ensuite parce qu’elle s’amuse avec le genre et ses archétypes. On retrouve ce qu’on vient y chercher, notamment en termes d’univers (la région maritime, le désert, les montagnes, les mines, la capitale sublime et menaçante et ses bas-fonds), ici relevé d’influences d’Europe centrale, orientale et slaves tant dans les noms que dans les folklores qu’elle convoque. On retrouve des personnages aux origines mystérieuses, des pouvoirs inconnus, un passé trouble et des créatures sanguinaires. Les différents lieux sont merveilleusement décrits, nous transportant par les odeurs et les sensations dans la jungle lourde de Bo-Chaï, les mines infernales de Katow-Ser ou les immenses et hypnotisantes plages des Havres. Là où Estelle Faye veut nous surprendre, c’est avec ses personnages. Outre le fait de ne pas tellement s’intéresser aux puissants, empereurs et autres potentats, elle fait déjà la part belle aux personnages féminins, qui tiennent le haut du pavé et tiennent la dragée haute à leurs homologues masculins. Sans créer un monde idyllique dans lequel les femmes sont égales aux hommes, loin de là, elles laissent à d’autres la place de faire-valoir désirables, de potiches à sauver, pour prendre leur place et leur puissance dans le déroulement du récit. On trouvera parmi toute la chorale de belles représentations LGBT qui ne renient pas leurs désirs (et Estelle Faye ne renie pas les passages de romances (parfois trop à mon goût, mais c’est très personnel ^)), et le désir, les espoirs, la psychologie des protagonistes fait partie des moteurs de l’histoire. Chaque personnage est creusé et malaxé, la psyché et le passé de chacun-e vient mettre son grain dans leur parcours et faire de cette révolution l’addition des actions d’une multitude. De ce fait, ce qui intéresse l’autrice, me semble-t-il, ce ne sont pas tant les batailles et les actes héroïques que les gens qui y participent. On s’épargne donc les longues scènes de sièges et d’affrontements pour se concentrer sur le chemin que suivent nos héroïnes et héros. Et Ioulia la Perdrix nous guide, par des interludes fort appréciables qui ellipsent certaines parties de l’intrigue.
En bref, si le roman n’est pas exempt de défauts et peut perturber voire déplaire aux aficionados du genre (sans être une fan de dark fantasy, je ne suis pas convaincue par cette classification, mais c’est une autre histoire), il est un page-turner saisissant et original, a la grande qualité d’être un one-shot (bien que depuis une suite soit sortie, mais le roman en lui-même se suffit (mais j’ai quand même bien envie de refaire un saut en Bohen, un de ces quatre)), et de mettre au premier plan les marginaux, les petites gens qui pour une fois, ne subissent pas les bouleversements mais en sont le cœur, en utilisant des folklores (slaves, juifs…) un peu moins courant que les traditionnels celtes et nordiques et faisant de certaines innovations techniques (la poudre, l’imprimerie) des éléments centraux de son histoire. Je ne boude pas mon plaisir, et reviendrai non seulement en Bohen, mais aussi dans d’autres romans de l’autrice ^^
Éditions Folio SF/Critic
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