Auteur/autrice : Marcelline Perrard

  • Nos abîmes – Pilar Quintana

    La petite Claudia vit à Cali avec sa mère Claudia et son père Jorge. Lui possède un petit supermarché, et elle, femme au foyer, passe une bonne partie de ses journées à lire les histoires des stars dans les magazines. Petite Claudia, du haut de ses 8 ans, observe cette cellule familial somme toute très typique des années 80 et compose comme elle peut entre un père assez absent mais très aimant et une mère bien présente mais très distante.

    Dans l’appartement, tant de plantes coexistaient qu’on le surnommait « la jungle ». Le bâtiment semblait extrait d’un vieux film de science-fiction. Des formes plates, des surplombs, beaucoup de gris, de grands espaces ouverts, de larges fenêtres. L’appartement était un duplex avec une baie vitrée dans le salon qui s’élevait du sol au plafond, soit la hauteur de deux étages. Le rez-de-chaussée était habillé d’un sol en granit noir avec des veines blanches. À l’étage, c’était du granit blanc avec des veines noires. L’escalier était fait de tubes d’acier noir et de marches en planches polies. Un escalier dénudé, rempli de trous. Au premier, le couloir s’ouvrait sur le salon, comme un balcon, avec des mains courantes en tuyaux pareils à ceux de l’escalier. De là, on pouvait voir la jungle en contrebas, qui débordait de tous les côtés.
    Les plantes se trouvaient sur le sol, sur les tables, au-dessus de la chaîne hi-fi et du buffet, entre les meubles, sur les plates-formes en fer forgé et les pots en argile, accrochées aux murs et au plafond, sur les premières marches de l’escalier et sur les endroits que l’on ne pouvait pas voir depuis le premier étage : la cuisine, le patio de la buanderie, et les toilettes des invités. Elles étaient de toutes sortes. De soleil, d’ombre, et d’eau. Quelques-unes, les anthuriums rouges et les orchidées colombes, fleurissaient. Les autres étaient vertes. Des fougères lisses et frisées, des plantes aux feuilles zébrées, tachetées, colorées, des palmiers, des arbustes, des arbres qui poussaient bien en pot et des herbes délicates qui tenaient dans ma main de petite fille.

    Chacun de ses parents a connu une jeunesse compliquée et des relations tendues avec leurs propres parents. Et au milieu de cette jungle, Claudia se sent parfois seule, mal aimée, de trop. Un beau jour, sa tante Amélia leur présente Gonzalo, son nouveau, bien plus jeune et bel époux. Entre lui et Claudia-mère, quelque chose se joue qui va faire basculer l’équilibre de la famille.

    C’est Claudia la petite qui nous raconte son histoire, cette année de chamboulement qui ouvre des blessures profondes et fait remonter de loin les histoires enfouies. Sa tocaya de mère, bien plus jeune que son père, a toujours souhaité être une mère différente de la sienne, qui ne voulait pas d’elle. Pourtant petite Claudia se sent rejetée, loin des standards de beauté hollywoodiens et glamours de sa maman. Celle-ci est fascinée par les destins tragiques de certaines femmes, et voit dans les morts de Grace Kelly ou Natalie Wood des désirs morbides de libération. Que ce soit depuis l’étage de leur appartement de Cali ou bien la terrasse de la finca dans la jungle, qui surplombe un précipice sans fond, l’idée de chute se transforme en fantasme d’envol. Mais pour la petite, qui en comprend bien plus que tous les adultes qui l’entourent sur les démons qui grondent dans la poitrine de ses parents, les angoisses maternelles et les silences paternels prennent beaucoup trop de place.

    Décidément Pilar Quintana sait y faire, pour se glisser dans la peau de ses personnages et nous raconter la complexité des relations et des désirs puissants qui planent. Après le bousculant La chienne, elle réussit ici avec beaucoup d’intelligence à nous mettre à regard d’enfant devant une famille qui s’étiole, une femme en chute libre. On retrouvera certains motifs de La chienne par ici, notamment la prégnance fantomatique des disparus et du passé qui semble vouer à imposer sa répétition. La voix de petite Claudia, c’est un équilibre parfait entre ses passions, désirs et remarques d’enfant et sa déjà grande compréhension de ce qui se joue autour d’elle, des tensions et des non-dits que les autres n’écoutent pas, mais qu’elle voit dans les mots jetés et les gestes inconscients et qui viennent la bousculer.

    Un magnifique roman entre sensations fortes et flottements irréels, on marche sur le fil de la falaise avec, comme Claudia cette boule au ventre au bord du grand saut.

    Traduit de l’espagnol (Colombie) par Laurence Debril
    Éditions Calmann-Levy
    320 pages

  • Les cousines – Aurora Venturini

    Yuna et sa sœur Betina, de 1 an sa cadette, vivent avec leur mère et Rufina, la bonne. Elle étudie la peinture aux Beaux-Arts, domaine dans lequel elle se révèle plutôt très douée, malgré ce que pense les membres de sa famille, incapables de croire qu’elle serait capable de faire quelque chose de bien. Ce sont des monstres, comme d’autres dans leur famille. Du moins c’est ainsi que les autres, et elle-même, les voient.

    Ma maman était une institutrice très sévère qui enseignant avec une règle, en blouse blanche et qui obtenait cependant de bons résultats dans une école de la périphérie fréquentée par des enfants peu doués issus des classes moyennes et populaires. Le meilleur était Rubén Fiorlandi, le fils de l’épicier. Ma maman abattait sa règle sur la tête de ceux qui faisaient les malins et elle les envoyait au coin avec des oreilles d’âne découpées dans du carton rouge. Les fautifs recommençaient rarement. Ma mère pensait qu’on n’apprend rien sans mal. En CE2 on l’appelait la demoiselle du CE2 mais elle était mariée à mon papa qui l’avait abandonnée et n’était jamais revenu à la maison pour faire son devoir de pater familias. Elle donnait ses cours le matin et reprenait à deux heures de l’après-midi. Le repas était prêt car Rufina, la morochit qui faisait une très bonne maîtresse de maison, savait cuisiner. Moi j’en avais assez de manger du ragoût tous les jours. Au fond de la cour caquetait un poulailler qui nous permettait de manger et dans le potager poussaient des courges miraculeusement dorées soleils renversés qui avaient plongé des hauteurs célestes et s’étaient enfouis dans la terre, à côté de violettes et de rosiers rachitiques dont personne ne s’occupait, qui s’entêtait à apporter une note parfumée à ce malheureux égout.

    Yuna souffre d’un handicap mental léger, qui n’est jamais vraiment qualifié par elle si ce n’est par le regard et les commentaires des autres. Sa sœur Betina, elle, se déplace en fauteuil roulant, un siège lui servant tout autant à être déplacé qu’à faire ses besoins, en toute heure, en tout lieu et toute compagnie, à la grande honte de la mère de famille que tout le monde regarde avec piété et un brin de suspicion, car pour avoir deux filles comme celle-ci, il doit bien y avoir une raison. En plus des deux sœurs, il y a Petra et Carina, les deux cousines filles d’Ingrazia et Danielito, ainsi que tante Nené. Petra est « liliputienne » et Carina aussi porte les défaillances de la famille sous la forme d’un retard mental et de doigts en rab.
    Nous sommes dans les années 40 à Buenos Aires, et c’est Yuna qui nous raconte sa famille et sa vie. Elle le dit, manier les mots ce n’est pas facile, et elle apprend, avec l’expérience et le dictionnaire, au fil de son récit. Cela donne une histoire au fil de la pensée, avec ou sans ponctuation, qui tente d’expliquer et de comprendre en même temps les turpitudes des hommes et les mystères de la vie. Jeune fille talentueuse repérée par l’un de ses enseignants des Beaux-Arts, son talent est rabaissé constamment par sa famille, notamment sa tante, célibataire devant l’éternel qui attend le retour de l’homme aimé. Mais les hommes, fuyant ou protecteurs, restent des prédateurs, et les jeunes filles en feront les frais, elles qui en raison de leur handicap sont moins prévenues et informées que les autres, car déjà difficilement considérées comme des vrais êtres humains, comment les penser comme de vraies femmes ? C’est Petra qui, très au fait des choses de la vie et du plaisir des hommes, apprendra à Yuna comment tout cela fonctionne, et les deux auront ainsi la compréhension et le pouvoir de confondre et contraindre les hommes qui, le croyez-vous, abuseraient de ces jeunes filles oubliées.

    C’est une sacrée aventure que ce petit livre. Une sacrée aventure pour l’autrice, déjà. Aurora Venturini, morte en 2015 et née en 1921, psychologue, romancière et traductrice, a été entre autres une grande copine d’Eva Perón, Violette Leduc, Sartre, Beauvoir… Les cousines (Las primas), a semble-t-il été le roman de la renommée, couronnée notamment par le prix Página/12 en 2007, la ramenant sur le devant de la scène.
    Une sacrée aventure de lecture, également. Yuna, de son point de vue décalé, laissée un peu de côté, regarde et raconte son quotidien, les gens qui le compose, avec une franchise et une violence parfois déconcertante et drôle. Avec son ton tranchant, elle ne fait preuve d’aucune pitié sans pour autant chercher à être méchante. Elle nous partage sa vie, apprenant au fil des pages comment la raconter, retenant de nouveaux mots grâce au dictionnaire, apprivoisant la ponctuation tout en découvrant les mystères du « secsoral », la violence des hommes et la grande mortalité des femmes autour d’elle. Un peu ingénue mais pas par naïveté angélique, Yuna comprend qu’elle doit trouver le moyen par son art de prendre son indépendance, non seulement de sa famille, dont même les membres qui seraient dans la « norme » paraissent défaillants ; mais aussi des hommes.
    Le monde de Yuna est cruel, dur, froid et moqueur, et c’est peut-être grâce à son handicap, grâce à ce qui la met hors-norme qu’elle parvient avec distance à en comprendre les ressorts. On sait que les fous ne sont pas toujours ceux que l’on croit, ici l’on voit bien que les taré·es, les débiles, les malades, les dégénér·es sont surtout partout et dans les têtes éventées et volatiles de tout un chacun·e, ne nous en déplaisent.

    Traduit de l’espagnol (Argentine) par Marianne Millon
    Préface de Mariana Enriquez

    Éditions Robert Laffont
    200 pages

  • Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi – Hollie McNish

    Imagine. Tu es posé·e, pépouze, dans un fauteuil, un canapé ou une chaise, comme tu veux, avec un bon thé (ou une bière hein, c’est toi qui vois), des biscuits (Digestive de préférence, ils savent y faire avec le thé), peut-être un chat sur les genoux, un plaid, ou un éventail. Bref, tu es calé·e bien, avec une super copine, et vous discutez. D’anecdotes de la vie, futiles en apparence, mais qui vous emmènent systématiquement vers de plus grands sujets, des qui vous dépassent un peu, mais qui vous embrasent et vous embrassent aussi. Sur les enfants, en avoir ou pas, les éduquer, être parent, être femme, être au monde. Le sexisme banal qui pourrit la vie, voire plus ; la mort ; le rapport à soi, aux autres, le sexe… Tout ça se mêle et s’emmêle, s’entrecoupe mais reste si lié, si brûlant, ponctué de toutes vos histoires à vous, un peu bêtes quand on y pense vite, mais finalement si pertinentes. Vous vous laissez aller, vous emportez, vous questionnez et surprenez.
    Tu images bien ? C’est plutôt sympa, non ? Et bien ça existe en livre, et ça s’appelle Je souhaite seulement que tu fasses quelque chose de toi.

    Sept manières de lire ce livre
    Vous n’avez pas besoin que l’on vous dise comment lire un livre. J’imagine que celui-ci n’est pas le premier que vous lisez. Si c’est le cas, alors j’en suis très honorée et vous souhaite bonne chance. On m’a dit que j’étais facile à lire, aussi j’espère que tout ira bien.
    J’écris ceci parce que le livre que vous vous apprêtez à lire est non seulement assez long, surtout pour un livre, disons, poétique, mais aussi parce qu’il s’agit d’une sorte de mixture particulière, composée de journal en prose, d’essais et de poèmes avec également des nouvelles.
    Le fait est que j’adore la poésie – c’est ce que j’écris en priorité – mais je n’aime pas moins bavarder et, entre autres passe-temps, la conversation est sans doute ce que je pratique le plus. Pour ce qui est de la lecture, le non-romanesque a ma préférence, tout ce qui ne relève pas de la fiction.
    Si un poème est « assez bon », il doit pouvoir se suffire à lui-même sans que le lecteur ou auditeur, lectrice ou auditrice aient besoin qu’on leur fournisse une anecdote ou une explication. Je crois cela, et j’espère que les poèmes de ce volume possèdent leur propre indépendance s’ils doivent être lus par eux-mêmes. Et pourtant, quand je lis un poème écrit par quelqu’un d’autre, j’apprécie vraiment d’en savoir un peu plus à son sujet. Aux lectures publiques, il m’arrive d’aimer autant la présentation du poème que le poème lui-même.

    Dès son introduction, Hollie McNish pose les choses : ce livre est une conversation dont on prend ce que l’on veut comme on le veut. Un peu comme un « Livre dont vous êtes le héros » mais de poésie. Elle y découpe sept thématiques : fins, grandir, parentalité, miroirs, masturbation, sang, étrangers, qui chacune se composent de poèmes et de récits en prose, anecdotes et réflexion qui introduisent un poème, sorte de bande-annonce passionnante de ce qui suit. Elle le pose d’emblée, on en lit ce que l’on veut, dans l’ordre que l’on veut. Juste les poèmes qui se suffisent à eux-mêmes, que les récits, historiettes de vie pleines de rebondissements et de réflexions dont le fil tiré nous emmène toujours plus loin dans l’analyse. Je pense qu’il est impossible de ne lire que la prose, tellement celle-ci est un tremplin vers les poèmes et nous attire vers eux. Et ne pas lire la prose serait dommage, car en effet Hollie McNish est facile à lire. Elle manie merveilleusement bien l’art de la conversation à l’écrit et on s’imagine bien être en train de tailler le bout de gras, dans ces conversations qui commencent légèrement et finissent par refaire le monde et retourner la société. Elle est également très très drôle, et ce cumul de talents imprimé sur papier en font un livre épais qu’on ne peut pas lâcher et qui se dévore.
    Elle raconte les conversations gênantes et curieuses avec sa grand-mère, les commandes de poèmes pour des grandes marques diverses et certaines aberrations marketing, la joie de l’achat d’une culotte menstruelle qui change la vie, l’illogisme des règles vestimentaires dans les lycées et dans la société, les injonctions liées à la parentalité, les préjugés banals que nous avons toustes sur toustes. Le rapport à l’image et au sexe que nous renvoie les médias et les milliers d’images qui nous assaillent au quotidien et leurs contradictions totales avec certaines règles, dissonance cognitive complète et complexe à surmonter, l’insécurité seule dans le métro quand un inconnu nous colle. Différents types de masturbations intransitives à connaître. Bref, des choses importantes et d’autres indispensables.

    Si tu aimes Klaire fait Grr, je pense que tu t’y retrouveras complètement avec Hollie McNish. Si tu aimes la poésie aussi. Si tu es féministe. Si tu es énervée. Si tu as tes règles ou si tu ne les as pas. Si tu as perdu une grand-mère ou si tu bavardes avec elle pendant des heures. Si on te regarde bizarrement dans la rue ou si on te demande d’être plus discrète. Si tu fais du sport. Si tu as des enfants. Ou si pas. Si tu as une vulve. Ou si pas. Si tu manges ou a mangé des céréales de la marque Kellogg’s. Si tu ne sais pas comment t’habiller ce matin. Si, si, si…

    Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Valérie Rouzeau & Frédéric Brument
    Le Castor Astral
    477 pages

  • Le tiers pays – Karina Sainz Borgo

    La Sierra Orientale est la proie d’une épidémie terrible aux symptômes diffus. Les femmes sombrent dans le désespoir et les hommes dans un attentisme mou. Angustias Romero, jeune coiffeuse, décide de quitter le pays avec Salveiro, son mari, et leur deux bébés nouveaux-nés en direction de la Sierra Occidentale. Mais les enfants, si petits et faibles, meurent en cours de route. Une fois traversée la frontière, Angustias n’a qu’une obsession, enterrer ses enfants. Pur ça, elle part à la recherche de Visitación Salazar, qui dans une sorte de zone-tampon, a aménagé un cimetière pour celleux qui n’avaient plus rien.

    Je suis arrivée à Mezquite à force de chercher Visitación Salazar, la femme qui a donné une sépulture à mes enfants et m’a appris à enterrer ceux des autres. J’avais marché jusqu’au bout du monde, ou plutôt là où j’avais pu croire un temps que le mien était parvenu à son terme. Je l’ai trouvé un matin de mai au pied d’une colonne de niches funéraires. Elle portait un legging rouge, des bottes de chantier et un foulard bariolé noué derrière la tête. Une couronne de guêpes tournoyait autour d’elle. Elle ressemblait à une Vierge noire qui aurait atterrit dans une décharge.
    Dans ce terrain vague calciné, Visitación Salazar était le seul être encore en vie. Sa bouche aux lèvres brunes cachait des dents blanches et carrés. C’était une belle femme noire, plantureuse et pulpeuse. De ses bras, épais à force d’enduire les tombes à la chaux, pendant des pans de peau qui luisaient au soleil. Plus que de chair et d’os, elle semblait faite d’huile et de jais.
    Le sable souillait la lumière et le vent perforait les oreilles ; un gémissement qui jaillissait des crevasses ouvertes sous nos pieds. Plus qu’une simple brise, c’était un avertissement, une tolvanera : un tourbillon de poussière dense et impénétrable, comme la folie ou la douleur. La fin du monde ressemblait à ça : un tas de cendres formé par les os que nous semions sur notre passage.

    Après un chemin d’exil en forme de chemin de croix, un mari amorphe et deux enfants morts dans les bras, ce n’est pas un paysage d’apaisement qui attend Angustias, mais toujours la misère et la pauvreté. Les femmes vendent leurs cheveux et leurs corps, le cacique local est corrompu par un mafieux sans humanité et les irréguliers, les paras locaux, sèment la terreur. Mais c’est dans ce Tiers Pays, terre que s’est appropriée Visitación au grand dam d’Aurelio Ortiz, ledit maire, et Abundio, le dit mafieux, pour en faire son cimetière. Ne pouvant se résoudre à abandonner ses enfants, Angustias restera avec Visitación et laissera Salveiro qu’elle ne peut plus porter, ni supporter, dans sa douleur.

    C’est une tragédie grecque battue par le vent sec et sableux qui va se jouer, entre deux Antigone qui se dévouent à enterrer les mort-es et soulager les familles accablées de leur tristesse et de leur fardeau, et la violence immorale d’Abundio et des irréguliers. Avec son chœur de personnages secondaires : la jeune Consuelo, Jairo le chanteur itinérant, Salveiro le perdu, Aurelio le lâche, Críspulo l’homme de main, des chiens affamés et déchaînés, les rafales des mitraillettes. Ici ce sont les femmes qui donnent le rythme, qui tentent d’avancer. Qu’elles soient fortes, déterminées, perdues, violées, meurtries, toutes sont malgré tout poussées par une force qui les dépasse et les meut. Quand les hommes sont passifs, destructeurs ou absents, les femmes tentent de trouver leur place. Aucune n’est parfaite, lacérées qu’elles sont par leur vécu, et la cohabitation est parfois difficile. Comment être autrement quand on pense avoir tout perdu et que plane constamment la menace de se voir arracher encore plus ? Et pourtant elles font, elles essaient et s’élèvent, avec brusquerie, maladresse, avec cette énergie du désespoir.

    Dans ce Tiers Pays qui ne connaît pas de lois, la conviction de nos héroïnes tient de la foi sans faille face à la brutalité et la violence sans limite de leurs adversaires. Une foi à vif, combat constant constamment recouvert par le sable de Las Tolvaneras.

    De la même autrice -> La fille de l’Espagnole

    Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante
    Gallimard
    295 pages

  • Kramp – María José Ferrada

    D est représentant de commerce pour les produits Kramp : visserie, clouterie et autres outils n’ont aucun secret pour lui, et il écume les quincailleries pour les proposer. M, c’est sa fille, et elle adore accompagner son père pendant ses ventes. C’est leur petit secret, le duo de choc de la quincaillerie.

    D a débuté sa carrière en vendant des articles de quincaillerie : clous, scie, marteaux, poignées de porte et judas de la marque Kramp.
    La première fois où il est sorti avec sa mallette de la pension où il logeait, il est passé à trente-huit reprises devant la principale quincaillerie de la ville, encore un village à l’époque, avant d’oser y entrer.
    Cette première tentative de vente a coïncidé avec le jour où l’homme a posé le pied sur la Lune. Les gens se sont réunis pour regarder l’alunissage grâce à un projecteur que le maire avait installé sur le balcon de son bureau, et qui envoyait l’image sur un drap blanc. Comme il n’y avait pas le son, la fanfare des pompiers jouait une musique d’accompagnement.
    Au moment où D a vu Neil Armstrong marcher sur la Lune, il s’est dit qu’avec un esprit décidé et le bon costume, tout était possible.
    Le lendemain, après son trente-neuvième passage, il est donc entré dans la quincaillerie avec les chaussures les mieux cirées jamais vues dans l’histoire de la ville pour proposer les produits Kramp au gérant. Clous, scies, marteaux, poignées de porte et judas. Il n’a rien vendu, mais on lui a dit de revenir la semaine suivante.
    D est allé prendre un café et a noté sur une serviette : toute vie comporte son alunissage.

    C’est M qui nous raconte ici son enfance passée aux côtés d’un père un peu à côté niveau compétences paternelles, mais malgré tout très présent. Sa mère, assez effacée, ne voit pas tout et semble se moquer du reste. Après accord passé avec D, M est autorisée à l’accompagner après les cours et pendant les vacances, mais la mère ne vérifie pas, M préfère l’école de la vente et D aussi, préfère avoir sa fille avec lui. Car il faut dire qu’elle est une assistante de choc, la jeune M.
    Pendant ces longs trajets en 4L qui les mènent de bourgades en centre-ville, de quincailleries en cafés, elle découvre tout un monde fait d’hommes ultra-spécialisés qui trimballent tout un univers dans leur valise et leur solitude dans des rades et des petits hôtels. Son univers à elle, elle le conceptualise dans la figure du Grand Menuisier, bâtisseur éternel du monde et des gens. Mais nous sommes au Chili, et, tiens, je ne te l’ai pas encore dit ? Nous sommes environ au début des années 80. Peut-être que le silence et la distance sans froideur de la mère n’est pas dû qu’à un désintérêt pour sa famille. Peut-être que cet E qui chasse les fantômes en porte aussi avec lui, et que chaque ville du Chili abrite les siens propres.

    Avec une pudeur toute enfantine et une intelligence fine, M navigue dans son époque et parmi cette famille somme toute particulière avec grande aisance et une certaine dextérité. Les talents qu’elle développe et font sa réputation en tant qu’assistante de son père lors des ventes, elle les applique dans son quotidien pour déjouer les moments de gêne et comprendre les non-dits et les silences morts qui ponctuent les jours dictatoriaux. Une sorte de jeu qui prendra un sens différent en grandissant, révélant le dessous du plateau et l’origine des cicatrices.

    Un roman qui se boit le temps d’un allongé et infuse, marine, se dissémine de par l‘originalité de sa forme et la parole de son héroïne. Divisés en une quarantaine de courts chapitres que l’on avale comme des cacahuètes au comptoir ou le spéculoos au bord de la soucoupe, on embarque d’autant plus dans le monde de M, sa comédie commerçante, son petit univers de VRP parallèle et la remontée soudaine et violente de la réalité, qui reste gravée dans les pages par un nom, unique et entier, premier arbre de la forêt qui surgit dans le monde de M et du Grand Menuisier.

    Maria José Ferrada arrive avec un premier roman fort sur l’enfance et la dictature, le tout abordé d’une manière très originale qui porte encore plus son propos et l’émotion qu’elle nous apporte.

    Traduit de l’espagnol (Chili) par Marianne Millon
    Quidam éditeur
    133 pages

  • Méduse – Martine Desjardins

    Sa famille la surnomme Méduse depuis longtemps, depuis que ses sœurs, mesquines et méchantes, sont revenues d’une visite familiale, sans elle, à l’aquarium de la ville. Méduse, elle qui porte sur son visage une difformité tellement insupportable qu’on l’oblige à les dissimuler derrière ses cheveux épais et écailleux. Lasse de la voir avec eux, ses parents l’emmènent à l’Athenaeum, un institut pour jeunes filles comme elle, difformes, anormales.

    Je n’ai jamais versé une larme de ma vie. Ni de tristesse, ni de colère, ni de détresse, ni de douleur – encore moins de rire ou de bonheur. Pas la moindre petite larme de crocodile.
    Je ne t’écris pas ça pour me vanter d’être dépourvue de sentiments, ou particulièrement stoïque face à l’adversité. L’explication de mon aridité oculaire est davantage d’ordre physiologique : je souffre en effet d’une atrophie congénitale des glandes lacrymales, lesquelles produisent juste assez de liquide pour humecter mes conjonctives, mais pas assez pour former des larmes. Même les poussières, l’air froid, la fumée, les oignons épluchés et le gaz lacrymogène me laissent l’œil plus sec qu’un puits tari. Ainsi, je ne connaîtrai jamais la consolation de pleurnicher sur mon triste sort, de brailler comme un veau quand je me cogne l’orteil contre un meuble, d’inonder mes joues après avoir été humiliée, d’essorer mon mouchoir devant un mélodrame de chaumière.
    L’autre nuit, tu m’as exhorté à te confier pourquoi j’ai si honte de mes yeux, cette carence lacrymale est la première chose qui me soit venue à l’esprit. De toutes les tares contre nature qui affectent mes Difformités, c’est sûrement la moindre ; pourtant, je n’ai pu me résoudre à te la divulguer.

    Et même dans ce lieu, Méduse est mise au ban. Plutôt que d’être intégrée comme une pensionnaire, la directrice, horrifiée par ce que Méduse appelle, entre autres, ses Difformités, la laisse entre comme personnel de maison, prenant soin que ne lui incombe que des tâches pour lesquelles elle sera à quatre pattes, les yeux tournés vers le sol. Au fil du temps, entre l’observation et la lecture furtive, Méduse apprend et découvre petit à petit le pouvoir de ses yeux, regard puissant et dévastateur.

    Mais quels sont-ils, ses yeux qui pétrifient, foudroient et font trembler toustes celleux qui les croisent ? Méduse n’en a jamais rien su, ne s’étant jamais vu dans un miroir. Elle existe et se pense dans le regard méprisant, dégoûté, rabaissant et humiliant que lui renvoie sa famille. Ses parents, humiliés eux-mêmes d’avoir engendré une telle créature, et ses sœurs, rejetant l’enfant étrange et la faisant leur souffre-douleur. Et loin de trouver dans l’institut un havre de paix, elle se retrouve créature parmi les créatures, maltraitée par la directrice, qui éprouve malgré tout pour sa pupille une curiosité malsaine. L’institut est sous la protection de « bienfaiteurs », 13 hommes aux fonctions importantes dans la ville, qui aiment venir passer du temps avec leurs 13 protégées.
    La lutte de Méduse pour sa dignité et son émancipation est celle de toute personne, et notamment des femmes, dans la réappropriation de leur corps. Écrasée par ce que lui renvoie les autres en reflet, Méduse doit d’avoir trouver la force et les moyens de s’élever en contre avant de trouver sa propre incarnation, sa beauté, son existence avec ce qu’elle est. Constellé de références et de jeu de mots sur les yeux, mot que n’utilise jamais Méduse pour qualifier les siens, lui préférant une myriade de qualificatifs plus marquants les uns que les autres (Difformités, Ordurités, Révoltanteries, Éhontitudes…), le texte est une fine toile d’araignée littéraire qui se trame et se solidifie à mesure que Méduse s’empare de son pouvoir, de son être pour elle-même, et qui se referme petit à petit sur celleux qui veulent la cacher, l’abaisser, la moquer, l’utiliser pour leur propre plaisir.

    Réécriture poétique, gothique et moderne du mythe de Méduse, le roman est aussi enchanteur par son style que rageur par son propos. Martine Desjardins nous propose le récit initiatique de la libération par elle-même d’une jeune femme, et renverse le mythe pour poser Méduse en personnage fort et émancipateur, qui après des années de sévices et d’humiliation parvient à s’échapper de l’image d’elle-même que les autres lui impose pour imposer qui elle veut être.
    Un propos très fort et intelligemment mené servi par un style incroyable, fait de métaphores tissées, d’images délicates et sombres dans un décor envoûtant, tout en nuances de lacs et d’ombres de forêts, de recoins ténébreux et de mansardes. Un grand, beau et fort roman de cette rentrée.

    L’Atalante
    206 pages

  • On adorait les cowboys – Carol Bensimon

    Cora a quitté son Brésil natal pour étudier la mode à Paris. Elle a laissé là-bas, à Porto Alegre, sa mère, son père, sa nouvelle femme et leur futur enfant. Simultanément, son père lui propose de revenir passer quelques temps au pays pour la naissance de son demi-frère et Julia, son amie d’étude, refait surface après des années de silence. Un road-trip dans les tréfonds du Rio Grande do Sul avait été fantasmé dans leur jeunesse, ne serait-il pas temps de le réaliser ?

    Tout ce qu’on a fait, c’est prendre la BR-116, passer sous des ponts avec des publicités pour des villes qu’on n’avait pas la moindre intention de visiter, ou des messages annonçant le retour du Christ et le compte à rebours avant la fin du monde. On a laissé derrière nous les routes de banlieue, qui commencent comme des voies rapides pour finalement se perdre au milieu d’une zone industrielle, de taudis jetés le long d’un ruisseau, où des chiens errants traînent sans presque jamais aboyer, puis on a tracé, tracé jusqu’à ce que la ligne droite devienne virage. C’est moi qui conduisais. Julia avait les pieds sur le tableau de bord. Je n’avais pas souvent la possibilité de la regarder. Quand elle ne connaissait pas les paroles d’un morceau, elle fredonnait. « Tu as changé de coiffure », lu ai-je dit après un rapide coup d’œil sur sa frange. Julia a répondu : « Il y a plus ou moins deux ans, Cora. » On a rigolé tandis qu’on attaquait la route de montagne. C’est comme ça qu’on a commencé notre voyage.
    Ma voiture était restée sans rouler un bon bout de temps, sous une bâche argentée – tel un secret qu’on n’arrive pas à cacher ou un enfant qui essaie de disparaître en mettant ses mains devant les yeux -, entourée de tout un bric-à-brac, dans le garage de ma mère.

    Cora rentre donc au Brésil, non pas tant pour la naissance du petit frère, dont elle ne sait pas tellement quoi faire, que pour Julia et son surgissement improbable et imprévu. Alors que Cora revient de Paris, Julia atterrit depuis le Canada et les deux se lancent sur les routes du Rio Grande do Sul, région du sud du Brésil, frontalière avec l’Uruguay et l’Argentine. De la pampa, des plantations immenses de soja, des mines… un autre monde que Porto Alegre, ou même Soledade, et à des lieues de l’Europe ou du Canada. Mais les retrouvailles entre les deux jeunes femmes soulèvent d’autres questions. Lors de leurs études, elles sont passées d’amies à amantes, des sentiments assumées par Cora, dont la bisexualité était connue de ses proches, mais niés par Julia pour qui la situation était difficile à définir. Une rupture brutale avant son départ au Canada avait achevé de blesser Cora, qui revient donc sans vraiment comprendre ce retour soudain dans sa vie.
    Raconté du point de vue et par la voix de Cora, On adorait les cow-boys est un road-trip à plusieurs étages.
    Le premier étage, géographique, nous emmène avec les deux jeunes femmes dans le Rio Grande do Sol, grande région de cet immense pays qu’est le Brésil. On quitte les grandes villes pour des plus petites, des forêts, d’anciennes mines, la pampa, la frontière proche. Rencontres étonnantes qui s’égrènent au fil des jours, dessinant le tableau d’un Brésil varié et diffracté entre grandes propriétés, anciennes mines, paysages dévastés et gauchos, bien sûr.
    Le second étage sera plus temporel. Cora comme Julia ont connu des jours compliqués, entre divorce parental, reconstruction familiale et secrets de famille. Les longues heures sur la route et les rencontres qu’elles provoquent, la solitude et l’isolement seront l’occasion pour chacun de se confier, de partager des histoires tues pendant longtemps et de comprendre l’autre et soi-même un peu mieux.
    Le dernier étage nous emmène dans ce road-trip plus intime, fusion de la géographie et du temps, et qui conduira les deux jeunes femmes à laisser voyager leurs désirs et leurs émotions pour savoir jusqu’où elles iront, ensemble et chacune de leur côté. Trouver son rôle au milieu des chambardements familiaux, affirmer la place que l’on veut au risque de perdre l’autre, se trouver et s’accepter en allant à l’encontre des pensées familiales et affronter la fragilité provoquée par tous ces tremblements.

    On adorait les cowboys est un roman sensible et incisif, un voyage complexe et subtil dans la vastitude de la vie, sa vacuité parfois, baignée dans une nostalgie lente et poétique qui garde un œil rivé sur l’espoir de la suite.

    Traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec
    Éditions Belfond
    188 pages

  • Portrait huaco – Gabriela Wiener

    Gabriela Wiener, journaliste et écrivaine péruvienne, vient de perdre son père. Elle qui vit en Espagne depuis des années retourne donc à Lima auprès de sa famille pour dire adieu au paternel, qui n’était pas un homme simple. En effet, Raúl Wiener menait une double vie, d’une part « l’officielle » avec sa femme et ses deux filles dont Gabriela, et d’autre part la « parallèle » auprès de sa maîtresse et d’une autre enfant. Et puis à ce père elle doit ce nom de famille tout à fait étranger de Wiener, elleux qui sont les descendant·es de Charles Wiener, explorateur juif autrichien naturalisé français qui a visité (et pillé) le Pérou à la fin du XIXème siècle.
    Être la (potentielle) descendante d’un explorateur-pilleur-de-tombes-, qui a profité de son passage au Pérou pour faire un enfant à une femme et emporter avec lui celui d’une autre, mais qui a raté le Machu Picchu, faut-il en rire ou enrager ?

    Ce qu’il y a de plus étrange à être seule ici, à Paris, dans la salle d’un musée ethnographique, presque sous la tour Eiffel, c’est de penser que toutes ces statuettes qui me ressemblent ont été arrachées au patrimoine culturel de mon pays par un homme dont je porte le nom.
    Dans la vitrine, mon propre reflet se mêle aux contours de ces personnages à la peau marron, avec des yeux semblables à de petites blessures brillantes, des nez et des pommettes de bronze aussi polies que les miennes, au point de former une seule composition, hiératique, naturaliste. Un arrière-arrière-grand-père est à peine un vestige dans la vie de quelqu’un, mais pas lorsque cet ancêtre a emporté en Europe rien moins que quatre mille pièces précolombiennes. Et quand son plus grand mérite est de ne pas avoir trouvé Machu Picchu, mais d’avoir été à deux doigts de le faire.
    Le Musée du quai Branly est dans le VIIe arrondissement de Paris, au milieu du quai qui porte le même nom, et c’est un de ces musées européens qui renferment d’importantes collections d’art non occidental en provenance d’Amérique, d’Asie, d’Afrique et d’Océanie. Autrement dit, ce sont de très beaux musées érigés sur des choses très laides. Comme s’il suffisait de peindre les plafonds avec des motifs aborigènes australiens et d’installer plein de palmiers dans les couloirs pour que nous nous sentions un peu chez nous et oubliions que tout ce qui se trouve à cet endroit devrait être à des milliers de kilomètres de là. Moi y compris.

    Pas facile, donc. D’autant que si papa Wiener est un Blanc, maman, elle, est une chola, Gabriela est donc porteuse des gènes du pilleur et des pillé·es. Ce retour au Pérou est le début d’un grand bouleversement, de beaucoup d’interrogations qui couvaient dans l’existence du père et se retrouvent désormais sans contenant. Il y a son rapport au pays quitté, elle immigrée péruvienne en Espagne, pays colonisateur ; son lien avec son ancêtre et l’histoire familiale qu’il transporte ; sa gestion de cette double vie paternelle, elle qui, partie du Pérou avec Jaime son mari aussi cholo, vit désormais en couple polyamoureux et partageant leur lit et leur vie avec Roci une Espagnole, autre incarnation peut-être dans sa vie de la colonisation. La boucle est bouclée ?

    C’est un grand bond introspectif que fait ici notre narratrice. Un bond ? Un saut, une chute, car rien ne semble vraiment contrôlé, quand bien même l’autrice travaille ces questionnements depuis longtemps. Un jeune journaliste séduisant dans les rues de Lima et c’est le coup de canif dans le contrat polyamoureux ; un bandeau sur un œil et le père devient celui d’un autre ; un chercheur français ayant écrit sur Wiener devient dépositaire de la vérité filiale. Tout vacille et Gabriela doit reconstruire sa réalité pour avancer de nouveau. Elle compose, rencontre, assume, écrit, jalouse, baise, écrit, pleure, recherche, jalouse encore, elle se meut par cette nécessité impérieuse de comprendre ce passé composé pour être capable de continuer à imaginer la suite, retrouver les éléments et le sens de tout ce qui la fait elle, parmi le monde.

    Questionnement intime et enquête historique et social, dans ce « roman » Gabriela Wiener passe en revue les sujets majeurs qui traversent sa vie et irriguent en débordant la société. La décolonisation des vies est-elle un doux rêve ? C’est surtout un travail brutal qui ne cesse jamais et qui remet et est constamment remis en question pour la narratrice, qui passe par l’histoire de son pays, l’histoire familiale, celle de ses propres amours et de sa sexualité.

    Un récit drôle (oui oui), incisif, qui sème ses remous dans le corps et le regard, morcèle, recolle et fissure pour que chacun·e puisse y prendre ce qui colmatera les failles pour former une nouvelle carte, inconnue, chemin après chemin.

    Traduit de l’espagnol (Pérou) par Laura Alcoba
    Éditions Métailié
    160 pages

  • Les serpents viendront pour toi – Émilienne Malfatto

    En 2019 dans la Sierra Nevada de Santa Marta, sur la côte Caraïbes de Colombie, Maritza Quiroz Leiva est assassinée. Elle vivait avec son dernier fils, Camilo, dans une ferme très isolée sur le versant nord de la sierra, un endroit appelé El Diviso. Pourquoi cette femme a-t-elle été exécutée, alors même que la situation en Colombie serait revenue au calme et à l’apaisement ?

    Voilà. La mala hora est arrivée. Dans quelques instants, Maritza Quiroz Leiva sera morte. Il fait noir sur les premières pentes de la Sierra Nevada. Des lumières filtrent par les interstices de la finca de Maritza, même pas une ferme, une masure de béton et de bois perdue dans le café, le cacao et les cris d’oiseaux. L’endroit s’appelle El Diviso. Pour y parvenir, il faut compter plus d’une heure à moto sur des pistes défoncées, glissantes, boueuses en saison des pluies, des virages serrés à l’assaut de la Sierra, cette titanesque étoile de roc, des cordillères comme des bras tendus vers le sommet et entre elles des rivières aux noms magiques qui coulent comme entre les doigts d’une main ouverte.
    La ferme est sur la gauche, accrochée aux pentes de caféiers, au bout d’une chemin bordé de mandariniers. Il n’est pas tard mais on ne distingue rien en cette nuit sans lune. Nous sommes les 5 janvier et Maritza va mourir.
    À l’intérieur, Maritza et son fils Camilo dorment encore. Ou peut-être Maritza est-elle déjà éveillée. Ce sont les coups sur le bois qui réveillent Camilo, ou peut-être sa mère, d’une pression sur l’épaule, il ne se souvient plus. Il est dans cet état un peu second du dormeur de l’après-midi qui revient à lui après le coucher du soleil. La radio ronronne en fond sonore, voix d’homme et voix de femme, une émission religieuse. Camilo se redresse sur le mauvais lit, ensuqué de sommeil, c’était une sieste vespérale, ils n’avaient pas encore dîné.

    Pourquoi ? C’est donc la question que se pose Émilienne Malfatto, et qui la pousse à aller enquêter en Colombie. Maritza Quiroz est ce que l’on appelle là-bas une « leader social », un terme assez général qui regroupe les syndicalistes, les activistes de tout bord, les citoyens engagés, bref, toute personne qui décide de revendiquer ses droits, contre l’état ou les paras.
    Maritza connaissait bien ces luttes, elle qui, assassinée à 61 ans, a grandi puis élevé ses enfants dans une pauvreté sourde et la menace constante de la guerilla, des groupes paramilitaires, de l’armée… La vie en Colombie a toujours été un combat, celui de la survie et des apparences, pour ne pas se faire buter par un groupe ou l’autre. Mais toute sa vie elle s’est battue, justement, et n’a rien lâché. Après la mort de son mari, et des années de misère crasse, elle retrouve la propriété et un bout de ferme grâce à un projet de l’état pour les victimes et déplacées du conflit armé. Mais rien n’est jamais clair en Colombie, et qui sait qui se cache derrière.

    Émilienne Malfatto mène une enquête sur la brèche, qui la conduit dans la jungle de la Sierra Nevada, à la frontière du Venezuela, jusqu’à la côte de Santa Marta. Elle suit la piste et la vie de Maritza, et avec elle le sentier du conflit armé qui déchira la Colombie et continue de brûler des vies, à coup de braises incandescentes que beaucoup font mine de ne pas voir passer. Qu’il s’agisse de brouilles et vexations datant de l’époque des FARC, de vengeances des paramilitaires ou bien de la main invisible mais omniprésente des narcos dont la violence et l’inhumanité dépassent l’entendement, les raisons de la colère sont nombreuses et bien souvent multiples. Interrogeant la famille, les voisins, d’anciens guerilleros, elle tente de comprendre le parcours de cette famille qui n’a tenté que de vivre au mieux, dans une dignité tranquille, de son travail de la terre et a dû composer toute sa vie avec la violence et les combats, les racontars et les menaces. Comme beaucoup d’autres vies qui se sont éteintes dans le son devenu banal des balles dans la moiteur ou la pénombre, celle de Maritza aura été complexe et d’un héroïsme simple d’une femme qui se bat pour faire vivre ses enfants et réclamer ce qu’on lui doit, payant le prix en double, pour être une femme, et pour se lever.

    C’est à Maritza qu’elle s’adresse d’abord, lui racontant ses rencontres, ses découvertes, ses doutes et ses échecs, une adresse post-mortem comme un dû de la vérité ou du moins de sa recherche. Jamais manichéenne tout en tressant son récit de l’émotion venue d’un pays et de ses vies brisées, Émilienne Malfatto sait que toute enquête de ce type ne sera jamais claire, que la vérité de chacun comporte des zones d’ombres et des mensonges, que personne ne peut être vraiment cru. Chacun a sa violence en lui, subie ou infligée, pour des raisons nombreuses, et devant la fausse paix qui muselle la Sierra Nevada jamais la parole ne sera libre et réparatrice.

    Avec beaucoup de tact et de poésie, me rappelant Leila Guerriero, Émilienne Malfatto ramène sur le devant de la scène la vie et la mort de Maritza Quiroz Leiva et de toustes les autres leaders sociaux assassiné·es en Colombie et ailleurs et livre une enquête de grande ampleur et d’une pudeur bouleversante.

    Éditions J’ai Lu
    126 pages

  • La chienne – Pilar Quintana

    Damaris et Rogelio sont mariés depuis de nombreuses années maintenant. Ils vivent sur une falaise proche de la mer et aussi proche de la jungle, avec Danger, Mosco et Olivo, les trois chiens. Malgré leur désir, aucun enfant n’est venu s’ajouter à leur famille. Un matin, alors que Damaris est au village, sur un coup de tête, elle adopte une petite chienne, tout à peine née et orpheline.

    -Je l’ai trouvé là ce matin, les pattes en l’air, dit doña Elodia en désignant du doigt un endroit de la plage où s’amoncelaient les déchets que la mer apportait ou déterrait : troncs, sacs en plastique, bouteilles.
    -Empoisonnée ?
    -Je crois, oui.
    Et qu’est-ce que vous en avez fait ? Vous l’avez enterrée ?
    Doña Elodia acquiesça :
    -Mes petits-enfants, oui.
    -Dans le cimetière ?
    -Non, juste là, sur la plage.
    De nombreux chiens du village étaient morts empoisonnés. Certaines personnes affirmaient qu’ils avaient été tués volontairement, mais Damaris n’arrivait pas à croire qu’il y eut des gens capables de faire une chose pareille, et elle pensait plutôt que les chiens avaient mangé par erreur un appât avec du poison qu’on avait laissé pour les rats ou encore les rats eux-mêmes, affaiblis par le venin et donc plus facile à chasser.
    -Je suis désolée, souffla Damaris.
    Doña Elodia hocha seulement la tête. Elle avait eu cette chienne pendant très longtemps, une chienne noire qui passait tout son temps couchée à l’entrée du restaurant et qui la suivait partout où elle allait : à l’église, à la maison de sa belle-fille, au magasin, sur la jetée… Elle devait être très triste, mais elle ne le montra pas.

    Damaris rentre chez elle avec cette chienne calée dans son soutien-gorge. Dans leur relation, l’extérieur est danger. Rogelio, qui n’aime pas les animaux, n’a pas le droit de l’approcher, les autres chiens sont trop gros et trop brutaux ; la famille et les ami-es ne peuvent pas comprendre. Le lien entre Damaris et sa petite chienne est vibrant, brûlant. Toute l’attention de la femme est accaparée par l’animal, qui grandit sous le regard couvant de sa maîtresse. Et tandis qu’elle grandit, Damaris apprend que les autres chiots de la portée, l’un après l’autre, meurent, décuplant son inquiétude et sa surveillance.

    Lectrice, lecteur, mon amour échappée, ce petit livre, je le croise depuis un moment maintenant. Mais que veux-tu, je n’ai pas d’attirance particulière pour les histoires sur la maternité, ni sur les chiens. Heureusement, l’autrice est colombienne et le livre a été chaudement recommandé dans le podcast Litté’Racisée par la libraire de Cariño, alors j’y ai finalement plongé sans crainte, et ce fut une riche idée.
    Dans un style presque lapidaire mais d’une puissance renversante, Pilar Quintana raconte en quelques poignées de pages la détresse, la peur, l’humiliation, le bonheur, l’abandon, la perte, bref, toute la constellation éruptive des émotions d’une femme que la mort et la tristesse accompagne depuis longtemps. De l’ami d’enfance emporté aux enfants qui ne viennent pas ; des regards coupables pour cette disparition enfantine aux jugements adultes devant l’incapacité à devenir mère, la vie de Damaris semble courbée sous un fardeau importable. Alors cette petite chienne, vous pensez bien. Mais un animal n’est pas un enfant, et quand bien même, aucun être vivant ne peut être à la hauteur de celui fantasmé et espéré désespérément pendant des années.
    Pilar Quintana nous emmène donc dans le quotidien et le passé de Damaris, auprès de cet homme, sans doute aimant et bon à un moment donné ; auprès de ses souvenirs et de Nicolasito ; auprès de sa cousine Luzmilla. Elle nous montre aussi la dureté des traditions et des conventions, les soins, les chamanes et les désillusions. Damaris et sa pauvre vie, sa vie de pauvre, son corps inutile qui la dégoûte et la trahit, elle nous en parle avec une main sur la gorge, pour étouffer les cris et les larmes, elle nous en parle de la seule manière possible, sans fioritures mais avec la poésie de cette jungle menaçante qui se glisse partout avec ses branches, ses arbres et ses bêtes ; avec la sauvagerie de la mer qui frappe les falaises, amène la pluie et emporte les audacieux-ses et les imprudent-es.

    Un roman intense qui met à vif les désirs, leurs tranchants et leurs complexités. Avec une tendresse violente, Pilar Quintana montre son héroïne dans une entièreté bouleversante et renvoie dos à dos nos instincts et notre raison lorsqu’il s’agit d’enfants, de leur absence, de leur disparition.

    Traduit de l’espagnol (Colombie) par Laurence Debril
    Éditions J’ai Lu
    153 pages