Auteur/autrice : Marcelline Perrard

  • Sirena Selena – Mayra Santos-Febres

    Martha Divine, tenancière du bar/bordel Danubio Azul à San Juan, a l’œil et l’oreille pour repérer les talents cachés, voire honteux. Au Danubio Azul, elle présente (elle l’espère) les meilleurs shows drag de l’île. Alors quand elle entend la voix de Sirena Selena, cette voix de cristal dans ce corps si frêle, elle sait qu’elle tient là une pépite d’or brut, et peut-être bien son ticket vers l’opération finale qui fera d’elle, enfin, la femme qu’elle veut être.

    Coque de noix de coco, ivre d’effervescence bleue, au nom des dieux parle, suave Selena, succulente sirène des plages illuminées, raconte-toi sous un spotlight, lunatique Selena. Tu connais les désirs effrénés des nuits urbaines. Toi, mémoire de lointains orgasmes réduits à quelques bribes d’enregistrement. Toi et tes sept chignons sans âme comme un oiseau sélénite, un oiseau photoconducteur d’insolentes électrodes. Tu es celle que tu es, Sirena Selena… et tu sors de ta lune en papier pour chanter de vieilles chansons de Lucy Fabery, de Sylvia Rexach, de Guadalupe Raymond la sybarite, dans ta robe de chagrin, devant un cortège d’adorateurs…

    La gloire pour Sirena Selena, Martha Divine la voit en République Dominicaine, l’île d’à côté. Alors ni une ni deux, une fois le numéro rodé, elles embarquent pour Santo Domingo, ses hôtels luxueux, ses riches hommes d’affaire et leurs penchants inassouvis. Martha est sûre d’elle, non seulement elle a l’œil et l’oreille, mais elle a le nez aussi, un sacré sens des affaires. Sirena, elle, sous ses airs d’ingénus, a déjà vécu mille vies, autant de morts et sait l’effet qu’elle fait, lorsqu’elle endosse son rôle, lorsque son port, ses robes dévalent le long des battements des cœurs qui trébuchent et sa voix s’empare des souffles courts des spectateurs, qui ne savent plus ce qu’ils désirent : elle, lui, eux, la vie, l’amour, les blessures.

    Lectrice, lecteur, mon souffle, tu le sais, il suffit parfois d’un simple titre pour se laisser porter. Sirena Selena, déjà, c’est joli. Mais Sirena Selena vestida de pena, c’est merveilleux. Et la promesse a été tenue. Ce roman, comme beaucoup de romans racontant la vie d’homosexuels, trans, drag dans certaines régions du monde, mêle l’espoir et la violence, la brutalité et la passion. Mais ici, c’est la passion, l’espoir et leur magie qui prennent le dessus. Martha Divine et Selena vont passer une semaine à Santo Domingo, chacune avec ses attentes, et cette semaine, qui sera pour chacune, d’une manière ou d’une autre, un accomplissement, un tournant, est aussi un regard sur le passé, ce qu’elles ont traversé pour en arriver là. Les familles brisées, aimées, recomposées ; les ami-es mortes ; les amant·es passioné·es et perdu·es, et toujours une rage pailletée d’aller vers ce qui brûle au fond des tripes : danser, briller, exploser de glamour et les mettre, tous, à leurs pieds. Mais toujours avec classe et élégance. Qu’ils croisent Martha et sa grande expérience, son regard aiguisé et son pragmatisme ou Selena et sa fougue, la fragilité apparente et insoutenable qu’elle dégage, les hommes et les femmes sur leur chemin ne peuvent que recueillir le souffle puissant de leur passage.

    Poétique, fort, enlevé et opulent, Sirena Selena suit les mouvements des tissus, des perruques et des nouveaux départs. Le roman foisonne, nous porte d’envers en revers, d’ourlets en coutures dans toutes les facettes de ces personnages lumineux et complexes, montrant leur vérité au monde. Les vies de Martha et Selena racontent aussi la vie de leurs ami·es, celle d’une région aux facettes multiples, carte postale touristique au recto, violence, abandon et combat au verso. Mayra Santos-Febres nous le raconte avec une force délicate pleine d’étincelles, aussi légère et puissante que la danse sans musique de deux jeunes garçons, pas de deux vers un avenir de possibles.

    Traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo
    Éditions Zulma
    329 pages

  • Comme des bêtes – Violaine Bérot

    On a retrouvé une fillette nue dans la montagne. Elle était sur le haut, sur un versant bien isolé, proche de la grotte aux fées. Vers la maison de Mariette et son fils, le grand et muet, et paraît-il, simplet jeune homme surnommé l’Ours. Et comme l’Ours était là aussi, proche de la petite quand on l’a retrouvé, c’est tout le village d’en-dessous, de la vallée, qui se chamboule et se met à parler.

    Je l’ai eu comme élève. Il doit y avoir vingt ans de cela. Dans une classe à plusieurs niveaux. En primaire.

    Il était vraiment grand de taille. Bien plus grand que ceux de son âge. Et même – il me semble- plus grand que sa mère. Mais je peux me tromper. C’était l’impression que ça donnait. Il était trapu pour un enfant de cet âge. Carré d’épaules. Large, vraiment. Mais surtout – oui, je le répète- vraiment grand.

    Non, il n’a pas fini son primaire. Ça s’est – comment dire-, ça s’est mal passé. Pas avec lui, non, avec lui c’était finalement assez simple. Mais avec sa mère. Elle n’a pas voulu accepter. Ce que nous préconisions, elle n’a pas voulu. Le parcours proposé, ce que l’on fait dans ces cas-là, elle a refusé. Elle s’est bloquée, totalement butée. À partir de ce moment-là, il n’est pas revenu. Il n’est plus retourné en classe.

    Non, il n’aimait pas l’école – enfin, je ne sais pas si je dois le dire de cette façon. Disons plutôt qu’il avait peur des autres enfants. De moi aussi, je crois. Il avait vraiment peur- du moins c’est mon point de vue, à cause des réactions qu’il pouvait avoir. Je l’avais installé au fond, tout seul. C’était important pour lui, de rester seul. C’était convenu avec les autres élèves. On ne l’approchait pas, on respectait sa solitude. Même moi, j’allais le moins possible vers lui. Si on le laissait au fond, seul, si on l’oubliait- enfin je veux dire si on faisait comme si on l’oubliait- c’était plus facile.

    Nous sommes dans les Pyrénées, dans un village petit entouré de hameaux accrochés à la montagne. Peu de gens, tout le monde se connaît et s’interconnecte, ou pas. Mariette y est installée depuis trente ans, dans une grange qu’elle a réaménagée, loin du village. En autarcie, presque, avec son fils. Alors la découverte de cette fillette de six ans, nue et apparemment bien portante, en compagnie du grand fils idiot du village ou force de la nature, selon les témoignages, ça va ouvrir les bouches (surtout si c’est la gendarmerie qui demande). Il y a celles et ceux qui ne les connaissent pas mais ont bien sûr un avis très tranché, celles et ceux qui les fréquentent de loin et préfèrent la nuance, et les autres, dont beaucoup ignoraient l’existence, qui les connaissent vraiment, Mariette et son fils.
    Les fantasmes ont la vie dure, et la mère célibataire et son trop grand, trop fort et trop silencieux enfant en transportent beaucoup. Ils se mêlent aux légendes pyrénéennes : ce garçon serait-il, comme le dit l’histoire, le fils d’un ours ? Et la petite, est-elle la fille de l’un ou de l’autre ou bien a-t-elle été enlevée par les fées et confinée dans leur grotte ?

    Les témoignages se succèdent dans la gendarmerie, traçant à traits grossiers puis de plus en plus finement l’histoire d’une famille marginale, mais peut-être pas tant que ça, dans un village qui se veut soudé, mais peut-être pas tant que ça. Certaines apparences doivent être préservées quand d’autres s’avèrent trompeuses. Mais même celles-ci doivent parfois rester visibles, pour maintenir l’illusion fragile à laquelle tout le monde s’agrippe. Dans ces cas-là, les autres versions, les possibles vérités seront filtrées, on y prendra ce qui colle au récit, et on préfèrera parfois, peut-être à raison, pour une fois, les légendes à la réalité. Parce que ce sont peut-être bien les fées qui ont récupéré la petite, et l’avoir arraché à leurs bras, à leur grotte, portera malheur à bien des gens.

    Cette farandole de témoignages découpe cette petite société et notamment son principal protagoniste, l’Ours, le Grand Muet, le seul qui ne prend jamais la parole, parce qu’il ne l’a pas et parce qu’on ne la lui donne pas. Celui qui, plus qu’un autre, est défini par les autres et dont le destin dépendra des voix qui s’élèveront plus fort. Elle donne aussi, dans les creux, la vie et le sort des femmes, qu’elles soient dites fées, ermites ou putains.

    Lectrice, lecteur, fée qui garde mon cœur, je me délecte en ce moment de courts romans qui sont comme des cailloux dans mes godasses (et je m’y connais, en chaussures pleines de cailloux), ces textes prenants dont on a l’impression de les dévorer et d’en ressortir chamboulée. Mais l’expérience venant, je peux te le dire maintenant, ce sont eux qui nous dévorent. Et « chambouler » n’est pas le bon mot. Comme des bêtes, tu le liras vite, car d’une part, il est court et d’autre part, c’est très très bien écrit, et ça se lit donc très très bien. Par contre, tu n’en ressortiras pas vraiment. Tu sentiras encore sous tes pieds l’estive pyrénéen ; sous tes yeux la montagne qui coule gentiment, toute en roche, en crêtes et en herbes sèches ; dans ta bouche le goût du fer imprègnera tes dents des morsures qui te démangent de donner. Dans la minéralité des Pyrénées il n’y a que les roches, les bêtes et les fées qui savent retrouver encore les traces d’humanité.

    Éditions Buchet-Chastel
    149 pages

  • Son corps et autres célébrations – Carmen Maria Machado

    La vie sexuelle et amoureuse d’un couple perturbé par l’étrange et intouchable ruban nouée autour du cou de l’épouse ; la liste des amant-es d’une femme alors que le monde est touché par une maladie contagieuse et mortelle ; la recension par le menu de douze saisons de New York unité spéciale ; des femmes qui deviennent transparentes avant de disparaître ; une perte de poids aux conséquences déchirantes ; une résidence artistique aux allures de retour dans le passé ; une soirée, des bleus, une caméra et des dialogues dans des pornos que personne n’entend, sauf elle.

    (Si vous lisez cette histoire à voix haute, vous êtes prié de prendre les voix suivantes :
    MOI : enfant, voix aigüe, sans intérêt ; devenue femme, même chose.
    LE GARÇON QUI DEVIENT UN HOMME PUIS MON MARI : forte, sans le faire exprès.MON PÈRE : aimable, tonitruante ; celle de votre père ou de l’homme qui vous auriez aimé avoir pour père.
    MON FILS : petit, voix douce, un rien zézayante ; adulte, la même que mon mari.
    LES AUTRES FEMMES : voix interchangeables avec la mienne.)

    Au départ, je sais avant lui que je le veux. Ça ne se fait pas et c’est pourtant ce que je vais faire. Je suis avec mes parents à une soirée chez des voisins et j’ai dix-sept ans. Dans la cuisine, je bois un demi-verre de vin blanc avec la fille de la maison, adolescente elle aussi. Mon père ne remarque rien. Tout est lisse comme une peinture à l’huile encore fraîche.Le garçon est de dos. Je vois les muscles de son cou et de ses épaules, son corps légèrement comprimé dans la chemise boutonnée, façon travailleur qui se serait habillé pour aller danser. Pourtant, j’ai l’embarras du choix. Je suis belle. J’ai une jolie bouche. Des seins qui débordent de mes robes, innocents et pervers. Je suis une fille bien, de bonne famille. Il a quelque chose d’un peu rugueux, à la manière des hommes parfois, qui me donne envie. Et il donne l’impression d’avoir la même envie.

    Pour reprendre le titre de l’une des nouvelles, ce sont ici huit textes comme huit bouchées, huit saveurs qui se glissent dans ton œil, lectrice, lecteur, ma célébration, pénètrent dans ton système nerveux, se coulent sur ta peau et l’électrisent, entre inquiétude et excitation.
    Carmen Maria Machado explore les corps féminins sous toutes leurs coutures, formes, injonctions, violences et désirs. Dans Le point du mari, la narratrice se marie jeune avec un homme qu’elle aime, à qui elle se donne, semble-t-il, avec délectation, accepte beaucoup, y compris le fameux point du mari après son accouchement. Mais celui-ci ne voyant que ce qui lui manque, est obsédé par ce ruban au cou de son épouse, qu’il ne peut toucher. Encore et encore il y revient, malgré les demandes de sa femme. Et cette obsession deviendra celle de leur fils, en grandissant. Huit bouchées raconte le besoin d’une femme de perdre du poids sous la pression de ses sœurs et de la société. Mais l’opération qu’elle subit, sil elle lui donne la silhouette dont tout le monde rêve, glisse aussi dans les tréfonds de sa vie et de sa maison le corps rejeté, haï, fantôme abandonné qui pèsera toujours sur sa vie.
    En résidence conduit une autrice dans une maison isolée, à Devil’s Throat, pour une résidence d’artistes. Alors que les peintres, photographes, sculpteurs et poétesses profitent du lieu et se gargarisent de leurs œuvres, notre autrice se rappelle le lieu comme le camp scout annuel pendant lequel elle s’est découverte et a vécu humiliation et mépris. Le passé se décalque sur le présent et s’y mêle, peut-être au point de l’y garder prisonnière.
    Particulièrement monstrueux est sans doute la pièce maîtresse de ce recueil. Ici, Carmen Maria Machado s’empare de la célèbre série New York unité spéciale, qui raconte les enquêtes sur les crimes sexuels de deux détectives, et la tord, la creuse, soulève les corps et les âmes. Les deux détectives voient apparaître leurs doubles parfaits et maléfiques, l’une est hantée par les jeunes victimes des viols qui imbibent son quotidien et habitent son être tandis que l’autre se perd dans les secrets de sa femme et ses propres désirs. Exercice incroyable s’il en est, elle fait de cette série stéréotypique dans sa construction un objet complètement métaphysique et fantastique, dérangeant et pénétrant.

    Les huit nouvelles explorent les désirs et la place du corps, celui qu’on arrache, qu’on caresse et embrasse, repousse, lacère, violente. Elles racontent aussi ce que le corps et l’âme se donnent et se confient, les effets des uns sur les autres. Tout autant littéraire, féministe et politique, Carmen Maria Machado interroge ici le couple, hétéro ou lesbien, la famille, le regard de la société sur le corps des femmes et son rapport à la violence qu’on lui inflige. Les narratrices racontent leur histoire et les histoires qui les ont bercées, rappelant combien la violence sur les femmes et leur corps est ancrée (et encrée) dans les contes, les légendes urbaines et les comptines.

    Fantastique, tragique, horrifique, noire, grinçante, Carmen Maria Machado met ses mains partout et sort de la glaise des histoires marquantes et singulières, de ces perturbations obsessionnelles dans la chair auxquelles on revient toujours.

    Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Papot
    Éditions Points
    305 pages

  • Tu parles comme la nuit – Vaitiere Rojas Manrique

    Notre narratrice a quitté son pays, le Venezuela, pour la Colombie. Arrivée à Bogotá avec son mari Alberto et leur petite fille Alejandra, elle se retrouve face à une nouvelle forme de solitude et d’abandon. Isolée et apeurée, elle décide d’écrire des lettres à Franz, son correspondant imaginaire.

    Franz, ami inespéré,
    Je n’entamerai pas cette correspondance par d’hypocrites formules de politesse. Je serai sincère dès la première ligne : j’ai du mal à m’intéresser aux autres. Aujourd’hui, je ne m’enquiers de la vie de personne, sauf du père de ma fille, alors même que, retournement de situation, il ne voit plus l’intérêt de me raconter la sienne. Il faut dire qu’il y a cinq ans, je me payais le luxe de m’en soucier comme d’une guigne. C’était une autre époque, peut-être meilleure que celle d’où je t’écris. À présent tout a changé, les rares points d’appui et autres combines que j’avais ont disparu, partis en sucette.
    Je passe donc les comment vas-tu ?
    Je parie que si l’occasion se présentait de prendre un café avec toi, de connaître ton visage, de te parler en tête à tête, je la gâcherais. Me voilà désarmée, sans recours, parée de mon unique paire de lunettes rayées, cassées, et quand j’essaie de parler aux autres, les mots s’agglutinent au fond de ma gorge, collent à ma langue, alors je malmène les oreilles de mes auditeurs avec mes bafouillages, j’oublie ce que je voulais dire une seconde plus tôt et je fuis.
    Heureusement, je peux encore écrire, je peux encore exprimer un peu de ce qu’il y a de bon en moi, je n’ai pas tout perdu. Un de ces jours, je risque de me réveiller en parfaite bonne à rien.

    Elle fait partie de ces millions de Vénézuélien·nes qui ont quitté leur pays ces dix dernières années, fuyant la crise économique, politique, la faim et la violence. Comme beaucoup d’autres, elle est partie en Colombie, le voisin, dans une inversion des flux sans précédent. Le déclic de la fuite, ce fut sa fille Alejandra, deux ans, encore nourri au sein par manque de nourriture. Mais l’arrivée en Colombie n’est pas le havre de paix, le nouveau départ rassérénant.
    À sa naissance, pour cacher une blessure involontaire, les infirmières ont annoncé à sa mère que la petite « rejetait son environnement ». Annonce fausse mais anticipatrice des difficultés sociales qui poursuivront la narratrice toute sa vie. Au Venezuela, les médecins n’ont jamais su dire exactement ce qu’elle avait, ce qu’elle était. En Colombie, le parcours recommence, et en parallèle de la recherche d’un diagnostic (autisme, trouble bipolaire, dépression…), la narratrice tente de se retrouver en retraçant son chemin. L’exil a définitivement coupé les liens avec une famille qu’elle n’appréciait guère, exacerbe sa rage devant la déchéance de son pays et la met face au racisme quotidien qui vient lui clouer la langue. Car en plus de ses difficultés à s’intéresser et aller vers les autres, de peur de buter, de s’égarer, se tromper, ennuyer, prendre la parole à Bogotá c’est se dévoiler, se dire vénézuélienne, faire entendre l’accent voisin mais étranger, celui qui envahit, qui prend le travail des autres, qui mendie, c’est une faille que le moindre commentaire peut rendre béante. Seule avec sa fille la majorité du temps, elle prend donc un correspondant, Franz (tu auras sans doute deviné le nom de famille), et trouve dans l’écriture la seule manière de faire sortir les angoisses, les questionnements et la colère. Les doutes, aussi. Cet exil si douloureux et difficile qui laissait miroiter un nouveau départ, fallait-il le faire ? Ou bien rester au pays, à ne plus attendre que les choses aillent mieux mais sans espoir déçu.
    Étrange étrangère dans un pays inconnu, dont la langue, bien que commune, trahit et blesse, elle ne trouve que dans cette correspondance et dans la littérature le lieu de son repos. Mais pour Alejandra, elle le sait, elle doit parvenir à dépasser cela.

    Récit de l’exil et de la recherche, Tu parles comme la nuit raconte à vif les multiples départs et fuites consécutives à l’arrachement géographique. Vaitiere Rojas Manrique interroge la destruction et la reconstruction, la perte de sens et l’incompréhension autant sociale qu’intime, personnelle, politique d’une situation aberrante et insaisissable tant pour les autres que pour l’exilée. Remuant et poétique, c’est une voix forte qui s’élève, qu’il faut écouter et ne pas oublier.

    Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Alexandra Carrasco
    Éditions Payot-Rivages
    171 pages

  • Widjigo – Estelle Faye

    Jean Verdier, jeune lieutenant de la jeune république française, est envoyé à la recherche du noble Justinien de Salers afin de le mettre aux arrêts. Nous sommes en 1793, et les particules n’ont pas bonne presse. Lorsqu’il trouve enfin sa cible, enfermé au sommet d’une tour en pleine tempête, le vieil homme lui demande une nuit dernière nuit avant de l’emmener, pour lui raconter son histoire. Car plus jeune et rejeté par son père, Justinien est parti pour le Canada, où il s’est retrouvé confronté à de bien cruelles aventures.

    Basse-Bretagne, 1793
    À chaque pas, la vase accrochait les semelles cloutées des Bleus, qui devaient libérer leurs pieds de son étreinte, dans un concert de chuintements liquides évoquant des sanglots. Avec la marée descendante, la côte empestait l’algue et la pourriture, en accord avec ce printemps malade où la jeune Révolution s’enlisait dans la guerre civile et le sang. Au-delà des écueils laissés à découvert, l’océan moutonnait, fouetté par le noroît. Le vent gerçait les lèvres des hommes et portait les embruns jusque sur la colonne de soldats. A l’horizon, une barre de nuages d’encre tranchait entre le gris des vagues et celui du ciel. Une tempête approchait.
    À la tête des soldats de la République, Jean Verdier, un lieutenant de vingt ans à peine, qui, avant la levée en masse, n’avait jamais quitté Paris, releva la pointe de son bicorne et examina le donjon.
    Ultime vestige d’une forteresse depuis longtemps arasée par les flots, la tour se dressait sur un récif affleurant à peine au-dessus de la surface, un îlot la plupart du temps, que les grandes marées d’équinoxe changeaient quelques heures par an en presqu’île. Un escalier taillé à même la roche menait à l’édifice, les premières marches rongées par le sel et recouvertes d’un épais manteau de coquillages.
    Jean couva d’un regard mauvais l’austère bâtisse de granit piqueté de criste-marine, au sommet de laquelle criaient des goélands. Leur proie les attendait là-bas, calfeutrée entre ces hauts murs. Justinien de Salers, ci-devant marquis des Eaux-Mortes.

    Quarante ans plus tôt, Justinien de Salers mène donc une vie de dépravé dans les rues de Paris. Son père l’envoie donc au Canada, où il continuera de fréquenter tripots et bars et de diluer son maigre argent dans l’alcool. Récupéré par un riche commerçant en fourrure, celui-ci lui demande de participer à un voyage en direction de Terre-Neuve à la recherche d’une expédition géographique disparue. C’est donc en compagnie de Clément Veneur, botaniste, le jeune Gabriel, unique membre de l’expédition géographique à être rentré, Marie, une voyageuse, coureuse des bois, autochtone, qu’il embarque en direction de l’île. Mais le bateau essuie une terrible tempête, et les survivants se retrouvent jetés sur une plage de Terre-Neuve, livrés à eux-mêmes. Le groupe de Justinien est au complet, en compagnie d’un trappeur, d’un officier anglais et d’un pasteur et sa fille. Mais rapidement, Justinien ressent au fond de lui qu’ils ne sont pas seuls, et une présence fantomatique et menaçante accompagne le trajet des naufragés.

    Plongés dans une forêt peu accueillante en fin d’hiver, nos naufragés vont devoir affronter l’hostilité de la nature, du climat et d’eux-mêmes. Chacun arrive avec ses peurs et ses secrets, ses croyances et ses dangers. Dans une ambiance de brume lourde et de verglas, poursuivi par des monstres qui vivent peut-être parmi eux, la survie passe avant tout par une confrontation avec soi qui sera peut-être la plus difficile.

    Lectrice, lecteur, mon insaisissable errance, malgré la chaleur, prends un plaid, car ce roman risque de te glacer le sang. Estelle Faye, que je découvre enfin, brille ici de plusieurs manières. Déjà par son grand talent pour nous envelopper dans une atmosphère des plus inquiétante. Que l’on soit dans la forêt de Terre-Neuve ou au sommet de la tour avec Verdier et son prisonnier, la paix et la quiétude sont balayées bien loin et nous restons sur un qui-vive constant, dans un air habité par les légendes et les peurs de chacun. Et bien sûr par son talent de narratrice. Prenant du début à la fin, Widjigo développe non seulement son intrigue mais aussi ses personnages. Estelle Faye nous entraîne dans la psyché de ces naufragés que la nature et l’abandon poussent dans leurs derniers retranchements.

    Mêlant vengeance, magie et expiation, Widjigo est un formidable roman fantastique et une plongée dans l’obscurité des monstres qui veillent au creux de nos poitrines.

    Albin Michel Imaginaire
    249 pages

  • La vie de couple des poissons rouges – Guadalupe Nettel

    Quels que soient nos rapports, nos liens avec eux, les animaux de toutes espèces peuplent nos vies à chaque instant. Choisis, aimés, repoussants, envahissants, dérangeants, ils mêlent leur présence à nos errances et peuvent impacter, littéralement, le cours de nos existences.

    Hier soir, Oblomov, notre dernier poisson rouge, est mort. Je le pressentais, l’ayant à peine vu bouger dans son bocal rond depuis plusieurs jours. Il ne s’ébattait plus comme avant, pas même pour attraper la nourriture ou poursuivre les rayons du soleil qui égayaient son habitat. Il semblait victime d’une dépression ou un équivalent dans sa vie de poisson en captivité. Je n’ai pu apprendre que très peu de choses sur cet animal. Je ne m’approchais que très rarement de la paroi vitrée de l’aquarium pour l’observer attentivement, et quand cela se produisait, je ne m’y attardais pas longtemps. Le voir là, seul dans son bocal, me faisait de la peine. Je doute fort qu’il ait été heureux. C’est ce qui m’a le plus affligée quand je l’ai trouvé hier soir, flottant tel un pétale de coquelicot à la surface d’un bassin. Lui, en revanche, a disposé de plus de temps, plus de sérénité pour nous observer, Vincent et moi. Et je suis sûre qu’à sa façon, il a aussi eu de la peine pour nous. En général, on apprend beaucoup des animaux avec lesquels on vit, même les poissons. Ils sont comme un miroir qui reflète les émotions et les comportements latents que nous n’osons pas voir.

    Nous croiserons donc des poissons rouges, propriétés d’un couple qui attend et accueille son premier enfant ; des cafards qui déferlent dans la cuisine d’un foyer bien sous tout rapport ; deux chatons qui déboulent (de poil) dans la vie d’une étudiante en pleine rédaction de son mémoire et de demandes de bourses doctorales ; un champignon qui s’invite dans une liaison passagère et un serpent trop soudainement surgi pour ne pas être symbolique.
    Ici les animaux apportent à leurs humains de garde, volontaires ou non, un miroir de leur vie. Alors que la narratrice de la première nouvelle sent que son compagnon s’éloigne d’elle, elle voit leurs poissons rouges se battre et se repousser. Les deux chatons recueillis par notre étudiante vont l’accompagner dans un tournant de sa vie en partageant une expérience forte.

    Lectrice, lecteur, mi pajarito colibrí, je ne t’en dirai pas plus sur ces différentes nouvelles, pour ne pas te priver du plaisir de les ressentir. Guadalupe Nettel nous dresse de magnifiques portraits de personnes en plein bouleversement, certains importants d’autres plus discrets, plus intimes, de ceux qui peuvent durer des années et marquer pour toujours, au fond de soi. Les animaux qui surgissent, qu’ils soient déclencheurs ou simples observateurs de prime abord, ne sont jamais neutres. Ils portent avec eux une clef de compréhension des chambardements humains. Qu’ils illustrent, partagent ou révèlent, leur présence et leurs actions montrent le lien vivace qui se créé entre les créatures vivantes et comment chacun habite les différentes facettes de mêmes situations, de mêmes sensations. Chaque nouvelle est un récit simple, intime et fouillé, mettant en lumière une recherche autant instinctive que réflexive sur ce qui nous meut et nous traverse. Étranges et lumineuses, ces nouvelles nous ramènent autant à notre animalité qu’à l’humanité des bestioles qui les peuplent et surtout à la chimie puissante qui se dégage de notre cohabitation.

    Traduit de l’espagnol (Mexique) par Delphine Valentin
    Éditions Buchet-Chastel
    122 pages

  • Derniers jours d’un monde oublié – Chris Vuklisevic

    Il y a trois cents ans, la Grande Nuit s’est abattue sur le monde, et il ne resta que Sheltel, île seule au milieu d’une mer immense. C’est du moins ce que pensent les Sheltes.
    De l’autre côté de la lorgnette, et sur un bateau au milieu du grand Désert Mouillé, des pirates ont la grande surprise (et la très grande joie assoiffée) de voir apparaître là où les cartes des trois continents n’indiquaient rien, une île, semblant sortir du fond des mers et d’un autre temps. Après trois cents ans sans contact avec l’extérieur, les Sheltes sont-iels prêts à retrouver le reste du monde ?

    Le matin où les étrangers arrivèrent sur l’île, la Main de Sheltel fut la première à les voir.
    Elle allait revêtir son masque quand, par la fenêtre, elle aperçut un point sombre à l’horizon. Un mirage, crut-elle ; un tremblement de la chaleur sur l’eau. La mer était vide, bien sûr. Rien ne venait jamais de l’océan.
    Elle ne lança pas l’alerte.

    Désert des tortues plutôt que des Tartares, Sheltel se pense seule au monde depuis trois cents ans et ne peut donc décemment croire que ce bateau est vrai. Et pourtant. Après une mise en quarantaine le temps de savoir quoi en faire, les navigateurices, leur capitaine en tête, débarquent sur l’île, tout aussi étonné-es de l’existence de l’île et de son fonctionnement.
    Sur Sheltel, tous les habitants ou presque sont détenteurs d’un don, plus ou moins utile, plus ou moins puissant, allant de la capacité à allumer sa clope sans feu à celui de faire jaillir une source d’eau pure à travers le sol, en passant par le déchaînement des vents et le pouvoir de voler. Ces dons doivent être au service de la communauté, régie elle-même par le Natif, un roi héréditaire qui tient son pouvoir des écailles qui recouvraient ses ancêtres, mais de moins en moins leurs descendants. C’est Arthur Pozar qui régule les dons des habitants et décide qui fait quoi et qui, le cas échéant, ne fera rien du tout.
    La Main, celle qui incrédule n’a pas donné l’alerte, est la détentrice du droit de vie et de mort sur l’île, littéralement. Elle accompagne les naissances, autorise les mariages et les grossesses et prend les vies, maintenant un équilibre tant génétique qu’économique. Car sur cette île perdue, toutes les ressources sont précieuses car limitées et surtout l’eau, qui par période vient à manquer, provoquant sécheresse et révoltes.

    Ce qui s’est passé lors de la Grande Nuit, nous ne le saurons pas, ni comment s’est développé le monde qui les Sheltes croyaient mort. Ici, ce qui intéresse l’autrice, c’est la rencontre et comment elle vient bouleverser une société. Sheltel évolue depuis des siècles dans un régime féodal auquel s’adosse le culte de la Bénie. Les habitants se divisent en deux peuples, les Sheltes, présents sur l’île lors de la catastrophe, et les Ashims, issus d’un navire naufragé sur l’île peu de temps après la Grande Nuit. Ces derniers, ostracisés, sont reclus sur une partie du territoire et les deux peuples ne se mélangent guère. Tous, néanmoins, subissent le joug de la dynastie du Natif et son pouvoir de plus en plus dur tandis que les ressources viennent à manquer. Chaque protagoniste va voir dans l’arrivée de ces pirates, annonciateurs d’une nouvelle ère, un potentiel d’enrichissement ou d’effondrement qu’iel tentera de mettre à profit pour sauver sa peau.

    Entrecoupés de petits textes reproduisant de extraits de journaux, d’encarts publicitaire et autres communiqués nous laissant deviner une autre perception des intrigues ainsi que le futur de l’île, le roman raconte la fin d’un monde qui voit non seulement ses bases s’effriter mais son destin lui échapper, les chemins des possibles soudain si nombreux qu’ils en deviennent illisibles. Prenant et original, Derniers jours d’un monde oublié est une très belle découverte dans l’univers de la fantasy française et laisse espérer de beaux jours pour la suite !

    Folio SF
    352 pages

  • La république des femmes – Gioconda Belli

    La petite république de Faguas est en ébullition. Alors qu’elle célébrait le jour de la Pleine Égalité, la présidente Viviana Sansón est victime d’un attentat. Tandis que les médecins ignorent si et quand elle se réveillera d’un profond coma, Viviana se souvient de l’aventure qui l’a menée avec ses amies à briguer et gagner la présidence de leur petit pays d’Amérique centrale, aux dépens et en dépit des hommes. Car qui aurait pensé que lorsqu’elles décidèrent de créer le Parti de la Gauche Érotique (Partido de la Izquierda Erótica, ou PIE), parti résolument féminin et féministe, elles finiraient dans le palais présidentielle, aidées par un coup de pouce du destin et du volcan Mitre.

    C’était une après-midi de janvier balayée par un vent frais. Le souffle puissant des alizés faisait tanguer le paysage. A travers la ville, les feuilles des arbres tournoyaient, planaient d’un trottoir à l’autre et, en effleurant les caniveaux, produisaient un grattement rythmé en sol mineur. Face au Palais présidentiel de Faguas, l’eau de la lagune soulevée par la houle prenait une teinte ocre. Dans l’air flottaient des effluves de jaune, de fleurs sauvages piétinées, de corps en sueur serrés les uns contre les autres.
    Debout sur l’estrade, la Présidente Viviana Sansón acheva son discours et leva les bras au ciel en signe de triomphe. Il lui suffisait de les agiter pour que s’élève de la foule une nouvelle vague d’applaudissements. C’était sa deuxième année de mandat et, pour la première fois, on célébrait en grande pompe le « Jour de la Pleine Égalité », journée qui avait été rajoutée sur les calendriers du pays à la demande du gouvernement du PIE. La Présidente était si émue qu’elle en avait les larmes aux yeux. C’était grâce à tous ces gens qui la regardaient avec exaltation qu’elle se trouvait là, sur cette estrade, et qu’elle se sentait la femme la plus heureuse du monde. Ils lui transmettaient une telle énergie qu’elle aurait aimé continuer à leur parler de ce rêve fou qui était devenu réalité, déjouant tous les pronostics de tous les sceptiques qui n’avaient pas cru qu’un jour, elle et ses compagnes du Parti de la Gauche Érotique seraient capables d’accéder au pouvoir, récoltant ainsi les fruits de leur audace et de leur travail acharné.

    Lectrice, lecteur, mon amoureuse révolte, c’est à un voyage détonnant et réflexif auquel je te convie aujourd’hui, car cette République des femmes est ma foi une œuvre forte et perturbante à la fois. C’est au détour de plusieurs soirées de discussion que le futur gouvernement du PIE met sur pied son plan d’action : pour lutter contre la pauvreté, les violences notamment faites aux femmes, la corruption et j’en passe, il faut un gouvernement de femmes à ce pays, car il a besoin d’un bon coup de balai, de briller comme un sou neuf. Ce slogan quelque peu questionnant pour certains courants féministes de nos contrées européennes vient se doubler de propositions bien audacieuses : mise au repos des fonctionnaires hommes, qui resteront à la maison à s’occuper des enfants et du foyer pendant que leurs épouses travailleront, afin qu’ils comprennent le quotidien des femmes qui les entourent ; construction de crèches, écoles et lieux de vie communs dans les quartiers par les mêmes hommes si la femme souhaite rester à la maison ; nettoyage et entretien des rues pour créer une atmosphère légère et agréable ; développement de la culture des fleurs pour développer le commerce international du pays ; réforme orthographique pour abandonner le masculin universel… Les propositions fusent dans l’esprit des membres du PIE, toutes issues de la société civile, comme on dit, et inspirées par les dirigeantes et les penseuses, philosophes, écrivaines du monde. Le nom de leur parti est d’ailleurs un hommage à une poétesse guatémaltèque, Ana Maria Rodas et son recueil Poèmes de la gauche érotique.

    Il me paraît important ici de faire un petit aparté pour présenter particulièrement l’autrice de ce roman. Gioconda Belli, tu en as peut-être entendu parler il y a quelques mois, lorsque le président du Nicaragua Daniel Ortega a privé de nationalité plus de 200 prisonniers politiques ainsi que près d’une centaine d’opposants, dont des journalistes, écrivain·es, etc. Gioconda Belli en faisait partie (elle a depuis accepté la nationalité chilienne que lui a offert le gouvernement de Boric). Militante sandiniste dans ses jeunes années, poétesse et écrivaine reconnue dans toute l’Amérique latine, son œuvre a été récompensé par plusieurs prix, dont le prestigieux Premio Casa de las Américas. Je ne me risquerai pas plus avant dans une description de l’histoire politique nicaraguayenne ou du mouvement sandiniste, tout cela étant bien complexe et touffu pour moi ^^ Ce qu’il faut savoir de Gioconda Belli est que son engagement pour les droits sociaux, les droits des femmes, l’égalité et la lutte contre l’autoritarisme est ancien et profond (et qu’elle a été membre d’un mouvement appelé.. le PIE ! ).

    Cette République des femmes me paraît en tout point à l’image de son autrice. Manifeste politique autant qu’œuvre littéraire, Gioconda Belli y imagine l’état pour lequel elle se bat depuis sa jeunesse, tant dans la vie que dans ses livres. On y trouve de la joie, de la sensualité, du désir et de l’espoir. Loin d’être une utopie totale, comme le montre son point de départ, elle a conscience des obstacles que pourraient rencontrer ses héroïnes dans le monde et y cherche des solutions, des voies de secours. Solidarité et espoir sont ses maîtres-mots, comme l’internationalisme et l’union des femmes du monde pour se prêter main forte, partager ses expériences et avancer ensemble vers autre chose. Pas de haine des hommes ici, loin de là, Viviana Sansón et son gouvernement trouveront des alliés parmi eux et chercheront à convaincre les autres des bienfaits de leur programme. L’ennemi commun, c’est le patriarcat, le libéralisme et l’interventionnisme. Si les femmes en sont les premières et plus lourdes victimes, les hommes aussi en souffrent, et certains trouveront en effet leur bonheur dans ce nouveau système. À grands pas ou plus petits selon les situations, elle esquisse une société qui doucement se transforme, mais qui se heurte au conservatisme, tout autant masculin que féminin. Les propositions sont chiffrées, calculées, éprouvées, et bien que démunies en début de campagne, les militantes du PIE feront de bric, de broc et de bout de ficelles pour aller jusqu’à la victoire.
    Alors bien sûr, du point de vue de la femme blanche et européenne que je suis, certaines choses me troublent, me paraissent limitées, limitantes, pas assez grandes. Mais nous ne sommes pas en Europe, et c’est un élément primordial à garder en tête (et quand on voit ce qui peut d’ailleurs se passer dans certains pays « occidentaux », on ferait bien de le garder en tête pour chez nous également). La vision des femmes semble parfois essentialiste : la mère, la ménagère ; la légalisation de l’avortement réduit à peu. Mais Gioconda Belli parle d’un pays en particulier, d’un état dans lequel l’avortement est interdit et passible de prison ; d’un état très chrétien, déchiré pendant des décennies par des guerillas sans fin contre des dictatures sous influence états-uniennes. Un pays machisme (dixit Belli) dans lequel les femmes doivent lutter quotidiennement pour exister. Avec cela en tête, les propositions et l’axe politique du PIE prennent tout leur sens : le parti s’appuie sur ce que sont le pays et le peuple, sur des références communes, une culture commune, pour faire basculer la société et, de là, faire évoluer les regards. Cela n’empêche pas, bien au contraire, comme je le soulignais plus haut, certaines propositions complètement radicales (qui soulèveraient un tollé de par nos contrées !).
    Chez Gioconda Belli, la révolte se nourrit de sentiments, de sensualité et de joie autant que de convictions, de programmes et d’économie. Et si le volcan Mitre le veut, il prêtera longue vie au PIE et à sa présidente Viviana Sansón.

    Un roman qui rend la politique poétique et sensuelle, brasse l’espoir et les réflexions et donne diablement envie de creuser l’œuvre de cette autrice, trop peu connue de par chez nous.

    Pour creuser un peu sur le féminisme et le félicisme dans ce roman, un article, en espagnol, de Rosemary Castro Solano, de l’université du Costa Rica

    Traduit de l’espagnol (Nicaragua) par Claudie Toutains
    Éditions Yovana
    252 pages

  • Défriche coupe brûle – Claudia Hernández

    Elle est la mère de cinq filles, dont quatre ont grandi auprès d’elle. La première, celle qui a grandi loin, lui a été enlevé peu après sa naissance, alors qu’elle avait été confiée à des bonnes sœurs pendant que la mère retournait combattre dans la guerrilla. La mère retrouve sa trace à Paris, dans une famille d’adoption. Les autres, celles qui ont grandi auprès d’elle, avancent cahin-caha dans la vie de ce pays maintenant en pays mais toujours déchiré.

    Elle n’est jamais allée à Paris. Elle sait que c’est la capitale de la France parce que la question lui a été posée à un contrôle, dans ses premières années d’école, et qu’elle a dû demander la réponse à une camarade, malgré la peur que la prof la surprenne et lui confisque sa copie, l’expulse de la salle de classe, l’emmène voir la directrice et fasse appeler sa mère pour lui raconter ce que sa fille faisait au lieu de réviser tous les jours ses leçons, comme on lui avait demandé au début de l’année. On lui avait dit que c’était mal de copier et elle sentait qu’elle ne devait pas le faire, mais en pesant rapidement le pour et le contre, il lui avait semblé que ce serait pire d’avoir à expliquer chez elle qu’elle n’avait pas obtenu le 10 sur 10 voulu par sa mère, qu’elle s’était engagée à lui ramener à la maison. Elle était tellement nerveuse au moment de demander la réponse à la question numéro 7 qu’elle n’avait pas de voix. D’ailleurs, sa camarade ne s’était pas retournée vers la place où elle était assise parce qu’elle avait entendu son appel au secours, mais parce qu’elle avait senti qu’on l’observait. Après avoir vérifié qu’il ne s’agissait pas de la prof, elle avait dû lui demander plusieurs fois ce qu’elle voulait et deviner sa requête, parce qu’il était impossible de l’entendre ou de lire sur ses lèvres, qui remuaient à peine.
    Elle avait eu pitié d’elle et avait commencé à lui passer toutes les réponses. Elle les connaissait déjà. Elle n’avait besoin que d’une seule. La plus facile.

    Celle de ses filles qui vit loin, elle l’a eu avec un autre soldat de la guerrilla, un plus âgé. L’aînée, la deuxième et la troisième de celles qui vivent auprès d’elle ont le même père, un membre de la guerrilla aussi, mort pendant la paix, mais peut-être quand même à cause de la guerre. La petite dernière, son père est parti vivre ailleurs, avec une femme plus jeune, et d’autres enfants. La mère ne lui en tient pas rigueur. Elle a grandi dans un pays en guerre, son père a rejoint les rangs des guerrilleros et elle a fini par le rejoindre, lui, puis la cause, quand elle était encore jeune pour échapper au viol. De ces années de lutte dans la forêt, elle en a gardé un grand instinct de survie, une volonté inébranlable de n’être redevable de rien à personne et un désintérêt pour la cuisine. Dans le village, il y a aussi la mère de la mère, des civils qui l’étaient déjà pendant la guerre, et d’anciens guerrilleros qui ne savent pas s’ils redeviendront un jour civils.

    Elles n’ont pas de noms, ces femmes et filles du village. Elles ont une histoire, une famille, un passé, et peut-être un avenir, mais qui est une guerre en soi. Après ses années de lutte armée, la mère espérait, comme son père, comme son époux, que leur combat n’aura pas été vain et que la vie sera plus juste pour tout un chacun·e. Mais de fait, elle reste une chienne, surtout pour les femmes. Ne possédant que son moulin pour vivre, la mère économise chaque sou pour que ses filles puissent espérer quelque chose, ne serait-ce qu’un repas le moment venu. L’aînée de celles qui vivent avec elle avait obtenu une bourse pour l’université de la capitale, mais son mari lui a fait renoncer. La seconde s’est démenée pour y aller, donnant des idées aux suivantes. Mais l’argent. Mais les gens.

    La mère est prête à tout pour ses filles, elle sait que malgré la paix, la vie reste dure et injuste, et elle oscille constamment pour faire bien, les en protéger et les armer, comme elle a été armée en son jeune temps. La méfiance est toujours là, les rancœurs aussi. Et malgré l’engagement de nombreuses femmes dans la guerre, elles restent les lésées, celles que l’on oublie, que l’on relègue tout en leur faisant porter l’image et un certain honneur de la famille. Élever ses filles est une nouvelle guerre, un combat continu dont de nombreuses batailles seront perdues, car sur les ruines laissées par la guerre repousse l’ordre classique du patriarcat, qui nie à ses anciennes sœurs d’armes leur avenir, leur présent et leur passé. Les hommes habitent avec une présence envahissante ou une absence résonnante ce pays et les femmes s’accrochent au paysage, retrouvent dans les chemins de la forêt une histoire qui n’est plus que la leur, intime, puisque l’état leur refuse la commune.

    Avec une narration anonymée et chorale, Claudia Hernández donne voix à ces femmes combattantes qui n’ont pas récolté les fruits de leurs luttes, de leurs sacrifices, et qui oublient elles-mêmes les cicatrices externes, internes, profondes dont les hommes se glorifient. Passant de l’une à l’autre pour raconter des destins uniques et pourtant universels, elle se fait cheffe d’orchestre d’un chœur immense, dont la poésie tranchante vient lacérer les liens bien trop épais qui les enserrent.

    Traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis
    Éditions Métailié
    303 pages

  • La fin des coquillettes – Klaire fait Grr

    Connais-tu le lien entre Gargantua, DSK, Chirac, Lustucru (père et pâtes), Mickaël Jackson et le cassoulet ? Non ? La cuisson des coquillettes. Sisi.

    Des coquillettes, me dis-je.
    J’ai vraiment réussi à foirer des coquillettes.
    Les pâtes mollasouilles me regardent avec mépris depuis leur bol, et sans mentir je peux sentir leur mépris trop cuit me rouler les yeux au ciel. Sûr qu’elles me regarderaient de haut si elles pouvaient, mais au vu de la config’, c’est moi qui les regarde par au-dessus en pensant voilà bien une preuve de la supériorité de l’humaine sur la coquillette.
    J’ai vraiment réussi à foirer des coquillettes.
    Il y a des jours comme ça où les étoiles s’alignent, les éléments s’entrelacent et les nuages s’écartent pour laisser dégueuler une douce lumière d’espoir et de joie.
    Pas là.
    Là, il y a moi, un bol de coquillettes ratées et mon « espace-bureau », c’est-à-dire la table basse du salon + mon cul sur le canap, le dos plié en sept et le cou tordu en mille car je n’aime rien tant que voir poindre la fin du jour et constater qu’une fois de plus je me suis bousillé les vertèbres rien qu’en existant.
    J’aimerais vous dire que c’est là que tout a commencé, qu’à cet instant, ni une ni deux, j’ai pris en main mon avenir culinaire et ma souris sans fil mais ce serait faux. Car ce qu’il s’est passé à cet instant, en vérité, c’est que je suis retournée chercher le sel à la cuisine -toujours noyer les pâtes ratées dans un excès de sel.

    Lectrice, lecteur, amor, amor de mis amores, Klaire fait Grr est entrée dans ma vie sans qu’elle ne le sache il y a une bonne dizaine d’années, je dirai. Peut-être un peu plus. D’ailleurs je ne sais plus tellement comment. Était-ce via ses billets dans NeonMag, ou peut-être un blog ? Le début s’est perdu dans l’eau de cuisson mais l’amour est resté. Déjà, on a presque le même âge, à un an près, alors forcément, on partage quelques références. Et puis il faut dire qu’elle me fait tant rire, pourquoi s’en priver ? Mais elle n’est pas juste très drôle, Klaire fait Grr (même si elle l’est), elle est aussi très douée avec les mots, les histoires en tout genre et le mélange des deux : les raconter. Que ce soit pour expliquer à des nouilles comme moi les scandales politico-financiers de type Bygmalion ou bien revenir sur l’origine d’une expression ou d’une fête, la clarté, la précision et la documentation sont au rendez-vous. En plus d’une bonne dose d’humour, tu l’auras compris. Et cet humour me demanderas-tu, c’est quel genre ? Bah genre drôle, en fait. Absurde, surprenant, piquant, acéré, doux… Elle a toute la palette.
    Et cette sombre histoire de coquillettes, alors ? Et pourquoi Gérald Darmanin ?

    Dans La fin des coquillettes, un récit de pâtes et d’épées, Klaire fait Grr tire le fil (d’emmental) qui part de l’origine des pâtes, de comment on a pu les tremper dans un peu de racisme, de sexisme (les pâtes sont antifa, ça fait plaisir), passe ensuite par la Saint-Valentin et Mickaël Jackson pour arriver aux pruneaux, et bon an mal an revenir à cette question forte : comment ne pas foirer la cuisson des coquillettes (et pourquoi Gérald Darmanin ?). À travers ses recherches apparemment guidées par le hasard d’un lien wikipédia attirant et d’un onglet Firefox mal fermé, elle revient sur des expressions, des concepts, des certitudes qu’elle fait voler en éclats telle une feuille de lasagne échappée de mains fébriles et démontre comment au fil des siècles (et des années récentes) le sexisme s’est toujours immiscé dans notre construction du monde et comment le marketing en est quand même un bien super vecteur. Elle ressort des tréfonds des internets ce qui pourrait sembler anecdotique, ou juste rigolo, mais en extrait l’histoire en fond, le bouillon amer ou l’oubli volontaire pour nous mettre devant nos propres contradictions. De la protection acharnée des « vraies versions » des contes à la défense des recettes traditionnelles, du commandant Cousteau à la FFCT, elle donne à un fatras d’informations foutraques une orientation, un sens et un contenu insoupçonné, sorte de puttanesca de culture, mais avec des coquillettes : tout va parfaitement ensemble. Un concentré de bordel, de rage, de colère, d’incompréhension de ce que tout ça dit de notre société et qui aboutit à Gérald Darmanin. Elle nous dit que dans la culture et l’histoire, rien n’est anodin.

    Rageant, drôle, touchant, absurde, drôle, révoltant, intéressant et drôle (oui, j’ai beaucoup ri), La fin des coquillettes est un indispensable de ta bibliothèque, car non seulement tu apprendras des choses, tu en comprendras d’autres, tu seras un brin énervé-e (bon, un peu plus qu’un brin) par ce que tu apprendras et comprendras, mais tu le feras en riant, et ça, de nos jours, c’est assez rare pour être souligné.

    Klaire fait Grr a également la bonne idée de faire des spectacles qui tourneront peut-être vers chez toi et du podcast, alors tu peux aussi la (re)découvrir dans les super Mycose the night, avec Élodie Font, Mon prince à la mer, Troll 50 (attention, ça brasse), Plaisir d’offrir et tant d’autres, sur Arte Radio, France Culture et Binge audio.

    Binge Audio Éditions
    191 pages